UN ILOT A L EMBOUCHURE DU LOUBIRAKZI
primitives, sortes de constructions presque souterraines, recouvertes de dômes arrondis, rappelant par leur forme les nids de fourmis blanches. Derrière les arbres on apercevait, courant parallèlement à la rive, deux chaînes de collines aux pentes dénudées, roussâtres, et dont les crêtes dentelaient de leurs cimes aiguës le bleu foncé du ciel.
Après une heure de navigation accélérée, ÏEclaireur stoppa devant le plus important des villages riverains des Waringa, dans une baie spacieuse où les lames du Loubizanzi teignaient de noir la surface d'argent bruni des eaux paisibles du Congo.
LES BELGES. III. .p
Ilanssens débarqua au milieu de la population indigène accourue sur le rivage pour contempler l'immense pirogue de fer de l'homme au vis.ige pâle; mais avant de pouvoir exposer une demande quelconque aux chefs du district, le mundelé dut faire l'échange du sang avec eux.
Ce village comptait précisément cinq potentats waringa exerçant à divers titres les fonctions gouvernementales du district; après une cérémonie aussi désagréable que celle de la fraternisation chez les Basoko, ces cinq personnages comptèrent sur la liste déjà bien longue des frères de sang africains du capitaine Ilanssens.
ti Ils n'étaient vraiment pas beaux, mes nouveaux frères, éci"it le voyageur. Figurez-vous des mannequins ressemblant plus à des singes qu'à des hommes, et revêtus de hideuses peintures : la poitrine, les épaules, les bras peints en blanc; les jambes et les pieds en rouge; le visage panaché de blanc et de rouge.
« Sur la tète, une coiffure en peau de singe, piquée de plumes de perroquets et autres oiseaux; dans les mains, des lance? de parade, mesurant au moins deux mètres, et des boucliers d'une facture parfaite, longs rectangles tressés avec du rotang, à la fois légers et impénétrables, rendus inflexibles par une plaque carrée en bois d'ébène, sur laquelle se croisaient deux minces planchettes du même bois. »
Néanmoins, et ce n'est que justice de le reconnaître, ils étaient aimables et courtois à rendre des points aux peuplades les plus relativement civilisées des bords du Congo.
Comme Ilanssens les remerciait chaleureusement de leur bon accueil, le plus âgé des dccemvirs lui répondit de ne pas s'en étonner outre mesure :
« Il n'est pas dans nos habitudes de fraterniser avec les étrangers, surtout avec ceux qui descendent le giand fleuve. Trop souvent des hommes méchants, porteurs comme vous d'armes de guerre qui font un bruit terrible et dont les projectiles traversent nos boucliers, sont venus du pays où le soleil se lève, pour semer sur nos terres la ruine et !a désolation, brûler nos villages, dévaster nos récoltes, et emmener a la chaîne nos femmes, nos enfants, nos guerriers.
« Mais nous avons appris par les Vouénya des chutes que les mundelés sont les ennemis des brûleurs de villages nègres et des tueurs d'hommes, et qu'ils possèdent des drapeaux a3'ant la couleur du ciel, devant lesquels reculent épouvantées les hordes de chasseurs d'esclaves.
<i Aussi avons-nous voulu devenir vos frères de sang pour recevoir de
vous des fétiches protecteurs, et nous assurer votre alliance contre nos implacables ennemis du Levant. »
Devant cette réponse, il ne fut pas difficile au capitaine Hanssens de placer le district des Warinya sous le protectorat de l'Association.
Deux jours plus tard, les steamers s'arrêtaient au pied du mamelon où s'élève l'énorme monceau de pierres sous lequel repose l'infortuné Ernest Courtois, que les cannibales de la région basoko avaient respecté.
En aval de ce point, le fleuve court presque en droite ligne au nordouest, demi-ouest; la rive gauche, escarpée, sourcilleuse, a des pentes couvertes de forêts vierges, reti'aites impénétrables pour l'homme à qui
ro:;hers au confluent du loubiranzi.
manquent l'outillage et le temps nécessaires pour pratiquer un passage dans cet inextricable lacis de feuilles et de rameaux.
Çà et là des ruisseaux artificiels, de larges fossés creusés dans la partie inférieure de la berge, annoncent la présence d'établissements de pèche; et l'œil exercé des explorateurs découvre sous bois quelques indigènes à demi cachés dans les Iburrés et suivant d'un regard curieux le passage des bateaux à vapeur.
Hanssens avait déjà remarqué, en aval de l'île Ouana-Rousari, ces excavations faites par les indigènes soit des îlots, soit des deux rives du fleuve.
Ces tranchées, formant des angles obtus avec le cours du Congo s'enfoncent dans les terres sur un parcours de cent à deux cents mètres; à l'époque des crues, elles se remplissent d'eau et de poissons.
Les natifs en ferment alors l'embouchure avec des claies en roseaux auxquelles sont attachées des nasses tressées; ils draguent ensuite ces fossés avec d'énormes fiiets de fibres de bananier et de doum, et recueillent ainsi, en quelques jours, le poisson pour leur nourriture et pour l'approvisionnement des marchés de l'intérieur.
La capitale du district basoko. — Coquilhat et les Bangala. — Le climat de l'Équateur-Station. — Retour de Hansst/ns à LéopoldWlle. — Manduau fmdateur de Kallima-Station.
E 15 juillet, les Steamers jetaient l'ancre devant les villages basoko situés à l'embouchure de l'Oubingi. ^^ Les décemvirs vinrent demander à leur frère blanc des ^S^^/i"^ nouvelles de son voyage et le prièrent de laisser sur leurs ■^^A^i^^^^^'-^d^ teri'es un mundelé chargé de construire une ville.
« Mon voyage, leur répondit Hanssens, a été attristé par la mort d'un de mes plus chers compagnons: en revanche j'ai la satisfaction de vous apprendre que les districts échelonnés entre votre rivière et les chutes du
3'->à CHAPITRE DIX-HUITIÈME
fleuve ont été placés sous le protectorat du drapeau bleu; ils ont compris que ce fétiche de soie et d'or est pour le présent un symbole de paix et d'amitié, et pour l'avenir un gage certain de richesse et de bien-être.
