CHAPITRE XX
Casman à l'Équateur-station. — Van Gelé et Coquilhat dans l'Iboko. — Les Bangala et leur roi Matamwiké . — Entrevues de Van Gelé et de Tippo-Tip. — Les traversées transcontinentales africaines. — L'explorateur Amelot sur la route des Falls à Zanzibar. — Le haut Con^o ouvert à la civilisation.
^ouR laisser le moins d'embarras possible à son successeur ^FT^y/ii et le mettre tout à fait au courant de ses nouvelles fonc- ^^T^'/fÇt tions, le lieutenant Van Gelé retint du 12 au 20 novembre
\l&r^^j! ia flottille dans les eaux d'Èquateur-Station. ^iï^î5^\ Le fondateur de Moukumbi n'avait pas encore rencontré en Afrique un domaine aussi vaste et aussi confortable que celui où il allait établir son quartier général comme chef de division de la première zone du haut Congo.
Sur les trois bâtiments qui, à Equateur-Station, dcvaienc servir de logement, de magasin, de ccserne et d'arsenal, deux seulement étaient terminés. L'achèvement du troisième, en cours de construction, devait suivre de fort prés, grâce aux améliorations introduites dans les travaux par Van Gelé : une scierie à bras bien outillée fonctionnait sur le terrain concédé, à la lisière d'un bois magnifique où l'on pouvait à son aise abattre et équarrir des arbres pour les poutres et les planches destinés aux parquets, aux portes, aux fenêtres, aux volets, aux escaliers du dernier bâtiment.
Le personnel ouvrier était assez nombreux, et surtout très actif; il comprenait sept Zanzibarites, quatorze Haoussas, deux Kabindas et deux indigènes; des jardins maraîchers, une étable contenant trente chèvres et dix moutons, une volière où picoraient des poules en quantité et des perroquets gris par dizaines, une basse cour où s'ébattaient des canards, assuraient le ravitaillement des stationnaires et permettaient même au chef d'entretenir des animaux domestiques : deux chiens, un chat et un épervier apprivoisé.
Le lieutenant \'an Gele léguait de plus avant son départ à son successeur, avec l'assentiment des natifs, son titre, ses prérogatives de moucounzou du district baroumbé, en un mot un grand ascendant moral sur les indigènes, à l'aide duquel Casman obtiendrait d'eux à bon compte les denrées et les matériaux dont il aurait besoin.
Afin de transmettre avec plus d'éclat son sceptre au nouveau chef. Van Gele convoqua le i8 novembre, à la station, tous les notables des villages de Wangata, d'Irekou, de Nkoli, etc., etc. Le moucounzou fit avec émotion ses adieux à ses fidèles vassaux et les invita à reporter leur dévouement sur son frère Guillaume Casman, que les peuplades du Niari appelaient Kata Mandala.
Al unanimité, les seigneurs baroumbé reconnurent Casman pour leur grand chef; les édiles défilèrent tour à tour devant lui, en prêtant le serment de lui rester fidèles, puis la cérémonie du couronnement eut lieu séance tenante; les places et les allées de la station furent à la nuit tombante illuminées à orjor/îo avec des torches de résine, les danses et les chants en chœur, entrecoupés par des libations copieuses, se prolongèrent jusqu'à l'aube.
Les blancs présents à ces interminables ébats avaient manifesté leur étonnement à la vue des négresses baroumbé, pirouettant pendant des heures, sans paraître, malgré leur lourd accoutrement, nullement fatiïïuèes.
« C'est une afifaire d'habitude, dit Van Gelé en réponse à ces observations. Les femmes ici dansent à tout propos et à tout âge; et depuis leur enfance elles portent un costume dont le poids minimum est de trente kilos.
« Quant à la préférence marquée des natifs pour les fêtes nocturnes, elle s'explique aisément. La nuit, le ncgre baroumbé a un ennemi terrible contre lequel nous nous gardons par un bon moustiquaire formé de rideaux de gaze fermés hermétiquement.
« Le nègre en voyage se préserve des moustiques d'une façon originale; il plante quatre perches en terre, les relie ù six pieds du sol par des branches d'arbre, et fait ainsi un lit élevé sous lequel il entretient du feu; il s'enfume et s'endort comme une souche. Dans dans sa case, une lumée le défend contre ses petits mais acharnés antagonistes.
