Souvenirs et portraits^ de M. le duc de Levis
Madame Elisabeth seront décapités ! Le duc de Chartres, devenu duc d'Orléans, sera décapité, lui aussi, mais après avoir voté la mort de son roi ! La bru du duc de Penthièvre, la princesse de Lamballe, sera massacrée! Les filles de Louis XV, Mesdames Adélaïde et Victoire, mourront en exil. Les trois générations des Condé, le prince, chef de la famille, son fils, le duc de Bourbon, et son petit— fils, le duc d'Enghien, combattront à la fois les armées françaises. Le duc d'Enghien sera fusillé dans les fossés de Vincennes, contre toutes les règles du droit des gens ; et, vingt-six ans plus tard, la mort de son père sera entourée d'un mystère terrible. En trouvant le prince pendu à l'espagnolette d'une des fenêtres du château de Saint-Leu, on se demandera s'il y a eu suicide ou assassinat. Le comte de Provence et le comte d'Artois régneront tous deux. Mais à l'un Reims manquera et à l'autre Saint-Denis. L'enfant qui, en 1774, se nomme le duc de Valois, et qui s'appellera un jour Louis-Philippe Ier, montera sur le trône, mais sera exilé à son tour. » Ne croyez-vous pas entendre la voix sombre du psalmiste : « Le Seigneur jugera les nations. Il accumulera les ruines. Il brisera contre terre la tête de plusieurs. Judicabit in nationibus. Implebit ruinas. Conquassabit capita in terra multorum. »
3o LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.
Les premiers jours du règne de Louis XVI et de Marie-Antoinette furent un moment d'ivresse et de joie universelles. Plus on insultait la mémoire de Louis XV, plus on exaltait les débuts de son jeune successeur. Au roi qu'on avait appelé le Bien- Aimé, Ton composait des oraisons funèbres ironiques, dans le genre de ces trois épitaphes :
Ci-gît Louis, le pauvre roi ; Il fut bon, dit-on, mais à quoi ?
Ci-gît Louis, le quinzième du nom,
Qui pendant cinquante ans jouit du rang suprême,
Si les Français l'aimèrent sans raison,
Ils ne changèrent pas de même.
Ci-^ït Louis, quinze du nom, Prince d'une assez bonne mine, Qui va payer sur le charbon Ce qu'il a pris sur la farine.
En même temps, ce n'étaient pour Louis XVI et sa charmante compagne qu'éloges et que bénédictions. Sur le piédestal de la statue d'Henri IV, au Pont-Neuf, on écrivait : Resurrexit. Un bijoutier faisait fortune en vendant des tabatières de deuil où le portrait de la reine, placé dans une boîte noire, faite de peau de chagrin, amenait ce jeu de mots : la consolation dans le chagrin. « Jamais commencement de règne, a dit Mrae Gampan, n'excita des témoignages d'amour et d'attachement plus unanimes. » On voyait partout le portrait du nouveau roi entre ceux de Louis XII et de Henri IV avec ces mots : « Douze et quatre font seize! » L'enthousiasme public éclatait en allégories, en poèmes, en images ingénieuses. Louis XVI avait renoncé au tribut de joyeux avènement et Marie-Antoinette au droit connu sous le nom de ceinture de la reine (impôt ainsi nommé par souvenir du temps où les femmes portaient leur bourse à la ceinture). Le comte de Goutourelle faisait ce quatrain :
Vous renoncez, charmante souveraine,
Au plus beau de vos revenus, A quoi vous servirait la ceinture de reine :
Vous avez celle de Vénus.
La cour s'était installée, pour quelques jours, dans le petit château de la Muette, au bois de Boulogne. Dès l'aurore, une foule innombrable affluait à la grille du château. Les cris de : Vive le roi ! qui
commençaient à six heures du matin, n'étaient point interrompus jusqu'après le coucher du soleil. Le comte de Creutz, ministre de Suède, mandait à Gustave III, le i5 mai 1774 : « Louis XVI a ordonné d'ouvrir la porte du bois de Boulogne, contre l'usage ordinaire, et il y fait des promenades à pied, entouré de tout le peuple de Paris, qui ne se lasse point d'y accourir, de le voir et de le bénir... Le roi a dressé une liste de tous les honnêtes gens de son royaume, et il l'a toujours sous les yeux pour les choix qu'il doit faire. Il se barricade d'honnêtes gens. ». Voltaire écrivait à la marquise du DefTand(28 juillet 1774) : « Il me paraît que vous autres Parisiens vous allez voir une grande et paisible révolution dans votre gouvernement et dans votre musique. Louis XVI et Gluck vont faire de nouveaux Français. »
Par un contraste saisissant, ce règne, qui devait s'achever dans les persécutions et les supplices, s'ouvrait comme la matinée d'un beau jour. On épuisait toutes les métaphores et toutes les allusions de la mythologie pour célébrer la reine. Le fils du poète Arnaud Baculard, un enfant de douze ans, récitait à xMarie-Antoinette cette petite pièce de vers, tout à fait dans le goût de l'époque :
A mon papa souvent je demandais :
Quels sont donc ces divins objets Dont tu vantes toujours la beauté souveraine, La jeune Hébé, Flore à la douce haleine.
Diane dont l'aspect ranime les forêts,
Vénus aux immortels attraits, Les trois Grâces, l'enfant qui de fleurs les enchaîne ? — Sois sâ*ge, disait-il, et tu verras cela; A la cour on te conduira Aux pieds de notre auguste reine...
