‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 9 sur 46 · UN MASSACRE D ESCLAVES · texte numérisé non relu

UN MASSACRE D ESCLAVES

où perçaient le triomphe et la joie, Abed-ben-Selim exposait le succès inespéré des razzias infâmes qu'il venait de pousser pour la première lois si avant dans l'ouest. Il escomptait complaisammcnt le dépit de son rival de Xyangwé, le nabab Dougoummbi, obligé de constater sous peu de jours la valeur et la quantité de marchandise humaine ramenée des districts basoko par les flibustiers d'Abed.

La satisfaction de ce vieillard vil et inhumain navrait les explorateurs blancs. Un instant le projet de délivrer les captifs traversa leur àme généreuse; malheureusement l'entreprise é'ait au-dessus de leurs lorces :

LES B'LGES. III. 2'J

ils ne pouvaient que bi'iser les fers de ces malheureuses crcatuies; mais comment assurer leur existence?- il leur était impossible de les soustraire a la famine.

Le lemède était pire que le mal: il pouvait en outre entraver la marche de la civilisation dans ces contrées lointaines et compromettre gravement la sécurité des blancs piès de s'y fixer.

Les hordes des traitants, pourvues de fusils perfectionnés, constituaient une armée dix fois supérieure en nombre aux troupes zanzibarites et haoussas dont disposaient les ag-ents de l'Assoc.ation.

Stanlej^ quitta donc, bien à regret, en excellents termes, le vieil .-\bedben-Selim, chef de ce ramassis de flibustiers arabes, et se dirigea vers les chutes qui depuis 1S76 portent le nom de Stanley-Falls.

Il arriva, le i" décembre, près de l'île des Vouen}'a, à un mille en amont des chutes.

En cet endroit le Congo présente une largeur de douze cents mètres. Les steamers ne pouvaient passer entre les falaises rocheuses de l'île des 'Vouenya et l'escarpement des berges du fleuve, sans être aperçus par les sauvages riverains.

Les trois vapeurs jetèrent l'ancre aune faible distance de la rive septentrionale, et la baleinière VEchirciir, montée par le guide intei-prète, s'avança vers les villlages vouenj-a.

Elle revint bientôt aj-ant à son bord les principaux chefs indigènes désireux de conférer avec Stanlej-, ce mundelé qu'ils avaient jadis pourchassé comme une bète fauve.

L'entrevue l'ut des plus cordiales. Après une palabra fort longue et des accolades que les blancs étaient loin de souhaiter, ces derniers obtinrent l'autorisation de parcourir les environs de la première cataracte et de rechercher le meilleur emplacement pour l'édification d'une station.

Le choix de Stanley s'ar'-èta sur l'île Ouana-Rousari, d'un accès facile, salubre, fertile et populeuse, située au beau milieu du fleuve, environ u quatre kilomètres en aniont de la première chute.

Cette île, d'une longueur approximative de deux kilomètres, est sur certains points large de six à sept cents mètres; elle renferme de nombreusjs agglomérations de huttes formant des rues régulières, presque tirées au cordeau, les unes parallèles, les autres transversales à angles droits.

Les habitants, nègres vouenya, sont très industrieux et très inventifs. Excellents menuisiers, ils sont très habiles à fabriquer des caisses de bois carrées, ressemblant à des chapelières, où ils entassent les perles, les

coquilles et les baies qui constituent leur monnaie courante: ils filent aussi en maîtres-cordiers les fibres des palmiers hyphœne et des bananiers; ils fabriquent avec l'ivoire, qui abonde chez eux, les ustensiles les plus communs, des pilons à broyer le manioc, des jouets d'enfants, etc., etc. Les conciliabules entre Stanley et les chefs du pays durèrent toute une semaine. Enfin le 10 décembre, las traités de cession de l'île Ouana-Rousari et le droit pour les blancs de bâtir et de séjourner dans cette propriété des \'ouenya furent solennellement approuvés. Le drapeau de l'Association

VLE DE I.'il.E 01 AN \-Ui'l S\HI ( ST \T10N DE STANLEY-FALLSi.

fLit solennellement hissé sur les eaux du Cong-o, au cœur même de l'Afrique, presque à ég'ale distance de Banana et de Zanzibar, entre les deux océans.

