U.NE FLOTTILLE DE CANOTS BANGALA
marchandages décourageants. Jamais, depuis deux ans de séjour en Afrique, Hanssens, fréquemment en contact avec des chefs de tribus sauvages, ne s'était heurté a autant derapacité, de mauvaise foi, d'effronterie.
Matamwiké qui, depuis les promesses imprudentes de Stanlev, attendait avec une impatiente avidité que chaque jour accroissait la venue d'un blanc porteur de cadeaux, fit tout d'abord au capitaine Hanssens l'accueil le plus empressé.
Le lendemain commencèrent les pourparlers relatifs à la concession d'un terrain. .Matamwiké, tout en se montrant favorable à cette opération, voulut consulter les notables de son roj'aume, et les envova quérir par des messagers spéciaux.
Le 6, tout le clan des chefs de villages bangala parcourait la capitale de
îiS CHAPITRE QUINZIÈME
riboko, qui n'avait jamais vu dans ses ruelles étroites tant de personnages considérables réunis à la fois.
Matamwikc présenta ces conseillers un à un au capitaine Hanssens.
Il y avait parmi eux un certain Mongimbé, célèbre dans la contrée par un exploit de cannibalisme qui trouve ici tout naturellement sa place :
Mongimbé, potentat d'un petit village en amont d'iboko, avait une prédilection marquée pour la chair de jeunes esclaves femelles immolées a l'occasion des funérailles des hommes libres de son fief. Il avait tout récemment, non sans recueillir les bravos enthousiastes de ses sujets, dévoré dans une journée, en trois repas échelonnés de deux heures en deux heures, les corps entiers, grillés sur un feu débroussailles, de deux victimes immolées par son ordre. L'une était son épouse favorite; l'autre, un jeune notable du district de Mongimbé. Tous deux avaient eu pour tombeau l'estomac d'un mari nnplacable qui les avait surpris en flagrant délit de conversation criminelle.
Au fur et à mesure des présentations, Hanssens recueillait une foule d'anecdotes peu encourageantes sur la... moralité des conseillers appelés a rejeter ou a admettre la demande de concession de terrain faite par les blancs.
Ces avis, personne ne s'en étonnera, furent fort partagés. Avec la meilleure volonté du monde, Hanssens, disposant de ressources limitées, ne pouvait acheter, payer au même taux les suffrages des avides conseillers de Matamwiké.
Le 5, le 6 et le 7 mai eurent lieu des délibérations secrètes entre les notables ban^ala, des conciliabules à la suite desquels chacun d'eux vint mendier des cadeaux à Hanssens, en exécution des promesses faites par Stanley.
Hanssens, pour sortir de la situation critique que lui avait léguée l'ag-ent supérieur de l'Association, distribua deçà, delà, sa menue pacotille; mais il eut la précaution de réserver ses plus riches présents, jusqu'au jour où la décision définitive du grand conseil lui serait signifiée. Il résista le plus longtemps possible aux tentatives de dépouillement exercées par Matamwiké et consorts contre les cargaisons des navires de la flottille. Mais voyant que le désir de posséder tous les objets du mpoutou contenus dans les bateaux, quitte à se ruer ensuite contre les blancs dépouillés, était éveillé chez tous les notables consultés, Hanssens les convoqua le 8 mai en palabra solennelle sur les bords de l'anse spacieuse où les steamers et les allèges se balançaient à l'ancre, pavoises aux couleurs de l'Association et étalant sur leurs ponts et sur leurs bordages des ballots d'étoffes, des
caisses de perles et de laiton, des articles de quincaillerie, des fils de laiton, etc. etc.. le tout savamment disposé par les blancs pendant la nuit précédente, afin d'otfrir un appât irrésistible à la cupidité des indigènes.
jVlatamwiké, ses lils, ses ministres, ses courtisans, ses femmes, les notables des environs, la populace indigène, se rendent à l'invitation de Hanssens.
Des murmures d'admiration, des frémissements de désir, des exclamations enthousiastes, se font entendre de toutes parts.
Hanssens prend la main tremblante d'émotion de .Matamwiké, et, lorsque le premier moment de la bruyante curiosité est passé, il fait avec une habile lenteur le dénombrement des marchandises de toute nature contenues dans ses bateaux.
« 'Vous voyez dit-il, tous ccsmossolo, Matamwiké! et vous, Mongimbé! et vous, Imbembé! et vous tous, seigneurs bangala! Eh bien! j'avais apporté tout cela pour mes amis les Bangala et pour leur grand roi. Mais comme Matamwiké et les Bangala ne veulent pas que je crée un village chez eux; comme ils se méfient du mundelé venu ici pour les enrichir, le mundelé va repartir avec ses mossolo.
« Il ira les porter à Oubika (capitale du district d'amont, avec lequel les Bangala sont constamment en guerre), où on lui a déjà demandé de s'établir; les Bangala n'auront rien de toutes ces merveilles qui leur étaient destinées. »
La perspective de perdre le contenu des grandes pirogues qui les fascinait, la crainte de voir toutes ces richesses passer dans les mains de leurs ennemis d'Oubika, produisirent l'effet qu'en attendait Hanssens.
Matamwiké, après avoir consulté son entourage, pria le mundelé si riche de retarder son départ.
Sar-le-champ les noirs tinrent une palabra solennelle. Une heure après, le drapeau bleu était hissé sur la rive, aux acclamations des équipages de la flottille et des natifs eux-mêmes. La rapacité, l'hostilité et la jalousie que portaient les assistants au district d'Oubika, avaient dompté les prétentions et la sauvagerie des vassaux des Bangala.
Comme Hanssens avait eu la précaution d'amener avec lui le personnel blanc, la garnison, les objets et l'outillage nécessaires à la création d'une station dans l'Iboko, les travaux d'installation furent entamés sans désemparer.
Dès le 9 mai, deux belles et spacieuses maisons indigènes servaient de logement provisoire aux blancs et de magasin; elles étaient entourées d'une palissade défensive, mettant momentanément les mundelés à l'abri
des perquisitions curieuses des natifs; autour d'elles, les hommes de couleur de l'expédition déblayaient une ample étendue de terrain descendant en pente douce jusqu'à la rive, où le pavillon bleu à étoile d'or flottait au sommet d'un grand mal.
