‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 10 sur 46 · M. ERNEST COURTOIS · texte numérisé non relu

M. ERNEST COURTOIS

Dès le lendemain, Hanssens s'occupait de l'organisation de son futur voj'age; il s'adjoignit en qualité de second le jeune voyageur Amelot, l'exchef de la station délaissée de Kimpoko, et choisit de concert avec Stanley les blancs qui devaient composer l'expédition.

On désigna MM. Courtois et le lieutenant suédois Wester, destinés à prendre la direction de la station des Falls.

La flottille du haut Congo, composée de ÏEn Avani, du RowtI, de l'Jssociation Internationale Africaine, de Yliclaircur et d'une nouvelle baleinière

à rames, l'ut radoubée, remise a ncul', chargée de marchandises d'échange, de matériel, de vivres et de munitions.

Les vapeurs devaient être conduits par les mécaniciens NichoUs, Dress et Guérin, le premier de nationalité anglaise, le second originaii-e d'Allemagne, le ti'oisième Fi'ançais, et montés par une cinquantaine d'hommes d'équipage, Zanzibarites, llaoussas, Kroomen et indigènes du Congo. Comme on peut en juger, l'expédition était internationale.

Les préjDaratifs de départ, bien qu'activement menés par lianssens, durèrent plus d'un mois.

Le capitaine stimulait l'ardeur de ses ouvriers, en se réservant pour luimême une part de la grosse besogne d'emballage.

Il passait ses journées dans les magasins, éventrant les ballots pour en extraire les pièces d'étoffes, déclouant et rcclouant les caisses, réunissant en paquets les objets de toute nature, empaquetant les boîtes de conserves, mesurant les rations de riz, de légumes secs, destinées au ravitaillement de l'expédition et des stations déjà existantes ou à établir, classant méthodiquement les articles divers qu'il devait donner en cadeaux aux chefs des territoires à acheter, caiculant le nombre des mitakos (baguettes en laiton) et autres monnaies nécessaires pour l'entretien du personnel blanc et noir qui l'accompagnerait.

La quantité de travail imposé par la préparation d'une expédition comme celle qu'allait entreprendre le capitaine lianssens est plus facile à concevoir qu'à décrire.

Heureusement, l'assistance d'.\melot, de Courtois, de Wester et des mécaniciens européens de la flottille ne fit pas un instant défaut au commandant de la zone du haut Congo, et, n'eût été l'inéluctable nécessité où l'on se trouvait d'attendre à Léopoldville le retour d'une cai'avane expépédiée à Vivi, au commencement de mars, pour y chercher des objets à remettre aux tribus arabes de Nyangwé, le départ eût pu avoir lieu vingt jours plus tôt.

La caravane attendue fut seulement de retour à Léopoldville le 23 mars. La journée du lendemain, un dimanche, fut consacrée en partie aux derniers travaux de chargement et aux fêtes improvisées en l'honneur des partants.

Les échos de la capitale future de l'Etat libre du Congo rediront longtemps encore l'éclat inusité des réjouissances célébrées à l'occasion de la partance imminente d'une expédition qui allait promener sur les rives du fleuve, entre le Stanley-Pool et les Stanley-Falls, l'étendard du progrés et de la justice.

Le pharmacien Cuurtois, émule à ses heui^es du fameux baron Brice, relate dans une de ses plus intéressantes lettres le menu du banquet qu'il composa à Léopoldville la veille du départ de l'escadrille du haut Congo.

A titre de curiosité, nous reproduisons ce document culinaire :

Hors-d'œuvre: harengs à la daube, radis, saucisson, beurre de palme.

Entrées : ragoût de mmclon aux tomates, côtelettes de mouton au riz.

Rôti : gigot de mouton, purée de pommes de terres, poulets africains, salade laitue, ma3'^onnaise de saumon conservé.

Entremets ; imitation de plum-puddmg.

Dessert : ananas à l'cau-de-vie, bananes, papayes, maracoujas.

