M. DE BRAZZA
En 1S75, Savorgnan de Brazza, alors jeune enseigne de vaisseau, secondé par un groupe de capitalistes français, entreprit l'exploration de l'Ogoué, persuadé que cette route qui marche devait être la voie la plus directe et la plus facile relativement pour atteindre le cœur de l'Afrique, ce sphinx redoutable à qui nul homme civilisé n'avait encore arraché son énigme, ce pays légendaire dont le soleil et les prétendus sables brûlants semblaient avoir arrêté à travers les siècles la marche cependant hardie de la race blanche.
De Brazza explora vaillamment durant trois années les rives populeuses de l'Ogoué.
2SS CHAPITRE QUATORZIExME
De retour en France, le jeune explorateur l'ut acclame par ses compatriotes.
Le gouvernement comprenant la nécessité de sauvegarder etd étendre dans les contrées africaines qu'il avait découvertes l'influence et le prestige du nom français, chargea de Brazza d'aller, en compagnie du docteur Dailay, continuer l'œuvre qu'i' avait commencée en 1875.
De Brazza quitta cette fois l'Europe le 26 décembre 1S79. Il partit seul et sans retard, car il désirait, en bon patriote, assurer à sa patrie une priorité de droits et d'occupation sur la zone de l'Afrique occidentale qu'il avait parcourue.
Le docteur Ballay, chargé de terminer les préparatifs de l'expédition, devait le rejoindre en Afrique, et lui amener des vapeurs démontables destinés ù naviguer sur l'Alima et le Congo.
Préalablement M. de Brazza, mis par le ministre de la marine en rapport avec le comité français de l'Association internationale, reçut de ce comité des instructions consistant a choisir l'emplacement de deux stations hospitalières et scientifiques accessibles à tous les Européens.
L'une de ces stations, FranceviUe, fut établie sur le haut Ogoué. elle servit de point de départ pour le Congo à l'expédition française; l'autre sur le Congo même, à .Mfwa (Bruz-aville), et qui fut, comme on le sait, respectée par Stanley en 18S1.
Une routo carrossable de cent vingt kilomètres fut ensuite ouverte, par les soins de la mission de Brazza, entre Franceviile et un point choisi sur l'Alima pour lancer les vapeurs démontables et arriver rapidement, en naviguant sur cet affluent de droite du Congo, au centre de l'.Afrique.
Laissons l'explorateur français poursuivre l'œuvre humanitaii^e qu'il a entreprise et que la France, dans une heure d'enthousiasme, a moralement et financièrement appuyée : de Brazza ouvrait des roules nouvelles au commerce du monde dans uni zone territoriale aussi vaste que les territoires réunis de la France et de la Belgique.
Le 30 mars, l'expédition llanssens atterrissait à midi sur la rive droite, prés de l'embouchure de hi Lawson, en territoire bateké.
Les blancs, assistés d'un interprète, font une excursion de quelques heures sur la rive méridionale de cet affluent, arrivent dans un village bateké très populeux, où leur venue excite à un haut degré la curiosité de la population et surtout celle toujours et partout en éveil des filles d'Eve.
« Les femmes, écrit Courtois, ne sont pas si craintives qu'en aval; elles nous croient des nègres barbouillés de blanc, et manifestent le déjir de nous frotter le visage pour voir si nous ne déteignons pas.
0 Je me prête à cette fantaisie. L'une d'elles s'approche de moi, me frictionne les joues, le nez, les lèvres de sa main mal lavée, puis elle contemple avec étonnement ses doigts qui n'ont pas changé de couleur, et elle affirme à ses compagnes la parfaite authenticité de mon teint.
" Son examen n'en reste pas là; elle m'enlève mon casque, me passe la main dans les cheveux qui, entre parenthèses, n'ont pas été coupés depuis tantôt cinq mois et me font ressembler a un chevalier du siècle de Louis XIV, ou mieux à un brigand calabrais de notre époque ; elle pousse des cris d'ctonnement, et part à mon nez d'un éclat de rire que j'impute a son manque total d'éducation.
« De la tète elle passe à mes pieds; elle observe d'un regard na'if, enfantin, mes chaussures, gros souliers de chasse dont les semelles déjà usées commencent à bâiller; elle s'assied ensuite devant elles, comme pour mieux les contempler, et sans rien dire, mais abusant de la liberté complète que je lui laissais (elle me maniait depuis un instant comme si j'eusse été un automate en caoutchouc, et je n'opposais aucune résistance), la curieuse prend un de mes pieds, le place sur ses genoux, et se met en devoir de délacer ma chaussure avec une adresse que lui eût enviée le premier garçon d'une boutique de cordonnerie. Puis dextrement elle enlève ma chaussure, tire ma chaussette et contemple avec une réelle surprise la couleur blanche de mes orteils.
