AU DELTA DE L II IMBIRI
moins peu inquiétante; il la combattit suivant la médication ordinaire : purgatifs et vomitifs énergiques.
Le i8 juin, jour où Hanssens fit avec le chef de l'Itembo l'échange du sang, cérémonie précédant la conclusion d'un traité d'alliance, le jeune docteur de l'expédition servit de parrain au capitaine, et a voir l'entrain, lenjouemcnt. la vivacité de Courtois, ses compagnons étaient loin de soupçonner la gravité de la maladie qu'il couvait à son insu.
Cependant le ig Courtois manifesta à Hanssens son désir d'arriver bientôt à l'embouchure de l'.Arouhouimi, où l'expédition devait séjourner pendant plusieurs jours, afin de pouvoir consacrer au repos les longues heures de la halte.
Le capitaine, se conformant aux désirs de son compatriote, suspendit ses négociations avec les riverains de l'Itimbiri : la flottille navigua à toute vapeur vers le confluent de l'Arouhouimi.
Roger et Stanley ont, en 18R3, remonté le cours de cette r.vicre jusqu'à 2" 13. au village d'Yambouga, point où l'expédition fut arrêtée par des rapides.
Le 21 juin, les bateaux jetaient l'ancre devant cette rivière; on débarquait sur l'emplacement de l'ancien camp de Stanley, et Ilanssens faisait en toute hâte dresser la tente du malade dans un endroit élevé, salubre, ?ec et et assez ombragé pour y être à l'abri des ardeurs du soleil.
La route du Nil au Congo. — Les BasoUo et les chasseurs d'hommes. — Les décemvirs de rissanghi, frères de sang de Hanssens. — Mort de Courtois. — Les Vouenya des Stanley- Fails. — Wester et Ainelot chefs de la station de Stanley-Falls.
A rivière que Stanley appelle .Arouliouimi-Biyerré, porte en réalité, écrit Hanssens, le nom d'Oubingi; ses deux rives
fiiS^^fPr sont habitées par les Basoko. tribus qui le disputent en Wu^/i% sauvagerie et en cannibalisme au.\ peuplades de l'Iboko. ^^Ci^i-^"-^^^ L^ point oii l'Oubingi se jette dans le Congo est de la plus haute importance géographique; selon toutes probabilités, cette rivière est la voie de communication future entre les bassins du Congo et du haut Nil.
A l'époque où Hanssens ai'rivait au confluent de l'Oubingi, un illustre voyageur africain, le général Gordon-Pacha, acceptait de S. M. Léopold II l'offre de succéder à Stanley en qualité d'agent général de l'Association internationale.
Cette mission, qui répondait si bien à la passion pour les expéditions lointaines du général anglais, alors gouverneur au Soudan égyptien, eût résolu le problème hydrographique de l'Oubingi. Gordon émettait la possibilité de rejoindre l'expédition de Ilansscns en remontant le Nil blanc jusqu'au lac Albert Nyanza, et de là, en descendant le Népoko, branche supérieure de l'Oubingi. .Malheureusement le gouvernement anglais repoussa le projet de Gordon; le ministre, M. Gladstone, fit appel au dévouement de l'héroïque général pour arrêter les progrès du madhi, chef de bandes innombrables d'.Arabes, de sectateurs fanatiques qui ravageaient l'Egypte.
Gordon en référa au roi des Belges, qui le releva de sa promesse. On sait comment finit l'aventureu-x général anglais : esclave de son devoir, fidèle exécuteur des ordres que lui avait transmis son gouvernement, il mourut assassiné dans la citadelle de Karthoum, tombée au pouvoir du Madhi, après un siège héroïquement soutenu pendant de longs mois.
Le problème de l'Oubingi est toujours à résoudre; mais les explorations successives du docteur allemand Schweinfurth et du docteur russe Juncker ont révélé l'importance de ce cours d'eau confondu sous les noms d'Ouellé, de Népoko, d'Arouhouimi, de Ouerré et d'Oubingi.
En décembre 18S3, Stanley avait vainement essayé d'acheter le district des Basoko ; le capitaine Hanssens devait encore une fois être plus heureux que l'agent supérieur de l'Association et acquérir, à deux kilomètres en amont du point de jonction du fleuve et de son affluent, une concession aussi vaste que bien située.
