‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 21 sur 46 · LE DOCTEUR MUS · texte numérisé non relu

LE DOCTEUR MUS

tête découverte, acclamèrent le héros de cette touchante cérémonie. Puis, à tour de rôle, les Européens serrèrent affectueusement la main du nouveau légionnaire. Tous les visages étaient rayonnants, et parmi ces braves pionniers de nationalités diverses il n'était pas un cœur qui ne battît à l'unisson du cœur de Hanssens.

Un banquet splendide suivit cette réception. Les mets les plus recherchés, des vins de tout cru, mis depuis longtemps en réservepar les divers

agents qui s'étaient succédé à Léopold ville, des plumpuddings confectionnes par les missionnaires anglais du voisinage qui avaient réclamé la laveur de prendre part au festin avec leurs alliés, mirent le comble à l'entruin des convives; de nombreux toasts furent portés par des Anglais, des Suédois, des Italiens, des Français et des Belges à la santé du roi Léopold II et du vaillant capitaine Hanssens, à la prospérité des missions civilisatrices de lAfrique centrale. Les app.audissements et le bruit des verres qui s'entrechoquaient ne firent point défaut à ces santés sympathiques.

« Il me sera impossible, écrivait le capitaine, d'oublier la journée du 31 octobre 1884. De ma vie je n'ai reçu autant que ce jour-là des preuves de reconnaissance, des marques d'intérêt, des protestations d'amitié et d'attachement de la part d'hommes de cœur originaires de toutes les nations du vieux-monde civilisé et incivilisé.

« Européens, Zanzibarites et indigènes m'ont témoigné les plus vives et les plus sincères félicitations ; les noirs m'expliquaient à leur manière qu'ils savaient l'honneur suprême que le Chef du mpoutou venait de m'accorder.

« J'étais profondément ému, et du fond del'àmej'ai béni les privations, les dangers, les fatigues, les rigueurs d'un ciel de leu, les miasmes pestilentiels, les moustiques, les insomnies, les heures de fièvre, les transes causées par la crainte de la famine, les ennuis, la nostalgie, les déboires, en un mot les misères de tout genre que j'avais bravées durant trois années en servant l'œuvre africaine, et qui me valaient une récompense enviable et les éloges flatteurs de mon auguste et généreux souverain. »

Le 3 novembre, les agents réunis à Léopoldville apprenaient qu'à la demande du gouvernement du roi Ilumbert, l'Association internationale allait envoyer une expédition chez les Basoko, pour tenter la délivrance d'un explorateur italien avant nom Casati, capturé par les riverains du Népoko, au retour d'une campagne au Soudan.

A cette nouvelle officieusement communiquée par M. Saulez, chef de Léopoldville, l'àme chevaleresque de Hanssens tressaillit et le capitaine, oubliant les fatigues et les épreuves de ses longs et récents voyages, s'offrit spontanément pour voler à la libération de l'infortuné captif. ....

Trois jours plus tard, à l'issue d'un entretien avec le colonel de Winton, le capitaine Hanssens notifiait aux agents placés sous ses ordres, mais sans dire les motifs de sa résolution soudaine, son intention de rentrer en Europe par la malle portugaise quittant Banana le 17 novembre.

La foudroyante nouvelle de cette démission causa une impression douloureuse aux agents de la zone du haut Congo; quant aux pionniers belges

enrôlés sous ia bannière bleue de l'Association, ils éprouvèrent une profonde tristesse : le départ du chef qu'ils adoraient laissaient dans leur cœur un vide que le temps ne comblerait jamais.

Avant de quitter Léopoldville, Hanssens partagea le commandement de la division du Stanley-Pool aux Stanley-Falls entre deux de ses compatriotes aussi estimés par les Européens qui les avaient vus à l'œuvre en Afrique que respectés et écoutés par les populations indigènes, entre Guillaume Casman et le lieutenant Van Gelé.

Casman, dont on sait la belle conduite à Mukumbi, fut nommé commandant de la station de l'Equateur, avec juridiction sur la portion du fleuve située entre ce poste et le Stanley-Pooi; le lieutenant Van Gelé eut sous ses ordres la plus belle province du haut Congo, mais aussi la plus dangereuse, celle qui setend de l'Equateur aux Stanley-Falls.