« Je remets ma chaussure sans le concours de la négresse dont la curiosité paraît satisfaite, et qui s'est éloignée pour causer avec ses compagnes.
« J'avais à peine lacé mon soulier que la négresse revenait vers moi.
« Cette fois, ne sachant plus jusqu'où l'indiscrétion de cette noire fille d'Eve pourrait aller, je lui désignai du doigt mon camarade Amelot.
« Amelot fouille dans l'une de ses poches, en retire un ocarina et sifPle dans cet instrument l'air de la Valse des cent vierges.
« Tout aussitôt les 'Vénus noires, dont l'attention s'était concentrée sur moi depuis le bizarre conseil de revision auquel je m'étais soumis, courent sus à .Amelot, s'arrêtent bouche béante à deux mètres du musicien, écoutent avec un recueillement inexprimable les accents harmonieux du maestro qui, la valse finie, souffle une ritournelle entraînante, l'air de polka le plus dansant de son répertoire inépuisable.
« Les négresses se sentent comme enlevées, et d'emblée, sans mot d'ordre, sans entente préalable, elles s'ébranlent l'une après l'autre, pren-
ncnt leurs distances et se livrent aux entrechats les plus grotesques, aux pirouettes les plus comiques.
<c jamais sirène de la mythologie n'obtint par ses roulades versant le baume de l'oubli un résultat comparable au succès, au triomphe que remporta Amelot.
« Les femmes ne se souciaient plus de vérifier la couleur de nos tètes, de nos orteils, de nos poitrines. Elles étaient sous le charme de la danse, elles n'écoutaient même plus la musique du maestro, battaient des mains à contretemps, se balançaient en chœur, se déhanchaient, exécutaient en un mot les figures chorégraphiques de leur quadrille national, et para ssaient, tant certaines de leurs poses étaient lascives et impudiques, se douter peu ou point de notre présence.
« Autour d'elles, la population masculine du village s'était groupée en désordre. Les dileltanti de la localité apportaient les tambours, les fifres, les trompes d'ivoire, les marimbas et tous les instruments innomables qui composent un orchestre nègre.
« Les guerriers accouraient avec leurs lances et leurs bannières, leurs carquois, leurs mousquets à silex, leurs sabres ébréchès, leurs énormes couteaux et leurs boucliers.
« Lcsmusiciens, coiffjsde leurs bonnets a plumes se rangèrent autour du chef de fanfare de l'endroit qui, à cheval sur les épaules d'un esclave, battait la mesure, scandait de la voix et du geste fétrange cacophonie musicale dont nos oreilles menaçaient de saigner.
<> Ilanssens, mes camarades, sans en excepter Amelot qui avait depuis un instant reconnu l'inulilitè de son concours instrumental, et moi, tous ranges sous ua bananier au large et ravissant feuillage constituant un incomparable parasol, nous goûtâmes fort ce spectacle d'une réjouissante sauvagerie, provoqué par le talent musical de l'un d'entre nous.
« Mais on se lasse de toute chose; et j'avoue pour ma part avoir eu assez, après une heure, de la vue de ce ballet mi-comique dont la musique et les scènes étaient d'une désespérante monotonie.
« Le devoir, les labeurs sérieux nous rappelèrent fort à propos. Nous prîmes congé de l'aimable population de ce village bateké, en emportant les souvenirs inoubliables de la curiosité des femmes.
« A six heures du soir, nous soupions au milieu des nôtres, à l'embouchure de la Lawson. La nuit, dune sérénité parfaite, ne nous ménagea pas de surprises désagréables: et le i"' avril, jour des poissons, nous nagions, où plutôt nos embarcations nageaient sur le Congo, et nous
emportaient à toute vitesse vers le paj's de Bolobo, ce royaume du légendaire Ibaka dont les sujets ont à diverses reprises manifesté le désir d'être éclairés par les blancs, de voir clair dans la nuit a la lueur des flammes de l'incendie de la station, n
Dans la journée du 2 avril, la flottille côtoyant la rive orientale du fleuve passa, sans s'y arrêter, devant la capitale du roi de Tchoumbiri qui, mécontent de ne pas avoir reçu la visite des mundelés, dépêcha à