Vins : quelques bouteilles de bordeaux ordinaire, sur lesquelles on avait collé, pour se faire, illusion des étiquettes dorées portant les noms des crus les plus exquis du Médoc et de la Bourgogne; du vrai madère...

Bières anglaises, stout, pale-ale, généreusement offertes par Stanley.

Café et liqueurs assorties : gin et eau-de-vie de troque.

« On remarquera que le menu ne brille pas par la variété des viande? de boucherie, ajoute Courtois; mais faute de grives on mange des merles, et ce repas a été sans contredit le banquet le plus brillant, le plus succulent, le plus animé de tous ceux auxquels des explorateurs exilés à trois cents milles des côtes dans l'intérieur de l'Afrique incivilisée ont assisté. Il y avait i/c's r//!s/ quel luxe!... l'eau du Congo était depuis trois mois mon unique boisson.

« A l'issue du banquet, après les toasts et les discours de circonstance, un concert donné par tous les membres présents sous la direction du maestro .Amelot jouant de l'accordéon s'est terminé par l'exécution en chœur de la Brabançonne...

u J'ai cru revoir, comme dans un rêve, la fin d'un festin de joveux étudiants belges, un tableau d'un souvenir de ma chère patrie, dont je vais m'éloigner demain encore davantage, en conservant l'espoir et le désir d'y retrouver plus tard tous ceux que je chéris. »

La soirée du 23 réunit dans le spacieux logis de M. Boulanger, agent commercial de la station, tous les hôtes européens qu'hébergeait Léopoldville; enplus, les gros bonnctsindigènesdu district flanquant de droite et de gauche le potentat Ngaliema, ami plus que jamais avec les enfants de Boula Matari.

A minuit, l'agent général de l'Association, près de quitter aussi L^opold-

ville pour se rendre dans le bas Congo, fait une courte apparition au milieu des invités de M. Boulanger.

Stanley porte la santé du roi des Belges et boit au succès de l'expédition future, au milieu des vivats et des acclamations enthousiastes de l'assistance.

On se sépare ensuite. Ilanssens rentre dans sa chambre ne songe même pas à prendre du repos; il s'installe à son pupitre d'explorateur, étale ses cartes du Congo, et écrit à ses parents et amis de Belgique quelques renseignements relatifs à son futur voyage.

Pour l'intelligence des récits qui vont suivre, nous empruntons à la lettre du savant capitaine des passages d'un vif intérê': :

« Le Congo, dont le point exact d'origine n'est pas encore bien connu, peut se subdiviser en trois parties, écrit Hanssens.

La première partie connue sous le nom de Loualaba coule du sud au nord, depuis les sources jusqu'à l'Equateur, par environ 25° 15' de longitude est de Greenwich; son cours est obstrué par des cataractes au nombre de sept, connues depuis 1877 sous le nom de Stanley-Falls.

« C'est sur la rive droite de cette partie du fleuve que se trouve établie, par 4° 15' de latitude sud, la ville de Nyangwè, centre commercial des plus importants, où habitent des masses d'Arabes venus de la côte orientale, localité qui doit à mon avis constituer un ,"ojr le trait d'union entre le bassin hydrographique du lac Tanganîka et celui du Congo.

« La deuxième partie du fleuve s'étend des Stanle3r-Falls au Stanley- Pool ; elle décrit d'abord une courbe convexe au nord de l'Equateur, revient dans l'hémisphère austral par environ jcf de longitude est, et coule ensuite jusqu'à Léopold ville dans une direction nord-nord-est, puis sudsud-ouest.

« La troisième partie, et la plus connue, s'étend de Léopoldvilie à Banana.

« C'est dans la deuxième partie que je vais opérer pendant le temps qu'il me reste à passer au service de l'Association africaine. Cette zone complètement navigable sur un parcours de dix- sept cents kilomètres (soit trois cent quarante lieues belges!) présente une largeur variable de un à vingt kilomètres.