« La plupart des blancs qui m'accompagnaient sont restés chez les Vouénya, dans une île qui commande le cours du {^■rand fleuve et d'où ils pourront s'opposer efficacement aux désastreuses descentes des chasseurs d'hommes; il m'est donc impossible de laisser sur vos terres un mundelé, comme vous le désirez. Néanmoins, cultivez sans crainte votre sol si fécond, bâtissez des villages, élevez des troupeaux ; vos biens sont, grâce aux mundelés, à l'abri des hordes d'.-\bed-ben-Selim. »
Les chefs basoko, rassures par ces décla:'ations insistèrent pour que le grand mundelé voulût bien parcourir le village, capitale du district.
Cette « cité métropolitaine » compte une vingtaine de rues parallèles et transversales se coupant à angle droit et bordées de constructions d'une architecture uniforme. Chaque maison, bâtie avec des tronçons d'arbres et de l'argile, possède u.ie cour que protège une ceinture de pieux dressés côte à côte.
Toutes les pièces de b jis, montants et linteaux de portes, pieux de palissades, entrant dans la construction des habitations, sont avant leur emploi trempés dans le lait de farine de cassave, substance que les Basoko considèrent comme sacrée et qui, suivant eux, a le privilège d'écarter du foyer tous les fétiches de mauvais sort.
Le lait de farine de cassave sert encore à badigeonner les tiges de figuier ou les troncs de bombax plantés çà et là pour donner de l'ombrage aux petites places ménagées de distance en distance encore les rues.
Ces places sont les lieux de réunion habituels de la population et ont chacune une destination particulière.
Les unes servent de rendez-vous aux dilettanti de l'endroit; un <• kiosque à musique », composé de douze énormes tambours taillés dans des troncs d'arbres et fixés à demeure dans le sol, attire la foule aux jours de réjouissances publiques, mariages princiers, levées de boucliers, funérailles et sacrifices humains.
D'autres sont des marchés qui, à certaines époques de l'année, présentent un amalgame confus et bariolé de produits exotiques du centre africain, offerts à la fantaisie des acheteurs basoko par des caravaniers accourus du pays des Niam-Niam, de la contrée des Mombouttou, et des districts Watomba, Vouén3'a, Waringa.
D'autres encore, afifectées au recueillement, aux prières, aux invocations, sont ornées d'un meskiti, temple d'ivoire ou de bois, à la toiture conique
en forme d'éteignoir, abritant une idole gi ossièrement sculptée, divinité dont les pouvoirs varient suivant le caprice des féticheurs de la localité. La même idole est un jour le dieu qu'invoquent les guerriers près d'aller combattre l'ennemi ; le lendemain, elle figure le dieu du commerce, qu'implorent des trafiquants basoko désireux de flouer des acheteurs du voisinage; d'autres fois, cette idole a toutes les vertus de la déesse de l'agriculture, et les négresses du district viennent se prosterner à ses pieds pour la prier de prodiguer ses faveurs à leurs plantations de manioc ou de sorgho. Mais le plus souvent ces grossières images, ornements des temples féti-
chistes, toujours dociles aux intentions criminelles des ministres du culte, dénoncent à la vindicte publique, c'est-à-dire au poison, à la décapitation ou a la pendaison, des femmes, des enfants, des vieillards, des esclaves, censément coupables d'avoir occasionné le décès, accidentel ou non, d'un notable de la contrée.
En parcourant les rues du village, en examinant l'intérieur des cases des décemvirs, le capitaine Hanssens put constater que les Basoko étaient plus avancés dans les arts, plus industrieux que les peuplades établies en amont, sur les bords du Congo.
Des instruments de cuivre et de fer, pinces, marteaux, poinçons, hameçons, bracelets, perles, clochettes, haches, houes, plantoirs, bêches, se
remarquaient à côté d'articles ouvrés en bois tels que : idoles grandes ou petites, sièges doubles, bancs, cannes, manches de lance, tifres, mortiers, maillets, pilons avec boule en fer, tambours et baguettes terminées par une boule en caoutchouc, auges, cuillers, pipes, vaisselle, etc., etc.
Mais çà et là, dans l'angle des rues ou des places publiques, des crânes humains, des tibias, des fémurs, gisaient, à demi rongés, parmi les débris provenant des cuisines; et ces hideux vestiges témoignaient jusqu'à l'évidence les habitudes anthropophagiques de ces nègres industrieux.
Remonté sur VÉclaireur, après sa visite à la capitale des Dasoko, le capitaine Hanssens rejoignit les embarcations à vapeur et la flottille, filant à toute vitesse vers le nord-ouest, vint jeter l'ancre, le iq juillet, devant la station d'Iboko.
Le Royal, arrivé la veille de Léopoldville, attendait dans les eaux de ce poste l'arrivée des embarcations commandées par Hanssens. Le rapide marcheur, courrier postal de la flottille, avait apporté, outre des provisions de vivres et d'outils, une vraie cargaison de lettres et de journaux à l'adresse des pionniers du haut Congo.
Coquilhat, accouru au-devant de son chef et compatriote, lui fit avec un légitime orgueil les honneurs de sa résidence.
« Je croyais rêver, écrit le capitaine Hanssens, en retrouvant à Iboko, sur ces mêmes terres incultes que j'avais acquises deux mois auparavant au potentat .Matamwiké, une maison spacieuse et confortable, entourée de jardins potagers et de plantations naissantes... La maison, un palais au centre de r.Afrique, était entièrement achevée et meublée, oui, meublée! C'est décidément un comble de rapidité et d'activité qu'a réalisé mon vaillant ami Coquilhat. »
Et cependant le lieutenant avait eu à surmonter des difficultés de toute nature. Les Bangala, en dépit de leur serment de respect et de fidélité, avaient cherché, par tous les moyens possibles, à s'emparer du mundelé, de ses serviteurs et des richesses du mpoutou que contenait le village des blancs.