La fondation de Stanley l-'alls-Station, couronnement en quelque sorte de l'œuvre africaine de l'Association internationale, devait être confiée a Roger. -Malheureusement l'explorateur belge, dont la santé était fort compromise, ne put se charger de cette tâche aussi lourde qu'honorable. L'Anglais Bennie, mécanicien du Roy.il. fut laissé à Ouana-Rousari avec dix Zanzibarites, vingt Ilaoussas et des provisions de vivres pour une année.

CIIAI'ITKE DOi;Zli:.ME

Stanle\-, avant de quitter le poste avancé des l'alls, envoya, rij Nvanp-wé, un couri'ier au lieutenant Storms, chef de la station de Karéma. pour l'inl'ormei que le drapeau bleu à étoile d'or flottait à cent lieues à peine de l'extrémité septentrionale du lac Tanganîka.

Re".oi'.r de Stanlc)' et Roger à LéopoldviUe. — Troisième incendie de Bolobo-Station. — Rentrée de Roger en Belgique. — Hanssens est nomme chef Je rcx;''édition du haut Congo,

>,C?'5^^^\'=^(^iTA\LnY quitta l'île dOLiana-Rousari le ii dccciiibre. Il i.)2â V.''?:;'i?u-.'âi} retournait à LéopoldviUe avec Roger dont la santé laissait -^ beaucoup à désirer.

J«-y Le départ ne fut pas entravé par les populations rive- ~j-^jLj^^i.i< raines et le vo3'age s'effectuait rapidement, lorsqu'un accident imprévu, ce fut le seul heureusement, vint retarder la descente de la flottille. Le Royal, privé de son excellent mécanicien Dennie resté aux Falls, toucha le 15, au détour d'un îlot, contre une sorte de snag énorme,

arbre flottant dont les branches soutinrent le steamer et l'empêchèrent de sombrer. Le renflouage ne fut achevé quaprés quatre jours de travail. Le 20 décembre, la flottille stoppa au pied des collines d'Oupoto. Stanley, après des pourparlers avec les notables de la contrée que lui concilièrent son habileté et sa générosité habituelles, obtint la concession d'un vaste territoire pour l'établissement d'une station, et le drapeau de l'Association iut arboré sur ce point, entre les Falls et le district d'Iboko.

Cinq jours après, l'expédition atterrissait chez les Bangala. Mais Stanley n'eut point la bonne fortune de rencontrer son frère de sang Matamviké; il l'attendit inutilement pendant deux jours et partit pour échapper aux obsessions avides des sous-chefs et arrière-chefs bangala. En les quittant, l'agent général de l'Association promit de leur envoyer un blanc qui les enrichirait par ses nombreux cadeaux.

Le 29. la flottille s'arrêtait à l'embouchure du Louloungou et le même jour, sur la demande des indigènes, le drapeau étoile d'or flottait sur le district de l'Ouranga.

Le I" janvier 1S84, Stanley et Roger racontaient les circonstances heureuses de leur voyage aux lieutenants Van Gelé et Coquilhat qui, grâce a leurs intelligents efforts avaient installé sous l'Equateur un établissement aussi confortable que propice.

Le 12 janvier, ils retrouvaient à Loukoléla M. Glave et ses hommes en parfaite santé et s'entendant à merveille avec les natifs, dans la ravissante clairière artificielle d'une forêt tropicale, sur laquelle ils avaient conquis un fertile domaine qu'enrichissaient des habitations hospitalières, des hangars bondés de matériel et de marchandises, des ètables et des poulaillers pourvus d'hôtes nombreux et assurant pour de longs mois, à la garnison laborieuse de ce poste, des réserves contre la famine.

La dernière heure du séjour de Stanley à Loukoléla fut troublée par une désastreuse nouvelle arrivée du sud.

La station de Bolobo, relevée de ses cendres grâce aux efforts réunis de Brunfaut et Liebrechts avait été entièrement détruite par un incendie dans la nuit du 13 au 14 janvier.

Les sujets d'Ibaka n'avaient point pardonné a Boula Matari la rançon des huit cents mitakos, et ils avaient, dès qu'ils apprirent le retour imminent de Stanley, dirigé contre Bolobo-Station une attaque aussi lâche qu'impossible à réprimer.