Après la nomination de ces deux hommes d'élite, nomination qui fut unanimement approuvée par les agents internationaux des stations établies entre Léopoldville et Ouana-Rousari, le capitaine Hanssens quittait Léopoldville-station le 8 novembre, pour se rendre à \'ivi.

En route, il rencontra à iMan3'anga-Nord son ami et compatriote le docteur Nilis, qui venait d'être chargé du service sanitaire de l'expédition organisée sous la direction du lieutenant Vaicke, pour transporter de Banana au Pool le futur steamer-amiral de la flottille du haut Congo, le Stanley.

Entre-temps, Casman, chargé à brùle-pourpomt d'organiser en cinq jours une expédition vers le haut Congo, recrutait à Léopoldville les éléments réclamés par cet important voyage.

Sur les indications mêmes du capitaine Hanssens, le nouveau chef de la division du Pool à l'Equateur songeait à s'adjoindre en qualité de second un agent belge, Léon Stevart, remplissant depuis deux mois à Léopoldville les fonctions intérimaires de directeur des cultures.

Né à Somzée en 1846, Léon Stevart était au Congo depuis le mois d'août 1884. Arrivé en pleine saison sèche, il avait ressenti a Vivi les premières atteintes de la fièvre bilieuse. Quoique malade, il avait, d'étape en étape, gagné Léopoldville en septembre, avec l'intention d'y attendre le retour du capitaine Hanssens alors en expédition dans le haut Congo.

Ennemi du repos, brûlant du désir de se rendre utile et ne tenant pas assez compte de sa maladie, Stevart avait sollicité l'emploi d'agronome vacant à la station. Malheureusement, le mois d'octobre avait ramené son cortège ordinaire de pluies et de chaleurs intermittentes, source d'affections morbides de tout genre. Le nouveau venu mal acclimaté, travaillant

tantôt sous l'averse, tantôt sous les rayons brûlants du soleil, se trouvait, au moment du départ de l'expédition Casman, dans un état de santé fort critique; il dut se résigner a prendre à contre-cœur le chemin du sanitarium de Borna, pendant que Guillaume Casman quittait Léopoldville pour se rendre à la station de l'Equateur.

« Le 12 novembre i88.(, dit Casman dans son journal de voyage auquel nous empruntons l'extrait suivant, nous quittons Léopoldville à deux heures de l'après-midi. La flottille se compose du Royal, capitaine NichoUs, mécanicien Hambcrg (Belge); de VA. I. A., mécanicien Bennie, ayant à bord Licbrechts et Van den Plas, de l'Efi Avanl, sur lequel j'ai pris passage, et d'une baleinière montée par neuf hommes.

« A trois heures et demie nous arrivons à Kinchassa, où nous débarquons; nous en repartons le lendemain matin à neuf heures.

« Chemin faisant, nous tuons cinq canards, de quoi garnir le gardemanger; nous touchons à Kimpoko, où M. Gleerup, agent suédois, prend place à bord de l'.l . /. .4 . ; il se rend aux Stanley-Falls en qualité de second du lieutenant Wester.

« Le 14 novembre, nous jetons l'ancre, à la sortie du Pool, dans ua endroit facilement abordable. L'A. LA. commence à nous jouer des tours; sa chaudière est avariée et nous devons procéder à sa réparation immédiate, besogne fort compliquée qui nous fait perdre plusieurs heures.

« Le 17, nous touchons à Msuata, où papa Gobila réclame avec instance un nouveau chef blanc; puis à la pointe de Ganchu, où le chef de ce nom m'envoie en échange d'un présent un superbe poisson tout frais péché et •m pot de malafou ; à cinq heures du soir, nous débarquons à Kwamouth- Station, que commande le lieutenant suédois Paych.

0 Les 19 et 20 novembre, ÏA. I. A. continue a nous jouer des tours; sa chaudière subit un nettoyage en règle, et nous sommes retenus à l'embouchure du Kwa jusqu'au 21.

« Dans la nuit du 21 au 22, nous couchons a Loussala, petit village de la rive gauche, où la population nous témoigne une grande bienveillance.