A force d'énergie, de patience et d'adresse, le jeune ofRcier avait toujours déjoué les projets sanguinaires de ses larouches voisins. A l'exemple du capitaine Hanssens, Coquilhat triompha diplomatiquement des Bangala en utilisant leur rapacité et leur avidité a posséder des marchandises européennes : il ouvrit un comptoir d'échange et entretint avec les turbulents et belliqueux sujets de Matamwiké des relations commerciales qui, petit à petit, devinrent plus fréquentes et s'étendirent dans tout l'Iboko.
Une certaine confiance s'établit entre les Bangala et le lieutenant belge;
et ce dernier put se ménager auprès des personnages influents du district des intelligences à l'aide desquelles il démasqua les trames ourdies contre son repos.
En outre, pour exercer un ascendant moral complet sur les Bangala, l'intelligent officier apprenait leur langage, s'initiait à leurs mœurs, étudiait leurs lois et leurs coutumes.
Hanssens, qui passa deux journées à la station d'Iboko, se fût volontiers oublié une semaine entière dans ce séjour confortable, tant l'affabilité et la conversation de son jeune compatriote avaient d'attraits pour lui.
« Il faut voir Coquilhat, raconte le capitaine, lorsque nous abordons le sujet qui nous préoccupe, les affaires du Congo et la civilisation des Bangala, la physionomie ouverte et sympathique du lieutenant s'anime, son enthousiasme prend le galop, il se met à parler de son royaume de riboko avec l'abondance et l'entrain d'un homme de vingt ans. 11 faut l'entendre, lorsqu'il prend la défense des Bangala cannibales,' lorsqu'il indique le degré de perfectibilité auquel le nègre actuellement inculte peut atteindre au contact du blanc par le travail honnête et rémunéré. Son langage chaudement coloré, ses phrases africaines parle pittoresque et le piquant des images, sont ponctués par un geste vif, nerveux et empreint d'une verve juvénile. Coquilhat a appris à aimer le nègre bangala; il insiste sur la nécessité de le traiter toujours avec justice et bienveillance, et à l'occasion avec fermeté. Pour mon vaillant ami, le succès de l'œuvre de notre Roi ne fait pas l'ombre d'un doute; dans quelques années, avant longtemps peut-être, les omnibus attendront au débarcadère d'Iboko-Station les immigrants des deux mondes, pour les conduire à l'hôtel de .Matamwiké: des Bangala, garçons de café, serviront leur clientèle blanche et noire sur les trottoirs des rues d'Iboko, et la cloche des steamers en partance pour le haut fleuve scandera de son tin-lin sonore la voix des employés criant : « MM. les voyageurs pour l'Oubingi, les Stanley- « Falls et Zanzibar, en route, le paquebot lève l'ancre !... »
Mais en attendant l'époque de cette magique transformation les Bangala continuent à vivre à l'instar de toutes les peuplades primitives de l'Afrique centrale. Ils mangent le cadavre de l'ennemi vaincu pour imposera lamémoire du mort et de sa tribu une humiliation suprême et pour empêcher les antagonistes de retrouver même la trace de celui qu'ils ont perdu. Ils sont enclins à la superstition et appellent en toute hâte auprès de leurs malades le sorcier ou la sorcière, qui par des entrechats et par des improvisations qu'accompagne le son du tambour s'imaginent guérir les patients; ils croient aux féticheurs marmottant des abjurations contre la pluie, ou
370 CHAPITRE DlX-HUlTIÈxME
Fifflant dans un fifre en bois penda à une peau de jeune léopard pour convier le soleil à briller dans un ciel sans nuages; ils s'appliquent sur la figure des couches de couleur bleue, rouge, jaune et blanche, pour s'affranchir des dangers de la guerre, pour essayer de se rendre invulnérables: ils consultent l'oracle pour découvrir les voleurs et les criminels, par l'entremise des ministres du culte fétichiste qui condamnent le plus souvent les innocentsetles coupables à prendre un breuvage empoisonné;, ils professent pour les spectacles sanguinaires, pour les scènes odieuses des sacrifices humains une ardeur supérieure à celle des hidalgos espagnols pour les courses de taureaux; ils achètent leurs femmes et vendent leurs enfants; enfin ils exercent comme maris des pouvoirs sans limite sur leurs épouses et renvoient au foyer paternel la femme adultère, après lui avoir coupé les oreilles ou passé un fer de lance dans les mollets.
Rien dans les mœurs et les coutumes barbares des sujets indisciplinés deMatamwiké ne faisait présager encoi^e, en dépit des louables espérances du lieutenant Coquilhat, les premiers pas des Bangala dans la voie du progrès et de la civilisation.
Si l'appât d'un gain rémunérateur a décidé certains d'entre eux à travailler pour le compte du blanc, l'immense majorité des habitants de riboko végètent aveuglément dans un état de paresse et d'ignorance invétérées, et persistent à s'égarer dans le ténébreux dédale de préjugés ridicules et de pratiques inhumaines qu'ont tracé leurs ancêtres.
Au nombre des coutumes traditionnelles de ces sauvages, il en est une cependant qui échappe a la réprobation des blancs et mérite même d'être encouragée :
A la naissance d'un enfant, la mère, ceinte de feuilles de bananier, doit planter elle-même un bananier à proximité de sa case. Cette pratique naïve a pour conséquence heureuse le développement de la culture d'un végétal aussi beau qu'utile.
Malheureusement la mère abandonne le nouveau-né à la sorcière du village, qui le baptise, l'enduit de n'goida (poudre de camwood), le promène, le fait passer de main en main, et elle réserve ses soins les plus assidus au jeune bananier qu'elle a planté. L'arbre croît et produit, l'enfant grouille misérablement dans la fange des rues, où il grandit et se déprave au contact de ses aînés.
Devenu homme, il achète femme, s'il est riche et libre; à sa mort, tout le village se soumet rigoureusement à un jeûne qui consiste à ne prendre que de l'eau ou de la bière de canne à sucre, jusqu'au moment de l'inhumation, soit trois ou quatre jours après le décès.