« Nous sommes chez nous déjà, dans notre station nouvelle de Banyala, écrivait Ilansscns le 1 1 mai 1S84, oui chez nous, et dans de telles conditions de sécurité, que s'il prenait fantaisie à nos turbulents voisins de chercher à s'annexer le contenu de nos bagages personnels, il leur en cuirait rudement. »
Les tendances lemuantes et guerrières des Bangala ne troublèrent pas les excellents rapports existant entre les chefs indigènes et les agents de l'Association. Lorsque Hanssens fut obligé, à la date du 12 mai, de redescendre avec la flottille jusqu'à Equateur-Station, pour y prendre le chargement qu'il y avait laisse, Coquilhat présenté à Mataniwiké et consorts en qualité de chef de la station des Bangala avait réussi à faire participer les natifs aux premiers travaux d'établissement. Ils couvrirent eux-mêmes l'habitation du chef blanc de branches et de feuilles de palmier et de bananier, formant, selon l'architecture locale, une toiture à double pente, défiant les rayons du soleil aussi bien que les pluies torrentielles.
L'intervention miraculeuse du tarat.ira. — Le serm.-nt des guerriers bangal.t. — Excursion troublée sur les bords du Mungr.la. • — Au pied des hauteurs d'Oupoto. • — Le delta de ritimbiri.
>. j ^;?^^5:j ÉLivRÉ de sa plus vive préoccupation, l'obtention d'un terrain pour station dans l'Iboko, Hanssens prit congé de .Mataniwiké, serra avec une émotion sincère la main de Coquilhat procédant déjà à l'installation du poste qu'il
<'£ avait à commander, puis partit avec les deux steamers
En Avant et A. I. A. qui remorquaient: l'un, la baleinière VÉclaircur. l'autre, une pirogue indigène. Le 17 mai. l'infatigable explorateur quittait Equateur-Station pour remonter le haut fleuve, pendant que le Royal.
Ll S Kl l.GF.i. m. 4'
sous la conduite de M.M. Xicholls ctGuérin, se dirigreait vers Léopoldville.
Contrairement à ses prévisions, le vapeur considéré à bon droit comme le « meilleur marcheur « de la flottille était expédié veçsle sud, non pour échappera une série d'événements malheurcuxou pour porter de fâcheuses nouvelles, mais à la suite de résultats heureux: acquisition imprcvLic du district de l'Oubangi, création du poste de Ngombé, visites amicales et dispendieuses rendues aux chefs de tribus riveraines, enfin et surtout négociations très onéreuses chez les Bangala, ravitaillement uTimédiat et occupation de la station d'Iboko, toutes opérations qui avaient sensiblement diminué le personnel et fort appauvri les bagages de l'expédition.
Le i8, à cinquante kilomètres en amont du confluent de l'Ourouki, Hanssens s'arrêtait à Ouranga, où il obtenait sans efforts et sans répugnant marchandage de la part des indigènes, outre le protectorat du district. la concession d'un vaste terrain sur lequel devait ultérieurement s'élever le poste civilisé de lOuranga.
La portion de terre concédée est située dans le secteur méridional du confluent du Loulemgou et du Congo: position excellente et dont l'importance commerciale est manifeste, car le Loulemgou est une voie praticable par laquelle débouche une grande pai tie de l'ivoire et des productions indigènes provenant de l'immense versant oriental du bassin du Congo.
L'occupation successive d'Ouranga, de Ngombé et de Bangala, mettait entre les mains de l'Association les trois points stratégiques les plus importants de la moitié inférieure du cours moyen du Congo; elle devait rendre infructueuses ou du moins secondaires toutes les tentatives des agents de la mission de de Brazza dans cette zone considérable.
Le loyal émule de l'explorateur français, le capitaine Hanssens, pouvait à plus d'un titre se féliciter d'avoir par la célérité de sa marche et ses honnêtes procédés diplomatiques enlevé à son concurrent toute possibilité d'occuper ces trois jalons importants de la route transcontinentale africaine.
Le 21 mai, Hanssens retrouvait à Bangala-Station son compatriote Coquilhat fort soucieux devant l'esprit turbulent et les tendances belliqueuses de ses redoutables voisins.
« Matamwiké, disait le lieutenant, ne m'a pas laissé une minute de repos depuis le moment de votre départ. Il m'a sans trêve poursuivi de ses obsessions afin de me déterminer à prendre fait et cause pour lui contre ses éternels ennemis, les Oubika. Ses instances sont même devenues des menaces ; et depuis ce matin j'ai, comme vous pouvez le voir, empêché mes
ouvriers de se rendre à leur ti'avail, redoutant d'un instant à l'autre une attaque des Bangala.
« Dans Ja journée d'hier, Matamwiké, devant les refus persistants que j'opposais à ses instances, a mandé ici tous les chefs des villages de l'Iboko. Ces chefs, indépendants les uns des autres pour leurs affaires locales, ne font plus qu'un dans les questions générales telles que l'.ndépendance de la fédération bansala, le vote d'une déclaration de guerre, l'attitude à prendre en face des étrangers. Ils ont répondu à l'appel de leur roi, et ont tenu sous sa présidence une palabra où il a été décidé de m'expulser par la force, si je persiste dans mes refus de participer a une expédition guerrière contre les Oubika.
« Ces décisions m'ont été communiquées ce matin par les fiis de Matamwiké qui, vous le savez, sont en nombre considérable et constituent d'ordinaire la garde d'honneur de leur auguste père. J'ai rcioondu que j'opposerais la force à la lorce, et que j'allais immédiatement vous donner avis de l'hostilité déio3'ale du roi et des chefs bangala. — Mais comment ferez-vous, me dirent-ils, pour avertir à temps votre frère Boula Matari II. — Oh! qu'à cela ne tienne, ai-je répondu en prenant devant ces messagers tout ce qu'il fallait pour vous écrire : je consigne sur ce bout de farj/am (papier) toutes mes pensées intimes, et je les transmets à mon frère qui, après les avoir lues, volera à mon secours.