Ce succès ne fut pas obtenu sans peine; Hanssens dut recourir a toutes sortes de combinaisons pour vaincre l'opposition des Bosoko à l'établissement d'étrangers sur leur territoire.
Naturellement insociables, les Basoko l'étaient dévenus davantage encore lors de l'arrivée de Hanssens, en raison d'événements tout récents provoqués par les Arabes chasseurs d'hommes de la côte occidentale.
On sait que les bandes d'Abed-ben-Selim et consorts avaient poussé naguère leurs razzias infâmes en aval des Stanley-Falls; leur exemple avait été imité depuis, et les traitants delà côte occidentale, après avoir dépeuplé tour à tour les districts riverains du lac Tanganika, établi le centre du commerce du bois d'ébèncà Oudjidji, occupé ensuite le poste
de Nyangvvé, sur le cours supérieu/ du Congo, en aval des chutes de Stanley, visaient à établir à l'embouchure de l'Oubingi un rendez-vous de chasse à l'homme.
Nous ne pouvons passer outre sans exposer sommairement ici le S3's''ème commercial des traitants arabes : voici comment procèdent en général les imitateurs d'Abed-ben-Selim : ils racolent ou achètent quelques centaines de flibustiers, de mendiants arabes sans leu ni lieu, d'esclaves de toute pro-
LE CONGO A NYANGWE.
venance et distribuent à chacun d'eux des fusils et des munitions en quantité suffisante pour les besoins d'une expédition assez longue. Puis ils conduisent ces hordes affamées dans les contrées riches et fertiles dont les habitants n'ont qu'un armement primitif ; lances, boucliers, arcs et javelots.
En un clin d'oeil tout ce qui est utilisable dans la contrée est pillé, ravagé ou détruit : les hommes massacrés s'ils sont impotents, et fait prisonniers s'ils sont valides, les femmes violées et emmenées à la chaîne pour être vendues dans d'autres régions, les enfants capturés dans le
iTiL-mc but, l'n'ûire empaqueté et vendu sur les marchés de Nyangwc, d'Oudjidji ou de Zanzibar, et enfin les villages livrés aux flammes.
Lorsque ces pillards se retirent, le pays est appauvri pour de longues années. Le désastre est pire que celui ocasionné par une nuée de sauterelles dans un champ de céréales; la récolte peut reparaître l'année suivante, tandis que les forêts, les plantations, les villages détruits ne reparaissent plus.
« Pendant longtemps, écrit Ilanssens, les traitants de la côte occidentale avaient limité au district de N3fang\vé leurs razzias et leurs fureurs incendiaires, mais depuis 1S77 Stanley leur a enseigné le chemin de l'ouest, ils se sont avancés progressivement jusqu'aux Falls, et, encourages par les bénéfices, ils ont, dans l'année 1S83, mis à feu et à sang toute la zone qui sépare les chutes de la rivière Oubingi.
« De toute cette contrée, autrefois si populeuse et si riche, il ne reste plus, racontent avec effroi les natifs basoko, que des monceaux de cendres, et des racines: c'est navrant !...
« Heureusement notre expédition arrive à temps pour mettre une barrière à ces déprédations; mais les populations basoko, encore sous l'impression de la terreur que leur a fait éprouver l'invasion des traitants arabes, suspectent notre bonne foi, se montrent peu disposées à écouter nos propositions conciliantes et refusent de croire à la protection que leur donnera contre les chasseurs d'hommes le drapeau de l'Association.
« L'arrivée de notre flottille a donc provoqué le sauve-qui-peut de la population incapable de prendre les armes, et une levée de boucliers de toute la population valide. Les tambours de guerre ont été battus dès l'apparition de nos steamers, les escarpements de la rive se sont garnis d'une foule compacte de guerriers fermement décidés à défendre pied à pied leur territoire.
« En présence de celte attitude, j'ai temporisé. Au lieu d'aborder à la rive droite de l'Oubingi, sur laquelle se trouvent les villages, j'ai établi mon camp à la rive opposée.