Dans ce laps de temps, les jeûneurs font parler la poudre; ils tiraillent matin et soir au lever et au coucher du soleil.
A la cérémonie des obsèques, nouveau vacarme de mousqueterie, chants funèbres, danses caractéristiques et sacrifices humains, le tout proportionné à la position sociale du défunt dans le village.
Les huttes du défunt sont, les unes détruites, les autres déplacées; ces dernières sont aussitôt ornées des crânes des victimes immolées, odieux trophées qui grimacent au bout de hampes de lance, à côté de squelettes de sokos.
Les enfants mineurs n'héritent pas à la mort de leur père; l'héritage passe en entier au frère du décédé, et ce frère est tenu de donner au fils aîné devenu majeur l'épouse de son choix; les autres fils ne reçoivent rien.
Si les enfants du mort sont majeurs, les fils héritent de tout, mais l'aîné est privilégie au partage; quant aux filles, il ne leur est rien accordé sur l'héritage paternel.
Comme dans toutes les tribus riveraines du Congo, la négresse bangala est la bète de somme du nègre, une créature déshéritée à qui incombe la grosse besogne du ménage et de la culture des champs.
Le nègre se livre à la pêche, à la chasse et à la guerre.
Le poisson, fort abondant, se vend à des prix minimes sur tous les marchés bangala. Les poules, les œufs et les chèvres sont en quantité moindre et se vendent très cher; mais les nègres du pays, pour satisfaire leur goût très prononcé pour la viande, se rabattent sur les hippopotames qui pullulent dans le Congo, et sur les guerriers capturés au cours des combats fréquents qu'ils livrent à leurs voisins de l'est.
Tels étaient les renseignements ethnographiques que le lieutenant Coquilhat donnait au capitaine Hanssens, à la station d'Iboko, dans les journées du 20 et du 21 juillet 1884.
Le 22, le commandant de la flottille prenait congé de son compatriote, en l'encourageant à persister dans ses croj'ances sur la perfectibilité des nègres bangala, et surtout dans son ardeur à remplir sa mission d'agent de l'Association, commandant la station d'Iboko.
« Le poste que vous commandez, lui dit Ilanssens, sera l'un des plus importants de la route que nous traçons en Afrique, mais c'est en même temps le plus exposé. 'Vous paraissez, mon cher Coquilhat, fermement décidé a appliquer chez les Bangala les bons procédés qui ont valu au lieutenant 'Van Gelé, votre aîné dans la lutte pour la civilisation des nègres de l'Afrique centrale, le titre de moucounzou. Je suis certain que vous réussirez à établir ici une station-modèle, mais i'hésitc à croire, tout en le
souhaitant, que vous soyez à l'occasion appelé par les Bangala à succéder sur le trône de mon vieux frère de sang Matamwiké. Les Bangala sont braves et industrieux, mais ils sont farouches, ils détestent le blanc, et chercheront toujours à vous faire tomber dans leurs pièges. Il vous sera fort difficile d'amener les sujets de l'Iboko à reconnaître votre autorité, et surtout de les décider à s'enrôler volontairement sous le drapeau de l'Association. Votre tâche est hérissée d'obstacles, votre poste est dangereux, mais l'une et l'autre sont dignes d'un jeune officier belge qui a quitté son pays pour venir ici servir l'œuvre de prédilection de son Roi.
— Je suis venu en Afrique, avec l'intention de sacrifier ma vie, si ce sacrifice est nécessaire, au service de la cause grandiose que plaide en Europe Sa .Majesté Léopold II. Je vous affirme, mon capitaine, que je suis ravi de rester chez les Bangala, et que j'arriverai à réduire tôt ou tard, par des moyens conformes aux instructions humanitaires de l'Association, le caractère farouche des sujets de Matamwiké. »
La flottille partie. Coquiihat se dévoua comme par le passé a l'accomplissement de sa mission délicate; le respect, la considéi'ation, l'attachement des cannibales bangala, à son égard, se fortifièrent de jour en jour. La station d'Iboko vit croître à pas de géant sa prospérité, et ce jalon capital de la route transcontinentale africaine restera désormais acquis aux mundelés avec l'assentiment des Bangala qualifiés de nègres indomptables, d'Achantis du Congo, par l'explorateur Stanley, mais domptés sans combats sanglants par les procédés bienveillants et la tactique intelligente du jeune lieutenant Coquiihat.
Le 25 juillet, après une courte halte à l'embouchure du Loulemgou où les natifs de l'Ouranga fêtèrent les steamers de Boula Matari II, la flottille du haut Congo jeta l'ancre devant la station de l'Equateur.
Avant de débarquer, Hanssens et ses compagnons de route promenèrent leurs regards sur les terres concédées de la rive gauche et sur l'île considérable située en face de la station, qui constituaient le domaine cultivé de l'.Association.
Le panorama était ravissant; on se croyait en présence d'un des points les plus civilisés du Nil bleu. Des constructions élégantes, des chalets rustiques, des hangars aux parois de fer, émergeaient çà et là du sein de la verdure que nuançaient au loin des plantations de maïs, de manioc, de sorgho et de bananier. Un actif va-et-vient de population noire, convenablement habillée, sillonnait les allées sablées des parcs ; près de la rive, devant une longue maison d'argile, bâtiment principal de la station, un peloton de soldats haoussas et zauzibarites manœuvrait sous les ordres
d'un nyampara avec un ensemble digne d'un corps de troupe d'élite européen; dans les jardins potagers, quelques femmes bakouti vaquaient aux travaux de culture, elles bêchaient, émondaient, aéraient les carrés de légumes, en chantant des retrains monotones, comme pour couvrir les criailleries des nouveau-nés attachés sur leur dos et qu'elles secouaient d'avant en arrière, de droite et de gauche, sans souci de leur rompre les reins.
Van Gelé se porta en toute hâte au-devant des arrivants, et leur fit avec sa cordialité habituelle les hon-
neurs de sa magnifique résidence équatoriale. Depuis son séjour dans cette région, le lieutenant jouissait d'une excellente santé.