« Sur cette réponse, les fils de Matamv.-ikè ont observé mes faits et gestes durant quelques minutes; ils m'ont examiné attentivement pendant que je vous écrivais, que je pliais et cachetais ma lettre, puis il sont partis, et depuis lors je n'ai, à ma grande satisfaction, reçu la \isite d'aucun autre parlementaire bangala. »
Ce récit expliquait à Hanssens une circonstance d'abord peu remarquée au moment de son débarquement à Bangala-Station.
A l'arrivée de la flottille, les indigènes entrevus avaient été frappes de stupeur; la présence de Boula Matari II avait paru les méduser. Environ cent cinquante Bangalas armés et rangés sous le commandement des fiis de Matamwiké avaient assisté au débarquement, sans pousser la moindre exclamation de bienvenue.
Évidemment, dans l'esprit superstitieux de ces indigènes, à qui les rejetons du roi Matamwiké avaient rapporte la réponse et les agissements du lieutenant Coquilhat, l'arrivée soudaine de Hanssens et de son armée était due a l'intervention merveilleuse du taratara.
Cette présomption fut confirmée peu d'instants après. .Matam\vil:é solii-
324 CHAPITRH SEIZIEME
cita le désir de serrer la main de son frère de sang Boula .Matari II. Confus et repentant, il avoua ses torts et jura de ne plus inquiéter les mundelcs.
« L'incident d'aujourd'hui, dit-il humblement, m'oblig'e à reconnaître la supériorité matérielle des hommes blancs. Le mundelé est immortel, il sort de l'eau, il fait sortir de terre les cauris et le fil de laiton: il correspond presque instantanément avec ses frères à l'aide de missives tracées sur des morceaux d'étoffe. Pas un de nous ne peut contester désormais le pouvoir occulte des blancs, et à l'avenir nous nous abstiendrons de menaces contre eux, nous serons leurs plus fidèles, leurs plus respectueux alliés.
— Vos croyances n'ont rien d'exayéré, répondit gravement Hanssens, les blancs sont très puissants, et grâce aux mo3'ens de correspondance dont ils disposent, jamais l'un d'eux, fùt-il séparé par d'incommensurables distances de son frère, de son ami ou de son chef, ne restera sans nouvelles de l'absent. Je pars pour le lointain pays des Basokos, mais à la moindre alerte que vous tenterez contre le repos de mon frère, chef du domaine que vous m'avez concédé, je serai avec ma flottille, avec tous mes compagnons blancs, avec tous mes guerriers, devant votre village. Je vous combattrai, et ne l'oubliez pas, les dieux qui assurent la victoire sont toujours dans les camps commandés par des mundelés.
— Je n'ignore pas la puissance des mundelés, répondit Matamwiké, et c'est pourquoi je recherchais l'un de vos frères comme un talisman invincible dans la g'ucn'e que j'ai déclarée aux Oubika, mes voisins, des mangeurs d'hommes qui arrêtent sur le fleuve et empêchent de venir jusque sur nos domaines les caravanes de barques chargées d'ivoire et de marchandises de toute nature provenant des riches districts de l'Orient. Je suis prêt a déclarer par serment que je n'inquiéterai plus les hommes blancs ou noirs qui marchent sous votre bannière bleue comme notre ciel: mais je ferai la guerre aux Oubika, et j'espère qu'aucun mundelé ne prendra le parti de mes ennemis, sinon je combattrai les blancs. Si tu soupçonnes ma bonne foi, si tu doutes de ma puissance, assiste ce soir même à la cérémonie préparatoire de l'entrée de mes troupes en campagne. Viens, ta présence me portera bonheur, et tu vei'ras aussi comment Matamwiké appelle les faveurs des dieux sur la tête de ses guerriers. «
Le soir même, Hanssens, Coquilhat, (~ourtois, Amelot et Wester se rendirent avec une faible escorte sur le terrain où les guerriers bangala devaient prêter le serment de courage et de fidélité.
La cérémonie s'accomplit à proximité du village d'Iboko, sous le large
d'Jme d'un bombax sentinelle avancée d'un bois s'étendant sur la rive du fleuve.
Contre le tronc de l'arbre consacré se dressait une espèce d'escabeau sur lequel reposaient une gourde hémisphérique vide et une corbeille de jonc, gi^ossiérement tressée, remplie de cailloux, de morceaux d'os, d'arêtes de poissons, de vertèbres de reptiles, etc., etc.
Le fils aine de AUitamwiké. hèritiei présomptif du trône bangala, rcm-
U,N SIMLI.ACRIC DE COMBAT.
plissant l'office de ministre du cuite du royaume, se tenait debout à côté du tréteau.
Le roi et les notables se rangèrent près de lui, les guerriers firent cercle autour d'eux, laissant respectueusement aux mimdelés invités une place spacieusedevantlesautorités locales; puis derrière les gens d'armes grouillait la populace, femmes, enfants, sexagénaires, luttant à qui occuperait le premier rang pour mieux voir et mieux entendre.
Enfin le fils aîné de Matamwiké déclare la séance ouverte. Son père, les ministres, les dignitaires de la cour et quelqueschefs tirent de dessous leurs pagnes des espèces de trompettes en ivoire: ils soufflent avec rage dans ces
instruments criards, pendant que des guerriers de bonne volonté frupp::nt il tour de bras sur d'énormes tambours.
Le grand prêtre prononce au milieu de ce tohu-bohu quelques paroles qu'il est impossible d'entendre, tout en remplissant la gourde d'une partie du contenu disparate de la corbeille de jonc; il y joint aussi quelques tiges d'herbes desséchées mais sacrées, qu'il avait jusque-là cachées sous sa ceinture et enfermées soigneusement dans une boite de conserve ramassée aux abords de la station.
Cela fait, il frappe par trois fois avec une javeline sur un large boucliei". A ce signal, les sonneurs de trompe et les batteurs de tambour se taisent; tous les assistants silencieux fixent leurs yeux sur le fétichcur fils de roi qui, promenant tour à tour ses regards inspirés du ciel à l'amalgame étrange que contiennent la corbeille et la gourde, semble invoquer les esprits et correspondre avec eux dans un langage cabalistique.
