‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 12 sur 46 · LE CHEF A CHEVAL SUR LES EPAULES D UN ESCLAVE, BATTAIT LA MESURE · texte numérisé non relu

LE CHEF A CHEVAL SUR LES EPAULES D UN ESCLAVE, BATTAIT LA MESURE

leur poursuite ses meilleurs pagayeurs montés sur ses plus légères pirogues.

Hanssens, convaincu que son émule de Brazza tenterait par voie de terre, en usant de la plus grande célérité possible, une exploration chez les Bangala, habitants de la rive gauche du Congo, était peu disposé a perdre son temps en conversations oiseuses, dans les districts indigènes où l'influence du drapeau bleu étoile d'or n'était pas menacée. Il fît accélérer la vitesse des embarcations.

A la nuit tombante, les bateaux jetèrent l'ancre dans un canal dont les eaux murmurantes clapotent entre le bord oriental d'un îlot stérile

où des pécheurs indigènes ont élevé des huttes au pied de quatre palmiers géants, et la rive gauche du Congo, basse et prodigieusement fertile.

Les voyageurs débarquèrent sur cette rive, et installèrent le bivouac à la lisière d'un bois ravissant, parmi les grandes herbes et les lianes rampantes.

Le lendemain, à la pointe du jour, Ilanssens, déjà embarqué, s'apprêtait à donner le signal du départ, lorsque le mécanicien du Royal signala au capitaine l'absence de M.M. \\'estcr et Courtois.

Ces deux derniers, pensant que l'ancre serait levée comme d'habitude, à sept heures du matin, s'étaient furtivement glissés, dès l'aube, hors du campement dans l'intention bien excusable de prendre une vue du ravissant paysage que les bords du Congo présentaient à cent mètres en amont de la halte.

En artiste désireux de conserver la vision tout entière de son voyage en Afrique, Courtois s'était muni, avant de quitter l'Europe d'un de ces appareils à l'aide duquel le premier venu peut s'improviser photographe.

Le capitaine Ilanssens, mécontent du retard que lui occasionnaient les goûts artistiques de son compatriote, se mit lui-même à la recherche des retardataires.

Il les aperçut au moment le plus solennel de leurs opérations : \^'ester, accroupi dans les herbes, maintenait le trépied supportant la boîte photographique; Courtois, la tète cachée sous un lambeau de toile noire, fixait le cliché; ni l'un ni l'autre, tant ils étaient absorbés par leurs occupations, n'entendirent les bruissements des herbes foulées sous les pas de Hanssens.

Celui-ci saisit le bras de Courtois qui. sans détourner la tète et de ce ton de voix habituel aux photographes prononça les paroles traditionnelles, légèrement modifiées :

« Ça commence; ne me poussez pas! »

Le capitaine partit d'un franc éclat de rire.

« Eh bien, messieurs, dit-il, les vapeurs sont sous pression ; nous devrions être en route à cette heure. Avez-vous oublié les termes de mon speech à M. de Brazza ?■

— Mais, commandant, était-il permis de quitter un site aussi délicieux que celui qui s'étale à notre vue, sans emporter un vivant souvenir, une reproduction de ce tableau.^ Ce n'est pas une photographie incolore qu'il en faudrait, c'est un pastel, une copie fidèle retraçant l'harmonicuîc ensemble de ces falaises de la rive droite, où meurent les lanies amollies

du fleuve ourlant d'un liséré d'écume une couche rocheuse de couleur rouge tendre, et confondant avec les teintes lapis-lazzuli du ciel leur tons de rouille et de vert: puis cet îiot où quatre palmiers géants semblent de leurs frondes étiques protester contre les dômes touffus et l'enchevêtrement inextricable des rameaux, des arbres séculaires, des vignes vierges et des plantes arborescentes de la rive gauche.

— Le paysage est en effet ravissant, mon cher monsieur Courtois. J'ignorais vos i:OÙts et votre talent artistiques; je suis heureux de les connaître, ils seront probablement profitables à l'expédition. Pour le moment, installez-vous à bord du Royal: admirez la nature en compagnie de M. W'ester, mais sachez que nous devons côtoyer aujourd'hui le district des tiu-bulents Bayanzi, qui lors du dernier voyage de .M. Stanley ont décoché la moitié de leurs munitions de guerre contre les quilles des steamers, et tenez compte de cet avertissement. »

Néanmoins, contrairement aux prévisions du chef de l'expédition, les habitants des villages en aval de Bolobo assistèrent, impassibles, au passage des embarcations de la flottille.

