‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 3 sur 46 · LANCE SACREE · texte numérisé non relu

LANCE SACREE

74 CHAPITRE TROlSIÈiME

L'allocution du makoko est écoutée par les assistants avec une attention respectueuse.

Les ministres et les fonctionnaires de la cour de Mpumu Xtaba ne ressemblent en rien à leurs collègues des autres cours africaines.

Éduqués par un autocrate habitué à faire couper la tète de ses sujets irrespectueux, les cuuitisans sont d'une servilité a toute épreuve. Lorsque le roi parle, ils retiennent leur respiration pour ne pas troubler sa parole, et attendent, pour l'applaudir, le moment où l'orateur royal donne lui-même le signal des applaudissements.

Cette fois, comme d'habitude, le chef bateké ayant terminé son speech remplit les fonctions de chef de cLt-jiic et fut a tour de bras sjcondé par son entourage.

Janssen, émerveillé, joignit ses plus bruyants battements de mains à l'approbation tapageuse des noirs, et voulut vainement bisser l'orateur. Ses cris de : « Bis! bis! bis! <> restèrent sans écho. Le programme de la cérémonie réglée d avance n'admettait pas de modifications.

Aussitôt après le discours du souverain, le ministre de la bouche s'était levé pour procéder à la distribution du sempiternel malafou.

Une volumineuse jarre remplie de ce vin des tropiques fut présentée d'abord au lieutenant, qui y trempa ses lèvres: puis elle passa de bouche en bou:he, du roi Ntaba à son frère, de Galiena au doyen d'âge des ministres, de celui-ci au cadet des ministres, etc., pour arriver entièrement vide aux mains du plus jeune des courtisans.

Bien entendu, le cinquième ou le sixième buveur transmettait déjà au suivant, par ordre de classement, la jarre allégée de tout liquide; on devait donc faire appel à l'échanson pour la remplacer par une jarre remplie.

Ces premières libations suffirent pour l'éveiller les penchants musicaux et chorégraphiques des habitants du palais royal. On chantait, on hurlait, on pirouettait, on se disloquait, et l'on ne songeait pas le moins du monde que <i l'Aurore aux doigts de rose al'ait ouvrir les portes de l'orient»; que le mundelé éreinté par la marche longue et pénible la veille, se serait trouvé très heureux de consacrer au repos les dernières heures de fraîcheur de la nuit.

Mis à son aise par le sans-gêne si ostensible de ses hôtes, Janssen s'approcha de .Mpumu Ntaba et lui fit comprendre qu'il était satisfait au delà de ses espérances de l'accueil enthousiaste dont il était 1 objet, accueil qui dépassait en éclat toutes les réceptions dont les rois du Congo, y compris Ibaka. avaient honoré les mundelès.

Laphys'.onomiede l'autocrate, vaniteux à l'excèsetamourachéde gloriole,

s'épanouit de contentement à cet éloge. Mpumu Ntaba se déclara disposé à procui"er au blanc si aimable, toutes les disti actions qu'offrait sa capitale.

« Les étoiles brillent encore dans la nuit calme et sereine: la population de ma capitale, prévenue de votre arrivée, vous attend à la porte de mon palais pour vous acclamer et vous fêter; plus loin, dans la somptueuse demeure où logent mes épouses favorites et mes esclaves, de délicieuses surprises vous attendent et vous feront oublier les fatigues de votre voyage.

— Le sommeil est, hélas! plus fort que ma volonté; l'appât des distractions charmantes dont vous me parlez me tente moins pour le moment que les ineffables douceurs d'un lit sous un toit de loango. A demain donc, Mpumu Ntaba ; indiquez-moi la case où je pourrai dormir le reste de la nuit. »

Le souverain bateké, poussant la complaisance au delà de toute limite, envoya quérir aussitôt, par son frère Galiena, la plus belle et la plus jeune des esclaves détenues au service des souveraines de la localité. Il l'offrit à son hôte, mais Janssen récusa le prosent, car en l'acceptant il se fût trouvé dans l'obligation de faire un don très considérable.

Les courtisans s'étonnèrent du refus du mimdelé, mais ils cachèrent leur surprise pour ne point déplaire à l'auguste chef noir très favorable à Souzou M'Pembè. L'un d'eux se détacha de l'assistance sur l'ordre de Ntaba, et conduisit Janssen dans une case de construction récente située à proximité du palais, mais hors de l'enceinte de paille qui protégeait l'habitation royale.