« Le 22, nous stoppons à onze heures le long de la rive gauche, pour permettre à VA. I. .^., qui nous suit avec peine, de nous rejoindre.

« Les natifs se rassemblent a la rive ; la plupart ont le corps enduit d'ocre rouge ; ilssont tous armés de lances, quelques-uns ont de vieux mousquets. Une femme a les cheveux réunis en un gros bourrelet qui va du front à la nuque; le reste de la tète est rasé et couvert d'un enduit couleur d'encre; de loin, cette coiffure bizarre produit l'effet d'un casque bavarois.

« A deux heures de l'après-midi, nous jetons l'ancre devant Mabimo, où Hanssens a depuis peu de temps installé un poste de Zanzibarites.

« Notre flottille est aussitôt entourée de pirogues ; les steamers, littéralement pris d'assaut par une population sympathique, ont grand'peine à aborder.

(c Les indigènes grimpent sur le pont des steamers; c'est à qui nous saluera le premier, nous pressera les mains ; la curiosité est tellement forte

LEON STEVART.

que les natifs essayent de pénétrer dans les cabines par les fenêtres.

« Le grand chef Mokatoula et sa femme Yekelle viennent à bord de ÏEn Avant; la digne dame porte à son cou un collier de cuivre pesant au moins vingt-cinq livres; elle est au demeurant charmante, bien disposée, trop bien disposée même en faveur des mundelés.

« Grâce aux nombreux cadeaux que j'offre à sa gracieuse épouse, Mokatoula consent à passer avec moi un traité rangeant sous le protectorat de l'Association le village et le territoire de Mabimo.

39t CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

<( Le 24, nous arrivons à Bolobo, où nous laissons Liebrechts, chef de cette station, et ic mécanicien Nicholls, souffrant de la bilieuse.

« L'A. I. A. fait encore des siennes, et nous passons toute la journée du 25 à réparer et à essayer cette maudite embarcation.

« Le lendemain, au moment de notre départ de Bolobo-Station, MM. Jacques de Brazza et Pecili, agents de la mission fjançaise, viennent nous saluer : ils se rendent en pirogues à l'embouchure de l'Alima.

« Le 27, nous recueillons à bord de VEn Avant un chef indigène et ses trois épouses, qui se rendent à Bousindi, petit village en amont de Ngombé.

« La partie du fleuve que nous parcourons ce jour-là est réellement splendide.

« Le fleuve, parsemé d'îlots innombrables couverts de hautes herbes ou garnis d'une végétation luxuriante et touffue, coule entre deux rives assez basses où se massent en forêts primitives les plus beaux arbres des tropiques.

« Çà et là, dans les éclaircies des forêts, derrière d'épais rideaux d'arbres et d'arbustes habités par des singes qui font notre joie, nous apercevons des agglomérations de huttes, des villages dont les populations habituées déjà au passage des steamers ne manifestent, à notre approche, aucune surprise, aucune disposition hostile.

« Le 28, la navigation de nos vapeurs est fréquemment interrompue par des troupeaux d'hippopotames, parmi lesquels je fais plusieurs victimes. A neuf heures et demie du matin, nous atterrissons à la rive gauche pour renouveler notre provision de bois, des indigènes accourent en grand nombre et essayent de s'opposer à nos coupes de bois. Ils sont tous armés de lances, de flèches, d'arcs et de boucliers; mes hommes prennent les armes, tiraillent en l'air, et les sauvages se débandent et courent se cacher dans les hautes herbes.

« Au moment où nous recommençons nos coupes, les assaillants retournent offensivement, plus nombreux et poussant des clameurs terrifiantes.

« Afin d'éviter un conflit sanglant et inutile, je commande la retraite vers les bateaux. Nous partons sans coup férir, et nous allons faire du bois deux heures plus haut.

« Sur le fleuve, les bandes d'hippopotames continuent à se montrer en grand nombre. Mes camarades et moi nous en tuons en quantité suffisante pour alimenter une armée de soldats affamés.

« Le 29, nous voguons dans des parages qui rappellent une mer inté-

rieure par l'ampleur immense, la masse énorme des eaux du fleuve et de la fureur des vagues : Les vapeurs sont ballotés par les lames, comme s'ils naviguaient sur un océan fouetté par la bourrasque; le vent est d'une violence inou'ie, des nuages noirs et épais obscurcissent le ciel, et les mille et une îles-bouées qui émaillent la nappe chiffonnée du fleuve, apparaissent comme autant de noirs écueils inabordables.