Soudain la face du célébrant rayonne; puis il dépose son bouclier et sa javeline, et marche d'un pas triomphant vers le roi son père, s'arrête à deux pas de lui, et traduit d'une \oix nL'tte et vibrante le prétendu langage des oracles consultés.
« Les divinités de la guerre ont parlé, dit il. La tribu maudite des Oubika sera exterminée par vos guerriers, o roidcriboko! les villages, les huttes de nos ennemis, seront détruit? par les flammes; leurs femmes, leuis esclaves, leurs troupeaux, leurs richesses; leurs marchandises deviendront notre propriété. Guerriers de l'Iboko, ajoute le grand féticheur d'une voix retentissante, l'oracle de la victoire a parlé : vous serez vainqueurs dans lu guerre contre les mangeurs d'hommes de l'Oubika ! »
Et courant à so.i escabeau, le fils de .Matamwiké saisit d'une main la corbeille, de l'autre la calebasse: il passe au pas de course devant le roi, devant les ministres, devant les chefs, devant les guerriers, laissant à peine à chacun d'eux le temps de prendre un caillou, un fragment d'ivoire, une arêtj de poisson, un bec d'oiseau, mkissis auxquels les esjDrits évoqués venaient d'attribuer des qualités invincibles.
La distribution terminée, l'héritier présomptif de la couronne revint au pied du bombax; puis il grimpa sur l'escabeau, de façon à pouvoir atteindre une excavation profonde faite préalablement dans le tronc de l'arbre consacré, mais soigneusement dérobée aux yeux des profanes par un treillis de feuillage et d'herbage. Frappant ensuite avec une baguette sacrée contre les parois sonores du bombax, le grand féticheur leignit d'entamer une conversation avec une divinité blottie dans l'arbre.
En ce moment, Matamwiké père et quelques dignitaire? se rapprochèrent
des blancs, pour leur expliquer les manœuvres m^'stérieuses du prêtre fétichiste.
« Dans le creux de ce bombax habite le dieu de la guerre, celui au nom de qui les soldats bangala jurent de combattre à outrance les ennemis de notre fédération... Le prêtre invite cette divinité à sortir de sa demeure, à se montrer à nos guerriers... Il arrive parfois que ce dieu refuse d'exaucer les vœux du fêticheur. Mais cette fois...
— Prosternez-vous, guerriers de l'Iboko ! » interrompit d'une voix de Stentor Alatamwiké fils qui venait d'extraire de l'excavation, après mille contorsions, une idole en bois sculpté qui était cencée représenter un chef guerrier bangala et qui était recouverte d'une étoiîe écarlate, coiffée d'un phénoménal casque à plumes aux couleurs étincelantes, armée d'un fusil en bois, d'un carquois, d'un arc, d'un bouclier, de coutelas, etc.
La foule s'inclina docilement; puis ^ur les pas de Matamwiké père, les ministres, les dignitaires, les courtisans, les guerriers, défilèrent à la queue leu-leu devant l'escabeau, où le grand prêtre balançait de droite et de gauche, et d'avant en ari-ière, l'idole sculptée, le dieu .Mars bangala, en répétant jusqu'à extinction de voix ces paroles sacramentelles :
« Par le dieu de la guerre, je jure d'exterminer les Oubika. »
Chacun des assistants répétait ce serment en passant devant le bombax.
Le défilé achevé, le fcticlieur descendit exténué de son tréteauet les assistants se groupèrent pêle-mêle autour du roi Matamwiké et des mundelés.
« Guerriers, dit le roi bangala, par le dieu sacré qui vient de l'ecevoir vos serments, en présence des hommes blancs nos alliés, nos amis, nos frères, jurez de combattre les Oubika exécrés, mais de respecter toujours les mundelés et leurs serviteurs ! »
Une affirmation unanime roula dans l'assistance avec un bruit pareil aux sourds et lointains grondements du tonnerre; mille bras se levèrent, agitant une forêt de mousquets, de lances, de sabres, de flèches et de coutelas.
Mais, à deux pas des mundelés, le cannibale Mougimbé fit entendre des paroles de réprobation contrastant avec l'enthousiasme général.
<> Si les blancs sont nos amis, ils n'iront pas chez les Oubika. Je donnerai aux habitants de mon village l'ordre de massacrer les mundelés s'ils essayent d'avancer vers l'orient, du côté des terres de nos ennemis.
— 'Voilà un frénétique cannibale qui va tout gâter, murmura Coquilhat à l'oreille de Hanssens ; ne pourrions-nous pas prêter à notre tour un
32S chapitrp: seizième
serment conciliateur sur la tète du singulier .Mars bangala que vient de nous exhiber le l'ctichcur ?
— Votre idée est excellente, ■> répondit le capitaine. Et se tournant vers Mougimbc, il lui fit traduire par l'interprète les paroles suivantes :
n Les mundelcs jurent de considérer les Bangala comme des amis; ils ne prendront part ni pour, ni contre dans leurs querelles avec les tribus riveraines. Néanmoins ils appellent de tout leur pouvoir les faveurs du dieu de la guerre sur l'armée de Matamwiké. »
Aussitôt des hourras enthousiastes couvrirent la voix de l'interprète; les répliques de Mougimbé se perdirent dans le tumulte; la foule transportée se livra à la danse, qui est la caractéristique la plus accentuée de la joie chez les nègres.
La fête dura toute la nuit. Hanssens et ses compagnons s'y dérobèrent dès que .Matamwiké et consorts, engourdis par les vapeurs du malafou, furent incapables de s'opposer au dépai't des invités.
Le lendemain Hanssens. après avoir revu les notables de llboko et s'être assuré de leurs excellentes dispositions poui" Coquilhat et la garnison de Bangala-Station, ordonna le départ de la flottille d'expédition.
Quelques heures après i'éloignemcnt des steamers, les troupes de IVlalamwiké, embarquées sur une cinquantaine de canots de guerre, remontèrent le fleuve pour aller combatre les Oubika. Elles revinrent après une absence de quarante-huit heures, et la pirogue de Matamwiké aborda à quinze mètres de la station.