« .A l'heure où j'écris ces lignes, l'Association possède le longdc cettepartie les stations suivantes :

« 1° Léopoldvilie; 2" Msuata: stations fondées par Stanley dans le premier semestre de l'année 1882;

« 3° Kwamouth, rive gauche, bâtie par le lieutenant Pagels sur un terrain

reconnu par moi en janvier iSS'? et acquis par le regretté Janssen. ce brave et loyal compatriote, compagmon de ma première et heureuse expédition vers le haut Congo ;

<■ 4° Bûlobo, fondée par moi en novembre 1882 :

o 5° LoLikoléla, à environ mi-chemin entre le Stanley-Pool et l'itquateur;

« 6» Equateur- Station, où je retrouverai deux vaillants officiers de notre armée ;

« 7° Stanley-Falls, où un poste a été établi dans les derniers jours de décembre 1883.

« D'après l'énumération qui précède, il n'existe ni postes, ni stations dans toute l'étendue de près de onze cals kilomètres qui sépare la station de l'Equateur du poste avancé des Falls.

•• C'est à moi qu'il appartient de combler cette lacune, en achetant pour le compte de l'Association les territoires situés aux endroits de la route a parcourir présentant la plus grande importance stratégique ou commerciale, en y établissant des installations définitives et en concluant des traités avec les chefs des tribus intermédiaires, chez qui il serait actuellement impossible de s'installer, mais que nous avons intérêt à ne pas nous aliéner, en raison de la concurrence de la mission de de Brazza.

0 Indépendamment de cela, je dois opérer dans la zone inférieure, entre Léopoldville et Equateur-Station, et y faire l'acquisition de points a-éospaphiques qui doivent absolument devenir la propriété exclusive de la Société internationale. »

La mission confiée au capitaine Hanssens était, comme on le voit, fort compliquée et fort délicate, et susceptible de faire hésiter un homme d'une trempe moins résolue et moms énergique que celle de notre valeureux compatriote.

.Mais Hanssens avait une foi entière dans la réussite de sa nouvelle entreprise.

Depuis son séjour en .\frique, durant deux années de voyage de découverte et d'exploration. Boula Matari II avait été en quelque sorte l'enfant gâté du succès : les rudes intempéries du ciel tropical avaient épargné sa robuste constitution; les nègres du bas Congo, aussi bien que les tribus entièrement sauvages du Kouilou et du Niari, s'étaient courbés tour à tour aux pieds de ce mundelé, soit docilement, grâce au langage persuasif de ce généreux philantrope, soit de vive force, sous les représailles victorieuses de ce vaillant soldat.

D'aillcui"s les stimulants ne lui manquaient pas pour apporter dans l'accomplissement de sa tâche toute l'intelligence, toute l'activité, tout le zèle qu'il possédait : le sentiment du devoir, l'ambition avouable qui enL'-endre les héros, l'enthousiasme que professait Janssen pour l'œuvre de prédilection de son Roi, et. disons-le, l'amuui'-propre, le désir de prouvera certains agents anglais de l'Association, enclins à croire les Belges incapables de « déci"ocher la timbale en Afrique ", qu'il en était autrement, l'envie de couper l'herbe sous les pieds de l'opiniâtre explorateur français de Brazza. dans une lutte â armes courtoises bien entendu, oii l'habileté et la rapidité de la marche seraient les seules forces mises en jeu, enfinl'espoir de retourner en Europe au terme de son engagement qui allait expirer dans dix mois, après avoir ajouté â ses brillants états de service l'heureuse terminaison de la campagne d'occupation poursuivie au Congo depuis cinq années.

C'est donc animée par les meilleurs pressentiments que la seconde expédition de l'Association, tentée jusqu'aux Falls, s'éloignait de Léopoldville. Selon toutes probabilités, la nouvelle campagne devait durer quinze semaines ou trois mois et demi en\-ir(jn. et le lecteur le verra dans les chapitres qui vont suivre, l'avenir devait prouvei^ que ces heureuses prévisions n'étaient point exagérées.