A la date du 13 janvier, les populations des villages voisins de Bolobo- Station avaient processionnellement conduit à sa dernière demeure la dépouille mortelle d'un trafiquant bayanzi qui. pendant sa vie, avait contre-

r- Mî9s Zi^i-çrjr Bruxelws.

Imp.A Merrer.s Erux-^/

Chef des Bayanzi

balancé, grâce à ses richesses énormes, rinfluence du roi Ibaka luimême.

Ce jour la, Briiofaut et Liebrechts. retenus à leur poste en prévision de l'arrivée de Stanley, avaient refusé d'assister aux cérémonies, si répui;nantes pour eux de l'inhumation.

Par caprice, ou mieux pour se venger du refus des blancs, les Baj^anzi creusèrent la fosse du défunt au pied du morne sur lequel s'élevaient les bâtiments de ia station, et ils s'évertuèrent à donner aux ordalies de l'enfouissement un apparat inusité.

Des sacrifices humains supplémentaires eurent lieu sur la tombe: les chants, les danses en chœur, les battements de mams, les batteries de tambour, les sonneries de trompe, les jongleries, et surtout les libations, furent continués par les assistants bien après le coucher du soleil.

Sans prendre garde au vacarme produit par ces réjouissances funèbres, les commandants de Bolobo regagnèrent à la nuit tombante l'habitation provisoire où ils couchaient depuis le dernier incendie de la station, en attendant que le corps de logis principal, encore en voie de construction, fût en état de les recevoir.

Avant de se livrer au repos, les deux pionniers belges passaient l'inspection minutieuse de leur domaine. L'ordre et le calme régnaient sur le morne de Bolobo. Les hommes de couleur dormaient près de leurs chimbecks de feuillage, groupés à quelques mètres de l'asile des blancs, à l'exception des gardiens de nuit allant et venant sur le plateau : le monstre-fusil, canon fétiche de Liebrechts, reposait silencieux sur son affût de bois ferré.

Arrêtés un moment sur le seuil de la hutte où ils comptaient se reposer des fatigues d'une journé.- bien remplie, le lieutenant Liebrechts et son a.ni Brunfaut regardèrent, à la lueur des feux de nuit, les nègres bayank.i Jansant des rondes infernales.

Les ci'is rauques, les ricanements de celte sauvage multitude montaient jusqu'aux deux pionniers et résonnaient à leurs oreilles comme les aboiements d'une meute innombrable altérée de sang.

(( Ne croii"ait-on pas que ces noirs veulent réveiller par leui's clameurs le mort qu ils viennent d'enterrer.^ dit Brunfaut. lis ont juré sans doute de nous empêcher de dormir.

Que ces gaillards s'amusent comme ils l'entendent, répliqua le lieutenant; je tombe de sommeil, et; fussent-ils assez audacieux pour venir pendant la nuit s'exercer au tir de mon canon Krupp, ils ne m'empêcheront pas de dormir.

— A propos de canon, ajouta Brunfaut,il serait bon, mon cher lieutenant, de reparer un oubli que nous avons comniis aujourd'hui même en déplaçant et replaçant le matériel et les munitions dont nous disposons. Les cartouches des winchesters, les parj^ousses et les charges du krupp, toutes nos munitions de guerre sont entassées pèle-mèle dans le nouvel arsenal, mais ce bâtiment est encore dépourvu de portes. Il serait prudent de faire transporter ces engins dans la cabane où nous logeons. »

Le sage avis de Brunliiut lut approuvé par l'otllcier d'artillerie qui, luttant courageusement contre un sommeil de plomb, lit transporter par une escouade de Zanzibaritcs réveilles à cette intenliim toutes les munitions de guerre dans la hutte d'herbages, sous les couchettes des deux commandants.

L'exécution de ces mesures d'ordre demanda plusieurs heures pendant lesquelles les nègres bayanzi continuèrent au bas de la colline leur infernal sabbat.

0 Enfin, nous pouvons maintenant songer au repos. P.onsoir, Brunfaut; je dors debout, je me jette sur mon lit de camp.

Et ce disant, Liebrechts s'étendait en effet sur sa dure couchette, sans prendre même la peine de se déchausser.