Coqi.ilhat et ses hommes vinrent s'informer de l'issue de la lutte auprès du roi bangala.
« La victoire est à nous, et en voici la preuve! » dit triomphalement le féroce monarque en montrant le cadavre couvert de plaies d'un grand chef guerrier de l'Oubika, gisant sous les pieds des pagayeurs.
Puis on retira le corps ensanglanté; les ministres et les dignitaires formèrent cercle autour du roi et de ses fils, qui, suivant la pratique des cannibales, dépeçaient le cadavre ennemi.
Chacun des notables de la cour de Matamwiké reçut une petite part de cette dépouille humaine, part qu'il dressait avec soin sur une feuille de bananier, sans prendre garde aux cris d'horreur que ce spectacle arrachait à Coquilhat et aux Zanzibarites.
Après ce révoltant partage, les favorisés, ceux qui avaient reçu une portion, défilèrent au milieu de la populace, répétant un chant lugubre et triomphal à la fois, et d'une frénésie caractéristique.
Dans la soirée, la population se réunit autour du bombax consacré, à
l'endroit même ou le fils aîné de Matamwikc avait invoqué le dieu de la guerre; on entonna des prières, on ?e livi"a à des danses symboliques; puis on alluma de grands feux, les débris du cadavre dépecé furent grillés et mangés par le roi, ses fils, ses courtisans et les notables, pendant que la multitude répétait le refrain lugubre du chant particulier aux cérémonies des anthropophages.
Après que ces déploi'ables scènes se préparaient, llanssens et ses com-
ACACIA AUADICA.
pagnons de vuvage dressaient leurs tentes pour le nuit non loin de Bangala-Station, près du village d'Oubika, sur la rive gauche et à pr.jximité du confluent du Mongala, affluent de droite du Congo.
Obligé de hurler avec les loups, Hansscns fit chorus avec les habitants d'Oubika contre les féroces guerriers de .Matamwiké: mais, malgré les instances et les menaces des chefs de l'endroit, il déclara formellement ses intentions d'une neutralité absolue dansla vieille inimitié qui existait entre eux et les habitants de ITboko.
Ces déclarations formulées d'un ton qui n'admettait pas de réplique,
LES riELOES. III. J.2
no CHAPITRE SEIZIÈME
mais habilement palliées par une distribution de cadeaux, lui valurent aussitôt l'admiration et le respect de ceux qui l'entouraient.
Pour se concilier entièrement les bonnes grâces du potentat de l'Oubika brûlant du désirdeposséder un létiche contraire luix armes deMatamwiké, Ilansscnsluircmit une épreuve photographique laite par Courtois et représentant le groupe des mundelcs attaches a l'expédition.
Le grand chef de l'Oubika rempli de joie en recevant ce cadeau, caressa longtemps de la main et du regard la photographie des hommes blancs, et firiit par ùxer à son chapeau de paille de maïs la précieuse relique, talisman invincible selon les fétichistes de l'endroit.
Le lendemain, le capitaine, au mieux avec tous les natifs, put mettre à exécution un projet médite pendant la nuit et consistant à laisser devant Oubika les steamers et la pii'ogue indigène, et a remonter avec la seule baleinière ïlCcLilrcur la livière .Mongala.
Ce remarquable cours d'eau a une largeur moyenne de six cents mètres; sa direciion générale est nord-est; ses rives sont basses et couvertes d'une végétation luxuriante; le sol est tapissé de plantes rampantes ou arborescentes qui semblent rivaliser entre elles par la fraîcheur du feuillage, la beauté et la variété des fleurs. Au-dessus de ces pelouses splcndides s'entremêlent les rameaux et les feuilles nuancés des tecks, des mahogonis et de mille va;'iétés d'acacias. paiMiii lesquelles nous signalerons ÏAcjcia .\}-ahic.i, le iicb-nch des nègres du Sénégal, dont les fleurs en épis, blanches et parfumées, se détachent entre les multiples folioles vertes disposées comme celle des fougères de nos bois, issues de tiges foncées armées d'épines et d'aiguillons. L'écorce de ce précieux végétal exsude une matière visqueuse connue sous le nom de gomme arabique. Les natifs de l'Oubika ne tirent aucun parti de cette substance dont ils ignorent les propriétés et la valeur commerciale.
Ilanssens lit stopper VEcLiirciir devant une belle clairière, en un point où la rivière très étroite murmurait au pied de grands arbres, droits et superbes comme des pins-parasols, et de palmiers nains, de bananiers minuscules semblant arrêtés dans leur développement par les frondaisons épaisses et impénétrables de leurs robustes voisins.
Les rameurs débarquèrent pour préparer le repas du capitaine, composé habituellement d'un plat de viande chaude, chèvre ou poule, de riz, de patates douces ou ignames comme légumes, et d'un entremets, sorte de pudding de farine de maïs et de bananes. Ces provisions étaient, outre les armes et les munitions, les seuls bagages des excursionnistes.
En attendant la préparation de son déjeuner, Ilanssens, tout hcureuxde
pouvoir enfin dégourdi r ses jambes, quotidiennement condamnées à l'immobilité sur le pont trop étroit des embarc;itions, résolut d'explorer au hasard le sous-bois qui s'offrait à lui.
Les mystérieuses et calmes profondeurs du bois, la délicatesse des mousses, des pelouses abritées où l'on échappait à l'éci'asante chjleur du
LA VLGETAIIO.N SLR LES RIVES DU MONGALA.
soleil tropical, conviaient d'ailleurs à la promei.ade. Hanssens, jeta un snidcr sur son épaule, silTIa sa chienne Miiza, compagne inséparable de ses excursions, et marchai l'aventure, foulant avec ivresse le tapis d'herbes et de lianes d'où s'échappaient de pétulants insectes, sans se soucier des murmures de son estomac, sans songer à envoyer quelques balles de son fusil de chasse aux étranges oiseaux qui volaient parmi les branches de
gigantesques vogétaux aux racines moussues, aux troncs enlaces de vignes vierges, allant toujours droit devant lui, vers les lointains lumineux que voilaient à peine des baies vaporeuses chargées de parfums aromatiques, segarant inconsciemment sous ces voûtes ombreuses.