Madame, vers vous on m'amène:
J'ai vu tous les dieux de papa.
L'exaltation gagnait la reine elle-même. Heureuse de sa beauté, de sa jeunesse, de sa couronne, elle écrivait à sa mère, dans un élan de joie et de gratitude, le 14 mai 1774: « Je ne puis m'empêcher d'admirer l'arrangement de la Providence, qui m'a choisie, moi la dernière de vos enfants, pour le plus beau royaume de l'Europe. Je sens plus que jamais ce que je dois à la tendresse de mon auguste mère, qui s'est donné tant de soins et de travail pour me procurer ce bel établissement. Je n'ai jamais tant désiré de me mettre à ses pieds, l'embrasser, lui montrer mon âme tout entière, et lui faire voir comme elle est pénétrée de respect, de tendresse et de reconnaissance. » Marie-Thérèse elle-même, Marie-Thérèse si portée au dénigrement, se laissait entraîner par le courant général des louanges. « Tout l'univers est en extase, écrivait-elle à Marie- Antoinette, le 16 juin 1774. Il y a de quoi : un roi de vingt ans et une reine de dixneuf, toutes leurs actions sont comblées d'humanité, générosité, prudence et grand jugement. La religion, les mœurs, si nécessaires pour attirer la bénédiction de Dieu et pour contenir les peuples,
ne sont pas oubliées; enfin je suis dans la joie de mon cœur et prie Dieu qu'il vous conserve ainsi pour le bien de vos peuples, pour l'univers, pour votre famille et pour votre vieille maman, que vous faites revivre... Que j'aime dans cet instant les Français ! Que de ressources dans une nation qui sent si vivement ! Il n'y a qu'à leur souhaiter la constance et moins de légèreté; en rectifiant leurs mœurs, cela se changera ainsi. »
Paris ne voyait pas sans une surprise mêlée d'admiration le nouveau roi descendre d'un fiacre pour visiter l'Hôtel- Dieu et y faire cesser des négligences acceptées par la routine. Il visitait les prisons, en faisait sortir les détenus politiques, abolissait la torture, rédigeait un travail remarquable sur l'extinction de la mendicité, ouvrait des canaux, des routes, des ports. D'Alembert écrivait au grand Frédéric : « Louis XVI aime le bien, l'économie, la paix, la justice. Il a le cœur droit et vertueux. Il est celui que nous devrions désirer, si la destinée propice ne nous l'avait pas donné. » Et le grand Frédéric écrivait à Voltaire : « Je félicite les Français de pouvoir être contents de leur roi ; je leur en souhaite toujours de semblables ; j'aime Louis XVI. »>
Le journal de Metra relatait les dispositions à peu près unanimes de l'opinion publique : « La reine, disait ce nouvelliste, est l'idole de la nation ; elle joint un cœur excellent aux traits de la beauté... Nous avons pour roi un prince bon, équitable, qui
n'a point de vices, ni même aucune passion dominante, si ce n'est de faire avec honneur son métier de roi, en rendant ses peuples heureux, en faisant régner la bonne foi et les mœurs, en méritant l'estime des étrangers. » La bienfaisance, la sensibilité, l'humanité devenaient à la mode. « En secourant le malheur, on encourageait la vertu. Partout des prix étaient décernés à la plus sage, à la meilleure, aux enfants religieux, aux mères tendres, aux belles actions, aux travaux utiles1. » La fidélité conjugale se remettait en honneur. Le bon ton pour un mari, c'était de bien vivre avec sa femme, et non plus, comme sous la Régence et comme sous Louis XV, de ne pas s'en soucier. Les époux se promenaient ensemble sur la terrasse et dans le parc de Versailles.
On s'étonnait bien un peu de voir appelé à la tête des affaires un vieillard comme le comte de Maurepas, qui avait passé sa vie à écrire et à collectionner des chansons, une sorte d'Anacréon politique, épicurien de l'ancien régime, qui avait le double défaut de traiter gravement les choses frivoles, et légèrement les choses sérieuses. Mais le comte de Maurepas était si amusant, si spirituel, il avait le don de rendre le travail si agréable et si facile ! Et puis deux des nouveaux ministres, Turgot et Malesherbes, avaient tant de popularité I
i. Mémoires de Weber. Collection Barrière, i vol., chez Didot.