Malgré les fatigues qu'entraînaient ses labeurs incessants, malgré son isolement et son genre de vie monotone, \'an Geie se portait mieux sous l'Equateur qu'à la station de Louteté, fondée par lui en aval du Stanley-Pool.
Cette excellente santé, qui était peut-être le résultat d'une acclimatation complète en Afrique, Van Gelé l'attribuait à la tranquillité, dont il jouissait prés de ses voisins, êtres doux etinoffensifs, enclins au fétichisme et convaincrus de la puissance surnaturelle des mundeles.
Parmi les innovations introduites par le chef de la station de l'Equateur dans le domaine qu'il gérait, Hanssens remarqua un niveau d'eau établi sur le bord du fleuve et permettant de calculer les diverses hauteurs des eaux du Congo.
Des observations faites par \'an Gelé il résultait que le fleuve atteint sa plus grande hauteur vers le 15 décembre, et que le niveau plus bas se manifeste à la fin de janvier. Cette différence de niveau, évaluée a trois mètres environ, survient donc pendant la période la plus sèche de l'année sous l'Equateur. Les mois pendant lesquels il tombe le plus d'eau sont octobre, novembre, avril, mai et juin.
FEMME BAKOUTI BECHANT.
Le climat, bien que n'ctnnt pas absolument sec, n'offre point les inconvénients de l'humidilc visqueuse particulière à la côte du Zanzibar et aux parages équatoriaux.
L'altitude de la région centrale aliicaine rend tolcrables les ardeurs du soleil; et tandis qu'il est dangereux de voyager sans parasol dans le bas Congo et sur le littoral océanique entre l'Angola et le Gabon on peut aisément braver sous l'Equateur, dans les régions élevées du centre africain, les irradiations d'un soleil ardent et d'un ciel sans nuages avec une simple casquette de toile.
Des vents fréquents, originaires de la région tempjrée de l'Atlantique méridional, passent sur le district Nakouti et y versent une bienfaisante fraîcheur, en même temps qu'ils détruisent ou diminuent l'humidité des saisons pluviales.
En somme, la température est constamment supportable à la station de l'Equateur, et seul le teint fortement bi'onzé accusait le long séjour de Van Cela sous le ciel si meurtrier de l'Equateur africain.
Le 26 juillet, notre officier accompagnait Hanssens à l'embarcadère de la station.
« Décidément, mon cher lieutenant, disait le capitaine Hanssens, votre station est un Eldorado: dés que j'aurai chargé mes bateaux de vivres et de matériel pour les postes du haut Congo, je reviendrai à toute vapeur près de vous, afin de pouvoir goûter ici quelques jours de repos : le comfort de votre hospitalité, le luxe oriental de vos parcs et de vos jardins, l'agrément de votre société, les relations agréables avec vos noirs sujets, la clémence du ciel même, tout me charme, je dirai mieux, me séduit.
— Pourquoi donc, s'il en est ainsi, mon capitaine, quittez-vous la Station? Restez, confiez-moi la mission de conduire la flottille à Léopoldville; je brûle de changer de place, de voyager, de connaître ces districts où vivent les cannibales bangala, oubika, basoko, vouénya. Le sceptrefétiche des Baroumbé ne suffit pas à mon bonheur, je voudrais aller bien loin, vers les Falls, pour y fonder une station et poser ma candidature de souverain d'une tribu d'anthropophages.
— Prenez patience, lieutenant, le jour approche où, malgré tout mon bon vouloir, je ne suffirai plus à la surveillance de l'immense division du haut Congo; j'aurai besoin d'un second, d'un bras droit pour m'acquitter, au mieux des intérêts de l'Association, de cette besogne accablante, et vos services passés, votre infatigable dévouement à l'œuvre a:ricainc, vous recommandent à mon choix avant tout autre. »
Sur ces bonnes paroles, Hanssens serra la main de son compatriote, monta sur le steamer En Avant et donna le signal du départ.
La descente vers Léopoldville, entre l'Equateur et la limite occidentale du Pool, s'accomplit le plus pacifiquement du monde; l'expédition rencontra dans ce trajet trop d'empressement de la part des natifs.
« Effectivemt:nt, ainsi que le note Hanssens dans son journal, les tribus vivant en aval du royaume de "Van Gelé aspirent à se ranger sous le protectorat des mundelés, et demandent parfois d'une façon impérieuse que je leur construise <■ un village des blancs. »
« S'il me fallait donner suite à toutes les demandes que je reçois, je devrais créer presque autant de stations qu'il y a de districts habités. Les ressources financières d'un gouvernement d'Europe ne suffiraient pas à combler les désirs de ces populations fétichistes. >>
Le 6 août, après une absence de quatre mois et demi, Hanssens débarquait à Léopoldville. Une nombreuse colonie européenne, où l'élément belge dominait, fit aux arrivants des Falls une réception enthousiaste, et outre la joie de retrouver dans cette capitale du moyen Congo des compatriotes, des amis et des collaborateurs dévoués, Hanssens y reçut des nouvelles d'Europe, des lettres de famille et un autographe de S. M. Léopold II remerciant en termes élogieux le vaillant capitaine belge pour les éminents services qu'il rendait depuis des années à l'Association Internationale.
Le colonel sir Francis de Winton, depuis deux mois à peine administrateur général de l'Association, en remplacement de Stanley rentré en Europe, se trouvait aussi à Léopoldville lors de l'arrivée de Hanssens. Il félicita chaleureusement le chef de la division du haut Congo, de l'important succès de son dernier voyage.
« Vous allez bien nous faire défaut maintenant, ajoutaiti'agentsupérieur en terminant sa flatteuse harangue. Je présume, mon capitaine, que vous songez à rentrer en Europe aussitôt l'explication de votre engagement.