Par instants, le tam-tam des lémures détournait l'attention dumarclieur. Ilanssens levait alors la tète et goûtait une joie enfantine à observer les manœuvres audacieuses, les exercices d'équilibre, de trapèze volant, hardiment exécutés par les singes, ces gymnastes incomparables des forêts du centre africain.
Mais soudain des coups de feu rapides, partants de l'endroit même où doit être encore amarré l'Éclaircur, résonnent comme un cri de détresse aux oreilles du pionnier. Il rebrousse chemin et essa\'c vainement de retrouver sa route; ses pas n'ont point laissé de traces sur le tapis verdovant qui couvre le sol de toutes parts.
Incertain, craignant de s'égarer, de s'éloigner de ses compagnons au lieu de s'en rapprocher, Hanssens s'arrête, épaule son snider, tire en l'an- les deux charges et blesse sans l'avoir cherché, parmi les branches, .des singes qui s'enfuient la jambe blessée, en poussant des rugissements de douleur.
Mais les Zanzibarites ont entendu et reconnu le signal de leur maître: ils répondent à leur tour, les détonations sont plus rapprochées. Bientôt leurs voix arrivent distinctement aux oreilles du capitaine. Ilanssens rallie ses hommes, les rejoint et demeure stupéfait en voyant les visages effarés de ses serviteurs.
« Qu'y a-t-il donc, Hamoud? demande le capitaine au myampara, chef de l'équipage noir de la baleinière.
— Ah ! maître, ce qu'il y a, YÉcLiircur a été volé... des indigènes passant sur la rivière ont emmené notre embarcation pendant que nous préparions le repas
— Que dis-tu là? Est-ce possible? Ai-je bien compris.^ s'écria Hanssens. Devant toi, en présence de neuf hommes armes de winchesters, des natifs ont dérobé notre baleinière?...
— Oui, commandant... Les nègres étaient au nombre de plus de cent... Nous avons tiré sur eux, mais ils étaient bien armés... quelques-uns de mes hommes se sont cachés dans les broussiiilles pour échapper aux traits, aux décharges des assaillants. »
Toute discussion eût été inutile, tout reproche eût été intempestif, et Hanssens se garda bien de perdre le temps en paroles oiseuses. Il se renseigna sur la direction qu'avaient prise les pirogues indigènes
et sur le temps qui s'était écoulé depuis le vol. Hanioud répondit que les canots nageaient vers le sud, remorquant ÏEcljin'ur depuis une bonne demi-heure. Les canots indigènes étaient au nombre de cinq.
Sans plus tarder, Hanssens forma en colonne ses dix hommes, prit la tête de ce peloton, atteiiinit .a rive du Monyala et la suivit au pas gymnastique, iVanchissant avec une célérité vertigineuse tous les obstacles, ruisseaux et fourrés de broussailles qu il rencontrait.
Pour comble de malheur une ondée soudaine s'abattit sur les malheureux poursuivants au moment où, épuisés par la course, ils s'arrêtaient indécis sur les bords d'un marécage filtrant ses eaux fangeuse et pestilentielles à travers des massifs de joncs et de roseaux.
Hanssens perdant courage lui-même devant ce terrible obstacle fut sur le point de renoncer à la poursuite.
« Les voleurs, dit-il à ses hommes, vont se faire prendre à l'embouchure de la rivière par les équipages des steamers qui guettent notre retour. Et bientôt Courtois et Anielot, croyant à une catastrophe, viendront en toute hâte opérer notre sauvetage. »
Au moment où le capitaine achevait cette phrase, llamoud, grimpé sur un arbre élevé qui commandait la rive, dégringolait de son observatoire avec la légèreté d'un chat- tigre en criant à tue- tète :
« Maître, la baleinière est là, derrière ces joncs et ces hautes herbes; les canots sont amarrés dans une anse, et les indigènes pillent les provisions et les munitions que contient notre baleinière. »
Ces paroles réveillent l'ardeur des Zanzibarites, et chassent les hésitations de Hanssens.
Le pionnier, toujours fort devant l'épreuve, donne l'exemple à ses serviteurs; il s'élance le premier dans le marais. L'eau sale et fétide l'enveloppe jusqu'à la ceinture; il court néanmoins, avec son fusil sur l'épaule, et encourage de la voix et du geste ses Zanzibarites à l'imiter.
Les deux plus braves d'entre eux serrent de prés le capitaine; Hamoud les suit, et successivement les dix pagayeurs, courant tête nue sous le fouet battant de l'averse, le corps plongé jusqu'au cou dans les lames boueuses, atteignent le bord opposé du marécage où Hanssens, grelottant de froid, s'était arrêté pour surveiller l'opération hardie de la traversée.
« Bravo, mes amis, dit le capitaine, pas un de vous n'a reculé devant les éléments conjurés contre nous! Soyez courageux jusqu'au bout. Rangezvous à mes côtés et fondons l'arme au bras sur ces bandits qui gaspillent le chargement de notre embarcation ! »
Rapides comme une flèche, 1 lanssens et sa poigaco de Zanzibarites tombèrent a l'improviste au milieu des natifs occupjs a se partager le butin trouvé dans la baleinière.
Cette soudaine survenue causa aux pillards une panique sans pareille. Les moins effrayés saisirent leurs armes, mais devant le visage pâle et impassible du capitaine, ils restèrent comme pjtriliès : ceux-ci, la main retenant la javelme sur ia corde tendue de l'arc; ceux-là, le doigt posé sur la détente du mousquet. L'apparition d un homme blanc, était pour eux inexplicable, surnaturelle.
Jamais ces ri\erains d'un allkient septentJ'ional du Cong(D n'avaient rencontré, dans le cours de leurs excursions pillardes chez les tribus voisines, un être humain ayant le visage encadré d'une barbe longue et épaisse, un teint pale et mat brûlé par le soleil et sur lequel la co. ère jetait des tons olivâtres.
Sans cOiitredit, la peau blanche de ilanssens contribua beaucoup plus que les fusils des Zanzibarites à sauvei' d'un massacre général les proprièlaues de l'embarcation enlevée.
