ACTE QUATRIÈME
ne vous doutez pas de ce que c’est que la vie sans espérance ; cela ressemble beaucoup à la mort, je vous assure. Vous venez d’entendre que je suis un banni et un condamné. Je n’ai plus ni biens, ni patrie, ni famille. Et l’homme épuisé do luttes, vaincu, brisé qui est devant vous n'a plus guère d'intérêt ni de raison d’être en ce monde.
LAURIANE
Eh ! qu’importe la destinée la plus cruelle, si le cœur est con : tent ! qu'importe aussi la destinée la plus radieuse, si le cœur est vide! — Vous trouvez que moi je suis bien heureuse?... Vous souvenez-vous du jour de mon arrivée dans ce château ?
JOVEL IN.
Oh I oui.
LAURIANE
Vous rappelez-vous ce que me dit alors mon père ?
JOVELIN
Je me le rappelle.
LAURIANE
Il me félicita, lui aussi, de ce que j’avais le choix entre tous les bonheurs et les dons qu’on envie. Et en effet, ce matin , tout à l’heure, on va venir chercher ma décision, et, pour m’assurer une de ces brillantes destinées, je n’ai qu’un mot à dire... Seulement le marquis est un vieillard, Mario un enfant, monsieur d’Ars et monsieur de Lucenav ne me comprennent guère, et j’ai en mépris et en horreur monsieur d’Alvimar. Enfin, je puis être, selon votre dire, la femme la plus heureuse... à cela près que je n’aimerai pas et que je ne serai pas aimée.
JIOVELIN.
Lauriane !...
LAURIANE
Et cependant, voyez, au jour dont je parle, j’aurais peut-être accepté indifféremment un de ces bonheurs extérieurs qu’on admire. Je m’inquiétais déjà, mais j’ignorais encore, et mon propre cœur m’était inconnu. Mais quelqu’un est venu, qui a fait résonner dans
ce cœur je ne sais quoi de doux et de grand que je n'y soupçonnais pas, et qui dormait là inutile. Il a réveillé ma tendresse, ma passion, mon instinct consolateur, — mon àme. Il m’a enseigné — en se taisant — le véritable nom de l’amour, qui est dévouement, abnégation, sacrifice. En me disant, pour pouvoir me sauver: je no vous aime pas ! — il in'a appris comment il faut qu’on aime.
JOVELIN
Dieu! que me faites-vous entrevoir?...
LAURIANK. '
Alors j’ai compris que notre bonheur n’est pas en dehors de nous, mais en nous, et que la preuve qu’on est riche n’est pas de recevoir, mais de donner. J'ai compris que ce qui devait m’attirer et me conquérir, ce n’était pas la plus grande fortune, le plus beau titre ou le plus vieux nom, mais le cœur le plus déchiré. J’ai compris... j’ai compris, Jovelin, que je vous aime.
JOVELIN
Vous 1 oh! mais songez donc! je suis errant, seul, ruiné, hors la loi !
L AU R I ANE
Tant mieux ! eh ! tant mieux ! c’est ce qui me tente! Je vous aime justement pour vos luttes, pour vos peines, pour toutes vos tortures passées. Plus vous êtes seul, plus vous avez besoin que je sois avec vous; plus vous êtes malheureux, plus il faut que je vous aime. C’est à vous que je suis le plus nécessaire, c’est donc pour vous que je vaux le plus. Que me parle-t-on de ce qu’on peut m’ofTrir! ah! le cœur s’enrichit surtout de ce qu'il dépense! Et quelle joie, quelle fierté dans cet amour qui demande à l’àme tous ses trésors, dans ce pieux et doux amour qui va être la fortune du déshérité, la guérison du blessé, la victoire du vaincu!
JOVELIN, tombant à ses pieds.
Lauriann! c’est trop! Je ne suis pas fait au bonheur, je n’ai l’habitude que de la souffrance.
LAURIANE, lui posant la main sur le front.
Oh! je t’en déshabituerai bien! Ose dire encore que tu souf-