« Le 30, à deux heures et demie, l'orage avait cessé, et nous pûmes aborder à la rive gauche, en un endroit assez bas, mais couvert de hautes herbes

IROUPEAU D HIPPOPOTAMES.

et d'épines. Pour installer notre bivouac de repos à l'abri d'arbres tutélaires. nous dûmes traverser un marais infect, patauger pendant une heure dans la fange et travailler ensuite jusqu'à minuit, à la lueur argentée de la lune.

« Vers six heures du soir, tandis que nous dressions nos tentes, une flottille indigène composée de quinze pirogues, stoppa près de nos vapeurs. La plus grande de ces embarcations était montée par vingt-cinq personnes les autres, plus petites, contenaient chacune environ quinze pagayeurs debout.

« Sur leur demande, ces indigènes, natifs de l'Iribou, furent admis à cam-

per près de nous. Leurs feux brûlèrent bientôt à côté des nôtres, et nous pûmes assister au curieux et bruyant spectacle d'un bivouac nègre.

« Le chef de cette caravane m'assura de l'amitié de Mangombo, makoko de riribou, pour tous les enfants de Boula Matari, et m'invita à me rendre dans ce village, pour y faire l'échange du sang. Son accoutrement était fort simple; il portait, comme la plupart de ses satellites, une peau de singe lui couvrant la tète et les épaules; cette même fourrure lui servait de couverture de voyage, car il s'endormit à la belle étoile, sur une couche d'herbes sèches, n'ayant en guise de couvre-pieds que cette seule peau de soko.

0 Le i=''décembre,nous levons l'ancre à cinq heures du matin, après avoir pris congé de nos voisins fort aimables, les caravaniers de l'Iribou. Dans l'après-midi, nous sommes assaillis par une épouvantable tempête accompagnée de tonnerre; le fleuve devient terrible; le Royal et l'En Avant remorquant la baleinière opposent aux lames irritées une résistance héroïque, mais l'.-l. /. .1. recule devant la violence des flots, et Bennie amarre prudemment à la rive ce malencontreux bâtiment.

« Au coucher du soleil, 'e Royal et VEn Avant l'elàchaient dans une petite baie bien abritée; et nous passions la nuit sans encombre, près d'une bourgade de la rive gauche, à la lisière d'une épaisse forêt.

« A l'aube nous reprenons notre route, sans nous soucier du bateau retardataire. Quel n'est pas notre étonnemenl en arrivant à Loukoléla de trouver r.'\. /. .4. mouillé au pied de la falaise au sommet de laquelle flotte le drapeau bleu !

« Bennie avait bravement piloté son embarcation à travers les îlots du fleuve, au cours delà nuit précédente, dans l'espoir de nous rejoindre; n'ayant pas aperçu les steamers, il avait poursuivi sa route, et était arrivé avant nous à Loukoléla. L'^. /. .4. avait encore fait des siennes, mais cette fois le vaillant steam-boat ou mieux son mécanicien méritait une mention honorable. Depuis que la navigation à vapeur était ouverte sur le haut Congo, c'était la première fois qu'un steamer effectuait de nuit et sans encombre une étape de plusieurs lieues marines, à travers un lacis d'îlots et de bancs de sable à fleur d'eau.

« A Loukoléla, nous trouvâmes M. Glave fort occupé avec les natifs de l'endroit ; l'agent anglais repoussait en termes indignés une invitation pressante des sauvages d'assister à une scène de meurtre au village de Loukoléla. Il s'agissait de la décapitation d'un esclave mâle qui avait tenté de s'évader.

« J'engageai M. Glave à accepter l'invitation, et nous nous rendîmes tous

deux ea compagnie d'une foule d'indigènes sur la place du village où devait avoir lieu l'exécution.

« Le condamné était ficelé, garrotté, lorsque nous arrivâmes, et le bourreau, en lui caressant les omoplates du tranchant d'un énorme coutelas, avait déjà marqué la place où il devait frapper. L'assistance délirait de joie; les lazzis allaient grand train et c'est à peine si notre approche fut remarquée, tant l'enthousiasme était grand. Cependant quelques voix crièrent : « Les mundelés! les mundelés!... » On nous livra passage jusqu'au billot.