A cinq heures du soir, llanssens, en serrant la main de son compatriote Liebrechts, eut l'explication de l'attitude pacifique des populations riveraines soumises au sceptre d'Ibaka.

« Depuis un mois, dit le lieutenant d'artillerie, le pays est entièrement tranquille. Ibaka s'est mis en quatre, peu de temps après le dernier incendie de Bolobo, pour teire payer a Mondombero et aux chefs des villages indigènes qui avaient participa au crime des indemnités considérables.

« De nombreuses contestaticins ont été soulevées, et il ne se passa guère de jours, pendant la seconde quinzaine de janvier et le mois de février suivant, sans que deux ou trois villages des environs ne se livrassent bataille.

c. Je m'empresse d'ajouter que généralement ces combats étaient peu sanglants; les indigènes luttaient pendant une semaine entière, mettaient en ligne trois ou quatre cents guerriers, et il n'y avait ni tués, ni blessés de part et d'autre.

«. Quotidiennement, chacun des chefs belligérants venait m'importuner pour que je prisse son parti ; et longtemps il m'a été difficile de leur faire comprendre que mon devoir était de me tenir en dehors de leurs querelles.

«. Enfin j'y suis parvenu; ils ne m'ont plus fatigué de leurs, folles exigences, mais le territoire de la station est devenu, en cas de contestation, le lieu de réunion des chels. Ici ils se sentent en sûreté, et ne craia-nent

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pas de tomber victimes d'un g-uet-apcns. comme cela leur arrivait lorsqu'ils tenaient ailleurs leurs délibérations; ils m'ont dit même: « Chez, l'homme blanc, dont nous sommes les amis, chacun de nous se sait à l'abri d'une attaque, le mundelé est notre frère à tous, et lorsque nous aurons entre nous des motifs de brouille, il sera l'arbitre obéi, le juge impartial de nos discussions. <)

« Peu à peu les chefs, arriére-chefs, sous-chefs, (ils de chefs, et voire même la plupart des hommes libres du district sont venus me soumettre des questions de droit local, que j'ai toujours tranché au mieux des intérêts des parties adverses ; mes jugements m'ont acquis, outre une renommée de justice et d'impartialité, la confiance des populations oayanzi. -Ma station renaissante est un aréopage où je suis à la fois président, juge et jui'é. Ibaka met à mes pieds sa couronne, il est mon plus assidu et mon plus sei'vile courtisan: j'use de mon influence, du pouvoir que m'ont confie les notab es de la contrée, pour inculquer aux Bayanzi le respect du drapeau de l'Association. Comme vous le voj'ez, ce drapeau flotte sur mon logis, à côté du pavillon de ni:itre chère Belgique: l'un et l'autre sont, je l'espère, a tout jamais implantés sur le plateau de Doiobo. »

Ilanssens embrassa avec effusion son vaillant compatriote, qui venait en termes si modestes de narrer le plus brillant résultat auquel pouvait aspirer un mundelé exilé chez les peuplades sauvages du Doiobo.

Le commandant de la division du haut Congo inspecta la station et félicita chaleureusement Licbrechts de l'activité surprenante qu'il avait déployée dans la réédification des bâtiments.

Le lieutenant belge présenta à son supérieur son adjoint, .M. \'annérus, officier suédois, à qui revenait aussi une bonne part des éloges décernés.

Dans la matinée du 4 mars, les blancs de passage à BoJobo envahirent la salle à nianger de la station, qu'ils transformèrent en salle de correspondance.

On mit au pillage le papier administratif, l'encre et les plumes du lieutenant Licbrechts, et des monceaux de lettres, rédigées en français, en suédois, en anglais, en allemand, mentionnèrent chacune des phrases à peu l>rès identiques, pouvant se traduire ainsi :

« Je quitte aujourd'hui Bolobo à midi précis; je confie mes correspondances à M. Licbrechts, qui se chargera de les faire parvenir à LJopoldville.