Là, il souhaita un bon somnieil au protégé de son maître. Janssen s'insta'.la assez commodément sur une couchette en bambou ; les hommes d'escorte, selon leur hubilude en voyage, se rangèrent à l'extérieur autour de la cabane occupée par le maître, et dormirent de leur plus bruyant sommeil sous la voûte ètoilée.

Dès le lever du soleil, Janssen était réveillé par la population du village empressée de voir le mundelé. En vain ses serviteurs essayèrent-ils de s'opposer à l'invasion de la cabane; hommes, femmes, enfants, courtisans, roi et reines forcèrent tour à tour la consigne des Zanzibarites et vinrent combler Janssen de m'botés amicaux.

La provision de perles et de bibelots dont le prudent visiteur s'était muni fut insuffisante pour contenter toutes les dames accourues au petit lever. Cependant Janssen n'avait distribué ses cadeaux qu'aux moins laides de ces tilles d'Eve, et plus particulièrement à celles qui portaient le titre d'épouses de Mpumu Ntaba. Ces dernières se comptaient par dizaines.

L'officier, terminant rapidement sa toilette en présence de nombreux témoins, sollicita la permission de visiter le palais, d'autres écriraient le sérail du roi des Bateké.

A peine eut-il formulé sa demande qu'il fut conduit pai' Mpumu Ntaba dans les huttes voisines du palais où logeaient ses femmes, pour la plupart négresses pur sang, achetées ou enlevées aux tri bu s environnantes, et toutes plus laides les unes que les autres; certaines avaient dépassé même la quarantaine.

Des nattes inachevées, des pagnes à demi tressés indiquaient les occupations auxquelles se livraient les royales épouses.

Franchement, ce harem ne rappelait en rien ceux que l'imagination d'un lecteur des Contes des .Mille et une Nuits eût pu enfanter. Janssen en manifesta son étonnement au makoko.

« Oh ! répondit Mpumu Ntaba, je possède encore des épouses, arrivées de bien loin, en deçà des déserts immenses qui s'étendent au nord de mon royaume; je les ai achetéts à des traitants arabes. Venez, Souzou .M'Pembé, je veux moi-même vous faire admirer les plus beaux ornements de ma cour. »

Effectivement, .Mpumu Ntaba pénétra avec Janssen dans une case spacieuse, plus vaste et mieux éclairée que les précédentes, où une dizaine de femmes, accroupies à l'orientale sur d'élégantes nattes, devisaient entre elle?, coquettement drapées dans de soyeuses étoffes, les bras et les jambes surchargées d'anneaux de cuivre, d'argent et d'or.

A l'arrivée des visiteurs, toutes se levèrent, et plusieurs s'élancèrent en souriant et en sautillant à la rencontre de Mpumu Ntaba.

Celles-ci différaient essentiellement des massives négresses dont regorgeaient les huttes précédemment visitées. Moresques de race noire, elles avaient les beaux traits de leurs sœurs du Sénégal et del'.Algérie: de grands yeux fendus en amandes, estompés de longs cils noirs recourbés, le nez aquilin, les lèvres rouges et délicates, la chevelure soyeuse, ondulée et abondante.

Sans tenir compte de la présence de Janssen. Mpumu Ntaba leur témoigna une vive affection; il les embrassait, jouait, riait avec elles; de leur côté, ces épouses accablaient le royal épou.x de leurs plus coquettes minauderies.

Dans le nombre, une fillette de quatorze ans, la préférée, la favorite de Mpumu Ntaba, était plus particulièrement l'objet des càlineries, des cajoleries de son maître.

0 C'est la plus jeune de mes femmes, je l'ai récemment épousée; elle vient

du pays des bananiers et des cocotiers, des rivages découpés par une immense nappe d'eaux bleues ou vertes... dit.Mpumu en étendant le bras dans la direction de l'Orient. Son nom est Anina. »

C'était une Zanzibarite. Janssen lui dit quelques mots dans le dialecte kissahouili. L'enfant leva sur l'étranger des 3'eux rayonnants de bonheur. Depuis de longs mois elle n'avait plus entendu parler l'idiome de son pays natal ; les paroles du mundelé ravivaient les plus doux souvenirs dans l'àme de cette jeune exilée.

« Veux-tu l'emmener avec toi? demanda Mpumu Nlaba, témoin nullement jaloux d'une conversation qu'il était incapable de comprendre. Je te la donne; la veux-tu ?