" Je m'enquis aussitôt du délit du coupable.

« Un trafiquant bayan^i vint à moi et me déclara que l'esclave avait mérité la mort, pour avoir essayé de se soustraire a son autorité.

« Je l'ai acheté sur la rive droite, dit-il, je l'ai payé bien cher, et depuis plusieurs jours il brise a tout instant les cordes qui l'attachent, il tente de m'échapper, et par conséquent de me voler.

« — Mais, répliquai-je, si vous tuez cet homme, vous serez encore plus volé... Combien vous a-t-il coûté?... je vous rendrai en beaux mitakos la valeur de cet esclave, et je l'emmènerai avec moi... »

« Le marchand réfléchit et me demanda trois cents mitakos ; je payai, et j'emmenai avec moi ce pauvre diable qui me promit de bien travailler et de ne me quitter jamais. Les natifs étaient désespérés, plusieurs murmuraient et auraient bien voulu me faire un mauvais parti, ma conduite les privait d'une distraction favoiite : voir décoller un être humain.

« Le lendemain, M. Glave et moi, à bord du Royal et de l'Eu Avant, nous nous rendons à Mbounga (rive droitej pour acheter des pirogues. Le fleuve est si large en cet endroit que la traversée nous demande deux heures. En arrivant à Mbounga, nous ne sommes pas peu surpris d'y trouver un petit vapeur français ayant à bord MM. Dolisée etMichaud, de l'expédition de Brazza. Ces messieurs nous invitent à dîner à leur bord, et nous y prenons un repas peu copieux, mais très gai. M. Dolisée nous affirme qu'il a, pour sa part, fort regretté la démission du capitaine Hanssens.

« C'était l'émule de notre chef, dit-il, il a battu de Brazza à plate couture par la célérité de ses déplacements; il a planté partout en amont sur les rives du fleuve le drapeau de l'Association, avant que nos compagnons aient pu y faire pénétrer l'influence française ; mais le vaillant officier belge était un rival franc et loyal, et pas un de nous, pas un homme de l'expédition française ne lui a gardé rancune, bien au contraire nous estimons à sa haute valeur cet explorateur infatigable. »

« J'éprouvais une bien vive satisfaction a entendre l'éloge de mon valeu-

reux compatriote fait par un agent d'une mission rivale. MM. Dolisée et Michaud ont acquis toute mon amitié; leur amabilité envers nous n'a pas cessé un seul instant; ils nous ont aidésà marchander les pirogues que nous avons achetées, et dans la soirée je leur ai offert un souper à bord de ÏEn Avant.

« Le lendemain, M. Dolisée revenait avec moi jusqu'à Loukoléla. En route, nous fûmes assaillis par une tempête épouvantable, qui nous obligea à chercher un refuge dans une crique abritée de la rive droite.

« Le 5 décembre, nous rentrions à Loukoléia-Station, et j'accordai à mes équipages une journée de repos.

« Trois jours après, la flottille jetait l'ancre devant Ngombé, poste fondé par Hanssens; j'inspectai cette petite station, où tout était en bon ordre, et je rendis visite au chef indigène, à qui je remis en présent quelques mètres d'étoffe: le bonhomme en avait grand besoin pour se vêtir d'une façon plus décente, car sa toilette de gala était d'un décolleté dont les gravures représentant Adam au paradis terrestre peuvent seules donner une idée.

f< Le g, à huit heures du matin, nous étions à Boutunu, village très populeux sis en aval d'Iribou.

« Les habitants de cette localité furent avec nous d'une courtoisie sans égale. C'était la première fois que les blancs les honoraient d'une visite; mais ils connaissaient par ou'i-dire les exploits des enfants de Boula Matari. Leur grand chef me fit des avances, il sollicita la faveur de ranger son district sous le protectorat du drapeau bleu.

« Auneheurede l'après-midi, nousarrivonsàBousindi, résidence du chef ■Mayongo, que nous avions avec ses trois épouses à bord de l'En Avant.

