‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 29 sur 46 · UNE FORGE AUX ENVIRONS DE MOUMPANGA · texte numérisé non relu

UNE FORGE AUX ENVIRONS DE MOUMPANGA

d'Afrique est tempérée par les vents frais et secs du sud-est, qui passent constamment en renouvelant l'air et produisant une fraîcheur bienfaisante.

« Franchement, si nous avions toujours une température pareille, j'engagerais mes riches amis d'Europe à venir par plaisir, en villégiature d'été, dans la région pittoresque et sauvage où je campe, mais en leur recommandant expressément de se munir de plusieurs moustiquaires. ->

Mounpania est perché comme un nid d'aigle sur un pic sourcilleux qui se reflète dans les plaques d'eaux vives donnant naissance à la rivière Edwin-.Arnold.

LES Br.LGES. lU.

Rien n'est plus gracieux que ces sortes de larges vasques où l'eau murmure sous un lacis de nénufars ouvrant leurs calices d'or, et clapote contre des parois de granit rose supportant des couches d'humus couvertes de plantes grasses et frêles, hautes et basses, droites et rampantes, de grands arbres aromatiques, de palmiers, de sarments, les uns d'une verdure mate et intense, les autres d'un vert argenté étincelant.

On s'attarde à rêver devant ce panorama en écoutant les bruits d'ailes, les gazouillements d'oiseaux riches en couleurs séduisantes, les bêlements langoureux des antilopes, les miaulements lointains et affaiblis des chatstigres ou des léopards.

Pour un touriste qui recherche la beauté et l'harmonie inimitable d'une luxuriante nature tropicale, les sources de l'Edvvin-Arnold ont assurément des attraits; mais ce vivant tableau a un revers attristant : la barbarie des indigènes.

Le versant sud-est du Mounpanga, est habité par des tribus babouenndé. Contrairement à leurs frères des rives du Congo, qui ne sont ni avares ni inhospitaliers, les Babouenndè de l'intérieur sont rapaces et hostiles aux étrangers.

Hanssens, qui connaissait les défauts de ces indigènes, constata avec désespoir, au moment de pénétrer en territoire babouenndè, que son stock de monnaie d'échange lui prescrivait la plus sévère économie. En estimant à huit journées de marche la distance qui le séparait de Man3'anga-Nord, il comptait de.parun ravitaillement économique et quotidien, conduire ses vingt-deux hommes dans le poste du bas Congo, sans les exposer aux tortures de la faim.

Quant à lui, son approvisionnement d'Obourg, son tabac de prédilection, étant épuisé, il devait même se refuser le tabac indigène, vendu trop cher par les natifs.

Cette économie forcée imposa de pénibles privations aux Zanzibarites et aux Krouboys de la caravane, qui ne pouvaieut mater aussi stoïquement que leur chef les exigences d'un estomac incomplètement satisfait.

Le 17 mai, l'expédition campait aux abords d'un important village appelé Nganda, où se tenait un marché de denrées alimentaires.

Hanssens. accompagné de deux serviteurs, vint dès le matin palabrer avec les chefs indigènes pour obtenir d'eux l'autorisation de faii'e quelques emplettes.

Le capitaine remarqua tout d'abord, et non sans émotion, la singularité de l'accueil qui lui fut fait.

Les chefs et les notables s'assirent en rond autour du mundelé, et, avant de l'inviter à en faire autant, ils se mirent tout à coup à grincer des dents, comme s'ils eussent voulu dévorer leur interlocuteur.

Le capitaine, qui selon sa courageuse habitude n'avait sur lui aucune arme lorsqu'il se présentait devant les seigneurs d'un village pour y traiter pacifiquement d'achat ou de concession, ne se rassura que lorsque le doyen des assistants eut, f.n prenant la parole, fait cesser comme par enchantement ces bizarres grincements de dents accompagnés de non moins bizarres contractions de mâchoires.