— Pardon, mon colonel, répondit Hanssens ; si vous le permettez, je ferai encore un voyage jusqu'aux Stanley-Falls avant de reprendre la route de ma patrie. Deux raisons me déterminent à vous adresser cette demande: la première, c'est que je n'ai pu jusqu'à présent qu'ébaucher la mission qui m'a été confiée, et il y a pour moi obligation morale a la compléter le plus possible, mon amour-propre et ma réputation y sont d'ailleurs intéressés; la seconde, c'est qu'en rentrant en Belgique juste trois ans après mon départ, je me retrouverais sous le ciel de la zone tempérée {}) de ma pat[-ic le premier février 1S85. et il me resterait quatre mois de mauvais
temps avant de me réchauffer au pâle soleil de ma ville natale. La transition serait trop brusque et pourrait nuire à ma santé beaucoup plus que mes trois années de séjour en Afrique.
« En faisant encore un voyage à l'île Ouana-Rousari, j'aurai le loisir de conclure avec mes innombrables frères de sang, ou bien avec les chefs qui désirent fraterniser aussi avec Boula Matari II, les ti-aités importants qui restent à faire ; je pourrai attacher mon nom à l'exploration de certains affluents que j'ai remarqués en route, faire des découvertes qui me donneront une notoriété enviable dans le monde géographique; enfin je quitterai le Congo de manière à arriver en Belgique a la fin de mai ou au commencement de juin, c'est-à-dire au moment le plus favorable de l'année, puisque j'aurai devant moi toute la belle saison pour me refaire au climat de mon pays.
« Je suis convaincu que les miens approuveront ma résolution, quelque grand que soit leur désir de me revoir, et je sollicite, mon colonel, votre consentement à retarder mon rapatriement et votre adhésion à me laisser prendre ici même les quelques jours de congé que l'état actuel de ma santé réclame impérieusement. »
La réponse de l'administrateur général fut conforme aux désirs du vaillant capitaine.
Hanssens n'était pas précisément malade, mais il avait les genoux quelque peu ankylosés, par suite de son immobilité forcée durant des mois de navigation sur le pont d'un bateau minuscule et il lui fallait, aux termes de l'ordonnance du docteur Nilis, chef du service sanitaire à Léopoldville, plusieurs jours de locomotion, afin de faire disparaître ces raideurs articulaires.
.Après cinq jours du traitement facile et même agréable prescrit par l'excellent docteur Nilis, Hanssens plus dispos que jamais sur ses jambes assouplies songea immédiatement à préparer une expédition vers le haut fleuve.
Le colonel de Winton, agissant à l'égard de l'éminent commandant de la division du haut Congo comme naguère l'agent supérieur Stanley, lui laissa toute initiative pour décréter et opérer les réformes utiles dans la région soumise à sa juridiction.
Libre dans ses déterminations, mais toujours guidé par les intérêts de l'Association, Hanssens résolut de procéder avec méthode à l'édification de stations indispensables sur certams points des rives du fleuve où le draoeaa d'azur avait été arboré.
Tout d'abord et d'urgence, le capitaine, voulant conserver à l'Association les deux clefs du Stanle3'-PooI inférieur, décréta la fondation d'un poste de surveillance sur l'îlot sablonneux de Kallima, entre Brazzaville au nord et Kinchassa au sud.
Hanssens avait, on se le rappelle, déclaré à la mission de de Brazza une lutte à armes courtoises. La rapidité de son expédition première che^ les Bangala, Oubika, etc., les heureux résultats de ses négociations avec les chefs des districts cannibales assuraient déjà à l'expédition internationale du Cong-o des avantages énormes dans le haut fleuve sur la mission française; il s'agissait pour l'intelligent et loyal rival de l'officier français de garder et de renforcer les situations acquises.
Depuis son arrivée à Léopoldville, et tout en suivant l'ordonnance de son docteur, Hanssens avait poussé à dessein ses promenades sur les divers chantiers où travaillaient les agents européens résidant à Léopoldville.
Le capitaine, ex-professeur à l'École militaire de la Cambre, était passé maître dans l'art difficile de juger les hommes, de les toiser à leur valeur intellectuelle et morale. La sûreté de jugement n'était pas une de ses moindres qualités et parmi les nombreux pionniers de nationalités diverses qu'hébergeait alors la capitale du haut Congo il avait deviné à première vue les hommes d'action et de dévouement.
.•\u cours de l'une de ses promenades hygiéniques le capitaine, arrêté sui' le bord du fleuve devant le chantier de réparation des steamers de la flottille, avait brusquement offert à l'un de ses compatriotes. Ed. Manduau, lieutenant de marine, la mission de fonder et de commander une station à Kallima-Pùint.
« Vous donnez bravement le coup de marteau, dit-il à cet officier, et l'apprentissage que vous avez fait au Congo comme constructeur de bateaux vous rendra facile votre nouvelle tâche de constructeur des maisons en bois de Kallima-Station. D'autre part, je sais que vous avez rempli avec beaucoup de zèle votre mission d'exploration de la rivière Gordon-Bennett, vous avez su entretenir avec les agents de la mission française établis sur la rive droite les rapports les plus cordiaux, et je ne doute pas que vous continuerez à vivre en bons termes avec vos voisins de Brazzaville.
— J'accepte de grand cœur, mon capitaine! Depuis mon arrivée en Afrique, où j'étais venu avec la promesse formelle de commander un des steamers de la flottille, j'ai été maintenu par M. Stanley dans des emplois répondant peu à mes aptitudes, mais je n'en ai pas moins et toujours consciencieusement rempli mon devoir.
LES r.ELGCS. III. 48
— Je le sais, répondit Hanssens ; vous êtes destiné à prendre le commandement du steamer Stanley que Valcke a la mission de conduire à Léopoldville. Mais, en attendant, vous pourrez rendre à l'œuvre de notre Roi des services réels sur 1 îlot de Kalli îia. »
Manduau remercia chaleureusement le chef qui lui permettait d'attacher son nom à la fondation d'un poste important de la route transocéanique, et d'y exercer les premières fonctions.
Fin tr.igi.iiic Je M. Gamble-Keys. — Excursion de Hanssens sur le lac Mantounba. —
L'En Avant à Nkoungou. — Les Bakanga. — Hans.=ens reçoit la croix de chevalier de
l'Ordre d^ Léopold. — Expédition Casman : de Léopoldville à l'Equateur. — L'A. I. A. fait des siennes. — Mort de Ecnnie.
