‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 17 sur 46 · ENTERREMENT D ERNEST COURTOIS · texte numérisé non relu

ENTERREMENT D ERNEST COURTOIS

gi-and vide dans les rangs des agents enrôlés en Afrique sous l'étendard bleu étoile d'or.

>■ Courtois possédait a un très haut degré les qualités requises pour rendre les plus éminents services à l'œuvre du Congo. Intelligent, actif, dévoué, il était toujours prêt à payer de sa personne, et c'est avec le plus vif empressement qu'il se mettait à la besogne quand il était chargé d'un travail quelconque.

« Pendant son séjour à Léopoldville, il s'était rendu utile en assistant le docteur Van den Heuvel dans l'accomplissement de ses devoirs de méde-

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cin. Pendant mon vo yage, je lavais chargé du service médical des blancs et des équipages, et il s'était acquitté de ses fonctions avec le plus grand zélé. H avait élaboré de nombreux projets pour le fonctionnement de la station des l''alls; il rêvait d'en faire une station modèle.

« Dans ses relations avec les indigènes, il déployait un tact et une patience réellement remarquables. Il savait s'abaissera leur niveau, se prêter à leurs fantaisies, amuser ces grands enfants avec des riens et les amener insensiblement, et sons qu'ils s'en aperçussent, au but que nous avions en vue.

<i 11 m'a été d'un grand secours dans la conclusion des traités avec divers chefs du haut Congo, et j'avais en lui un collaborateur précieux. Sa nature sympathique, son caractère jovial et enjoué, laisaient de lui le plus aimable compagnon de route; il avait conquis d'emblée l'amitié de tous les blancs du voyage et rattachement de tous les hommes de couleur.

« Sa mort a été pour tous un coup terrible, et longtemps encore nous pleurerons cette nouvelle victime du dévouement. »

Le capitaine ilanssens faisait suivre cette oraison funèbre de réflexions hypothétiques sur la moit d'Ernest Courtois.

« Tout blanc ari'ivant au Congo, écrivait-il, est condamné, à de rares exceptions prés, à subir une forte fièvre qu'on pourrait appeler la Jiùvrc d'acclimatctlion.

« Ceux qui ont la chance de la subir au début de leur séjour en Afrique, possèdent encore toutes leurs forces et y résistent en général; mais ceux qui, comme le pauvre Courtois, sont atteints de ce fléau impardonnable plusieurs mois après leur arrivée au Congo, alors que le climat a déjà pu produire sur eux ses effets débilitants, anémiants, n'ont plus la vigueur nécessaire pour supporter le choc et ils y succombent, hélas! en trop grand nombre. »

Lorsque l'épilogue du douloureux événementquenousvenonsderapporter se lut déroulé, lorsque les blancs et les équipages de la flottille eurent, le cœur brisé, jeté des pelletées de terre et apporte des pierres sur la tombe du regretté pharmacien, les steamers, pavillons en berne, s'éloignaient du pavs de l'Issanghi, voguant vers le poste des Palis.

En amont de ce coin du rivage basoko, où Courtois repose pour toujours loin de sa famille, les berges du Congo se relèvent, forment de sourcilleux escarpements, aux pentes ombragées par des forets magnifiques; la largeur du fleuve est si considérable sur ce point, qu'il est impossible de l'apprécier à simple vue.

Le 30 juin, rcxpcdition campait à la nuit tombante dans un des îlots ombreux qui s'étendent devant le district des Ma3'ombc.

Durant trois jours de navigation, Hanssens avait vainement mis en jeu tous les moyens de séduction, toutes les combinaisons pacifiques iniaginables pour attirer les riverains; aucune de ses patientes tentatives n'avait abouti. Entre l'Oubingi et l'île frontière ouest du district Ma\'ombé le passage de la flottille avait occasionné une profonde terreur.

A l'approche des steaniei's, les populations riveraines, femmes, enfants, guerriers, vieillards, abandonnaient les villages a demi ruinés des rives, se réfugiaient dans les lointaines forêts de l'intérieur, ou s'éloignaient à force de bras sur des pirogues longues et étroites. Cette panique était la conséquence des ravages et des cruautés que les bandes d'Abed-ben-Selim avaient commis dans la contrée et dont il a été parlé au commencement de ce chapitre. Les indigènes qui avaient pu se soustraire à ces razzias, étaient rentrés, après le départ des Arabes chasseurs d'hommes, dans leurs villages en ruine, mais a l'aspect d'étrangers, quels qu'ils fussent, ils éprouvaient un insurmontable effroi.