Ils passaient l'un et l'autre pour de si excellents philanthropes ! Nommé contrôleur général à la place de l'abbé Terrai (24 août 1 774), Turgot avait écrit à Louis XVI : « Votre Majesté se souviendra que c'est sur la foi de ses promesses que je me charge d'un fardeau peut-être au-dessus de mes forces, que c'est à elle personnellement, à l'homme honnête, à l'homme juste et bon, plutôt qu'au roi que je m'abandonne. » Voltaire écrivait, du fond de sa retraite . « On dit que nous avons un ministre des finances aussi sage que Sully, aussi éclairé que Colbert, » et Mlle de Lespinasse s'écriait, dans son enthousiasme pour Turgot et Maleshcrbes : « Jamais deux hommes plus désintéressés, plus vertueux n'ont été réunis plus fortement pour un intérêt plus grand et plus élevé. Oh! le mauvais temps pour les fripons et les courtisans! »
Il y avait bien quelques vieillards, quelques ministres disgraciés, qui voyaient avec inquiétude le goût d'innovations et de réformes à l'ordre du jour dans tout le pays. Quand Louis XVI rappelait l'ancien Parlement, le chancelier Maupeou disait, non sans aigreur : « J'avais fait gagner au roi un procès qui durait depuis trois cents ans, il veut le reperdre, il en est le maître. » Mais la jeune noblesse était folle de joie, d'illusions et de confiance. Son enthousiasme allait jusqu'à la naïveté. Tout entière à ses rêves, elle vivait, par l'imagination, dans une sorte de paradis terrestre. « Liberté, royauté, aristocratie, démocratie, préjugés, raison,
nouveauté, philosophie, tout se réunissait pour rendre ses jours heureux, et jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doux et par des songes plus séduisants l. »
Dans ses charmants mémoires, chevaleresques par les sentiments et modernes par les idées, comme le comte de Ségur a bien su les peindre, ces jeunes élégants , ces arbitres de la mode , MM. de Noailles, d'Havre, de Guéméné, de Durfort, de Coigny, de Gramont, de La Fayette et d'autres seigneurs de vingt ans qui faisaient avec tant d'éclat leur entrée dans le monde ! Comme ils se moquaient avec verve de tout ce qui leur semblait gothique et suranné! Gomme ils se passionnaient pour Voltaire et Rousseau ! Comme ils savaient unir aux avantages du patriciat les douceurs d'une philosophie plébéienne! Comme ils faisaient, en apparence, bon marché de leurs privilèges ! Comme ils parlaient d'égalité avec les littérateurs à la mode ! Comme ils applaudissaient au théâtre les grandes maximes républicaines! Et, en réalité, qu'ils se sentaient heureux de retrouver dans leurs châteaux, avec leurs paysans, leurs gardes, leurs baillis, les restes de ce pouvoir féodal dont ils étaient à la fois les héritiers et les détracteurs! Comme ils riaient des graves alarmes de la vieille cour et du clergé ! Comme ils croyaient de
i. Mémoires, souvenirs et anecdotes, par le comte de Ségur. Collection Barrière, i vol. chez Firmin Didot.
bonne foi à une réforme douce, graduelle, salutaire, qui respecterait la monarchie et la noblesse, qui rajeunirait et embellirait l'édifice, sans en toucher les bases, et qui, par une sage harmonie entre l'autorité et la liberté, entre la tradition et le progrès, ferait de la France transfigurée, non point une république, mais un royaume de Salente!
Quant au peuple, il ne cessait de s'attendrir sur la bonté de son roi. Une sorte de sensibilité vertueuse et paterne était le caractère de l'époque. On prétendait que Louis XVI avait dit à ses frères : « Il est rare que les rois aient des amis -, il ne tiendra qu'à vous d'être des miens. N'ayons, si vous voulez, qu'une maison et une table. » On disait que l'excellent monarque, ému des cris de « Vive le roi ! » qui retentissaient partout sur sa route, s'était écrié : « Vive mon peuple ! » On racontait avec émotion l'anecdote suivante : « Une vieille femme de Chaillot voulait voir le roi. Elle s'était campée à genoux tout près de la porte de l'église, par où il devait passer. Mais la garde l'empêchant de voir, elle arrêta le roi par son habit. — Qu'est-ce donc? dit-il en se retournant. — Pardi! c'est que je veux vous voir. Le roi s'arrêta, prit la bonne femme par les deux mains, la releva et lui dit : — Eh bien ! regardez-moi maintenant. Et la bonne vieille se mit à pleurer de joie *. »
i. Chronique secrète de l'abbé" Beaudeau (10 mai — 22 septembre 1774) publiée dans la Revue rétrospective (ir* série,
loine III .
En résumé, l'enthousiasme était immense à Versailles et à Paris, dans les villes et dans les campagnes. La noblesse, le clergé, la bourgeoisie, le peuple tout entier saluaient avec amour Louis XVI et Marie-Antoinette. Mais les observateurs sagaces ne se fiaient pas outre mesure à toutes ces belles protestations de dévouement et de fidélité. Ils savaient distinguer tout ce qui se trouvait de malices, de perfidies, de bassesses, sous cette apparence sentimentale, sous ce masque de philanthropie, de bonhomie et de vertu dont se couvrait la société.
Mme de Genlis, dont les remarques ne sont pas toujours aussi justes, a très-finement relevé, dans ses Mémoires, cette humanité un peu factice, dont l'on était alors si fier : « Je vois, a-t-elle dit, que dans le grand monde la fausse sensibilité a presque totalement anéanti la bonté. Il ne s'agit plus, pour avoir la réputation d'être humain et sensible, de faire des fondations bienfaisantes ou d'autres bonnes actions-, il surfit d'inventer des emblèmes, de jouer quelques pantomimes, de pleurer aux drames pathétiques, et d'apprendre par cœur une douzaine de phrases. » Déjà les mêmes personnes qui épuisaient tout haut, en parlant de Marie-Antoinette, ce que la louange peut avoir de plus hyperbolique, commençaient à la critiquer et à la calomnier tout bas.