0. Lorsque, comme dans la circonstance actuelle, le Baroumbé n'est ni chez lui ni en expédition, il préfère passer la nuit à danser, à chanter et à boire : trois préservatifs infaillibles contre les piqûres des taons, des moustiques et des vampires de tout genre. »
Le 20 novembre, ainsi qu'il a été dit au commencement de ce chapitre, le heutenant Van Gele, ayant définitivement installé Casman à l'Equateur, prit le commandement de la flottille et s'adjoignit comme seconds MM. Gleerup et Van den Plas, ces deux derniers allant rejoindre MM. Wester et Amelot à la station des Falls. Six jours après, les steamers naviguaient dans les parages des Bangala, non loin d'iboko.
En cet endroit le Congo, qui vient de l'est-nord-est, change de direction et court vers le sud-sud -ouest. Ce changement est dû à la nature même du sol. La rive droite repose sur une assise de rochers empâtés dans l'argile et présentant des blocs arrondis et accotés, d'une consistance variable, tantôt friables, tantôt durs comme du métal ; on y trouve parfois des fragments de porphyre rouge, de mica et de quartz. Près d'iboko, la largeur du fleuve diminue considérablement; le courant est comme étranglé entre la rive gauche et les rochers de la rive droite, et obstrué par plusieurs grandes îles qui le divisent en larges canaux. L'une de ces îles, nommée Nsoumba, a plus de cent kilomètres de longeur.
L'aspect varie suivant que les rives sont habitées ou inhabitées. Là où l'homme n'apparaît pas, les rives sont couvertes de vastes et impénétrables forêts vierges qui s'arrêtent au bord de l'eau; les clairières sont en fort petit nombre, et des bandes marécageuses, remplies de roseaux, d'ajoncs, de papyrus, de borassus, de pistia et de plantes parasites, en rendent l'acccs difficile ou impossible en maints endroits.
Autour des villages, la forêt est défrichée en partie, les lianes, les ronces et les arbrisseaux ont disparu, le nègre n'a respecté que la grande futaie, et plus particulièrement les bombax et les tecks, les manoumba, essence gigantesque dont le tronc unique s'élance parfois à trente-cinq mètres au-dcisus du sol.
Comme les rives, les îles sont couvertes de végétation luxuriante; et seuls quelques bancs de sable, découverts aux eaux basses, font tache dans cette nature féconde, où la sève déborde en un incomparable épanouissement.
Les Bangala ont des établissements sur les doux rives du fleuve. Ils sont originaires de l'intérieur des terres; leur pavs d'origine, appelé Ibinza, est situé dans la presqu'île que forment les cours du Congo et de l'Oubangi Chassés de ce territoire par les inondations, ces farouches cannibales se sont établis sur les bords du Congo, à Iboko, à Loulanga, à Bolombo, à Boukoumbi, après en avoir banni les anciens possesseurs, notamment les gens de l'Oubika, avec lesquels ils sont encore en état d'hostilité permanente.
Le 28 novembre, Van Gelé s'arrêtait à la station d'Iboko, centre du groupe le plus important de la confédération bangala.
Coquilhat avait su accomplir dansée poste, depuis le départ de Ilanssens, des travaux qui le plaçaient d'emblée au premier rang parmi les pionniers fondateurs des villes futures de l'Association. Le vaillant officier était fier de montrer à son ami et compatriote, les heureux aménagements de son installation.
Plus que jamais Stanley, qui avait une opinion des plus favorables à l'égard des lieutenants Van Gelé et Coquilhat, eût été en droit d'écrire dans son livre sur la fondation d'un État africain :
« Lorsque l'Association internationale frappera des médailles pour récompenser le travail et l'application de ses agents en Afrique, qu'elle donne les premières aux lieutenants Van Gelé et Coquilhat! »
Ce dernier avait triomphé des difficultés de tout genre rencontrées à Iboko, sans éprouver jamais la moindre défaillance. Sa bienveillance et son énergie avaient réussi à lui concilier le respect et l'affection des indigènes. Matamwiké était devenu l'hôte assidu de la station, l'allié le plus serviable du mundelé, et les notables bangala calquaient sur la conduite de leur cbef leur attitude envers le blanc, commandant la station d'Iboko.
La nation bangala se divisait en trois castes : les mouncounzi, citoyens notables, les somi, hommes libres, les niountamba, esclaves. Le plus riche des mouncounzi d'un village était généralement place à la tête des autres.