Cependant, en côtoyant le district des Mayombé, Hanssens constata un heureux changement : l'influence salutaire de la station des Falls s'était déjà étendue sur les peuplades existant en aval. Tous les chefs des villages devant lesquels passaient les steamers battant pavillon bleu rendaient visite a Boula Matari II, lui apportaient des présents, se déclaraient ses amis, ses enlants, et lui demandaient un drapeau « comme celui de l'île Ouana-Rousari ».

Les Ma3-ombJ reconnaissaient les pirogues à vapeur qui, sous la conduite de Stanley, avaient passé et repassé devant leur territoire, sans qu'il en résultât pour eux le moindre préjudice.

D'autre part, ils visitaient périodiquement le poste des mundelcs. dans l'île Ouana Rousari, lorsqu'ils se rendaient chez leurs amis de l'est, les Vouenya des chutes, pour y échanger leur manioc et leurs bananes contre le poisson péché dans les rapides; ils avaient vu le village de Bennie, enfant de Boula Matari, et constaté que ce mundelè bâtissait ses maisons et cultivait ses champs sans empiéter sur le domaine du voisin, sans chercher querelle aux faibles, payant comptant en beaux objets du mpoutou les articles qu'il achetait, protégeant les natifs toutes les lois que sa protection était nécessaire.

Les Mayombé avaient aussi remarqué que depuis larrivée du blanc dans la contrée les chasseurs d'hommes n'avaient plus reparu.

Aussi les chefs mayombé réclamaient-ils instamment la fondation d'u..e

statioa sur leur territoire, et Ilansscns les mit-il au comble de la joie en leur promettant que leurs désirs seraient satisfaits à son retour du pays des Voucnya.

Le 3 juillet, la flottille expéditionnaire s'arrêtait à lilc Ouana-Rousari, devant le poste des Falls. Elle était au terme de son voyage.

'< La situation choisie par Stanley en décembre 1883, pour établir la station extrême du Congo, le dernier jalon, sur les rives du fleuve, de la route interocéanique africaine, est magnifique, écrit Ilanssens, et bien que ce point se trouve à plus de quatre cents lieues à l'intérieur et qu'il ne reçoive de communications du monde civilise que deux fois par an, tous ceux qui y arrivent voudraient y rester. «

Si Ouana-Rousari est la plus ravissante des îles dont est parsemé le Congo, sa position géographique est aussi de la plus haute importance : c'est le trait d'union entre la côte orientale et la côte occidentale, la tête de ligne du bassin navigable du Congo, et c'est de là que partiront plus tard les expéditions dont la mission sera d'explorer le centre proprement dit du continent africain.

L'occupation de cette île est un c^up de maître; par elle l'Association tient en main la clef de la zone équatoriale, et commande l'entrée du tleuve; pas une embarcation ne peut y être mise à flot sans l'assentiment du commandant du poste, et c'est ainsi qu'il sera possible d'en empêcher l'accès aux pirogues des chasseurs d'esclaves.

M. Bennie y vivait dans les meilleurs termes avec tous les chefs des environs. Les indigènes Vouenj-a attachent en effet un très haut pri.x à la conservation des blancs sur leurs terres; ils ont éprouvé leur faiblesse contre les traitants de la côte orientale, et ils comprennent que s'ils étaient prives de la protection des mundelés ils redeviendraient comme par le passé la proie des bandits d'Abed-ben-Selim et de ses pareils.

Les populations des bords des Stanley-Falls sont du reste pacifiques et industrieuses, quoique cannibales. Leur industrie spéciale est la pêche, qu'ils pratiquent de la manière suivante :

« De grands poteaux de vingt à trente centimètres de diamètres sont, dit Hanssens, places verticalement par les natifs dans les interstices des roches qui constituent les cataractes de Stank}', et reliés à leur partie supérieure par des perches plus minces disposées transversalement. A ces dernières sont fixées des cordes en rotang qui retiennent de grandes nasses plongeant dans les eaux, au bas de la chut j.

<i Deux fois par jour, au lever et au coucher du soleil, de grands canots de pèche, montés par trente et parfois même quarante pagayeurs, vont

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retirer ces nasses et recueillir, au risque d'être culbutes par les lames rugissantes, le poisson qu'elles contiennent.