Dès le 3o juin 1774, l'abbé Beaudeau, dans sa Chronique secrète des premiers mois du règnej
mentionnait ainsi l'hostilité sourde qui existait, dans certains milieux, contre Marie-Antoinette : « La reine a contre elle un parti qui en dit beaucoup de mal • c'est celui des anti-Choiseul : le chancelier avec sa prêtraille, le d'Aiguillon et ses valets (car il n'avait point d'amis et n'en voulait point), et la cour de Mesdames. Les brigues sont abominables à cette nouvelle cour. » La reine avait obtenu que le duc de Choiseul fût rappelé de son exil de Chanteloup. « M. de Choiseul, lui avait-elle dit à Versailles, je suis charmée de vous voir ici. Je serais fort aise d'y avoir contribué. Vous avez fait mon bonheur, il est bien juste que vous en soyez témoin. » Mais Louis XVI, beaucoup moins aimable pour l'ancien premier ministre, s'était contenté de lui dire : « Monsieur de Choiseul, vous êtes bien engraissé, vous avez perdu vos cheveux, vous devenez chauve. » Le duc, mécontent de n'avoir pas été replacé à la tête des affaires, faisait de son salon à Paris un centre d'opposition et de dénigrement. On lit dans la Chronique secrète, de l'abbé Beaudeau, à la date du 3l mai : « Les partisans de Choiseul sont furieux contre le nouveau règne, et en font craindre mille malheurs. » Et, à la date du 20 juin : « Le vrai, qui paraît aujourd'hui trop manifeste, est que le pauvre petit roi est travaillé par toutes sortes de commères ou de mauvais valets, et qu'il ne sait auquel entendre. »> Et le 8 juillet : « Comment diable un pauvre royaume comme celui-ci pourrait-il
aller, si les vieilles tantes, les jeunes princes, leurs femmes, etc., s'en mêlent encore, outre la reine. » Marie-Antoinette loin de se laisser enivrer par l'encens qu'on brûlait à ses pieds, redoutait, sinon des catastrophes, du moins des difficultés très-sérieuses. La preuve, c'est ce passage de la lettre qu'elle adressait à sa mère, le 3o juillet 1774: « Il est bien vrai que les éloges et l'admiration pour le roi ont retenti partout. Il le mérite bien par la droiture de son âme et l'envie qu'il a de bien faire; mais je suis inquiète de cet enthousiasme français pour la suite. Le peu que j'entends des affaires me fait voir qu'il y en a de fort difficiles et embarrassantes. On convient bien que le feu roi a laissé les choses en très-mauvais état ; les esprits sont divisés, et il sera difficile de contenter tout le inonde dans un pays où la vivacité voudrait que tout fût fait dans un moment. C'est bien vrai ce que dit ma chère maman : fixer des principes et ne plus s'en départir. Le roi n'aura pas la même faiblesse que son grand-père. J'espère aussi qu'il n'aura pas de favori, mais je crains qu'il ne soit trop doux et trop facile. »
Au milieu des transports de l'allégresse publique, on avait pu remarquer certaines tendances révolutionnaires, qui, bien que dirigées, non contre le roi, mais contre les anciens ministres de Louis XV, n'en étaient pas moins de dangereux pronostics. Le chancelier Maupeou et l'abbé Terrai avaient été pendus en effigie sur la montagne Sainte-Geneviève, et Ter-
rai, en personne, faillit être jetéàl'eau, en passant la Seine au bac de Choisy. Les écoliers, au Coursla-Reine, avaient fait tirer et démembrer par quatre ânes un mannequin revêtu de la simarre de chancelier. Des clercs de la basoche, mêlés au peuple de la Cité, vociféraient sous les fenêtres du Palais de Justice. Un des exempts chargés de rétablir Tordre fut assommé sur place. Cet exempt s'appelait Bouteille. « On a cassé la bouteille, » lisait-on dans un écrit du temps. Sinistre plaisanterie, prélude de la lanterne! Mais cette effervescence s'était vite calmée devant le flot de bénédictions qui entraînait alors tout le royaume. La France, enthousiasmée par les vertus de son roi, attendait avec impatience la magnifique cérémonie du sacre, et il aurait fallu être bien clairvoyant pour distinguer quelques petits points noirs, à ce moment presque imperceptibles, dans la splendeur et dans l'azur du ciel.
C'est le dimanche 11 juin 1775. Les premiers feux du jour éclairent la cathédrale de Reims. Il est six heures du matin. Les chanoines revêtus de leurs chasubles d'or arrivent dans le* chœur et prennent place dans leurs stalles. Viennent ensuite l'archevêque duc de Reims, les cardinaux, les ministres, les maréchaux de France. A six heures et demie, les pairs laïcs, venant du palais archiépiscopal, font leur entrée dans l'antique église. Leur costume est splendide : une veste d'étoffe d'or qui leur descend jusqu'à mi-jambes, un manteau ducal de drap violet doublé d'hermine ; sur ce manteau le collier de l'ordre du Saint-Esprit; sur la tête une couronne. Les pairs ecclésiastiques ont la chape, la crosse et la mitre. Monsieur, comte de Provence, représente le duc de Bourgogne ; le comte d'Artois, le duc de Normandie ; le duc
d'Orléans, le duc d'Aquitaine. Le reste des anciens pairs de France, c'est-à-dire les comtes de Toulouse, de Flandre et de Champagne, sont représentés par le duc de Chartres, le prince de Condé et le duc de Bourbon, qui portent des couronnes de comte.