« Des pirogues se sont aussitôt détachées de la rive droite, et elles se sont approchées jusqu'à une bonne centaine de métrés de nos steamers, pour observer nos manœuvres.
« J'ai profité de cet espionnage, pour amorcer les natifs et les attirer pr^ls de nous. Quelques pièces d'étoffes aux couleurs voyantes ont été étalées sur les bordages des bateaux; j'ai renouvelé le truc de mon speech aux Bangala.
« Après de longues hésitations, la cupidité la emporte sur la crainte, un canot s'est risqué jusqu'au flanc de VEn Avant.
« J'ai remis en toute hâte une pièce d'étoffe aux natifs qui montaient cette pirogue, en les priant d'aller dire aux chefs de la contrée que je venais en ami, dans l'intention de faire avec eux l'échange du sang et d'acheter des vivres et des bois.
" Les gaillards ont emporté mon étoffe, et jusqu'au lendemain je n'ai plus revu de pirogue basoko. ■>
Le 22, des canots arrivèrent en plus grand nombre encore que la veille; ils étaient chargés de bananes, de chicoanga, de poissons frais et secs, etc. Un marché fut improvisé près du camp des mundelés; les natifs, alléchés par les marchandises d'échange apportées par les steamers, cédèrent leurs cargaisons de vivres et se retirèrent en assurant le frère de Boula Matari qu'ils décideraient leur grand chef à lui rendre visite.
Le 23 juin, une heure avant le lever du soleil, tandis que les falaises de la rive droite étaient encore noyées dans les derniers brouillards de la nuit, les tambours et les trompes réveillaient les échos du fleuve et des îles de leurs assourdissants éclats.
A six heures, un essaim de petits canots basoko, pressés contre les flancs d'une pirogue monstrueuse portant quarante pagajx'urs debout et dix personnages coiffés de gigantesques bonnets piqués de plumes de perroquet gris, nageaient vers le camp des mundelés en faisant jaillir l'écume et soulevant les lames du fleuve sous leurs proues effilées.
Bientôt les équipages de cette flottille indigène encombrent les espaces libres entre les tentes des mundelés et fraternisent avec les hommes de couleur de l'expédition.
Hanssens et Amelot, après avoir confié Courtois malade à la garde du lieutenant Wester, s'avancent au-devant des dix personnages basoko amenés par la pirogue monstrueuse.
Ces dix personnages sont les potentats, les décemvirs basoko. Le disti'ict de rOubingi, connu sous le nom d'Issanghi, n'est pas gouverné par un seul makoko; les villages de cette région forment une sorte de confédération républicaine, où le pouvoir est exercé par les dix notables les plus i-iclies et les plus puissants.
Amelot fait judicieusement remarquer au capitaine Hanssens, tandis que ce dernier écoute les explications des chefs nègres, que les dix doges de l'Oubingi ont un aspect uniformément rébarbatif; ils semblent avoir fait tous leurs efforts pour s'enlaidir, pour se rendre hideux, repoussants: ils sourient parfois en montrant, comme des dogues hai'gneux, deux
rangées d'incivises aiguës et menaçantes. Leur costume est indescriptible; ils ont sans doute oublié de s'habiller, soulignait Amelot.
-Mais leur armement est remarquable. Chacun d'eux porte une lance au manche scu.pté et d'une longueur de deux métrés; autour des reins, un ceinturon de penu de buffle rouge rattache à leur corps une superbe dague semblable à un cimeterre de mamcluck, et dont la lame ciselée est engagée à demi dans un fourreau en bois d'un noir d'ebène, monte en fer. Leurs boucliers également noirs, sont assez grands, pour les déguiser entièrement, à l'occasion, à la vue de leurs interlocuteurs.
1/un d'eux, qui paraît être le doyen d'âge des décemvirs, porte la parole au nom de ses collègues. Il déclare que la population basoko, plus nombreuse et plus forte que celle des Mayoumbé (district situé en aval de rOubingi), opposeiM une résistance acharnée aux chasseurs d'hommes, qu'ils soient noirs ou blancs, fils de l'Orient, frères d'.\bed-ben-Selim ou enfants de Boula Matari.
