Lecoy de la Marche, p
4. Du Boulay, t. III, p. 232. Cf. Lenain de Tillemont, Vie de saint Louis, t. V, p. 3ii.
les béguines, ayant demandé à Dieu de lui enseigner ce qu'il fallait penser de ces femmes, avait appris d'en haut qu'elles avaient une foi ferme et agissante'. Le terme de béguine était employé dans le langage courant comme synonyme de femme pieuse et dévote; c'est ainsi que dans la vie de sainte Klisabeth on rapporte que les conseillers de Louis de Thuringe, pour le détourner de son mariage, lui disaient qu'une telle béguine n'était pas faite pour lui^. Robert de Sorbon emploie également le terme de béguine dans le sens de religieux^.
Quand une femme voulait feindre la piété, elle ne trouvait pas de meilleur moyen que d'imiter les béguines ^ a Qui vuet droit béguinage avoir, » dit un poème du xiii'^ siècle, doit se montrer a large pour autrui, » se réjouir du bien qui arrive au prochain, ne pas trop parler, et, tout en méprisant les vanités du monde, ne pas manquer à la charité^.
Les béguines de Paris répondaient à cet idéal, si l'on en croit
1. Bibl. nat., ms. lat. 17509, fol. 148 (cité par M. Lecoy de la Marche, p. 366) : t Vidi quemdam valde religiosum, cisterciensis ordinis monachum, qui adhuc de monachis superstes erat, cum audiret quod multi et magni viri de statu hujusmodi mulierum maie sentirent et contra cas latrare non cessarent, rogavit Dominum ut ostenderet ei cujusmodi mulieres essent quas beginas seculares nominabant, et accepto divinitus responso : « Invenientur in fide stabiles et in opère efficaces, » tantum postmodum eas diligebat quod earum detractoribus semper opponebat se. »
2. « Et disoient si conseiller : — Nous nous poons mult merveillier — Que béguins volez devenir. » Cf. Montalembert, Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, Paris, 1876, in- 12, t. I, p. 224.
3. Iter paradisi : t Aliquis incipit agere pœnitentiam, irridetur ab aliquo qui dicit : Iste est beguinus, et tune iste tibi dicet aliquid, quia modo aliquo tibi injuriatur : ignosce ergo ei, et aliquid lucratus est ad viam tuam. » (Cité par Mosheim, p. 24.)
4. ( Muliercula... volens ipsas [beguinas] imitari, dictis et factis suis simplicilatem suam pretendebat : ecclesias etiam hora matutinarum et missarum, sicut moris est beguinarum, maturius frequentabat. » [Richeri gesta Senonensis ecclesiœ, dans les Monumenta Germaniœ^ t. XXV, p. 3o8. Cf. Mosheim, p. 100.)
3. < Qui vuet droit béguinage avoir, — Il at mestier par estevoir — Qu'il ne despesse fuer que lui, — Et ce soit larges pour autrui; — Ce fasse joie d'autrui bien — Tout autresi comme du sien. — Béguins ce doit moût bien garder; — Il ne doit mie trop parler, — Sovent avient qui trop parole — Qu'il a tôt dit parole foie; — Le monde puet-il bien despire, — Mais il ne doit avoir point d'ire. » {Bulletin delà Soc. des anciens textes, 1886, p. 61. Notice du ms. 535 de la Bibl. de Met^, par P. Meyer.)
l'auteur d'une pièce de vers composée vers i325 sur les églises et monastères de Paris ^ :
Après a joingnant de la porte De Barbel, à une grande porte, A un ostel de bonne gent, Où il a moustier bel et gent, Béguines et preudefames, Le los eschivent des diffames, Et les péchiez ors et mauves.
Mais tous les témoignages ne leur sont pas aussi favorables. Elles ont rencontré des adversaires qui les ont combattues avec ardeur. Au premier rang de ceux-ci, on doit placer divers poètes satiriques, et en particulier Rutebeuf. 11 est assez curieux de voir quelle sévérité montraient ces singuliers moralistes qui ne craignaient pas de semer leurs œuvres de passages risqués, de contes immoraux, de plaisanteries obscènes. Ils ne pouvaient souffrir chez les autres que le genre de vie le plus austère et n'admettaient pas qu'on tolérât une règle aussi douce que celle des béguines; à leur sens, si Dieu récompensait de si faibles efforts par la joie éternelle du Paradis, saint Laurent avait eu tort de Tacheter si cher^. Dans la piété que montraient les béguines, dans la modestie de leur extérieur, ils ne voyaient que feinte et affectation :
... Qui baisse la chière Et a robe large et plenière Si est béguine...
dit Rutebeuf; et l'auteur des « xxxii propriétés de béguinage » semble aussi les accuser d'hypocrisie en leur prêtant les sentiments les plus contradictoires'.
1. Bordier, les Élglises et monastères de Paris, i856, in- 16, p. 39.
2. t L'ordre as béguines est legiere; — Si vous dirai en quel manière :
— En s'an ist bien por mari prandre. — D'autre part qui baisse la chiere
— Et a robe large et plenière, — Si est béguine sans li randre. — Si ne lor puet-on pas deflandre — Qu'eles n'aient de la char tandre, — S'eles ont un pou de fumiere : — Se Diex lor vouloit pour ce randre — La joie qui est sans fin prandre, — Sains Lorans l'acheta trop chiere. » {Œuvres de Rutebeuf, publiées par Jubinal, Bibliothèque clzévirienne, t. I, p. 190 : Les Ordres de Paris.)