■PRÈS un indispensable travail de radoub dont l'exécution avait été confiée à Manduau, la flottille du haut-Congo,
ji^^^^Q^^^ reprenait la route de l'Equateur au commencement de Septembre. Sept Européens et quai'ante-huit hommes de couleur composaient l'expédition, mais une partie de
ce personnel était destinée à l'île de Kallin a. Un officier suédois, M. Glee-
rup, remplissait sur le steamer En Avant les fonctions de commandant
adjoint de la flottille.
En quittant Kallima-Point, où l'on avait laissé les hommes et le matériel que nécessitait l'installation d'un poste sur ce coin sablonneux, l'expédition croisait, à quelques encablures en aval de Kinc'nassa, une pirogue indigène montée par desZanzibariies apportant un message du commandant de Loukoléla-Staiion.
.M. Glave avait expédié en toute hâte vers LéopoldviUe son embarcation do service pour informer le capitaine Hanssens de la disette à laquelle était en proie la garnison de cette Station, et de la terrible catastrophe qui avait causé la mort de son second, M. Gamble-Keys.
On n'a pas oublié que Stanley avait vivement félicité cet agent subalterne de LouUoléla, pour la part active qu'il avait prise à la transformation de la forêt vierge où s'élève aujourd'hui un embryon de ville africaine.
M. Gan-blc-Keys, outre son zèle, était doué d'un courage qui allait parfois jusqu'à la témérité.
Le 16 août, pju après le passage devant Loukoléla de l'expédition Hanssens revenant des Falls, M. Glave avait fait part à son second de l'impérieuse nécessité de trouver sans retard des provisions de bouche pour la garnison.
Des voleurs, qui étaient restés inconnus, avaient enlevé pendant la nuit les chèvres et les poules de la station.
Les denrées contenues dans le magasin de vivres et consistant en riz, poib, haricots verts, sucre et café, ne pouvaient, même strictement rationnées, assurer l'existence du personnel de Loukoléla jusqu'à l'arrivée d'une flottille de ravitaillement.
Dans une conjoncture aussi critique, M. Glave ne voyait d'autre parti à prendre que d'envoyer sur le champ son second à la station de Bolobo, pour prier le lieutenant Liebrechts de lui céder quelques rations de vivres.
« Pourquoi tant vous inquiéter, commandant? répliqua M. Gamble- Keys; le lieutenant Liebrechts est peut-être lui-même à court de rations, et d'ailleurs nous avons dans nos parages tout ce qu'il faut pour assurer sans frais à la garnison un approvisionnement de viande fraîche. Ce matin, en me promenant sur la lisière de la forêt, j'ai remarqué les traces d'un troupeau de buffles rouges. Nous avons là un ravitaillement tout trouvé; c'est une petite affaire de quelques coups de fusil qui ne doit pas arrêter un seul instant un fervent disciple de saint Hubert. Accordez moi mon après-midi, mettez à ma disposition quatre serviteurs noirs, et dès ce soir la viande de boucherie affluera dans notre garde-manger. »
Quelques minutes après cet entretien, M. Gamble-Keys, accompagnj de
quatre Haoussas vigoureux armés de sniders, partait pour la chasse aux buffles rouges.
Les chasseurs suivirent un sentier pratiqué dans la forêt vierge et aboutissant, sur la droite de la station, à un étroit vallon traversé par un torrent dont les fécondants débordements amenaient, à l'époque des pluies, une végétation d'une vigueur sans pareille.
LE I.IEblF.N A.NT LIEnRCrul S.
Dans cette vallée dépourvue de grands aibres, mais tapissée de plantes sarmenteuses, de grandes herbes, d'arbrisseaux, d'arbustes épineux, de roseaux géants et de palmiers nains, les buffles rouges, froissant sous leurs sabots feuilles et fleurs, tiges et rameaux, prenaient bruyamment leurs ébats, mâchant les pousses tendres et flexibles des amomes ou se roulant, en mugissant sans trouble, au plus épais des plantureuses graminées.
M. Keys et son escouade suivant en silence les nombreuses empreintes du passage des buffles arrivèrent, sans donner l'éveil a ce gibier farouche.
JLisqu à une portée de fusil du yroupc le plus considérable formé par ces animaux.
Sur un signal du maître, les quatre Haoussas firent avec lui coup double sur ces cibles vivantes; cinq buffles énormes s'abbatirent dans les grandes herbes.
Ce brillant résultat cynégétique ne fit qu'accroître l'ardeur des chasseurs qui rechargèrent leurs armes. Les buffles rouges, affolés par la fusillade, après s'être un instant débandés, venaient se reformer en troupeau autour des victimes.
Mais la seconde décharge d'ensemble fut moins heuj-cuse que la première, un seul Duffle tomba mortellement frappé; deux autres, blessés légcremént, bondirent, ivres de lage et de fureur, vers leurs antagonistes; le reste du troupeau s'éparpilla dans la vallée.
Les chasseurs gardèrent tout leur sang-froid devant l'attaque soudaine des blessés; ils achevèrent presque à bout portant les doux redoutables assaillants.
Huit buffles de forte taille abattus en moins d'une heure comblaient de joie les Haoussas, qui engageaient M. Keys à rentrer à Loukoléla afin de ramener un peloton de porteurs pour enlever le lourd et encombrant produit de cette chasse si rapidement abondante.
Mais M. Keys, grisé parle succès, persista à poursuivre les buffles; il renvoya ses serviteurs à la station pour annoncer à M. Glave les résultats obtenus. Puis, avec l'ivresse d'un chasseur heureux, insoucieux de l'heure, de la fatigue et des obstacles de la route, l'adjoint de Loukoléla. allant et venant parmi les hautes herbes, tiraillant derrière les fuyards, brûla tour à tour ses cartouches et ne songea à cesser l'extermination des buffles qu'au moment où ses munitions furent épuisées.