Brunfaut procéda comme d'habitude aux détails de sa toilette de nuit. Il ôta un à un ses vêtements de flanelle blanche, s'enveloppa dans une ample gandourah en laine, et se glissa lentement dans le sac de toile étendu sur son lit de camp, de façon à ne pas déranger sa couverture de voyage, merveille de l'industrie européenne, où le talent d'un habile tisserand avait fidèlement représenté deux lions de lAtlas se disputant à coups de griffes une pintade ensanglantée.

Cette couverture avait valu à son possesseur de nombreuses et respectueuses protestations d'amitié de la part des indigènes, et bien des fois les femmes d'Ibaka, les reines de Dolobo, avaient jeté sur elle des regards pleins de désirs et d'admiration.

Avant d'éteindre la chandelle fumeuse qui répandait dans la hutte une clarté douteuse. Brunfaut, par précaution et par habitude, fît jouer les gâchettes de ses revolvers, placés tout chargés sur une caisse d'emballage lui tenant lieu de bureau et de table de nuit. Piùs, après s'être assuré du bon fonctionnement de ses armes, le pionnier jeta les yeux sur son chronomètre qui marquait onze heures et souffla sa lumière.

Au dehors le vacarme des Bayanzi avait cessé; mais Brunfaut percevait conlusément les bruissements de centaines de créatures humaines, marchant

Lr:S BELGES DANS L'AERIQUE CENTRALE

à pas de loup sur le flanc oriental de la colline de Bolobo, parmi les tiges desséchées des grandes herbes qu'avait roussies un récent incendie.

« Les sauvages manifestants ont terminé leurs funèbres ébats, dit Brunfaut dans les ténèbres. Les braillards se retirent et paraissent avoir enfin compris que la nuit est faite pour dormir. Bonsoir, Liebrechts ! »

Ce dernier n'entendit pas les paroles de son compatriote; il dormait du plus profond sommeil. Brunfaut ne tarda point à en faire autant.

.Mais à vingt mètres de la hutte occupée par les blancs, des centaines de Bayanzi s'apprêtaient à consommer le crime le plus lâche et leplus odieux.

Pendant que ces bandits sacrifiaient la veille, sur la tombe du trafiquant, des femmes, des enfants et des esclaves mâles, un potentat du district de Bolobo, mfoumi de village appelé .Mondombero, ennemi implacable de Stanley et proche parent du défunt, avait appris aux assistants le retour immédiat de Boula Matari à la station, et réveillé contre les mundelés, par des paroles pleines de mensonges et d'odieuses calomnies, la haine des Bayanzi et leurs penchants au crime.

Encouragé par les clameurs et les approbations enthousiastes de ses auditeurs, Mondombero leur suggéra l'idée de traîner les victimes qu'ils avaient immolées et décapitées jusqu'au son:imet du morne de Bolobo, pour les brûler dans l'incendie des demeures des enfants et des serviteurs de Boula .Matari.

Cet inqualifiable projet ne rencontra aucune opposition parmi les noirs qu'avait froissés le refus des mundelés d'assister à la cérémonie des lunérai 11 es.

Néanmoins, le moment de l'autodafé prémédité fut remis à une heure avancée de la nuit. L'obscurité sourit toujours aux lâches vengeances.

C'était donc l'écho affaibli de la marche de ces conspirateurs incendiaires que Brunfaut avait vaguement perçu peu d'instants avant de s'endormir.

Si l'explorateur eût pu alors observer les manœuvres des indigènes, il eût été surpris de voir sur la pente dénudée de la colline de Bolobo une

mondombero. , (d'après un croquis de m. brunfaut).

foret de brandons enflammés s'avançant lentement et détachant au souffle léger de la brise nocturne une nuée d'étincelles.

La bande criminelle gravit la colline sans éveiller les soupçons des sentinelles zanzibarites préposées à la garde du poste, mais accroupies, oublieuses de la consigne, devisant et fumant, les pieds dans les cendres d'un feu de bivouac, le dos appuyé à la cabane où reposaient les maîtres endormis.

Cette demeure rustique, quartier général provisoire des commandants de Bolobo, fut en un instant entourée par un ramassis d'incendiaires conduits par Mondombero.

