UN TRAFIQUA.NT DE L IRIB&U
la forêt vierge, pénétrant, ému et recueilli, dans ces vastes laboratoires de la nature dont les dômes touffus enserrent une atmosphère fraîche et saturée d'arômes enivrants. Puis, le soir venu, il rejoignait son campement pittoresque et s'attardait autour des feux, mollement bercé par les refrains monotones de ses serviteurs noirs et les harmonies sauvages de la jungle.
Si l'Europe s'était engloutie dans un grand cataclysme au cours de cette vie errante et pleine de charmes, si les natifs de l'Iribou s'étaient, manquant à toutes leurs promesses, mis en révolte ouverte contre les équipages restés à Ngombé, le capitaine n'en aurait rien su, car les derniers chaînons de la ceinture montueuse du lac Mantoumba le séparaient entièrement de la zone habitée. A peine quelques campements de pécheurs indigènes indiquaient-ils sur les bords du lac la présence de l'homme.
Hanssens se laissait aller aux longues rêveries que rien ne troublait; il lui fallut pourtant non sans efforts et sans regrets, s'y arracher, rejoindre sa flottille et continuer la mission exploratrice qu'il avait à remplir.
La flottille s'arrêta dans la première semaine d'octobre devant Nkoungou, village bakouti situé en aval d'Équateur-Station.
C'était jour de marché a l'arrivée des steamers, et Hanssens compta près du rivage plus de cent pirogues indigènes.
Le chef de Nkoungou, toujours prévenant envers les blancs, vint porter au capitaine, à bord de ÏEn Avant, un superbe régime de bananes, et sollicita la permission de visiter en détail avec sa suite .les belles embarcations des mundelés. Il avait, disait-il, vu souvent passer les bateaux de Boula Matari, mais jamais la faveur de courir sur le pont de ces grandes pirogues, de toucher la chaudière, d'examiner les roues, de descendre à la cale, ne lui avait été accordée, tandis qu'elle n'avait pas été refusée aux notables de Wangata (village d'amont).
Hanssens autorisa sur-le-champ le chef nègre et son escorte à fureter partout à bord de ÏEn Avant, mais à respecter, bien entendu, la cargaison du bâtiment.
Aussitôt chef et sous-chefs s'éparpillent sur le pont du navire, courent de l'avant à l'arrière, tirent sur les cordages, essayent d'ébranler la mâture, s'extasient devant la cheminée. L'un d'eux, plus curieux encore et sans songer au résultat qui allait s'ensuivre, ouvrit à l'improviste une des soupapes de la machine laissant échapper la vapeur. Un sifflement prolongé se fît entendre, et l'impression qu'il produisit fut si profonde, que le chef de Nkoungou et ses satellites sautèrent comme un seul homme pardessus bord, effrayant dans leur chute les équipages des nombreuses
pirogues qui entouraient le steamer; et tout ce monde affolé regagna la rive à la nage.
Il y eut alors un brouhaha indescriptible, des cris, des gesticulations, des menaces, des imprécations; mais bientôt les grands éclats de rire, la gaieté aussi franche qu'avait été la terreur, succédèrent à ces manifestations hostiles, lorsque les natifs s'aperçurent qu'elles n'avaient pas de raison d'être. Ils revinrent à bord et prièrent le mundelé de faire siffler encore la machine. Hanssens se prêta gracieusement à cette fantaisie, et profita de la joie des naturels pour en obtenir à bon compte un stock conr-idèrable des produits alimentaires du marché de Nkoungou.
Le lendemain, le capitaine Hanssens retrouvait son ami ^'an Gcle à l'Equateur.
Le lieutenant revenait d'une excursion chez les Bakanga, habitants de la rive droite, en face de sa station. Il vantait l'industrie agricole de ces nègres; partout, racontait-il, chez les Bakanga comme dans les districts riverains du haut fleuve, on rencontre auprès des villages des champs bien cultivés où croît abondamment le manioc, ce précieux tubercule dont la farine sert à faire le pain indigène. L'igname, dont la racine remplace avantageusement la pomme de terre, le maïs et la patate douce ne sont point non plus négligés.
Ces quatre principaux produits font l'objet de la grande culture des natifs. Les champs sont généralement situés au miilieu de la forêt vierge défrichée, aune centaine de mètres des villages.