3. Bibl. nat., ms. lat. 13972, foi. 177 (xiv*^ siècle) : < Vechi les xxxii propriétés de bcginage. — Bouche orant, — Eul plouranl, — Ceur désirant;
Mais on leur fait de plus graves reproches; sous de faux dehors de dévotion, se seraient cachées, si l'on devait croire ces censeurs suspects, des mœurs fort relâchées. Un certain nombre d'entre elles, il est vrai, mènent une vie vertueuse, dit la Voie de Paradis, mais d'autres sont loin d'être exemplaires, et a avoec les sages sont les folles*. » Les béguines, comme les autres femmes, font le mal par nature, comme « le renard happe la géline. « dit l'Évangile as/ames^. Ici encore nous retrouvons Rutebeuf, qui
— Petit aler, — Bas regarder, — En haut penser, — Droite entencion, — Douce patiense, — Ceur croissant, — Entendement cherubinal, — Sentement ceraphinal ; — Aler en séant, — Parler en taisant, — Pleurer en riant, — Estre fors en tieviant, — Riche en apovriant, — Sage en taisant;
— Pensées coulées, — Paroles enmelées, — Euvres ordenées, — Foi enluminée, — Espérance eslevée, — Amour embrasée, — Angélique entendement,— Courtoisie espirituel, — Devins sentemcns; — Dormir en vellant,
— V^ellier en dormant, — Morir en vivant, — Vivre en moranl, — Juner en maignant, — Maignier en junant. »
1. La Voie de Paradis, publiée par Jubinal à la suite des Œuvres de Rutebeuf, édil. de iSSg, in-8', t. II, p. 228-230 : c Lors nous vint voir Descipline. — Obédience sa cousine... — ... Lors vint après Gémir — Et Penitance après Souspir... — F^t demandèrent tuit ensemble — La contenance des béguines, — S'eles erent auques bénignes — A lor proismes, si qu'eles doivent. — Se ne font, mult se déçoivent : — Nis de celés de Cantimpré — Ont moult enquis et demandé. — Je respondi qu'eles servoient
— Nostre Seignor et mult estoient — Plaines de très grant patience, — Et gardent bien obédience — A lor sens et à lor pooir, — Et sevent mult très bien voloir — L'avantage et le sens d'autrui, — Tout sans pesance et sanz anui. — Et si vous di bien sanz doutance — Que mult font grande penitance, — Teles i a mult coiement, — Et tienent bien en lor covent — Relegion et chastée, — Et sont plaines d'umilité, — Et font aumosnes volentiers,
— Et est lor services entiers — A Dieu, le Père droiturier. — Mes le covent font empirier — Teles i a par lor folies — Et par lor laides vilonies, — Que les foies font coiement. — Ainsi est-il tout vraiment : — Avocc les sages sont les foies — Et samble aus fais et aus paroles — Qu'eles aient à Dieu le cuer; — Et eles l'ont si rué puer — Qu'eles se soillent en l'ordure — De lecherie et de luxure — Et des autres vilains péchiez — Dont toz li mons est entechiez. — Defors samblent béguines cstre, — A lor semblant et à lor estre, — Et eles sont dedenz culuevres, — Toutes plaines de maies œvres. — De relegion ont l'abit — Mes ja por ce n'auront abit — En paradis le gloriex, — Le saintisme, le preciex, — Où les bones seront posées — Et avoec les sains coronées. »
2. Jubinal, Trouvères et jongleurs, p. 25 : « L'euvangille des femmes si est et bonne et digne. — Femme ne pense mal, ne nonne, ne béguine, — Ne que fait le renart qui happe la geline, — Si comme le raconte Marie de Compigne... — Sur toutes riens, est femme de muable talent, etc. —
semble avoir voué aux béguines une aversion particulière et qui leur reproche des relations trop intimes avec des religieux de différents ordres, tels que les Jacobins^ et les Barrés^. Il ne faut sans doute pas faire grand fond sur ces insinuations malveillantes, et il vaut mieux s^en tenir à une pièce que ce même Rutebeuf a consacrée spécialement aux béguines et oti il se contente de railler d'une façon assez spirituelle le peu d'austérité de leur règle et la faveur dont elles jouissaient près de saint Louis ^ :
lé
Li di^ des Béguines.
En riens que béguine die N'entendeiz tuit se bien non; Tôt est de religion Quanque hon trueve en sa vie.
Sa parole est prophecie; S'ele rit, c'est compaignie ; S'el' pleure, devocion; S'ele dort, elle est ravie; S'el' songe, c'est vision; S'ele ment, non creeiz mie.
Se béguine se marie, C'est sa conversacions ; Ces veulz, sa prophecions N'est pas à toute sa vie.
Cest an pleure et cest an prie.
Et cest an panrra baron.
Or est Marthe, or est Marie; Or se garde, or se marie, Mais n'en dites se bien non :
Li Rois no sofferroit mie.
Les poètes satiriques n'ont pas été seuls à combattre vivement les béguines; les invectives qu'ils leur adressent se retrouvent avec une violence au moins égale sous la plume d'un philosophe du xiii« siècle^ Guillaume de Saint-Amour, dont les écrits furent
Ces vers Jehans Durpain, uns moines de Vauceles, — A fait mult. soutilment; les rimes en sont bêles. — Priez por lui, béguines, vielles et jovencclles, — Que par vous sera s'ames portée en 11 fisselles. »
I. Œuvres de Rutebeuf, Bibl. elzév., t. I, p. 23 1, Les Règles.
■1. Ibid., I, p. 2o3-2o6, Des Ordres : « Li Barré sont près des béguines, etc. >