Dcpait de I,iiopol>ivil!c. — Miisaveiitures du Royal — M. de Brazzaà la pointe de Gaiichu. — Curiosité féminine. — Chez le lieutenant Liébre;hts à Bolobo.

Ai^Giii': les causeries et les libations prolongées de la veille, tous les hôtes, blancs et noirs, de la station de Léopoldville se levèrent comme un seul homme, le 2.\ lévrier i8S^, __^ à cinq heures du matin, aux premiers tintements de la

:<."êA^D,c(^^3i. cloche du rcveil.

Le déjeuner, le truditionnel café au lait, réunit dans la salle à manger le personnel européen au complet : Stanley, dérog-eant à ses habitudes, assistait à cette simple collation. Puis ceux qui partaient roulaient leur lit

CHAPriRF. QUAT0RZI1":.ME

de camp, bouciaient leur valise. distribLUiient à leurs hommes de couleur des armes et des munitions; les stationnaires se rangeaient en armes, sous les ordres de Stanley; et dans un ordix' parfait, comme un bataillon qui défile un jour de parade, la garnison de Léopoldville se rendait au bord de la petite baie, où les coquets vapeurs VEn Avjiit, VA. I. .4., le Royal, sous pression, mêlaient leurs lourds nua,i;es de fumée aux vapeurs légères du matin.

Il est sept heures; Ilansscns préside aux manœuvres d'embarquement Amelot monte sur VEn Avarit qui porte le drapeau de commandement et doit recevoir à son bord le capitaine; MM. W'ester et Courtois, ce dernier en qualité d'officier de santé de l'expédition, prennent place sur le Royal conduit par le mécanicien Guérin; la marin .NichoUs et le mécanicien Dress s'installent à bord de VA. f. .1 . ; cinquante hommes de couleur s'inst;illent comme ils peuvent dans les embarcations à vapeur ou parmi les ballots et les caisses encombrant les deux baleinières attachées a la remorque des steamers.

Bientôt le capitaine Ilansscns donne le signal du départ; les bateaux s'ébranlent ; Stanley salue une dernière fois de la voix et du geste le commandant de l'escadrille, et ordonne aux pelotons de la garnison de Léopoldville d'exécuter des salves de mousqueterie. Les détonations couvrent un moment les clameurs, les vivats, les hourras frénétiques des équipages des navires répondant aux acclamations enthousiastes des mille sujets de Ngaliema accourus sur les bords du Congo. Puis les voyageurs perdaient de vue les gracieuses constructions alignées sui' la terrasse de Léopoldville et doublaient la pointe de Kallima. devant le village batekc de Mfwa (Brazzaville) où flottait encore sur une hutte indigène le drapeau aux trois couleurs de France.

Le Royal, excellent marcheur, avait gagné sur l'es autres embarcations il vapeur ou à rames une assez forte avance; il naviguait bon premier sur les eaux du Stanley-Pool, lorsque par une fausse manœuvre de son apprenti-timonier, le lieutenant Wester, il toucha contre un rocher.

Une voie d'eau se déclara aussitôt à l'avant du navire et pour réparer cette avarieon dut s'arréter.perdre l'avance gagnée, etlaisser filer les autres embarcations, dont les équipages envoyaient en ricanant aux passagers du Royal des compliments de condoléances.

Piqués au vil^ MM. Guérin, Wester et Courtois hâtèrent les réparations et accélérèrent à tel point la vitesse du steamer, que le Royal dépassa de nouveau la flottille à quelques encablures en aval de la station de Kinchassa, oùle commandant Swinburne adressait aux embarcations amies les saluts de pavillon réglementaires.

Mais le Royal devait jouer de malheur ce jour-là. A peine avait-il repris la tète de l'escadre, que son mécanicien désappointé prévenait Courtois et Wester d'un accident survenu à la machine. Les avaries étaient cette fois plus considérables : la machine refusait de fonctionner.