•« Le butin ainsi prélevé quotidiennement e-t considérable; on peut y admirer des poissons d'une taille dont il est difficile de se faire une idée en visitant les poissonneries de nos marchés d'Europe: jv al vu des sortes de brochets-géants, mesurant plus d'un mètre cinquante de longueur, et d'une grosseur proportionnée, d'autres poissons dont j'iu-norc le n^im,

POISSONS DFS STANLEV-FALLS.

a3'antun petit museau rond et pointu, une queue d'une largeur démesurée, de grandes écailles luisantes d'une couleur brun pâle, mesurant environ soixante-dix centimètres de long et trente-cinq de tour: d'autres enfin, dont la tète rappelle par sa forme le groin des hippopotames et dont les écailles fines resplendissent comme des paillettes d'argent.

tt Tous ces habitants de la zone aquatique sont indistinctement, gros et petits, communs et rares, à chair savoureuse ou coriace, sèches, fumés et vendus ensuite par des caravaniers aux populations de l'intérieur, en

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échange de jaiTes d'huile de pahnc on de yraincs oléaghieuses, de corbeilles de pieds de manioc et de i-égimes de bananes. »

Ici comme en aval, depuis l'Oubika, les armes à feu, les mousquets à silex, sont entièrement inconnus. Les yucrriers Vouenj-a sont armés de lances, de javelots (assagaies), de couteaux, d'arcs, de flèches et de boucliers; ils possèdent en outre, un nombre infini de trompes de guerre et de tambours. Quand ils vont au combat, ils trempent leurs armes de jet dans un poison végétal qui amène instantanément la mort ; mais, sans craindre de s'empoisonner, ils découpent en tronçons, grillent et mangent à belles dents tout prisonnier ou blessé de guerre.

« Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon •> disait un césar romain, Vitellius, si nos souvenirs classiques sont fidèles: « le cadavre d'un ennemi constitue un mets excellent », disent les Vouenj^a, dont les goûts son pai"tagés par les Mayombé. les Basoko, les Oubilca. les Bangala, en un mut toutes les peuplades des bords du Congo, en amont de la station de l'Equateur.

La traite des noirs a déjà reculé devant les agents de l'Association internationale: quant à ces monstrueuses hécatombes qualifiées par ces mots : « sacrifices humains », quant ;i l'anthropophagie, leur disparition complète du territoire de l'Afrique centrale n'aura lieu qu'après de longues années efforts, de patience et d'apostolat.

Vers la fin de l'année iSS^, en décembre, il est utile de le i-appeler ici pour mémoire, Stanley avait confié la «direction provisoire» des Falls au mécanicien anglais Bennie jusqu'à l'arrivée! de Courtois désigné pour en devenir le commandant, avec le lieutenant suédois W'ester pour adjoint.

La mort du jeune et courageux Courtois, dont la triste nouvelle était apportée par Hanssens a Ouana-Rousari, le 3 juillet 1884, changeait les dispositions prises par Stanley : Wcster d'adjoint, devenait d'emblée commandant en chef de Stanley-Falls. Au moment de remettre ses pouvoirs à l'officier suédois, l'anglais Bennio infoi'ma Hanssens qu'il avait a régler lui-même à l'amiable un différend survenu entre deux chcl's indigènes voisins qui avaient accepté son arbiti'age.

Voici l'origine de ce différend :

L'un des deux contestants, Singué-Singué est le chef d'un village situé à l'intérieur même de l'île d'Ouana-Rousari. Katoukamo. l'autre partie adverse, est à la tète d'une île faisant face à la station, près de la rive gauche du fleuve.

Singué-Singué accusait Katoukamo de lui avoir dérobé les pieux.

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auxquels les Vouén)^a attachent les nasses dont ils se servent pour prendre le poisson dans les cataractes. Le second ne niait pas le larcin, mais il se refusait à toute restitution, à moins que le premier ne consentît à lui payer une indemnité considérable. En d'autres termes, il fallait que le volé rachetât au voleur les objets dérobés : c'est d'ailleurs ainsi que les choses se passent parmi les populations primitives de l'Afrique centrale.

Singuc-Singué, qui ne se souciait pas d'indemniser son voleur pour rentrer en possession de son bien, résolut de lui faire la yuerre. Néanmoins, avant de commencer les hostilités, il alla consulter Bennie, qui parvint à arrêter un conflit immédiat en conseillant ù Singué-Singué d'attendre l'arrivée des steamers, pour soumettre la question à l'examen de de Boula Matari ou de son successeur.

Dans la matinée du 4 juillet, le chef du village d'Ouana-Rousari vint exposer ses griefs au capitaine Manssens, qui, assisté du mécanicien anglais, instruisit l'affaire.

Katoukamo lut mandé à la station ; le capitaine l'interrogea et, convaincu de sa culpabilité, le condamna à restituer les pieux volés et à renoncer à l'injuste indemnité qu'il réclamait à la partie lésée.