<■ Le capitaine Ilanssens nous ayant avisés de l'impossibilité où nous nous trouverions d'expédier avant les mois d'août ou de septembre des nouvelles à nos parents ou à nos amis d'Europe, soyez sans crainte au

sujet de mon futur et long; silence; je me porte actuellement comme un charme, et je partage cette faveur avec tous mes compagnons de voyage. »

A midi précis, en effet, les bateaux levaient l'ancre en présence d'Ibaka, de ses femmes et de nombreux flâneurs nègres; les blancs échangeaient de la main des signes d'amitié avec les lieutenants Liebrechts et \'annérus, et aux cris d' « Au revoir ! au revoir ! « les partants mêlaient des recommandations dernières concernant l'envoi immédiat d'un messager pour porter à Léopoldville leur volumineuse correspondance.

Liebrechts s'acquitta sur-le-champ de ces commissions.

Il expédia vers Léopoldville son unique canot de service, dont la boîte aux lettres entièrement remplie contenait des missives datées de Bolobo (centre africain), et destinées à être lues trois mois après en Belgique, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Suéde et en Norvège,

Entre-temps, l'escadrille filait vers l'Equateur; cette fois Courtois avait pris à bord de ÏEn Avant la place d'Amelot.

L'officier de santé de l'expédition avait fait cette mutation pour se rapprocher du mécanicien NichoUs atteint depuis la veille par !a fièvre intermittente.

.Amelot, qui avait déjà fait un apprentissage de mécanicien dans le bas Congo, conduisit le Royal, et Guérin remplaça sur le bateau amiral le fonctionnaire indisposé.

Le pont de ce bateau était d'une exiguïté telle que le pauvre Courtois de moyenne stature, éprouva toutes les peines du monde à se caser commodément à côté de son malade.

Malgré son désir, Hanssens n'avait pu héberger son compatriote dans la cabine où il était logé a bord de VEn Avant.

Cette petite cabine, que Stanley avait fait construire à l'arrière de son bateau de prédilection, contenait un cadre en bois formant lit, une petite table, une chaise et quelques porte manteaux. Sa hauteur, proportionnée à lataille au-dessousde la moyenne de l'agent général de l'Association, était telle, que le capitaine Hanssens, dont un officier de grenadiers eût envié la taille et la prestance, ne pouvait se tenir dans sa chambre à coucher autrement qu'assis, couché ou plié en deux.

En outre, comme le chef de l'expédition avait déposé pèle-mèle sur la couchette delà cabine divers colis et paquets renfermant les articles précieux que la pluie aurait pu avarier ou gâter ailleurs, et ses bagages personnels, la chaise et la petite table étaient les seuls meubles disponibles de la chambre de l'amiral (c'est ainsi que les blancs, imitant en cela l'exemple de Hanssens, avaient baptisé ce local.

LES UEUGES. III. 38

« Comme vous voyez, écrivait le capitaine à l'un des siens, en lui donnant la description de son logis flottant, ce n'est pas précisément le comble du confortable, mais à la guerre comme à la guerre ! je ne suis pas venu en Afrique pour me rouler dans la ouate.

« Je ne me tiens d'ailleurs dans cette cabine exiguë que lorsqu'il pleut très fort, et quelquefois pour manger, pour écrire ou pour faire la sieste sur l'unique chaise qu'emporte mon expédition.

« Je passe le reste de mon temps à l'avant du bateau, pressé comme un hareng entre des hommes de couleur et des caisses; mais je suis mieux placé pour respirer l'air, pour ressentir le ravissement produit par la course, pour examiner ce pays, pour contempler des tableaux absolument nouveaux et complètement inédits, pour entasser en un mot dans ma mémoire les souvenirs nombreux et précis d'un voyage que je vous conterai dans dix mois, à mon retour sous le ciel de la Belgique, plus sombre mais plus cher à mon cœur que celui qui darde en ce moment sur la fragile toiture de ma cabine les rayons de son soleil de feu. »

Hélas ! pourquoi n'a-t-il pas été donné à Hanssens d'accomplir cette promesse? Combien de descriptions fidèles et maintenant à jamais inédites, combiendepvigeséloquentes, dedocuments historiqueset scientifiques, d'observations utiles et précises, de réflexions saines et larges concernant les pays étranges ou se sont arrêtés les regards de l'explorateur belge, manquent aujourd'hui à rhistoriogi"uphe chargé de retracer une a une les découvertes et les étapes multiples d'un illustre défunt !

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