A sept heures, deux des 'pairs ecclésiastiques, l'évêque duc de Laon et l'évêque comte de Beauvais, vêtus de leurs habits pontificaux, ayant des reliquaires pendus au cou, et marchant au milieu de tous les chanoines de Reims, vont chercher le roi, qui a passé la nuit à l'archevêché. Ils arrivent, p'ar une galerie couverte, jusqu'à la porte de la chambre royale, qu'ils trouvent fermée. Lechantre frappe avec son bâton. Le grand chambellan, sans ouvrir, lui dit : « Que demandez-vous? » Le principal pair ecclésiastique répond : « Nous demandons le roi.» Le grand chambellan réplique : « Le roi dort. » Alors le chantre recommence à frapper, et l'évêque continue à demander le monarque; la même réponse est faite. Enfin, à la troisième fois, le chantre ayant encore frappé, et le grand chambellan ayant répété que lé roi dort, le pair ecclésiastique dit : « Nous demandons Louis XVI, que Dieu nous a donné pour roi. » Aussitôt les portes de la chambre s'ouvrent.
Le souverain est couché sur un lit de parade. Il est vêtu d'une longue camisole cramoisie, garnie de galons d'or, et ouverte, ainsi que la chemise, aux endroits où il doit recevoir les onctions du sacre.
Il porte en outre un long manteau d'étoffe d'argent, et pour coiffure il a une toque de velours noir garnie d'un cordon de diamants, d'une plume et d'une double aigrette blanche. Le pair ecclésiastique, présentant l'eau bénite au monarque, dit l'oraison suivante : « Dieu tout-puissant et éternel, qui avez élevé à la royauté votre serviteur Louis, accordezlui de procurer le bien de ses sujets dans le cours de son règne, et de ne jamais s'écarter des sentiers de la justice et de la vérité. » Cette prière une fois dite, les deux évêques, prenant le souverain, l'un par le bras droit, l'autre par le bras gauche, le soulèvent de dessus le lit de parade, et le conduisent processionnellement par la galerie couverte dans le chœur de la cathédrale.
Il est un peu plus de sept heures. Le roi et toute l'assistance ont pris place. On n'attend plus que la sainte-ampoule.
Qu'est-ce que cette ampoule, qui joue un si grand rôle dans la cérémonie du sacre? C'est un baume contenu dans une petite fiole qu'au sacre de chaque monarque on retire du tombeau de saint Rémi, l'archevêque qui sacra Clovis. La sainte-ampoule a sa légende populaire : on la dit envoyée du ciel et apportée à saint Rémi par une colombe. On ajoute que, par un miracle, elle ne subit aucune diminution, bien qu'on en prenne une partie au sacre de chaque souverain. C'est dans un reliquaire de vermeil enrichi de diamants et de pierres précieuses qu'on la conserve au fond de la tombe du saint.
Le grand-prieur vient d'aller la chercher àTabbaye de Saint-Remi. Les seigneurs désignés par le roi comme otages de la sainte-ampoule ont prêté serment sur les livres de l'Évangile, en présence des officiers du bailliage de l'abbaye, et ont juré qu'aucun dommage ne serait fait au dépôt précieux pour la conservation duquel ils se sont engagés à exposer leur vie. Puis, le grand-prieur, en chape d'étotïe d'or, portant entre ses mains le baume sacré, s'est placé sous un dais d'argent. Il est à cheval, ainsi que les quatre barons qui soutiennent le dais. On les appelle les Chevaliers de la sainte-ampoule. Tous quatre sont vêtus de satin blanc, avec un manteau de soie noire et une écharpe de velours blanc, garnie de franges argentées. Le cortège vient d'arriver devant la grande porte de la cathédrale. L'archevêque de Reims se présente pour recevoir la sainte-ampoule. Le grand-prieur lui dit : « Je vous confie, monseigneur, ce précieux trésor, envoyé du ciel au grand saint Rémi, pour le sacre de Clovis et des rois ses successeurs ; mais je vous supplie, selon l'ancienne coutume, de vous obliger de me la remettre entre les mains, après le sacre de notre roi Louis XVI. » L'archevêque répond: « Je reçois avec respect cette sainte-ampoule, et vous promets, foi de prélat, de la remettre entre vos mains, la cérémonie du sacre achevée. » Puis il rentre dans l'église et dépose le baume sacré sur le maître-autel. Il s'approche ensuite du monarque : « Je promets, dit le roi, d'empêcher les personnes
LE SACRE DE LOUIS XVf.
de tout rang de commettre des rapines et des iniquités de quelque nature qu'elles soient. Je jure de m'appliquer sincèrement et de tout mon pouvoir, à exterminer de toutes les terres soumises à ma domination les hérétiques nommément condamnés par l'Eglise. »
Deux pairs ecclésiastiques présentent le souverain à l'assemblée et lui demandent si elle agrée Louis XVI pour roi. L'assemblée donne un assentiment respectueux. L'archevêque, qui est le cardinal de la Roche-Aymon, présente alors au roi le livre des Évangiles, sur lequel Sa Majesté fait serment de maintenir et conserver les ordres du Saint-Esprit et de Saint-Louis, de porter toujours la croix de ce dernier ordre attachée à un ruban de soie couleur de feu, et défaire observer Ledit contre les duels, sans jamais avoir aucun égard aux représentations des princes ou seigneurs.
Après le serment, le roi prend en main Tépée de Charîemagne, puis il la remet au maréchal de Clermont-Tonnerre, qui fait les. fonctions de connétable, et le maréchal la tient la pointe levée, pendant tout le reste de la cérémonie. Le prélat officiant ouvre la sainte-ampoule, en fait tomber un peu de baume sacré qu'il délaie avec l'huile bénite appelée saint-chrême. Le roi s'est prosterné devant l'autel, sur un grand carreau de velours violet semé de fleurs de lys d'or. Quatre évêques chantent les litanies, en alternant avec le chœur.