Dans les jardins, autour des habitations, croissent presque sans soin ■ l'arachide, dont on fait chez les Bakanga, comme dans l'Iboko, trois récoltes par an; la canne a sucre, que les nègres mâchent par gourmandise, sans songer néanmoins à en faire du sucre; mais dans quelques villages où le palmier vinifère manque, les indigènes extraient du précieux roseau une bière qui, fermentée, est connue sous le nom ds poinbé.
Le tabac, également cultivé dans les districts équatoriaux, y est d'une espèce assez bonne, bien qu'assez amère et de beaucoup inférieure à celle de toute première qualité, pouvant rivaliser avec les plants de la Havane, qui fait dans les environs de Loukolcla l'objet d'un important trafic.
Enfin, partout aussi Van Gelé avait rencontré le bananier et l'élaïs, dont les nègres récoltent l'huile et les graisses pour leur usage personnel, négligeant d'en faire l'objet d'un commerce sérieux.
A côté de ces divers produits exploités par les Bakanga, quantité d autres plantes qui croissent à l'état sauvage pourraient, si la culture en était
•sérieusement entreprise par des blancs, devenir une source intarissable de bien-être aussi bien pour les travailleurs noirs que pour les exploitants européens.
Parmi ces plantes nous citerons : le caoutchouc, qui pousse en quantité incommensurable dans toutes les forêts et qui n'est exploité nulle part, Van Gelé avait pourtant trouvé près d'un village un tambour abandonné dont la membrane était en caoutchouc; le café, dont Van Gelé avait remarqué des plants superbes, mais à l'état sauvage; enfin le cotonnier, l'indigotier, le cacaoyer, le muscadier, etc., etc.
« jMais, dit tout à coup Ilanssens en interrompant Van Gelé dans sa complaisante énumération des richesses qu'il avait entrevues, c'est une inépuisable mine de revenus agricoles que ce district des Bakanga. Nous allons, lieutenant, y retourner ensemble, nous en visiterons le chef et nous lui proposerons un traité d'alliance. Il importe de rattacher au plus tôt ce fertile territoire au protectorat de l'Association et d'y faire flotter le drapeau bleu à étoile d'or. »
L'effet suivit de prés la parole. En moins d'une semaine le district bakanga, dans sa partie située entre l'Oubangi au sud et l'Iboko au nord, était parcouru et gagné au protectorat. C'était là une vraie conquête pacifique.
En rentrant à Equateur-Station, Manssens prenait connaissance d'un message par lequel le colonel de Winton le mandait à Léopoldville.
L'administrateur général, qui venait avec le steamer Peace des missions anglaises, d'explorer le cours inférieur du Kwa, arrivait à Léopoldville deux jours seulement avant la flottille du haut Congo.
Hanssens, qui avait pris à Bolobo, sur son vapeur, le lieutenant Liebrechts également invité à se rendre dans la capitale du moj^en Congo, s'arrêtait le 31 octobre au pied de la terrasse que l'on connaît et dont les constructions élégantes témoignent des labeurs de Braconnier et de Valcke.
La garnison de Léopoldville l'attendait en armes, devant le débarcadère; tous les Européens à demeure ou de passage dans la station, et parmi lesquels figuraient au premier rang le capitaine Zboïnski, Guillaume Casman, Delatte, Manduau, Van den Plas, Waterinckx, étaient groupes près du colonel de Winton.
Hanssens et Liebrechts, qui ne savaient à quelle cause attribuer l'éclat inusité de cette réception, se rapprochèrent fort intrigués du groupe des blancs.
Le colonel marchant alors à la rencontre des deux officiers, fit signe au capitaine de s'arrêter et lut à haute voix, mais non sans émotion, l'arrêté
par lequel S. M. Léopold II conférait au capitaine Edmond Hanssens, la croix de chevalier de son ordre, en récompense des éminents services rendus par l'officier belge à l'œuvre internationale du Congo.
Le capitaine Zboïnski sortant des rangs des Européens, vint solennellement remettre au nouveau chevalier la croix et le ruban de l'ordre de Léopold. Les troupes zanzibarites présentèrent les armes; tous les blancs