UNE VISITE CHEZ UN CHEF
Aussi le troisième jour je décidai de laisser la pirogue et ses trois aimables pagayeurs, et d'achever le trajet par voie de terre.
« Je louai des porteurs indigènes pour le transport de Destrain et de nos bagages; le i6 au matin, nous nous mîmes en marche, et nous arrivâmes à Kindamba le lendemain 17, vers midi.
« J'avais ainsi dépensé cinq grands jours pour faire au retour un trajet que j'avais parcouru en deux jours à l'aller. Je m'étais en outre fait plus de bile et de mauvais sang pendant ce court laps de temps qu'au cours des mois antérieurs de mon séjour en Afrique; j'avais failli maintes fois casser
les reins à trois créatures humaines, et chavirer avec un maudit canot loué fort cher au roi M'Wala ..
« Franchement, tout n'est pas rose dans la vie d'explorateur !
« Cependant, ce voyage fertile en incidents désagréables eut pour moi un résultat avantageux : il me permit de me rendre compte, par expérience personnelle, du degré de navigabilité du Niari.
« Si, comme on doit le supposer, cette rivière devient un jour notre ligne de communication entre la côte et le haut Congo, les transports pouri-onts'y effectuer au moyen de steamers à roues d'un assez fort tonnage, mais munis d'une machine assez puissante pour déterminer une vitesse moyenne de onze nœuds à l'heure.
« La profondeur du Niari est de deux à trois mètres près des berges; sa largeur varie de cinquante à trois cent vingt-cinq mètres. On y rencontre des bandes d'hippopotames et des crocodiles en quantité (ces rencontres ne sont pas tout ce qu'il y a de plus réjouissant).
« Enfin, à Kindamba, j'ai retrouvé tous mes hommes de couleur et toutes mes charges, dont j'ai remis une bonne partie à Destrain.
0 Ce dernier, muni de marchandises qui le mettent pour longtemps à l'abri de la famine, est reparti le iSpour Stéphanieville, tandis que je me mettais en route pour le haut Niari, avec l'intention d'aller choisir un terrain où je bâtirai une station du nom de Philippeville. Il y aura ainsi au Kwilou-Niari des noms de villes futures rappelant ceux des princes et princesses de la famille royale de Belgique. Si loin qu'on soit de la mère patrie, il est des noms qu'on n'oublie pas. »
Peu désireux de recommencer son expérience de navigation sur le Niari, Hanssens avait entrepris pédestrement le trajet de Kindamba à la localité qu'il appela Philippeville.
L'emplacement de cette station fut choisi non loin du village indigène de Kimbedi et en face du confluent d'une rivière importante, la Yambounza, apportant du nord un contingent d'eaux noirâtres aux flots couleur de rouille du haut Niari.
On compte huit jours de marche de Philippeville à Stéphanieville; c'est donc une distance kilométrique un peu plus grande que celle qui existe entre Vivi et Issanghila.
Le terrain concédé, situé au bord même de la rivière, est d'une fertilité excessive;il estassezélevé au-dessus du niveau moyen du Niari pour répondre aux exigences de l'hygiène; la population du district dont il dépend est bienveillante; le capitaine Hanssens reçut un fort bon accueil du souverain de la contrée, nommé Loubanda.
Le district gouverné par ce monarque s'étend, sur la rive méridionale du Niari ou Nsoundi, suivant l'appellation indigène de cette rivière, dans un rayon de quinze kilomètres à l'ouest de Philippeville, et, sur la rive droite, à soixante kilomètres des deux côtés de l'embouchure de la Yambouza.
Ce vaste territoire fut placé par traité, le lendemain de l'arrivée de Hanssens, sous le protectorat de l'Association.
La concession de Philippeville a une longueur de douze cents mètres le long du bord sud de la rivière, sur une largeur de huit cents mètres.
« Les négociations pour l'achat de ce terrain ont marché comme sur des roulettes, dit encore Hanssens dans sa correspondance. Le chef Loubanda est un bonhomme rond en affaires; il est enchanté de l'arrivée des blancs dans son royaume. D'ailleurs, avant do commencer la palabre d'affaires, j'avais préparé le succès, j'avais... séduit mon partenaire et ses multiples épouses.
« De mon expédition à Bolobo, j'ai conservé une grande caisse pleine d'objets de pacotille, de bimbeloterie et de quelques grosses de miroirs à dix centimes pièce.
« J'ai distribué aux dames des bijoux en cuivre repoussé, des boucles de ceinture avec diamants... en verre, des colliers de perles, des miroirs, etc., etc. Ces cadeaux m'ont valu les bonnes grâces du sexe faible du pays, et, comme corollaire inévitable, celles de leurs seigneurs et maîtres.