Le mfounii réclama l'honneur de mettre lui-même le feu à la demeure des enfants de Boula Matari. Il s'approcha de la hutte, et communiqua aux parois d'herbes séchcsla flamme d'un brandon qu'il avait arraché des mains d'un de ses acolytes. Cette prouesse fut accueillie par les chants d'allégresse et de triomphe des noirs.

A ce bruit, Brunfaut s'éveilla en sursaut; il entrevit, comme au sortir d'un cauchemar effroyable, les jets de flamme qui serpentaient et lézardaient de rouge les fissures des murs de sa cabane, et eut aussitôt l'instinct du danger qui le menaçait.

D'un bond il s'élança hors de sa couche, courut au chevet du lit de Liebrechts, secoua avec énergie le malheureux dormeur, puis tous deux, affolés, mus par le seul sentiment de la conservation, sans songera sauver du désastre le moindre objet, la moindre valeur, se ruèrent contre la porte, l'ouvrirent d'une poussée désespérée et coururent vers les chimbccks des hommes de couleur en jetant des cris d'alarme.

Deux minutes plus tard, les cartouches, les gargousses et la provision de poudre entassées par prudence sous les lits de camp des pionniers détonaient avec une explosion formidable; la hutte volait en éclats, et les parcelles flamboyantes allaient incendier les bâtiments adjacents pour la plupart recouverts de chaume.

Entre-temps la horde incendiaire ne restait pas inactive. Disséminées sur le plateau, les bandes de Mondombero promenaient de hangar en cabane leurs torches enflammées.

Arrivés aux chimbecks des hommes de couleur, les blancs constatèrent avec désespoir que leurs serviteurs avaient déserté en masse, privant ainsi leurs chefs de tout secours, de tout espoir d'arracher aux flammes envahissantes les ballots de marchandises, le matériel, l'outillage, les armes renfermés, deci delà, dans des hangars encore épargnés par les assaillants.

Navj-és, le désespoir dans l'àme, ruinés, privés de leurs bagages person-

nels, Brunfaut et Liebrechts, songèrent à fuir la fureur dévastatrice des indigènes; ils gagnèrent en toute hâte sur les bords du fleuve, l'endroit où d'habitude les embarcations de service battant pavillon bleu étaient amarrées.

Aucune pirogue ne se trouvait dans cette baie, où le fétichiste Ibaka venait chaque jour accomplir, en compagnie dune de ses épouses, uneoi^dalie de désensorcellement.

Brunfaut et Liebi'echts crurent entendre au loin, sur la nappe immobile du fleuve, le bruit cadencé de pagaies frappant simultanément les eaux et scandant les conversations animées de rameurs zanzibarites.

Lego'iste garnison noire de Bolobo-Station avait, en désertant, enlevé aux deux commandants une dernière branche de salut.

Les deux infortunés, si brutalement arrachés aux douceui's du sommeil, durent passer le restant de cette nuit terrible cachés dans les massife de hautes herbes et de fougères arborescentes qui les dérobaient à la vue de bandits plus féroces que les hyènes, mais les laissaient exposés aux attaques incessantes, aux piqûres douloureuses de légions de moustiques et d'innomables vampires ailés.

A l'aube du 14 janvier, après des heures de souffrances et d'angoisses impossibles à décrire, le malheureux Brunfaut, les membres déchirés, ensanglantés par les ronces et les insectes, puisait dans son caractère énergique assez de sto'icisme pour rire avec son compagnon d'infortune de leur situation précaire.

« Quel heureux mortel vous êtes, je pourrais dire même quel veinard, mon cher Liebrechts! Vous échappez au désastre avec des vêtements et une paire de grosses bottes inusables: moi, à part la pauvre gandourah qui pend comme une loque sur mes épaules, je suis aussi nu qu'un ver de terre, et je me demande à quel tailleui' je m'adresserai pour reconstituer ma garderobe.

— On peut se passer de vêtements, mon pauvre ami, le moanga est une saison peu pluvieuse. Mais comment nous soustraire aux poursuites des indigènes, où aller et surtout comment éviter les tortures atroces de la faim ?