« Mais, réplique Ilanssens, les enfants de Boula Matari ne sont pas des marchands d'esclaves ; ils donnent aux populations riveraines du Congo des marchandises du mpoutou en échange de provisions alimentaires. Les mundelés sont d'ailleurs décides a faire eux-mêmes aux chasseurs de nègres une guerre sans trêve ni merci.
i. Déjà les enfants de Boula Matari occupent une position importante en aval de llssanghi, sur une île du fleuve a une faible distance des sept cataractes. La garnison de ce poste avancé des mundelés s'opposera a des invasions nouvelles de traitants arabes.
« Si les chefs de l'Issanghi veulent y consentir, les mundelés bâtiront auprès de leurs grands villages de l'Oubingi une ville, une forteresse armée de fusils, bien approvisionnée et contre les défenseurs de laquelle viendront se heurter impuissantes les hordes de bandits aux burnous blancs. »
Ces déclarations parurent exercer sur les auditeurs de Ilanssens une impression favorable. Les décemvirs basoko se retirèrent pour délibérer un instant; leur porte-voix revint seul auprès des mundelés, et il invita Ilanssens à passer sur la rive opposée, où l'on traiterait définitivement des conditions de cession d'un terrain.
Le capitaine accepta l'invitation, mais au préalable il leva le camp et fit transporter le malheureux Courtois, dont l'état s'aggravait d'heure en heure, dans la cabine d'arrière de ry-:;i Ar.iiil. Le malade avait été pri/ dans la matinée d'hématurie, et, bien qu'ayant conscience de son mal incu-
rablc, il conservait un courage héroK-]ue et disait ù Wester, en lui montrant le sang qu'il venait de rendre :
« AU right, mon cher lieutenant, c'est complet maintenant... \'ous commanderez seul la station des Falls, je ne verrai pas même l'ile d'Ouana- Rousari. »
Wester et Amelot redoublèrent de soins auprès du malade, pendant que Hanssens se rendait avec trente Zanzibaritcs bien armés à l'invitation des chefs basoko (invitation qui pouvait n'être qu'un guet-apens).
Les dccemvirs reçurent 1^ capitaine avec de grands honneurs, aux abords d'un important village de la rive droite sis a deux mille mètres du confluent de l'Oubingi.
Ils conduisirent Hanssens devant une construction entièrement tabriquée avec d'énormes défenses d'éléphant et abritant une idole en bois ayant les dimensions d'un homme de taille moyenne, peinte en rouge écarlate, avec des yeux noircis au charbon, une longue barbe tressée en pointe et des cheveux crépus, restes d'une tète ayant appartenu à quelque misérable esclave scalpé jadis.
Devant ce temple d'ivoire, église du culte basoko appelée mcsldli, on procéda à la cérémonie de l'échange du sang entre le mundelé et l'un des dècemvirs.
En cette circonstance, la patience de Hanssens fut cruellement mise à l'épreuve. Pendant plus d'une heure, avec des cris stridents, des paroles injurieuses, au milieu des bruits assourdissants de l'assistance, chaque décemvir, chacun des dix potentats basoko revendiqua le droit et l'honneur de devenir frère de sang de l'homme blanc.
Chacun des dix intéressés, accrochés de droite et tle gauche aux bras et aux jambes du capitaine, le tiraillait, lui esquissait son plus aimable ou plutôt son plus hideux sourii-e, le suppliait du geste, du regard, de la voix, de s'unir à lui par les liens indissolubles de la fraternité du sang.
Le malheureux vo3'ageur se débattait vainement contre ses dix antagonistes, décochait, quand il le pouvait, un vigoureux coup de poing sur le nez ou sur l'œil des aspirants au doux nom de frère, pi^ocèdé qui ne lui aliénait pas du tout les sentiments par trop affectueux de la victime ; mais insensiblement ses forces s'épuisaient: il appela à son aide lesZanzibarites guidés par Hamoud, et leur ordonna de le délivrer, voire même à coups de crosse, des étreintes trop fraternelles des seigneurs basoko.