« En même temps j'ordonnai à mes hommes d'étaler au soleil mes plus brillantes étoffes, sous le fallacieux prétexte de les faire sécher.
« Après cespréliminaires diplomatiques, j'ai fait part à Loubanda de mon désir de fonder un village dans son district, un village où les mundelés donneraient, en échange de productions alimentaires, des présents encore plus nombreux et plus beaux que les miens.
« En accédant à mes vœux, Loubanda paraissait plus heureux que je ne l'étais moi-même. La concession de Philippeville m'a coûté en marchandises dix fois moins que mon acquisition de Bolobo.
« Je n'ai pu commencerimmèdiatement les travaux d'installation, n'ayant à ma disposition aucun blanc à laisser comme commandant de la station, et pas assez de Zanzibarites pour com^poser la garnison militaire et ouvrière d'un pareil poste.
« Stanley ne pourra guère envoyer avant deux ou trois mois le personnel nécessaire à la construction de Philippeville; en attendant, j'y ai laissé un poste de trois hommes avec un drapeau bleu et or, pour affirmer mon droit de propriété et le faire respecter par les agents de l'expédition de Brazza.
« Je me suis remis en marche le lendemain de cette occupation, allant dans la direction de Manyanga-Nord, c'est-à-dire vers le sud-est astronomique.
« Mon objectif était dès lors de rechercher la communication de raccordement entre le Niari et le Congo, de résoudre la partie la moins facile de ma mission actuelle.
« J'avais pu constater, au cours de mon voyage d'aller, que le terrain compris entre Manyanga et Kindamba est tellement accidenté qu'il ne convient nullement à la création d'une route, et encore moins à l'établissement d'une voie ferrée; il me fallait donc suivre au retour un autre itinéraire. Peut-être alors serais-je plus heureux dans mes découvertes.
« J'en doutais cependant, car le massif montagneux que j'avais récemment traversé se prolonge dans toute l'étendue de la vallée du Congo; il serait difficile d'y trouver une voie de raccordement convenable, à moins d'y rencontrer une fracture accidentelle imprévue.
« Pour résoudre la question, je jugeai utile de remonter le Niari jusqu'à ses sources, et de regagner le Congo ensuivant la vallée du Gordon-Bennett ou celle de l'Edwin-Arnold. »
Mais le plan du sagace explorateur dut être modifié : les provisions de marchandises de sa caravane touchaient à leur fin; et sans ballots d'étoffes, sans pièces a mouchoirs, sans bibelots, sans articles de bazar, sans ces mille riens qui constituent la monnaie d'échange africaine, le mundelé ne peut s'aventurer chez les peuplades du centre africain.
Le 2 mai, Hanssens quitta donc Philippeville, mais il se dirigea vers Manyanga-Nord, en s'enfonçant bravement dans les régions mystérieuses qui s'étendent entre ces deux stations. La première partie du trajet s'etïectua à travers des marécages, contrée essentiellement insalubre, qui ajoutait ses miasmes pestilentiels à l'inclémence du ciel.
C'était alors l'époque de transition assez brusque entre la saison des pluies (été) et la saison sèche (hiver). Cette période est la plus redoutable pour les Européens; elle est en quelque sorte le cap des tempêtes du voyageur dans la zone intcrtropicale africaine.
Épuisé par la marche à travers ces marécages, Hanssens arriva le lo mai dans une région montagneuse.il établit son camp au sommet d'une colline, et s'arrêta pendant deux jours pour combattre de terribles accès de fièvre. Un air pur et le repos ne tardèrent pas à taire disparaître toute trace de l'empoisonnement paludéen.
Dans la soirée du 13, il dressait sa tente près du village de Mounpanga, où la bonne réception des natifs le retint jusqu'au lendemain.
« Je me porte comme un charme, écrit à cette date le voyageur si éprouvé; je mange comme quatre, je me sens dispos et plein de force mon indisposition n'a été qu'un accident taut à fait passager.
« Quel temps ravissant doit-ii faire en Belgique. Nous voici au milieu de mai. Un gai soleil resplendit sur nos vieilles cités flamandes; les toilettes claires font leur apparition; mamans, papas, bébés, désertent les grandes villes et s'échappent vers la campagne où les bourgeons s'épanouissent.
<i Ici il fait un temps délicieux : la saison des pluies est décidément close jusqu'au mois de septembre prochain, l'ardeur de ce légendaire soleil