On dut larg-uer les voiles, virer de bord et aller accoster un banc de sable à fleur d'eau, défendant les abords de l'île Bamu. L'En Avant, ÏA. I. A. et les deux baleinières dépassèrent le steamer avarié, et du pont de ces dernières embarcations partirent de nouvelles bordées sardoniques à l'adresse des marins du Royal.

La soirée du 24 fut encore plus émouvante pour l'équipage du vapeur déjà si éprouvé.

On venait de fixer les amarres qui retenaient le Royal au banc de sable sauveteur, lorsque éclata soudaui une tourmente violente, une de ces tornadas courtes mais terribles, asse?; fréquentes dans la zone tropicale.

De grosses nuées noires etmenaçantessemassèrentà l'horizon ; les coups de tonnerre, succédant presque sans intermittence aux éclairs incessants qui sillonnaient la nue, roulaient, précurseurs d'un orage inquiétant; une bourrasque du sud-ouest souilla avec une rage inouïe, en soulevant des vagues montueuses, résistant victorieusement au courant normal du fleuve.

Au milieu de ces diverses secousses, les amarres du Royal se brisèrent, et le bateau filant sur ses ancres courait le risque d'être emporté a la dérive.

Conservant leur sang-froid, les blancs se cramponnèrent aux cordages reliés encore au navire et, secondes par les hommes de l'équipage, ils résistèrent durant de longues heures à la fureur des cléments déchaînés.

A voir ces hommes affolés, courbés en deux sur les amarres, tirant avec l'énergie du désespoir sur le bateau poussé dans tous les sens on eût cru assister aux péripéties émouvantes d'une scène de pèche sur les plages d'un océan, alors que les pêcheurs mettent tout ce qu'ils ont de forces à remorquer un énorme filet, dans les mailles duquel un géant des mers se débat.

Enfin, vers minuit, le calme se rétablit; les nuages noirs disparaissent et le firmament est resplendissant d'étoiles.

De nouveaux cordages de rotang retiennent solidement le Royal. Guérin, Wester et Courtois escaladent le navire, s'enveloppent dans leurs grosses couvertures de voyage et s'endorment, mollement bercés par les lames paisibles du fleuve.

A l'aube du 26, la machine du steamer n'étant pas encore réparée, Courtois fit hisser au point le plus élevé de l'îlot sablonneux le pavillon de

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l'Association, pour indiquer aux compagnons de voyage, si toutefois un steamer descendait à la recherche des retardataires, l'endroit où le Roval s'était échoué.

Aucune embarcation ne l'ut aperçue; seulement quelques pirou-ues indigènes passèrent au large de l'îlot et ne Tarent pas détournées de leur route par les appels réitérés des voyageurs en détresse.

Heureusement, les efforts de Guérin et de ses apprentis aides-mécaniciens. 'Wester et Courtois, aboutirent a remettre en état la machine avariée. Le Royjl reprit la navigation et atteignit vers midi le restant de la flotte, occupé à faire du bois pour préparer le dîner dans l'un des multiples îlots sans nom du Stanley-Pool.

Les mésaventures du Royal furent rapportées à Ilanssens, qui saisit cette occasion pour présenter aux passagers blancs de ce steamer des remontrances amicales.

« Il ne s'agit pas ici de régates, mes chers messieurs, dit le capitaine d'infanterie amené par les hasards Inhérents à l'existence d'explorateur africain a exercer les fonctions d'amiral d'une flottille, et vous devrez à l'avenir maintenir autant que faire se pourra le navire que vous montez en vue des autres embarcations.

« Du reste la victoire dans la joute nautique à laquelle nous nous sommes follement livrés a failli vous coûter assez cher, pour que vous ne soyez plus tentés de recommencer la lutte.