— Merci, répliqua Janssen. Dans mon pays, plus loin que le mpoutou, je choisirai plus tard une compagne. Nous autres blancs, nous ne prenons qu'une femme et ne pouvons en associer qu'une seule a notre vie. a nos joies et à nos douleurs.

— Comment ! une seule épouse.^ exclama . Mpumu Ntaba. La même pendant toute la vie?

— Une seule femme, « répondit gravement l'officier.

Mpumu Ntaba, que cette réponse surprenait beaucoup, traduisit à ses favorites les paroles de l'étrang'er.

Les femmes se regardèrent et partirent d'un éclat de rire aussi bruyant qu'unanime.

« Les blancs ont cependant assez d'étoffes, de fusils, de mouchoirs et de perles pour acheter plus d'une femme.

— Assurément, les blancs sont très riches; mais ils n'achètent pas leur épouse. Chez eux, la femme est libre; elle donne son cœur à celui qu'elle aime, et le prend pour mari, pour compagnon, pour ami de toute sa vie. »

Ces paroles, traduites aux femmes, firent cesser les riresetrendirent pensives et silencieuses ces créatures déshéritées qui semblaient chercher à compj'endre toute la portée du langage de l'étranger...

Le soir, les favorites, redevenues rieuses et enjouées, assistaient parées de leurs plus beaux atours au festin copieux donné en l'honneur de Janssen dans le palais de Mpumu Ntaba.

.•\u repas succédèrent les réjouissances tapageuses, réédition des danses et des chants de la veille, non corrigée, mais augmentée de la présence du beau sexe.

Cette nuit-la, lesfemmesdeMpumuNtabasemontrérentles dignesémules des bacchantes de l'antiquité. Enivrées de gin et de malafou, elles préludèrent, dans la toilette la plus incorrecte, à de véritables saturnales, sans

yS CHAPITRE TROISIÈME

respect pour les mkissi et les idoles qui tapissaient les murs du palais.

L'orgie se continuait à l'extérieur; la population du village dansait et hurlait autour des feux de joie; quelques jeunes gens tiraillaient sur la p'ace où trônait un majestueux bombax pavoisé. (Mpumu Ntaba avait fait attacher aux rameaux de cet arbre tous les drapeaux en sa possession : banderoles aux couleurs fi-aneaiscs. abandonnées au roi des Batekc par M. de Brazza; pavillons importés au village par maître Ganchu. collecteur de taxes de Sa Majesté noire.)

Au cours de la fête de nuit, Janssen lut a diverses reprises surpris par les tintements d'une sonnette rappelant le tin-tin des grelots attachés en Europe au collier des animaux domestiques.

Cet appel était répété chaque fois qu'un nouveau personnage, un notable de la localité, sollicitait l'honneur de prendre part aux réjouissances de la coui\ Cette ingénieuse sonnerie prévenait ainsi Mpumu Ntaba de chaque nouvelle arrivée. Nul sujet bateké n'eût séjourné du reste dans les appartements royaux sans avoir obtenu au préalable une autorisation spéciale.

A jeun ou en goguette. Mpumu Ntaba était toujours un chef nègre respecté, sinon respectable: de tous les semblants de rois rencontrés par Janssen sur les bords du Congo, le roi des Bateké était sans contredit celui que ses sujets entouraient en apparence des plus grandes marques de respect et de servilisme.

Heureuxd'avoirfait cette visite, mais reconnaissant néanmoinsqu'il serait mis promptemcnt hors de combat en la prolongeant, Janssen pi'it congé de son hôte et s'éloigna dès l'aube du lendemain. Ses porteurs pliaient sous le faix des cadeaux dui aux largesses du roi et de la population du village.

Un soleil ardent éclaira le retour du voyageur, et lui fit chaudement payer les distractions relatives que lui avait procurées son excursion.

Le 27 février, le commandant de Msuata-Station présidait à son tour un repas moins copieux et surtout moins bru3^ant que le banquet de Mpumu Ntaba. Les convives europ Jens préféraient néanmoins cette simple réunion à tous les festins de souverains nègres possibles. Brunfaut, Johnston et Janssen. malgré la frugalité de la table, resserraient les noeuds de leur récente amitié par une intime revue du passé, par des confidences réciproques et par l'échange sincère de leurs nobles aspirations d'avenir.

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