« On nous fit dans ce village une réception cordiale et tapageuse. Mayongo nous invita à prendre du malafou chez lui ; je m'y rendis en compagnie de Van den Plas et de Bennie.

« Le soleil brillait alors de tout son éclat, et je fis à trois reprises différentes remarquer au mécanicien du Royat l'imprudence qu'il commettait en sortant à cette heure sans casque, la tête simplement coiffée d'un léger bcrret de soie. Bennie ne tint aucun compte de mes conseils.

« Chez .Mayongo, nous fûmes naturellement fort entourés; les épouses en nombre illimité de ce riche potentat aimaient beaucoup les mundelés, à l'instar de leur seigneur et maître; nous ingurgitâmes de copieuses rasades de malafou et l'Anglais Bennie vida fébrilement des calebasses entières de cette boisson capiteuse.

« De retour à bord, le mécanicien se plaignit de violents maux de tête;

je l'obligeai de se coucher dans la cabine de 1'^. /. A., sorte de caj;e à claire-voie installée à l'arrière de ce steamer par Ed. Manduau, et je regagnai VEn Avant pour préparer un ballot de présents promis à Ma5-ongo.

« Comme j'étais occupé à cette besogne, un coup de feu parti du pont de ÏA.I. A. attira mon attention; je levai la tète et j'aperçus Bennie debout sur le tribord de son bateau, gesticulant et criant, un revolver a la main. Je lui ordonne de se mettie au lit, et M. Gleerup lui fait la même injonction. Bennie jette son arme au fond du bateau, mais il court la ramasser presque aussitôt, puis il la niontre à tous les regards, balbutie des paroles sans suite et menace de son revolver tous ceux qui veulent l'approcher.

« Je saute par dessus le bord de VEii Avant, et je grimpe par le bordage de IVl. /. A. pour aller lui arracher le revolver des mains et pour tâcher de calmer ce pauvre malade.

« Mais, hélas! au moment où j'allais l'atteindre, je vois le malheureux placer sur sa tempe le canon de son revolver... Le coup part, et l'infortuné mécanicien tombe baigné dans son sang, et pour ne plus se relever! Il avait agi sous l'influence d'une insolation...

« Ce sombre drame nous consterna. Bennie était depuis longtemps au service de la flottille; les équipages noirs l'aimaient et le respectaient; les blancs de l'expédition trouvaient toujours en lui un compagnon serviable, un travailleur ingénieux et actif.

« Le 10 décembre, nous engageâmes des pourparlers avec les chefs de Bousindi. Mayongo nous accorda pour notre pauvre camarade la concession d'un petit terrain situé sur le bord du fleuve, à l'ombre d'un bombax séculaire.

« L'inhumation eut lieu à trois heures de l'après-midi. ' .

« Témoin de nos regrets, .Mayongo avait prescrit à quelques-uns de ses sujets de se joindre au cortège; et nous eûmes beaucoup de diflHcultés pour imposer à cette escorte sauvage le silence le plus absolu, pour défendre les danses, les chants et les libations sur les bords de la fosse entr'ouverte.

« Avant de quitter Bousindi, je fis planter sur la tombe de cet agent de l'Association une croix avec l'inscription : A Bennie, décédé le g décembre 18S4. 11 n'y a pas de pierres dans les environs pour élever un mausolée; mais les indigènes ont juré de respecter la dépouille mortelle de notre ami, et en revenant des Falls les bateaux rapporteront les matériaux nécessaires pour construire un tombeau digne de ce martyr d'une ciuse humanitaire, victime du soleil de l'Afrique équatoriale.

« Le II, nous quittons BoUsindi, et après une haite dans la capitale

de riribou où je remets à Mangombo un présent de la part de Boula Mitari II. »

Le 12, les steamers s'arrêtent devant Equateur-Station. A la vue des embarcations dont les pavillons sont en berne, le lieutenant Van Gelé court à bord de YEn Avant, cherche du regard le capitaine Hanssens, et demande d'une voix saccadée s'il est arrivé malheur au commandant de la zone du haut Congo.

Casman rassure aussitôt son compatriote, puis il lui remet les plis cachetés qui l'investissent du commandement de la division du haut Congo, comprise entre l'Equateur et l'île Ouana-Rousari.

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