« Dans la soirée d'hier, pendant que nous nous étions arrêtés pour vous attendre, un essaim de barques banfunu a entouré YEn Avant; les pagayeurs, natifs de Kimpoko, ont aussitôt reconnu dans la personne d'Amelot un fétiche de mauvais augure, et ils ont réclamé a cor et à cri la tète de mon second. L'irritation de ces fétichistes s'est accrue devant mon refus persistant et je me vo^-ais sur le point de recourir à la force pour me débarrasser de ces forcenés solliciteurs. Je n'ai heureusement pas été conduit à cette extrémité que vous auriez été les premiers à dcplorei\

« Vous le savez mieux que tout autre, le Royal est un précieux marcheur dont il faut ménager les forces : la quille, la machine et la provision de charbon. Nul d'entre vous ne peut prédire si dans quelques semaines, lorsque nous côtoierons les districts des anthropophages, on ne devra pas faire appel à la vitesse de ce navire pour l'envoyer chercher des secours indispensables. »

Les termes de cette répiùmandc que nous empruntons avec intention à la correspondance d'un compagnon du chef de la seconde expédition du haut Congo, font connaître mieux que tout ce que nous pouri'ions dii^e

la bienveillance inaltérable dont Manssens était animé envers ses subordonnés.

Aussi le commandant de l'expédition ne comptait-il que des amis dévoués, des serviteurs à toute épreuve dans le personnel hétérogène qu'il conduisit au cœur de l'Afrique.

Le 26, l'escadrille naviguait en bon ordre prés de Kimpoko; dans la matinée, elle s'apprêtait à doubler la passe resserrée du fleuve en amont du Stanley-Pool, passe difficile où réyne fréquemment la tourmente, où soufflait alors une épouvantable bourrasque du sud-ouest qui soulevait sui' le lleuve furieux des lames énormes roulant des débris d'arbres et de végétaux arraches aux rivages.

Les mécaniciens de la flottille familiers à ces colères brusques qui dévastent les falaises et démâtent les steamers, opposèrent le sang-froid, l'adresse, la prudence, a la rage momentanée des éléments.

Avec l'assentiment de Hanssens, les embai'cations furent amarrées dans la baie de Nyamboua. anse spacieuse et profonde qui s'étale à l'abri des tempêtes au pied des hauteurs de la rive droite du Pool, en amont des falaises blanches, des dorer clijfsde l'Afiùque.

Les voj^ageurs ainsi préservés purent contempler sans péril le grandiose et terrible spectacle de la tourmente fluviale. Devant eux les lames furibondes, rcpoussees par le courant, se déchiraient aux êcueils, escaladaient les digues élevées des rives et des îlots, avec le bruit lugubre et sourd des coups de canon d'un navire en détresse, et des monceaux d'écume se développaient en immenses éventails sur les rives, égrenant les chapelets de fleurs et de baies des plantes aquatiques.

Dans l'aprés-midi le vent tomba. Les paquets de troncs d'arbres et d'algues que les flots furieux avaient dispersés en chemin ra\'aient encore, de çà, de la. la nappe nacrée, presque immobile, pareille à un miroir d'argent.

A six heures du soir, l'obbcurité presque complète obligea la flottille à stopper sans même pouvoir choisir un endroit convenable a l'installation d'un bivouac de nuit.

On aborda sur la rive gauche, dans un site marécageux, empesté et infesté de milliers de moustiques où les tentes des explorateurs ne tardèrent pas à se détacher sur un ciel menaçant et brumeux.

Au moment où les voyageurs, se disposaient à prendre un peu de repos, un orage tropical éclata brusquement, accompagné d'une pluie battante. Les larges gouttes d'eau ci'épitaient sur les tentes; le m.Trais grossissait, montait graduellement; et vers trois heures du matin les fanges débor-

dantes se ruèrent vers le fleuve, en renversant dans leur course les frêles abris des infortunés vo3'ag-eurs.

Eouettés par une pluie torentielle, plongés dans la boue jusqu'à mi-jambes, les malheureux s'appellent dans la nuit, roulent en tâtonnant leurs tentes et leurs bagages inondés, et s'enfuient éperdus, aveuglés par un assaillant invincible.