Après les litanies, le roi se relève, puis s'agenouille
de nouveau, cette fois devant l'archevêque de Reims, qui lui fait les sept onctions : sur le sommet de la tête, sur la poitrine, entre les deux épaules, sur Tépaule droite, sur la gauche et à la jointure de chaque bras. Après les sept onctions, l'archevêque, assisté des évêques de Laon et de Beauvais, referme avec des lacets d'or les ouvertures de la camisole et de la chemise royales. Le monarque est ensuite revêtu par le grand chambellan de la tunique, de la dalmatique et du manteau doublé d'hermine. Ces vêtements de velours violet, ornés de fleurs de lys d'or, représentent les habits de sous-diacre, de diacre et de prêtre. Louis XVI, ayant endossé ce majestueux costume, se remet à genoux devant l'archevêque, qui lui fait la huitième onction sur la paume de la main droite, la neuvième et dernière sur la paume de la main gauche, puis lui passe au quatrième doigt de la main droite un anneau, symbole de l'union entre le souverain et son peuple.
L'archevêque prend ensuite sur l'autel le sceptre royal qu'il place dans la main droite du roi, et la main de justice, qu'il place dans la main gauche. Le sceptre royal, qui est d'or émaillé, garni de perles orientales, a environ six pieds de haut; sur le sommet se trouve une figurine, qui représente Charlemagne, le globe en main, assis sur une chaire ornée de deux lions et de deux aigles. La main de justice est un bâton d:or massif, haut d'un pied et demi, garni de rubis et de perles, terminé
par une main d'ivoire. Le garde des sceaux monte à l'autel, et il appelle les pairs laïcs pour le couronnement : « Monsieur, qui représentez le duc de Bourgogne, dit-il au comte de Provence, présentezvous à cet acte. — Monsieur, qui représentez le duc de Normandie, dit-il au comte d'Artois, présentez-vous à cet acte » , et ainsi de suite pour le duc d'Orléans, le duc de Chartres (le futur Philippe-Egalité), le prince de Condé, le duc de Bourbon.
Les pairs s'approchent alors du roi. L'archevêque prend sur le maître-autel la couronne de Charlemagne, apportée de l'abbaye de Saint-Denis. Elle est d'or, enrichie de rubis et de saphirs, doublée d'un bonnet de satin cramoisi, et surmontée d'une fleur de lys d'or couverte de trente-six perles. Le prélat la pose sur la tête de Louis XVI, qui dit à voix basse: « Elle me gêne. » Henri III avait dit : « Elle me pique. » Les pairs ecclésiastiques et les pairs laïques y portent la main pour la soutenir. L'archevêque duc de Reims prend le roi par le bras droit, et le conduit au trône élevé sur le jubé. L'église retentit des saints cantiques et des accents de l'orgue. Le joi s'assied sur le trône. L'archevêque, qui vient de quitter sa mitre, le salue profondément, et le baise en s'écriant : Vivat rex in œlernum. Les autres pairs ecclésiastiques et laïcs donnent aussi un baiser à leur roi. A ce moment les portes de la cathédrale s'ouvrent; le peuple se précipite, à grands flots, sous la nef; les
tambours battent, le canon gronde, les trompettes sonnent-, les cris de: Vive le roi ! témoignent d'un enthousiasme qui va jusqu'au délire.
Le son des cloches s'unit à la voix majestueuse de l'orgue, et, au milieu des nuages d'encens qui s'élèvent dans la cathédrale, on aperçoit d'innombrables oiseaux, captifs tout à l'heure, libres maintenant, qui sont comme les images des libertés promises.
Pendant tout ce temps, où était la reine ? Du haut d'une tribune, près de l'autel, Marie-Antoinette a vu toute la cérémonie. Les ravons du soleil qui pénétraient par les vitraux, éclairaient d'une lueur diaprée son poétique visage, l'illuminaient d'un rayon d'espérance et de foi. Ses prières ont été si ferventes ! Quand Louis XVI a saisi le glaive de Charlemagne, elle a demandé si ardemment à Dieu de donner à son époux la force du grand empereur carlovingien ! A deux reprises différentes, lors du couronnement et lors de l'intronisation, elle a versé des larmes et, pour cacher l'excès de son émotion, elle a dû quitter la tribune. Mais quand elle y est revenue, quels transports dans la foule! Quels cris! Quels battements de mains! « Tout le monde était en pleurs; on remarquait que le roi, en levant la tète, regardait la reine, et il se peignit sur la physionomie du monarque un air de contentement auquel on ne pouvait pas se méprendre. Cette sensibilité de la reine fit une telle impression au roi que pendant tout le reste de la
journée il fut vis-à-vis de son auguste épouse dans une contenance d'adoration que Ton ne saurait bien dépeindre. A tout moment, il parlait à ses courtisans des larmes de la reine, et il revenait sans cesse sur ce chapitre, marquant une satisfaction et une gaieté qu'on lui avait peu vues jusqu'à ce jour1. » Quelle belle cérémonie! Quelle magnifique aurore d'un règne dont la fin devait être si fatale ! La joie était dans l'air et la confiance sur les visages. Il y avait de la gratitude dans tous les cœurs, sur toutes les lèvres des bénédictions.