Les voleurs étaient des cannibales habitant la région septentrionale du district de i'Oubika. Ils se rendaient dans ia capitale avec l'intention 1.1e s'unir aux guerriers qui allaient combattre les troupes bangala.
Ces renseignements permirentallanssens dedireauxsauvages dansqueis termes il ava.t quitte ia veille le grand chef des Oubika, en lui laissant un gage infaillible de victoire.
Tout en parlant, le capitaine observait avec une réelle satislaction intel'expression intelligente des piub.onomies et les mouvements de tètes appiobatifs de l'auditoire.
On acclama l'homme blanc possesseur de fétiches; on convint de lui restituer sur-le-champ lu gr<inde pirogue et de l'accompagner jusqu'au village de rOubika.
Le lendemain 29 mai, la lluttille b'é:oigna de cette locahtè ou un nombre co.isidérable de guerriers de tout genre attendait l'arrivée des troupes offensives de Matamwike.
l)urant les six jouinees qui suivirent, les voyageurs menèrent une existence fort monotone. Ils côtoyaient la région du copal et nu^•lgualent sous un soleil de feu depuis six heures du malin jusqu'à quatre heures du soir, emprisonnés dans un espace de quelques pieds carrés, où l'impossibilité de prendre le moindre exercice était pour eux un supplice réel. Ils, attendaient avec impatience le moment de descendre a tei-re p'jur pouvoir-
marcher un peu. Malheureusement cet exercice salutaire était souvent contrarié ; les rives du Congo sont couvertes de forets touffues daiis lesquelles il faut se frayer un passage à la hache et où la marche la plus courte devient un terrible travail; la promenade se transforme en véritable corvée.
Hanssens, qui depuis l'occupation de Bangala disposait de plus d'espace libre dans sa cabine, préféra même pendant ces six jours coucher à bord de l'Eii Avant. La couchette de sa cabine, qui n'était plus encombrée de colis, servait de couvercle à une caisse renfermant plus de vingt barillets de poudre.
Néanmoins l'état sanitaire de l'expédition était dans de bonnes conditions et le régime alimentaire satisfaisait les explorateurs, car chaque jour ils faisaient régulièrement trois repas abondants. Les agents de l'Association internationale n'avaient pas à craindre, on le voit, de mourir de faim en Afrique. L'administration de Bruxelles avait amélioré les services de ravitaillement tant des stations que des expéditions exploratrices du Congo, et elle était arrivée, en 1884, à mériter les plus sincères éloges.
Malgré ces dispendieux efforts, malgré cette amélioration réelle et incontestable, il existait encore une lacune dans l'approvisionnement : c'était l'absence presque complète de vins et de liqueurs.
La faute n'en était pas imputable à l'administration, qui expédiait d'Europe le vin et les spiritueux nécessaires à l'ensemble des stations et des voyageurs, mais elle les adressait à Vivi d'où ils devaient être répartis entre les diverses agences.
OrVivi,fidèleàun déplorable précédent, gardait pour lui la part du lion, et n'envoyait dans le haut Congo que des parts minimes qui se fragmentaient en route, a Issanghila, à .Manyanga, et se réduisaient à zéro en amont de Léopoldville.
« Il y a, écrit Hanssens, excès de provisions dans le bas, et misèi'c dans le haut Congo. »
Ces erremements étaient fort regrettables. Le vin, quoiqu'en disent certains théoriciens qui n'ont jamais mis les pieds en Afiique, est une boisson fortifiante de première nécessité pour le voyageur européen.
Le 4 juin, les steam-ers jetaient l'ancre au pied des hauteurs d'Oupoto, où flottait depuis le dernier voyage de Stanley le drapeau de l'Association.
Les indigènes de cette zone montagneuse firent aux frères de Boula Matari une réception très cordiale.
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« Ils sont très aimables malgré leurs hidcurs, écrit le capitaine, mais ils sont aussi les plus lielïés voleurs que j'aie jamais rencontres. J'ai pu le constater presque à mon détriment. Voici comment :
« En quittant ma cabine pour aller fraterniser avec le chef, j'avais par mégardc laissj un mouchoir de coton rouge sur la petite table de mon logis flottant, escabeau qui est installé prés des fenêtres ou plutôt d'une des ouvertures donnant tiu jour dans mon appartement.
« Un indigène aperçut de la rive ce lambeau d'étoffe écarlatc, et il se dit aussitôt qu'il y avait là pour lui une excellente aubaine.
« Le plus tranquillement du monde, sans se gènei^, il descendit dans la rivière, marcha dans l'eau jusqu'au flanc de l'/Tn Avant, grimpa comme un singe par 16 bordage, et plongea son bras à travers l'ouverture, où il cueillit l'objet de sa convoitise.
« Mais mon domestique, placé en sentinelle sur la plate-forme arrière du bateau, veillait heureusement au moment où le peu scrupuleux sauvage allait se retirer avec son butin. Mon Zanzibarite saute ù Ja gorge du voleur, l'étrangle à moitié, lui administre une douzaine de taloches bien senties et lui reprend le mouchoir.
« Les riverains témoins de cette correction riaient à se tordre, et le pauvre filou, honteux et confus, se retira poursuivi par les huées et les injures de ses congénères, qui i^aillaient sa maladresse.
« J'ai su par le chef du district que le vol n'est pas un méfait chez les gens d'Oupoto, à condition que le voleur ne se laisse pas prendre. Cette façon d'envisager le vol m'a rappelé mon histoire des temps anciens ; peutêtre les natifs d'Oupoto sont-il des descendants des Grecs.
« Dans son livre A travers le Continent mystérieux, Stanley signale l'abondance de tatouages qui caractérise les natifs de cette région; ses renseignements sont d'une parfaite exactitude, ajoute le capitaine. 11 est impossible, sans l'avoir vu, de se figurer l'horrible assemblage d'incisions qui couvrent le visage, le cou, et quelquefois le buste de ces malheureux. La peau est soulevée par des quantités innombrables de points formant saillie, qui par leur réunion forment des lignes s'étendant sur le front, les tempes, les joues, le nez, les lèvres, le menton et la gorge.