Les trente serviteurs mirent à obéir à leur maître un empressement exagéré au gré des dècemvirs à qui ils enfoncèrent les cotes et démolirent bras et jambes.
Des lors les personnages se montrèrent moins acharnés à réclamer le titre de frère du miindelé, et sur la proposition de Hanssens ils convinrent de laisser cette prérogative au plus jeune d'entre eux.
Le moins âgé des dix n'était ni moins laid ni plus aimable que ses coUègues, mais il avait des chances de vivre plus longtemps qu'eux et de remplir durant de longues années a l'égard des mundelés les promesses qu'il allait solennellement contracter.
La populace basoko, satisfaite de l'issue drolatique de la petite guerre que s'étaient livrée ses seigneurs et maîtres, acclama la décision du mundelé etassista silencieuse et recueillie à l'ordalie de la fraternisation.
Laissons la parole au capitaine Hanssens qui raconte ainsi la fin de cette cérémonie désagréable :
« Les dix chefs de la contrée se tenant par la main se sont approchés de moi et se sont rangés en ligne à ma gauche, le plus jeune d'entre eux, celui que j'avais désigné, me tenant de ce côté, parle bras.
(' Un jeune chevreau a été égorgé devant nous, en présence de toute la population du village grossie des badauds de tout le district.
« Chacun des chefs est allé successivement recevoir dans le creux de la main une partie du sang jaillissant de la blessure et s'en est frotté la ligure, le buste et les épaules, puis chacun à son tour est allé prendre une seconde poignée du sang du chevreau et m'en a barbouillé les parties du corps similaires.
<- Il m'a fallu, bon gré, mal gré, ouvrir ma chemise, retrousser moQ pantalon et me laisser frictionner par ces dix paires de mains couvertes de sang.
« On conçoit comment j'étais arrangé après une aussi dégoûtante opération. Je n'ai eu d'autre ressource que de me mettre dans le costume favori des dames d'Oupoto (moins la ceinture), et de courir me plonger dans les eaux du fleuve qui fort heureusement n'étaient pas hantées en cet endroit par les alligators.
<. Ce n'est qu'après une savonnée énergique que je suis parvenu à effacer les traces de la cérémonie.
<. Je me hâte d'ajouter que comme compensation à ce désagrément j'ai eu la satisfaction de conclure un traité qui rangeait tout le district basoko sous le protectorat de l'Association et m.'accoidait une concession magnifique, où j'ai aussitôt planté le drapeau bleu et laissé un poste de trois Zanzibarites.
<• C'est un triomphe, une acquisition peu onéreuse. Cependant je ne
tiendrais pas à devoir fraterniser tous les jours de la même façon; moa stoclc de savon n'y suffirait pas !... »
La satisfaction du capitaine Hanssens devait être de courte durée. De retour à bord de VEn Avant, le chef de l'expédition, heureux à la pensée d'instruire ses compagnons de voyage du succès de ses négociations, se heurtait aux visages consternés d'Amelot et de Wester.
Pendant l'absence du capitaine l'indisposition de Courtois avait pris un caractère aigu; la fièvre bilieuse, cette ennemie implacable du voyageur africain, compliquée d'hématurie, avait terrassé la robuste constitution du pionnier; dans les courts intervalles des violents accès de la fièvre lemalade demeurait dans un état de prostration absolu.
Hanssens résolut aussitôt de prolonger le séjour de l'expédition à l'embouchure de rOubingi pour éviter à son compatriote les épreuves exténuantes de la navigation fluviale. On dressa de nouveau la tente du malade sur un point salubre de la rive droite, et durant deux nuits et deux jours Hanssens, Amelot et Wester s'installèrent à tour de rôle a son chevet.
Le 25 juin, les soins intelligents et pratiques de ses dévoués compatriotes avaient provoqué une légère amélioration dans l'état de santé de Courtoi?, qui supplia instamment Hanssens de ne pas différer plus longtemps le départ de la flottille.
« De grâce, commandant, répétait le pauvre malade, partons, partons d'ici! Mes prévisions étaient peut-être pessimistes, je pourrai voir l'île Ouana-Rousari et muunr à mon poste de commandant des Falls- Station. »
Cédant à ces sollicitations pressantes, le capitaine fit transporter Courtois, avec toutes les précautions voulues, à bord de l'Eu Avant, et l'installa le plus confortablement possible dans son étroite cabine.