« \'ous voyez devant vous l'élite de la nation babouenndé, commença l'orateur noir... Il en est parmi nous qui connaissent les fils de Boula Matari, mais ils n'ont pas à se louer du passage des mundelés sur leurs terres. Certains d'entre eux vivaient à Mowa lorsque vos frères sont venus brûler ce village. Cependant nous savons que les mundelés sont très riches et qu'il se montrent d'habitude fort généreux; nous ne refuserons pas de vous céder des vivres, si vous voulez nous les payer grassement. »

Cette conclusion ne répondait pas au.x secrets désirs de Hanssens pour les motifs que l'on connaît. Aussi mit-il à marchander avec ses rapaces vendeurs toute son éloquence et toute sa diplomatie. Ces décourageants débats durèrent plus de trois heures.

Entre-temps, un Zanzibarite et un Krouboy de l'expédition, ne voyant pas revenir leur chef et cédant aux mauvais conseils de la faim, pénétraient dans les basses-cours des villageois et tordaient le cou à des poules, à des canards, à des pintades.

Il n'en fallut pas davantage pour ameuter sur-le-champ contre la caravane toute la population guerrière de l'endroit.

Aux premiers coups de feu, Hanssens, occupéàdéballerses marchandises d'échange sur la place foraine du village, rejoignit ses soldats qui le mirent en quelques mots au courant de la situation. Les deux maraudeurs étaient en fuite.

Le capitaine essaya vainement de calmer l'exaspération des natifs. Cette fois chefs et notables grincèrent des dents et entrèrent véritablement en fureur ; ils exigèrent la tête des coupables, refusèrent de restituer au blanc les marchandise qu'il avait précipitamment abandonnées sur la place, sans lui laisser emporter les vivres qu'il avait achetés et payés,

Cette juste réclamation fut brusquement interrompue par des bandes d'énergumènes armés de lances, de sabres, de mousquets à silex, qui traversaient les rues du village en hurlant un chant de guerre, au son d'ènor-

46o CHAPITRE VINGT-DEUXIÈ.ME

mes tambours, et en invitant les femmes, les enfants, les vieillards à se retirer dans les cabanes.

La défense devenait inévitable.

Hanssens et ses vingt soldats menacés, poursuivis comme des bêtes iauves par une meute de guerriers sauvages, forte de cinq à six cents hommes, purent, sans être atteints, se dégager des rues trop étroites où se défendre était impossible, et aller se former en peloton hors du village, dans la savane plantureuse.

Encouragés parleur valeureux chef, les vingt soldats africains se battirent comme des lions et tinrent en respect les forces ennemies pendant plus d'une heure... Mais alors, Hanssens s'affaissa; le mundelé, frappé au pied par un projectile, tomba dans les grandes herbes: sa voix ne vibra plus, son regard et son attitude héroïque ne soutinrent plus le courage de ses défenseurs; quelques-uns s'enfuirent à toutes jambes; d'autres, en plus grand nombre, s'empressèrent autour du maître qu'ils affectionnaient.

Les Babouenndé, enhardis, chargèrent à la lance et au sabre le groupe qui semblait avoir mis bas les armes.

Le fidèle Assami, digne émule de son prédécesseur Hamadi, n'eut que le temps de placer sur ses robustes épaules le glorieux blessé et de l'emporter, de battre en refaite, gardé des attaques des sauvages par une poignée de Krouboys et de Zanzibarites défendant pied à pied l'approche de leur maître, comme une lionne désespérée protège ses petits contre une bande de chats-tigres.

Bientôt, hélas ! ployant sous le faix, entravé par les lianes et les plantes rampantes, le malheureux Assami tomba à son tour, entraînant dans sa chute l'infortuné capitaine.

Les hourras frénétiques des noirs chantant victoire couvrirent les plaintes du brave serviteur contusionné. Les plus audacieux se précipitèrent la lance au poing, pour constater de près la more supposée du mundelé.

Mais au moment où l'un des assaillants s'appliquait à le piquer, à le martyriser avec sa lance, Hanssens, faisant un violent effort, se releva d'un bond, maîtrisa sa douleur, se maintint droit et ferme sur ses jambes et fit sauter à bout portant la cervelle de son bourreau. Puis d'une voix vibrante comme un appel de clairon, le capitaine rallia ses hommes, leur ordonna de continuer un feu nourri contre les ennemis terrifiés, fuyant en déroute vers leur village en criant au miracle.