« On n'y trouverait pas une place grande comme une pièce d'un centime qui n'ait été tailladée, et ne présente une proéminence i^ugueuse. C'est à faire pitié ; et ces pauvres diables ont dû cruellement souffiir quand on les a charcutés de cette façon pendant leur enfance.
« Mais ils semblent aujourd'hui tout fiers de ces embellissements, et
pour rien au monde ils ne voudraient avoir la peau lisse des Européens.
<. En revanche, ce qui est superbe chez eux, c'est la coiffure. Je n'en puis l'aire la description, parce qu'elle est variée a l'infini, suivant la fantaisie de chacun ; mais elle est toujours soig-néc avec un g-oùt artistique très prononcé.
« Le roi de l'Oupoto, INlpesa, mon frère de sang- depuis hier, porte les cheveux relevés et tressés sur une carcasse ayant la forme d'une immense poire renversée qui s'emboîte autour du crâne. Ce monument chevelu ne se termine pas en pointe comme le fruit qui me sert de comparaison, mais par une plaque de cuivre à peine un peu plus grande qu'une pièce de cinq francs en argent. C'est ma foi très joli, mais ce doit être bien incommode.
« Le costume de ces peuplades est des plus simples. Le sexe fort s'affuble d'une pièce d'étoffe d'ècorce d'arbre passant entre les jambes et fixée au moyen d'une corde qui fait le tour des reins. Quant au sexe faible, aux dames, elles se bornent à porter seulement une corde, ou une ceinture tressée autour des reins, sans y ajouter une pièce d'étoffe; elles paraissent très à l'aise dans ce petit déshabillé. Par exemple elles sont fort gênées, quand elles n'ont pas leur ficelle.
<. A mon ari'ivée au village, j'observais dans la foule indigène accourue à la rive pour contempler les mundelés une jeune fille, assez
jolie, véritable statue taillée dans le bronze. Elle se trouvait au premier rang' des spectateurs et spectatrices, et ouvrait ses grands yeux tout larges pour rassasier sa curiosité.
« Tout à coup elle laisse tomber son regard sur elle-même, s'aperçoit de son excessif négligé, pousse un cri, se cache la figure dans les mains et se sauve à toutes jambes vers sa hutte. Quelques minutes après, je la vois revenir achevant de nouer autour de ses reins une ceinture de deux centimètres de largeur, et reprendre sa place dans le groupe avec une placidité de visage qui annonçait une conscience satisfaite. Elle était habillée maintenant, et pouvait se montrer sans crainte aux mundelés!
« L'idée que l'on se fait de la décence n'est heureusement pas la même sous toutes les latitudes.
n J'ai pu moyennant quelques mouchoirs acheter plusieurs costumes
EOUCT.IEKS DE L OUPOTO.
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complets à l'usage des personnes des deux sexes de l'Oupoto; ils augmentent ma collection de curiosités africaines.
« La situation du district d'Oupoto est admirable; le canal qui sépare en cet endroit la rive droite de la première rangée d'îlots est très large, et des hauteurs du rivage on embrasse un horizon superbe.
« Ces hauteurs sont une chaîne de collines ondulées, à croupes arrondies, généralement boisées ou cultivées. Elles présentent des emplacements délicieux et salubres. excellents pour l'établissement d'une station.
« J'ai obtenu, avec l'assentiment de mon l'rére Mpesa, une concession au sommet d'une de ces collines, dans une situation fort avantageuse tant au point de vue de l'hygiène que comme panorama. Le drapeau bleu flotte sur cette éminence, où s'élèvera bientôt la station d Oupoto. »
Dans cette intéressante lettre le capitaine Hanssens dcciit le cérémonial de sa fraternisation avec le roi Mpesa. L'échange du sang se fît entre lui et le chef de l'Oupoto de la môme façon qu'entre Stanley et le même personnage. « Seulement, ajoute Hanssens, après le frottement des blessures l'une contre l'autre, on appliqua sur les plaies un mélange de sel végétal et de pulpe d'un fruit spécial; cette poudre eut la vertu d'arrêter presque instantanément l'hémorragie. »
Partie d'Oupoto le 7 juin, la flottille navigua dilliciloment dans la passe étroite du Congo, entre le village de .Moubangi (rive droite) et celui de Roubounga (rive gauche). En cet endroit le lit du fleuve est obstrué par des blocs de rochers sur lesquels le courant se heurte avec une violence inouïe, la navigation n'est possible qu'avec des embarcations d'un faible tirant d'eau. On dut haler les steameis, à l'aide d'un câble traîné par les hommes d'équipage.
Le ro, l'expédition s'arrêtait à l'embouchure du Ngingiri, ou Itimbiri d'après Stanley. Cet affluent de droite est appelé par les indigènes tantôt Boulumbu, tantôt .Mboula; il est assez difficile de savoir à quelle dénomination s'en tenir, à cause de la mauvaise foi et de l'habitude de mentir qui caractérisent la race nègre.
Le capitaine Manssens remonta ce cours d'eau sur une distance approximative de soixante-quinze kilomètres. La direction de l'Itimbiri est nordest, sa largeur varie de cinq cents à huit cents mètres.
Dans la partie explorée par l'officier belge, la rive gauche offi-e une densité de population considérable. Hanssens y a constaté l'existence de trois districts importants : Bousambi, Libouki et Boumbouni.
Sur la rive droite, à quelques milles du confluent Hanssens, découvrit le village d'Itembo, chef-lieu du district des Yankooués; il débarqua dans
cette localité, y passa tout un après-midi et fit l'échange du sang avec le chef indigène nommé Moulanga.
Les natifs font un trafic considérable, surtout en ivoire et en esclaves.
L'Itimbiri débouche dans le Congo par une sorte de delta formé de plusieurs branches; la branche occidentale, la plus large, est couverte d'un tissu flottant et impénétrable de plantes aquatiques et de hautes herbes, la branche orientale, large de cinquante mètres seulement, est complètement libre et navigable, malgré la force du courant.
Pendant ce voyage d'exploration sur l'Itimbiri. Courtois ressentit les premières atteintes de la fièvre bilieuse; son indisposition paraissait néan-