— Oh! le hasard providentiel a dans notre malheur assez bien fait les choses. Il nous a sauves du danger imminent d'être déchiquetés comme des obus sous l'impulsion de plus de cent kilos de poudre; il pourvoira à notre avenir. La flottille de Stanlev' ne peut tarder à être en vue. Le mieux est de rester momentanément blottis dans nos cachettes. »

Deux heures après, Brunfaut désignait du doigt à Liebrechts, dont

l'estomac indocile réclamait impérieusement son premier déjeuner, une dizaine de petites barques remontant péniblement le Coniio.

« Nous sommes sauvés, lieutenant: voici notre ami Mabouna, le commerçant bateké, pourvoyeur habituel de la station française établie par le •docteur Ballay à Mbossi (embouchure de la Likouba) et qui nous apporte fréquemment en cchang-e des poissons fumés, des rats desséchés et autres comestibles du même genre qui, dans les circonstances présentes, nous paraîtronc des mets exquis. »

Brunfaut ne s'était pas trompé. Les pirogues hélées par les deux infortunés commandants de Bolobo accostèrent la rive.

Mabouna, qui plaçait l'amour du lucre au-dessusdetoutautre sentiment, opéra le sauvetage des enfants de P.ouia Matari mo3"ennant des promesses de cadeaux considérables.

On convint de nager à la rencontre de la flottille d'expédition du haut Congo qui, selon toutes probabilités, devait se trouver encore dans les parages de Loukoléla.

La journée du 14 amena la découverte des déserteurs de Bolobo-Station campés sur les bords d'une anse de la rive droite.

Ces serviteurs infidèles reconnurent leurs torts et se placèrent de nouveau sous le commandement des maîtres qu'ils avaient lâchement abandonnés au moment du péril.

Le 15 au matin, la flottille de Stanley, augmentée des pirogues des Bateké, des chefs blancs et de la garnison de Bolobo, s'arrêtait au pied du morne dévasté deux jours auparavant par les sauvages.

Ces forces coalisées débarquèrent, et campèrent dans les journées du 15, du 16 et du 17 sur la hauteur où par trois ibis, les turbulents Bayanzi avaient exercé leurs l'avages en haine de l'agent général de l'Association.

Ibaka accourut en toute hâte avec une suite nombreuse de sous-chefs et de notables bayanzi pour déclarer aux blancs qu'il était resté étranger au crime commis par une faction de Ba3'anzi, âmes vendues de Mondombero.

Les termes sincèrement indignés dont se servit le roi de Bolobo puur flétrir l'odieuse conduite des incendiaires persuadèrent Stanley, qui consentit, sur la demande des indigènes présents, à laisser sur le plateau trois fois ruiné les deux commandants Liebrechts et Brunfaut avec un renfort imposant d'hommes de couleur. Mais Brunfaut réclama et obtint l'autorisation de descendre avec la flottille jusqu'à Léopoldville, pour y

reconstituer autant que faire se pouvait sa g-arde-robe et celle de son compagnon.

Roger, gravement malade et autorisé dès cette époque à rentrer en Europe, se défit généreusement, en faveur de ses compatriotes dépouillés, d'une partie de son bagage d'explorateur.

Le 18, la flottille touchait à Kwamouth, où le lieutenant Pagels activait les travaux ébauchés par le regretté Janssen.

La situation de ce poste avait été admirablement choisie: les natifs, à l'instar de leur chef Makouenntcho, se montraient constamment favorables à la garnison étrangère.

Dans la soirée du 18, Stanley inspectait le poste de Msuata commandé par Ali-ben-Juana, le nyampara zanzibarite, témoin inconsolable de la catastrophe qui avait coûté la vie à son jeune maître. Il y rencontra le docteur Simms. chef de la Livingstone Inland Congo Mission, remontant le fleuve avec l'intention d'aller établir une maison évangélique à Misongo, chez les Bateké, devant Tchoumbin.

Le 20, les voyageurs blancs de la flottille admiraient le développement pris par la station de Kinchassa, sous le commandement de M. Swinburne, l'un des agents les plus dévoués à l'œuvre de l'Association internationale.

Après deux heures de halte au port de la capitale du moyen Congo sur le Stanley-Pool, les bateaux jetaient l'ancre dans la baie de Léopoldville.