Comme l'écrivit le comte de Mercy-Argenteau à l'impératrice Marie-Thérèse, « cette journée fut terminée par une circonstance qui produisit le plus grand et le meilleur effet. Vers sept heures du soir, le roi, étant dans ses habits ordinaires, prit la reine sous le bras, et ils allèrent se promener le long de la grande galerie bâtie en bois pour servir de passage de l'archevêché à l'église. Il y avait beaucoup de monde, même de peuple^ dans cette galerie *,.le roi défendit que l'on fît sortir personne. Leurs Majestés n'avaient point de gardes ; le seul capitaine en quartier, prince de Beauvau et quelques exempts les suivaient. Ils laissèrent approcher tout le monde-, d'ailleurs, la foule immense qui se trouvait hors de la galerie n'en était séparée que par une
i. Lettre du comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche, à l'impératrice Marie-Thérèse, 23 juin 1775.
simple balustrade, presque à hauteur d'appui, de façon que le roi et la reine se trouvaient au milieu du peuple sans aucun indice apparent de précaution. La joie et les cris de : Vivent le roi et la reine ! se firent entendre avec une vivacité inexprimable. Cette promenade dura près d'une heure, et le public en resta dans une vraie ivresse, surtout de l'air de bonté et d'affabilité qui se remarquait dans la contenance de la reine. Sa Majesté avait donné la première idée de cette promenade, circonstance qui ne fut pas ignorée. »
C'était, en résumé, une noble tradition que celle du sacre. L'idée monarchique n'est pas une opinion, c'est une religion, une religion qui a son dogme, son rituel, sa hiérarchie, son mysticisme. C'est le principe de la propriété consacré par le sentiment religieux. Un trône qui n'est pas appuyé contre l'autel est un trône fragile ; une couronne, dans les pays chrétiens, n'est solide sur un front royal que si elle est surmontée par une croix. C'est ce que les monarchistes ont compris en qualifiant de droit divin le droit de la souveraineté. L'Empire lui-même a fait précéder la formule : « Par la volonté nationale », de ces mots: « Par la grâce de Dieu. » On aurait grand tort de sourire des formalités d'une cérémonie telle que lé sacre. Quoique issu de la Révolution, Napoléon Ier reconnut l'utilité de cette grande tradition monarchique, et la solennité de Notre-Dame fut, croyons-nous, une des principales causes de son prestige en France et à
l'étranger. Ne tournons pas en ridicule la sainteampoule. Les peuples vivent de symboles. Qu'estce qu'un drapeau, si ce n'est un bâton avec une loque d'étoffe ? Qu'est-ce qu'un -trône, sinon du bois recouvert de velours ? Et pourtant quoi de plus respectable qu'un drapeau, et quoi de plus majestueux qu'un trône ? Malheur aux monarchies qui n'ont pas le culte de leur légende ! Le jour où l'on tourne en dérision la sainte-ampoule, on est bien près de briser la fiole qui la contient. Le jour où l'on critique le sacre des rois, on est bien près de violer leurs tombes. La monarchie a besoin, avant tout, de respect, et c'est la religion qui est la meilleure base de ce sentiment indispensable à l'autorité du souverain, comme à celle du père de famille. Les acclamations, les cantiques qui retentirent le 1 1 juin [775, dans l'antique cathédrale de Reims, furent comme le chant du cygne de la royauté française. L'hosannah précédait ainsi le crucifigatur. Encore un. peu de temps, et un conventionnel en mission allait faire briser la fiole contenant la sainte-ampoule sur le pavé de l'abbaye de Saint-Remi, et envoyer à la Monnaie la châsse et les reliquaires mis en pièces par son ordre. « La sainteté du dépôt, le souvenir de sa destination, l'espèce de culte que lui vouèrent une longue suite de rois, cette auréole divine dont la ceignit la pieuse croyance de nos pères, tous ces antiques et religieux prestiges qui rattachaient la sainte-ampoule à la consécration du premier roi chrétien,
n'auront pu la soustraire aux fureurs révolutionnaires. Un peu plus tard, peut-être, ils l'auraient protégée contre les atteintes de l'incrédulité, en faveur du nouveau pouvoir, et la France monarchique y aurait encore et longtemps respecté l'objet de la vénération de ses princes ' . »
Ah ! qu'ils sont douloureux, qu'ils sont tragiques, qu'ils sont lugubres, les contrastes de l'histoire, ce grand drame de la vie et de la mort ! S'il est vrai, comme dit le Dante, qu'il n'y ait aucune plus grande douleur que de se souvenir du temps heureux dans l'infortune, Marie- Antoinette, à la Conciergerie, devait bien souffrir en revoyant par l'imagination, dans les brumes lointaines du passé, reparaître le soleil étincelant qui éclairait les vitraux de la cathédrale de Reims, à l'heure où l'archevêque posait sur la tête de Louis XVI cette couronne d'or et de pierreries, changée si vite, hélas ! en une couronne d'éoines !
i. Lamartine. Note de la pièce de vers intitulée : le t du Sacre ou la Veille des Armes.