.Malheureusement c'était une amélioration trompeuse et deux heures après son transport sur ÏEn Avant l'infortuné Courtois, en proie au délire le plus violent, prononçait des paroles sans suite, demandait aux personnes de son entourage des objets qu'ils ne pouvaient lui donner, et comme froissés de leur refus involontaire, il entrait dans des transports furieux, essayait de sauter de son lit et frappait à coups de poing redoublés les amis dévoués qui assistaient, le désespoir dans l'àme, à cette cruelle agonie.
« Dans la nuit du 25 au 26, écrit le voyageur Amelot, je veillais mon infortuné camarade, et je l'entendis murmurer à diverses reprises, mais très doucement: « Anvers!... Anvers!... Belgique!... » Telles furent ses dernières paroles.
« A six heures du matin, le capitaine Ilanssens vint me rejoindre: nous essayâmes vainement, pour rendre quelque force au pauvre agonisant, de lui faire avaler du lait et du vin coupé d'eau; son estomac refusa toute nourriture.
'I A sept heures, le râle commença et ne laisFa pas le moindre espoir de sauver notre infortuné compatriote; à huit heures, un violent hoquet agita le malheureux, sa respiration s'accéléra, une contraction nerveuse menaça de le jeter hors de sa couche; Ilanssens tendit les bras, et le saisit pour le remettre sur le lit... Le capitaine n'étreignit qu'un cadavre... Ernest Courtois venait de rendre le dernier soupir sans avoir repris connaissance, et sans que sa physionomie présentât la moindre trace de souffrance. »
Sur le seuil de la cabine, les hommes de couleur se pressaient pour avoir des nouvelles du « bon docteur -; qui leur avait tant de fuis donné des soins et qu'ils idolâtraient.
.•\u premier rang se tenait le Zanzibarite Mahomédi, domestique de Courtois, sollicitant la permission de saluer comme d'habitude le maître qu'il adûi'ait. Ce brave gaixon vit couler des larmes sur les joues amaigries par les veillées du capitaine Hanssens et d'.Amelot; il comprit aussitôt toute la vérité, ses gémissements et ses pleurs apprirent aux équipages la perte irréparable que l'expédition venait de subir.
Dans i'aprés-midi du 26, la dépouille mortelle d'Ernest Courtois fut transportée à terre et ensevelie sur la rive droite, à environ huit lieues du confluent de l'Oubingi.
Sa tombe a été creusée sur l'emplacement d'un marché indigène abandonné, sous une superbe voûte de verdure; elle est reconnaissable au monumental mausolée de pierres que les compagnons de l'infortuné voyageur ont élevé pour soustraire les mânes d'un ami et d'un compatriote aux fauves appétits des natifs, qui sont tous anthropophages dans cette région.
En annonçant à ses amis d'Europe le décès de son regretté compatriote, le capitaine Hanssens s'exprimait en ces termes :
« La mort, qui depuis mon départ de Léopold ville avait épargné l'expédition, vient de faire une victime parmi les Européens qui me secondaient. Ernest Courtois, un grand beau garçon, solide comme un chêne, et qui paraissait taillé pour vivre cent ans, est décédé entre mes bras, après douze jours de maladie.
a Courtois avait été engagé par l'Association en qualité de pharmacien, et il avait quitté l'Europe au mois d'août 1883. Après un court séjour à
P Miej Edifo'jr Bi awlles
Imp r. MeifeiisBruxBll.»
Cannibale
(Environs de Stanlev- Falls
Vivi, il avait été dirigé sur Léopoldville, où il a résidé depuis comme adjoint du docteur Van den Heuvel.
« Doué de précieuses et sympathiques qualités, il n'avait pas tardé à être distingué par ses chei's, et en mars 1884 Stanley l'avait nommé commandant du poste avancé des Falls.
t. C'est en se rendant à son poste que Courtois a succombé, victime de l'inexorable fièvre bilieuse.
« La perte douloureuse que l'Association vient de subir laissera un