La future métropole du centre africain prospérait à merveille sous l'impulsion active et intelligente de son architecte de génie, le lieutenant ■Valcke ; les maisons s'élevaient sur une ligne imposante le long de la terrasse bordée de plantations ravissantes; les magasins étaient fournis de vivres, de munitions, d'effets de campement et d'habillement et les habitants blancs et noirs, bien que tout récemment privés des soins du docteur Van den Heuvel, y jouissaient d'une santé parfaite.

un commerçant bateke de la rive droite (d"après un croqlts de m. brlnfaut).

Après une absence de près de cinq mois {i^('< jours). Stanley ramenait intacts à Léopoldville les trois vapeurs ÏEn Araiil, le Ro\\^l. l'A. I. A. et la baleinière VÉclciireur.

Les équipages des quatre embarcations avaient résisté aux fatigues de ce long et pénible voyage. La mort n'avait fait aucune victime parmi les membres de l'expédition.

Malheureusement. Roger et Stanley avaient été, durant ces cinq mois, cruellement éprouvés par la maladie.

L'explorateur belge, gravement atteint de la fièvre comateuse, se trouvait dans un état de santé assez critique pour que son retour immédiat en Europe fût ordonné.

Ce valeureux champion récidiviste de l'exploration africaine, dont le nom est étroitement lié aux tentatives des Belges dans l'Afrique centrale, tant à la côte orientale que sur les bords du Congo, jusqu'à la station extrême des Falls, fut assez heureux pour regagner, en avril 1884, le sol du pays natal.

Les nombreux amis et admirateurs de ce voyageur infatigable lui firent à la gare de Bruxelles une ovation chaleureuse.

c< J'ai eu le plaisir, écrivait l'un d'eux le i" avril, de serrer la main à notre vaillant compatriote Roger, qui part demain pour Blandain, dans le Tournaisis, où il va se reposer dans sa famille. Il est encore très souffrant; ses jambes sont affreusement ulcérées; il est complètement sourd de l'oreille gauche.

<i Mais ces inconvénients momentanés n'abattent pas son courage ; il témoigne déjà du désir de retourner en Afrique aussitôt sa santé rétablie. »

Quant à Stanley, le long voyage pendant lequel il avait exploré le haut Congo sur un parcours de dix-sept cents kilomètres, fondé la station de Loukoléla, atteint l'île Ouana-Rousari en tète des rapides qui portent son nom, discuté sans cesse, palabré, péroré, accompli les cérémonies de l'échange du sang avec les multiples chefs des villages visités, l'avait complètement exténué.

L'agent supérieur souffrait de douleurs rhumatismales dans les reins, contractées en restant assis pendant d'interminables journées sur le pont des étroites embarcations à vapeur, et d'une congestion du foie, conséquence fatale de son manque d'exercice.

Fort heureusement il rencontra à Léopoldville les soins qu'exigeait son état. Un jeune pharmacien, Ernest Courtois, qui s'était naguère improvisé

artilleur lors des troubles de Vivi, s'installa en qualité de docteur au chevet de l'illustre malade.

A peine remis de ses rudes épreuves, Stanley résolut d'inspecter les stations du bas Congo. Mais pour retirer le plus tôt possible de son expédition déjà féconde vers le haut Cong-o tous les résultats pratiques qu'on était en droit d'en attendre, pour consolider les relations établies, pour réaliser les promesses qui avaient été faites aux chefs indigènes, pour tenter de nouveaux et lucratifs efforts là où de premières tentatives avaient été inh'uctueuses. pour choisir définitivement les emplacements de nouvelles stations entre l'Equateur et l'île Ouana-Rousari, enfin pour ravitailler le poste extrême des Palis et y conduire les agents et le personnel nécessaires à compléter cet établissement, il fallait un voyageur intrépide et décidé, un explorateur rompu aux difficultés, aux traverses 'Je l'existence tropicale, un diplomate expert à manier les makokos fantasques du centre africain sans compromettre l'avenir de l'œuvre pacifique et humanitaire de l'Association, et en nième temps un chef blanc capable de s'imposer par son caractère sympathique, ses qualités éminentes, son prestige et ses services rendus au diapeau bleu, aux agents internationaux stationnés en amont de Léopold ville: il fallait en un mut un second Stanley, un autre Boula Matari.