C'est un sauve-qui-peut général, une panique indescriptible; la voix du capitaine Ilanssens qui vibre comme un appel de clairon sonnant le ralliement n'est plus entendue. L'expédition se débande; Courtois et ^^'ester, pliant sous le faix de leur tente et de leurs bagag-es, se sauvent a toutes jambes vers le fleuve dont les tons glauques et ternes transparaissaient dans les ténèbres; Hanssens et Amelot suivis de plusieurs noirs courent d un autre côte, senloncent au hasard sous les voûtes de mangliers rouges massés sur les bords les plus élevés du marais.

L'aube trop lente à venir éclaire enfin de sa lueur blanchissante ce désordre lamentable. On se rejoint, on se compte, les visages défaits des malheureux transpercés jusqu'aux os se rassérènent: on se retrouve au grand complet.

Sauf quelques ustensiles dont la perte était réparable, et que les eaux fangeuses du marais avaient charriés jusqu'au fleuve, l'expédition sauvait son matériel de campement.

Ilanssens fit retarder la reprise de la navigation afin de permettre à son personnel de laver et de sécher les effets maculés par l'inondation.

Rien de particulier ne signala le voyage entre ce point néfaste et la station de Msuata.

Dans l'embryon de ville fondée par Eugène Janssen sur les limites du domaine de Gobila, les compagnons d'exploration du capitaine Hanssens rencontrèrent une hospitalité confortable.

Le souvenir du jeune officier belge si tragiquement enlevé à la fleur de l'àae au moment où il allait ajouter un nom à la liste des stations qu'il avait déjà fondées en Afrique, n'était pas éteint dans le cœur des hommes de la garnison, et se mêlait fréquemment aux causeries du soir.

La présence de Hanssens, Boula Matar: II, qui avait été, on ne l'a pas oublié, l'ami et le compagnon d'exploration du regretté lieutenant, raviva dans la pensée des natifs la mémoire de Souzou M'pembé. Avec une touchante naïveté, le fétichiste Gobila demanda au capitaine s'il n'avait pas rencontré sur sa route l'âme et le corps de son fils regretté.

<• Nous l'avons si longtemps cherché, racontait le mfoum de Msuata. Peut-être le fleuve l'a-t-il emporté dans sa course indomptable vers le

mpoutou, vers le pays des blancs. Depuis la perte de Souzou M'pembé nous sommes tristes, préoccupes et éprouvés par des maux de tout j^^enre, nos plantations ont été détruites par les tornadas, une maladie contagieuse a décimé nos troupeaux de ché\res.

« Assurément, Ali-ben Juana (nyampai-a commandant de Msuata-Station) se montre sans cesse pour nous un ami empressé, un frère, mais il est sans pouvoir, sans force contre les méchants fétiches dont la rage s'est déchaînée sur notre contrée.

« Rendez-nous de yràcc un mundelé aussi bon et aussi puissant que mon généreux fils adoptif. »

Hanssens ne savait que répondre à ces sollicitations pressantes et sincèrement émues. Le désir de satislaire une créature inculte, mais un grand chef dévoué aux agents de l'Association, et par-dessus tout l'accomplissement d'un devoir, un hommage a rendre à la mémoire d'un compatriote infortuné, inspirèrent le capitaine.

« Je n'ai pas, hélas ! retrouvé sur les eaux la dépouille mortelle du pauvre Janssen, dont plus que vous j'ai déploré la fin si tragiquement prématurée ; les corps des victimes de la teriible catastrophe que nous a racontée Ali-ben Juana dorment ensevelis dans les profondeurs ignorées du Congo.

« Conservez fidèlement le souvenir de ce jeune mundelè, et vouez son nom au respect de vos enfants et de vos sujets.

« Nous élèverons ici môme lui monument modeste à la mémoire de Janssen. Sur la pieri'c commémorative où nous écrirons le nom et les actes de ce brave, vous viendrez invoquer lame de Sou/.ou M'pembé. vous y conduirez les vôtres, et vous redirez souvent aux pèlerins futurs pourquoi ce mundelé est l'objet de votre pieux attachement. »

Dans la soirée du 2S mars, Hanssens ciselait lui-même sur la face supérieure d'un bloc de rocher équarri le nom de son ancien élevc de l'ccole de la Cambre et y faisait graver à la suite les glorieux états de service du jeune agent de l'Association.