Cette poursuite acharnée l'avait conduit sur les bords du torrent desséché, ou les buffles traqués étaient venus chercher un refuge; non loin de lui, des massifs de calamus géants, aux soyeux panaches argentés, attirèrent son attention. Il résolut, en attendant l'arrivée des porteurs, de couper les tiges les plus élevés de ces roseaux pour signaler les endroits où les buffles étaient tombés dans les herbes.
A l'aide de son couteau de chasse, M. Gamble-Keys eut bientôt fait de tailler plus de hampes qu'il n'en fallait, et, ployé sous le faix d'une gerbe encombrante de longs roseaux, il sonda les fourrés et les massifs au sein desquels étaient tombés les animaux qu'avaient atteints les balles de son snider .
Ses pas le portèrent tout d'abord vers l'endroit où les cinq premières
victimes avaient, dans leur chute, froissé sur un vaste espace l'épais tapis de verdure. A deux mètres de ce champ de carnage, il aperçut un jeune buffle qui flairait le corps de l'une des victimes en poussant de sourds mugissements.
M. Keys s'arrêta, se débarrassa instinctivement de son fardeau et courut se blottir dans un épais fourré. L'animal l'avait aperçu; furieux, l'œil enflammé, il ne perdit point de vue le chasseur imprudent; puis, prenant un élan terrible, il bondit vers la cachette, se rua tête basse sur le malheureux agent qu'enserraient des branches d'arbustes, lui plongea ses cornes dans le corps et le lança à plusieurs reprises en l'air, aussi facilement qu'un enfant reçoit et renvoie un volant sur une raquette.
L'infortuné Gamble Keys dut être tué sur le coup, car les porteurs zanzibarites requis par les quatre Maoussas furent à distance témoins de la fin trafique de leur maître qui ne poussa aucun cri d'angoisse ou de douleur.
On releva le corps lacéré, criblé de blessures de l'adjoint de Loukoléla; la gaine de son couteau de chasse, toujours solidement fixée à sa ceinture, fut retrouvée sur les branches d'un arbuste, à plus de deux mètres du sol.
Pour la première fois, l'Association internationale avait à enregistrer au Congo la mort d'un de ses agents due à une bête féroce.
En apprenant cet effroyable accident, Hanssens fit accélérer la marche des vapeurs, et arriva sans retard à Loukoléla, car il ne s'était arrêté dans les postes d'aval que juste le temps indispensable pour le ravitaillement et la réception des rapports des divers commandants.
M. Glave, cruellement frappé par la mort de son adjoint, avait néanmoins réagi contre la consternation de ses serviteurs et contre la teri-eur superstitieuse des natifs qui, en apprenant cet accident de chasse, s'étaient rendus chez le m.undelé pour lui demander de se mettre à leur tète et d'aller exterminer tous les buffles de la contrée qu'ils regardaient comme des fétiches de mauvais sort désormais déchaînés sur leurs terres.
Un autre fait qui a aussi son caractère et qui ne doit pas être omis, c'est que, malgré le manque absolu de viande, la garnison et les indigènes de Loukoléla ne voulurent point toucher à la chair des buffles qu'avait tués le second de la station.
Devant l'émoi général causé par ce terrible drame Hanssens réunit en palabra le personnel noir de la station et les principaux notables de la contrée, et releva le moral de ces pauvres êtres si enclins à la superstition et au fétichisme : il détermina en outre les natifs à vendre a .\1. Glave des
384 CHAPITRE DIX-XEUVIÈME
poules et des chèvres pour remplacer celles qui avaient été volées et les rassura sur les prétendus méfaits à venir des buffles rouges.
Le lendemain, Hans^cns partait pour Ngombé (quelques-uns écrivent Ngondo) où il installait en qualité de chef de poste un de ses plus fidèles serviteurs le nyampara zanzibariic Ibrahim.
Pendant cette halte, le capitaine reçut la visite d'un trafiquant de llribou qui lui apprit que les chefs de son village étaient fort irrités contre les blancs qui leur préféraient et favorisaient trop manifestement les populations disséminées en aval.
« Boula Matari, ajoutait-il, est venu chez nous; il a fait avec nos rois l'échange du sang, il nous a promis de bâtir sur nos terres une ville, un centre commercial; nous attendons toujours la réalisation de ses promesses, et vous venez bâtir sur les terres de Ngombé! Nos rois seront fâchés, ils vous déclareront la guerre.
— Eh bien, venez avec moi, lui répliqua le capitaine, embarquez sur nos bateau.x, et nous irons ensemble faire la paix et renouer des traités d'alliance avec votre puissant souverain Mangombo !
Cette proposition fut acceptée et exécutée de point en point. Mangombo approuva le traité d'amitié que lui soumit Hanssens, fit avec lui le pacte du sang, et se déclara satisfait en apprenant que les natifs de l'Iribou auraient toujours accès dans la ville fondée à Ngombé par les blancs.
Hanssens, que ces divers événements avaient rapproché du lac Mantoumba, résolut d'en explorer les bords et remonta avec le steamer £« A vaw/ seulement la rivière qui reiie le fleuve du Congo au Mantoumba oftrant, par son énorme étendue, l'aspect d'une véritable mer intérieure.
Lorsque, par une délicieuse matinée, le steamer arriva devant le lac, il fut obligé de s'arrêter, car l'entrée en était littéralement barrée par un troupeau d'hippopotames. Ces amphibies sont inoffensifs, à condition toutefois que l'embarcation attende, pour avancer, qu'ils aient fini de défiler.
Ce contretemps permit au capitaine d'examiner a loisir le ravissant paysage qu'il avait sous les yeux.
Devant lui s'étalait une immense nappe grise aux reflets argentés, coupée, deçà, delà, par des bancs de sable ou des îles peuplées de grands échassiers, d'ibis, de pélicans. De longues bandes de canards sauvages, de martins-péchcurs, d'aigles aquatiques fendaient l'espace à fleur d'eau.
A droite et a gauche, sur les bords de la rivière qui venait d'être remontée, une végétation luxuriante, une verdure richement nuancée, entouraient de nombreux villages. Les habitants a la vue du vapeur, abandonnaient leurs huttes ouvertes et couraient en désordre, les uns fuyant