Le choix d'un successeur au commandement de l'expédition du haut Congo n'arrêta pas un seul instant l'agent supérieur de l'Association.

Depuis le mois de février 1882, l'un des officiers belges attachés à l'œuvre africaine avait rendu les services les plus signalés et montré par son esprit d'initiative, par l'intelligente activité de ses déplacements, par le succès incessant de chacune des opérations successives qu'il avait tentées, que la tâche de conduire une expédition de découvertes et de prise de possession sur les rives explorées ou inexplorées des fleuves africains n'était pas, toute périlleuse et délicate qu'elle puisse être, au-dessus de ses forces.

Cet agent, surnommé Boula Matari II par les peuplades indigènes du bas Congo et du Niari-Kouilou, et parfois appelé dans les principaux organes de la presse européenne le Stanley belge, était le capitaine: Edmond Hanssens.

Son grade, son affabilité, sa bienveillance inaltérable, lui avaient acquis le respect et l'estime de tous les blancs qui coopéraient à la réalisation du projet dû au roi Léopold II; son intrépidité, sa mâle énergie, sa bravoure héroïque, avaient mis à ses pieds les makokos les plus intraitables de la zone qu'il avait explorée; ses lauriers gagnés sur les champs de bataille de rexplcration africaine, l'habileté avec laquelle il avait rem-

pli les fonctions intérimaires d'agent générai de l'Association et rangé sous le protectorat de l'étendard d'azur le district des turbulents Bayanzi le désignaient d'emblée au choix de Stanley.

Ce dernier expédia un courrier extraordinaire au vaillant capitaine belge pour l'inviter à se rendre immédiatement à Léopoldville. Le messager rencontra llanssens à Manyanga-Nord, le 7 lévrier 1884, au moment où le commandant de la division du bas Congo et du Niari venait de confier à Casman la mission de fonder la station de Mukumbi.

Au reçu de la missive de l'agent général, le capitaine se mit en route pour Léopoldville. A mi-trajet, il croisa une caravane conduite par son concitoyen Drunfaut qui, empêché par Stanley de retourner à Bolobo, allait remplir un emploi spécial sur la ligne de raccordement de .Manyanga au bassin du Niari.

Mais l'infortuné survivant du désastre de Bolobo ne devait jamais accomplir la dernière mission qui lui fut conliée. Atteint d'une adénite, sorte de bubon résultant d'ulcères mal soignés, Brunfaut put à peine se traîner jusqu'à Manyanga-Nord, où la maladie rebelle l'obligea à réclamer d'urgence son rapatriement.

Entre-temps, le capitaine Hanssens était arrivé le 15 lévrier à Léopoldville; Stanley fut pour lui d'une amabilité sans réserve.

« Je vous remercie, mon cher capitaine, lui dit-il, de l'empressement avec lequel vous répondez à mon message.

« Une lettre du colonel Strauch me rappelait tout récemm.enî que le roi des Belges a pour vous la plus haute estime et vous porte le plus vif intérêt : l'honorable président de l'Association me recommandait en outre d'une façon toute particulière de vous employer dans des services où il vous serait aisé de vous mettre en évidence.

« 'Vous n'aviez certes pas besoin, auprès de moi qui depuis deux ans ai pu mieux que tout autre juger à sa valeur l'importance exceptionnelle de votre collaboration et apprécier vos qualités remarquables, de recommandations aussi puissantes et aussi chaleureuses ; mais je suis ravi de vous apprendre qu'il existe entre l'auguste initiateur, le président et l'agent général de l'Association, entre la pensée, l'àme et le bras qui président à la réalisation de l'œuvre africaine, une parfaite communauté de sentiments une unanimité élogieuse pour reconnaître l'intelligence, le zèle et le dévouement de votre coopération.

« L'état actuel de ma santé ne me permet pas de reprendre la route des Falls, et c'est à vous qu'il appartiendra d'ouvrir définitivement à la civilisa-

tion la partie du fleuve qui s'étend entre le poste extrême que je viens d'établir dans l'île Ouana-Rousari et la station de l'Equateur.

'. La façon magistrale dont vous avez mené jusqu'ici toutes vos entreprises m'est un sur garant du succès de votre expédition future, et je laisse a votre initiative les soins de la préparer et de la conduire à bonne fin. ')

Page 1