Je n'ai jamais visité sans émotion les endroits jadis habités par les femmes célèbres. Il me semble toujours que quelque chose de leur esprit y est resté, et quelque chose aussi de leur cœur. Leur souvenir plane dans les chambres où elles ont aimé, où elles ont pleuré, où elles ont souffert. L'imagination, cette baguette magique, repeuple ce qui est désert, ressuscite ce qui est mort. Si Ton veut mettre en scène le grand drame qui s'appelle l'histoire, il faut, avant d'essayer de faire revivre les acteurs, étudier le théâtre où ils jouèrent autrefois leur rôle. Cette tâche n'est pas difficile pour les appartements de Marie-Antoinette dans le château de Versailles. Le mobilier a été dispersé par le vandalisme révolutionnaire; mais l'ancienne distribution des chambres et des salons subsiste comme par le passé. Marie-Antoinette, devenue reine, conserva le loge-
5b LES BEAUX JOURS DE MARIE-ANTOINETTE.
ment qu'elle avait occupé comme dauphine. Avant elle, il fut successivement habité, sous le règne de Louis XIV, par la reine Marie-Thérèse, par la dauphine de Bavière, par la duchesse de Bourgogne, sous le règne de Louis XV, par la fiancée de ce prince, la petite infante Marie-Anne-Victoire, puis par la reine Marie Leczinska.
Je monte par l'escalier de marbre. Au premier étage, je trouve à ma droite une porte. J'entre. Je suis dans les appartements de la reine. La première salle est la salle de ses gardes1. La pièce qui suit est désignée tantôt sous le nom d'antichambre de la reine, tantôt sous celui du salon du grand couvert"2. C'est là que, tous les dimanches, Louis XVI dîne en public, avec Marie-Antoinette. « Ce dîner, nous dit le comte d'Hézecques dans ses Souvenirs d'un Page, n'est pour la reine qu'une représentation. Elle dîne ensuite chez elle; mais le roi y mange, si je puis me servir de cette expression, avec toute la franchise de son caractère. Son tempérament sain et vigoureux, soutenu par un exercice continu, lui donne un appétit qu'il satisfait avec une bonne humeur qui fait plaisir à voir. »
C'est dans la même pièce qu'a lieu, les jours de cérémonie, ce qu'on appelle le grand couvert. Ces jours-là, une musique excellente se fait entendre tout le temps du dîner, servi dans la plus belle
i. Salle n" i i.S de la Notice du musée, par M. Eudore Soulié. .:. Siillc n° ii- de la Notice du musée.
LES APPARTEMENTS DE MARIE-ANTOINETTE. bj
vaisselle de la Couronne. Le roi et la reine ont près d'eux leurs nefs ou cadenas, c'est-à-dire des cassettes en vermeil, contenant le sel, le poivre, les couverts et les couteaux. La famille royale seule est admise à ces dîners de gala, et les princes du sang n'y prennent part que le jour de leur mariage. Pour tenir compagnie aux augustes convives, il se trouve plusieurs dames du plus haut rang qui ne mangent pas. Les princesses et les duchesses sont assises sur des chaises, pliants ou tabourets, mis exprès autour de la table. Les autres dames restent debout.
La pièce suivante est le salon de la reine1. C'est là où elle se montre, sur une estrade couverte d'un dais2. C'est là où se tient le cercle, où se font les présentations. Les dames présentées ont une robe étalée sur un panier de quatre aunes et demie, un long manteau qui s'agrafe à la ceinture, un corset assorti, des barbes tombantes, beaucoup de rouge sur le visage, une haute coiffure, et autant de diamants qu'elles ont pu en recueillir. La présentation se fait d'abord au roi, dans son grand cabinet. Il embrasse la dame, d'un seul côté, quand c'est une simple femme de qualité, sur les deux joues, quand c'est une duchesse ou une grande d'Espagne, ou bien quand elle porte le nom d'une de ces familles qui sont en possession héréditaire des honneurs du Louvre, avec le titre de cousin du roi.
i. Salle n° iiô de la Notice du musée.
2. On distingue encore aujourd'hui, dans la corniche en face des fenêtres, des pitons dore:sc|ui servaient à soutenir ce dais.
58 LKS BEAUX JOURS DK MARIE-ANTOINETTE.
Un jour est présentée une jeune femme aussi jolie que timide, la marquise de Pracontal. Louis XVI l'embrasse sur la joue de si bon cœur qu'elle devient rouge comme une cerise. Il s'apprête à recommencer sur l'autre joue, quand le duc d'Aumont, qui est de service, se précipite entre le monarque et la marquise en disant : « Elle n'est pas duchesse. » Tout le monde rit, le bon roi le premier.
La dame présentée quitte le grand cabinet du roi, pour se rendre au salon de la reine. Quand elle y est arrivée, elle s'incline assez profondément pour avoir l'air de s'agenouiller, afin de prendre la robe de Sa Majesté. Mais Marie-Antoinette a toujours l'attention d'empêcher la dame de baiser la robe, en en faisant retomber les plis par un léger coup d'éventail. Avec quelle adresse, et aussi avec quel air de bienveillance la reine fait ce mouvement! La dame, si elle est duchesse ou grande d'Espagne, s'assied ensuite un instant; c'est là ce qui s'appelle avoir tabouret ; puis elle s'en va, à reculons, en tachant de ne pas s'entortiller les pieds dans son manteau de cour, dont la traîne est longue de huit aunes.
La pièce qui suit le salon de la reine, c'est sa chambre à coucher *, la chambre des grandes joies et des suprêmes douleurs de la monarchie , la chambre qui, à l'avènement de Louis XVI, a déjà vu naître quinze princes ou princesses du sang,
i. Salle iv n5 de la Notice Au musée.