Par un suprême efifort de volonté et d'audace, le valeureux officier avait pu triompher du nombre et de la férocité de ses lâches antagonistes.

Si les Babouenndé trop prompts à s'effaroucher, à crier au miracle, s'étaient retournés dix minutes après l'exploit du soi-disant ressuscité; ils auraient vu quatre Zanzibarites ramper dans la savane en portant sur leurs épaules une litière de feuillage sur laquelle reposait l'héroïque blessé.

UNE CEREMONIE FETICHISTE CHEZ LES BABOUENNDE.

Les deux serviteurs indisciplinés, cause première de l'échauffourée, avaient assisté de loin aux pi^emières péripéties de la bataille. Après avoir vu tomber le capitaine, ils s'étaient enfuis à toutes jambes vers le sud, sans oser rejoindre leurs camarades et pour se soustraire à un châtiment inexorable.

Ces deux fuyards, arrivés le 19 mai sur les bords du Congo, non loin de

Mcinyanya. répandirent sur leur passage le bruit de la mort de Boula Matari II. Fort heureusement, cette fausse rumeur allait ùtre promptement démentie par celui même qui en était l'objet.

Emporté par ses fidèles serviteurs, l'explorateur arrivait le 17 mai prés d'un hameau bâti sur les bords d'une petite rivière, affluent de droite qui se jette dans le Conyo à quelques kilomètres en amont de iManyanga- Nord. Le découragement n'avait pas de prise sur l'âme énergiquement trempée du capitaine; les privations, les excès de fatigue, le qui-vive perpétuel qui lui ôtait tout repos, l'avaient physiquement mais non moralement affaibli. Si alarmé que lût son cœur, si désespérée, si rude que fût sa situation, il affectait constamment en présence de ses noirs compagnons la tranquillité d'esprit la plus parfaite.

Avec une dextérité que lui eût enviée un chirurgien militaire, il avait extrait lui-même le projectile qui avait traversé sa chaussure et contusionné son pied droit, et dés le lendemain de la journée latale il avait pu prendre un peu d'exercice en s'appuyant sur le bras du dévoué Assami.

Le 17, au coucher du soleil, pendant que les Zanzibarites suspendaient son hamac à de jeunes palmiers, près d'une crique en communication avec la petite rivière, Hanssens et Assami se dirigeaient à pas lents vers le hameau.

Le son du tambour les attira sur la place de cette localité, où la population venait de se grouper autour des ministres du culte battant les fétiches. Les prêtres et les habitants demandaient aux divinités locales d'intervenir en faveur du chef de la contrée, dont l'état paraissait désespéré, quoiqu'il n'eût qu'une indisposition passagère commune aux potentats de l'Afrique centrale : il avait bu trop de malalou.

Trois sorciers, ou hommes à médecine, en costume de cérémonie, les )ambes cachées par un pagne d'étoffe attaché autour des reins, la tète couverte d'un immense bonnet à plumes, la figure blanchie, le cou et les épaules garantis par un mouchoir de couleur que retenait une volumineuse coiffure, accomplissaient leurs invocations sur la place, au pied du bombax traditionnel. Mais les fétiches consultés, statuettes en bois gisant à droite et à gauche du féticheur principal, s'obstinaient à ne pas répondre aux sollicitations des sorciers; le puissant malade, ivremort, aplati au soleil à quelques pas de ses docteurs, ne donnait aucun signe de vie.

L'arrivée de Hanssens interrompit brusquement la cérémonie. Les officiants se levèrent, cachèrent leurs idoles et leurs engins d'incantation, espècesde marteaux à boules en caoutchouc à l'aide desquels ils frappaient

sur des sortes de vannes portatives remplies de gravier, de becs d'oiseaux et de mkissis de tout genres; les assistants entourèrent le fâcheux interrupteur en poussant de sourds grognements, dans l'intention de lui faire un mauvais parti.

Hanssens, tout en comprenant le danger de sa situation, sut néanmoins cacher les inquiétudes auxquelles il était en proie.

« Ne faites aucun malaumundelé, leur dit Assami; il vient expressément dans votre village pour sauver la vie de votre monarque. Le chef dont vous craignez la fin imminente va être instantanément guéri par ses soins »

Page 1