Grâce à la généreuse initiative du premier commandant de la division du haut Congo, un roc inébranlable transmettra a la postérité la plus reculée le souvenir d'un officier dont la nation belge a le droit de s'enorgueilhr. Le lendemain, les bateaux de la flottille jetaient l'ancre dans l'anse septentrionale formée par la pointe de Ganchu, devant un poste civilisé récemment élevé par les agents de la mission française que conduisait M. Savorgnan de Draz/a, à l'endroit même qu'avait pi'éccdemment choisi le malheureux abb j Guvot assisté du lieutenant [anssen.

Des Krouboys et des Kabindas, armés de chassepots, se rangèrent en bataille sur la rive, sous le commandement de quatre Européens: ils présentèrent les armes aux embarcations battant pavillon de l'Association africaine, et saluèrent d'une tnple salve de mousqueterie le débarquement de Ilanssens et de ses compagnons.

M.M. de Brazza, Ballay, de Chavannes et un jeune homme de nationalité italienne, attaches à divers titres à l'expédition française, se portèrent audevant des nouveaux débarqués et serrèrent avec effusion la main du capitaine belge, dont le nom et les remarquables travaux en Afrique leur étaient connus.

Les explorateurs fi'aternisèrent: une légère coUartion fut offerte à terre par M. de Brazza aux agents de l'Association internationale. Dans la soirée, le capitaine Hansscns leur offrit à son tour sur le pont du steamer En Avatit, un banquet qui fut trouvé exquis, étant donnée la situation.

A la fin du repas, l'officier de marme français but à la santé de l'officier belge, à l'avenir des deux missions sœurs et à la prospérité de la société présidée par S. M. Léopold II. le plus grand philanthrope du siècle.

Les Belges et les agents au service du drapeau bleu applaudirent à tour de bras ce toast vraiment fraternel. Hanssens improvisa une réponse chaleureuse ; mais avec une franchise louable, et tout en avouant qu'il professait lu plus grande admiration pour le célèbre explorateur français. il se déclara prêt à faire tout son possible pour occuper avant lui. au nom de l'Association internationale, les points stratégiques et les positions importantes situés en amont.

<. Votre déclaration est-elle un cartel, mon cher capitaine.^ dit en souriant l'explorateur français. J'accepte le défi, nous jouterons chacun à qui rangera le premier sous le protectorat d'un drapeau libéi'ateur et humanitaire les districts incivilisés et inexplorés des anthropophages du centre africain.

« Mais, quoi qu'il ariùve. nous resterons toujours bons amis, car nos missions ne sont joas rivales. Comme l'auguste initiateur et les promoteurs de l'Association africaine, les philanthropes français qui m'ont commissionné n'ont eu d'autre but que de patronner une oeuvre d'un caractère éminemment humanitaiie: mon expédition et la vôtre sont des manifestations anti esclavagistes, de rudes et laborieuses entreprises tentées contre les négriers, et en vue d'ouvrir pacifiquement à la civilisation, aux peuples producteurs, les vallées populeuses mais incultes de ces régions équatoriales. «

L'officier de marine disait vrai. M. Savorgnan de Brazza dirigeait une

expédition française différant totalement des entreprises ordinaires tentées sur les mers lointaines par son gouvernement.

Sa mission n'était pas de doter la France d'une nouvelle colonie, mais d'étudier le centre de l'Afrique, d'éclairer le commerce français sur ses ressources, d'introduire chez des peuplades sauvages les. premiers rudiments de la civilisation.

Le résumé succinct des travaux successivement accomplis en .Afrique par l'officier français dont le nom sera inscrit dans les annales de la découveite et de l'exploration à côté de ceux de Stanley et de Hanssens sera, croyonsnous, bien accueilli par nos lecteurs.

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