Katoukamo se soumit au jugement, mais, avec la mauvaise foi qui caractérise les nègres en général il chercha par toutes sortes de prétextes à en éluder les conséquences. Le 6 juillet, il n'avait encore fait aucune restitution.

Hansscns eut alors recours à un grand moyen : il signifia au retardataire qu'il allait lui envoyer deux mundelés, parmi lesquels AL Bennie, pour recevoir les objets en litige, et il ajouta que, s'il persistait à en refuser la restitution, M. Bennie lui reprendrait le drapeau bleu qu'il avait reçu naguère et que les blancs proclameraient partuut que Katuukamo n'était plus sous leur protection.

Cette menace produisit l'effet attendu. Katoukamo, effrayé des conséquences qu'aurait pour lui le retrait de la protection des blancs, s'empressa de s'exécuter. La paix entre les deux chefs fut scellée a la station, en présence de la population des environs.

L'ascendant moral des mundelés avait suHi pour empêcher l'effusiun du sang et pour éteindre un conflit qui aurait pu allumer une guerre générale dans la contrée : c'était là un résultat dont l'.\ssociation avait droit de s'enorgueillir.

La réconciliation de Singué-Singué et de Katoukamo avait amené aux Falls un grand concours de notables vouenjM. Bennie leur fit ses adieux et les invita à reporter sur le lieutenant W'ester le l'cspect et l'attachement

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qu'ils lui avaient toujours témoignés; ceux-ci vinrent à tour de rôle serrer la main du mécanicien en lui remettant des cadeaux divers, qui un poulet, qui un poisson, qui une calebasse, une trompe d'ivoire, un bec d'oiseau, une boîte de poudre sacrée, tous fétiches qui devaient préserver le mundelc des malheurs possibles, sa vie durant.

Amelot, qui assistait avec le plus vil' intérêt a cette scène touchante, s'éprit spontanément du désir de prolonger son séjour en Afrique, au milieu des populations vouénya si affables, si reconnaissantes.

<' Mon engagement au service du drapeau bleu vient d'expirer, dit-il à Manssens, et je comptais retourner avec vous, mon capitaine, vers Léopoldville, pour j-egagner de là notre chère Belgique. Mais la place d'adjoint est vacante aux Falls-Station ; ce poste, placé au centre d'une zone excessivement populeuse, nécessite au minimum la présence de deux blancs : M. Wcster sera le premier, je vous offre d être le second. Nous bâtirons une station sans rivale sur les bords du Congo, et nous enseignerons a ces cannibales jDeu farouches les devoirs de l'union et de la charité. Si vous y consentez, commandant, je resterai aux Falls jusqu'au prochain voyage des steamers; je prendrai ici ma revanche de Kimpoko, où mon désir d'être utile à l'Association a rencontré l'indomptabilité des letichistes banfunu. «

— J'accepte avec empressement vos services mon cher Amelot. \'otre demande de ce jour est digne des plus grands éloges ; j'en référerai à l'administration de Bruxelles, en mentionnant que dans la circonstance vous iivez écouté votre seul dévouement a l'œuvre de notre Roi. o

Séance tenante, le jeune pionnier belge fut présenté aux notables \ouénya qui i'acclaméront avec l'enthousiasme qu'ils venaient de témoignei- au nouveau commandant Wester.

Le 9 juillet. Manssens quitta Ouana-Rousari, laissant pour avant-garde de la civilisation au cœur de l'Afrique explorée un Belge et un Suédois.

Comme en remontant le fleuve la flottille avait presque toujours côtoyé la rive droite, Hanssens donna l'ordre de longer à la descente la rive opposée.

Dans la journée du ii, les bateaux jetaient l'ancre devant le confluent d'une importante rivière qui débouche à mi-chemin entre l'Oubingi (Arouhouimi) et les chutes.

Cet aflluenl porte le nom de Loubiranzi il vient directement du sud, s'il laut en croire les indigènes, et son cours est parfois littéralement barré par des troupeaux d'hippopotames.

Dans le secteur oriental de son confluent, le Loubiranzi présente un emplacement superbe, et le capitaine Hanssens, devant ce site splendide, conçut l'idée de l'acquérir pour l'Association.

Il laissa les steamers a l'ancre derrière-un îlot boisé d'où s'envolaient de telles quantités d'oiseaux que le ciel en était obscurci, et longea la rive gauche avec la baleinière ÏEclaireur et quelques hommes de couleur.

La rive, assez basse au bord de l'eau, est couverte de bois admirables à l'ombre desquels les aborigènes, nègres waringa, ont groupé leurs huttes

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