CHAPITRE IV
Msuata-Station. — Un fauve qui vole les chèvres. — Voyage de Bruntaut : de Msuata à Bolobo. — La canne à sucre de Mbongo. — Mpongwé ! mpongwé 1 — Le roi Ibaka boit ! — Visite au village de Bolobo. — Religion des Bayanzi. — Retour d'Orban vers le bas Congo.
Sçî<(s\^A|^Xi/% PRÈS le modeste déjeuner que nous avons esquisses à grands traits dans le chapitre précédent, les blancs réfugiés à \^^ Msuata entreprirent une excursion sur le domaine géré par Janssen.
M. H. Johnston, ce voyageur artiste doublé d'un écrivain, a publié les impressions qu'il éprouva en rencontrant, sur ce plateau occupé depuis huit mois à peine par les agents rte l'Association, une station dont les aménagements et le comiort ne le cédaient en rien aux établisse-
8o CHAPITRE QUATRIÈME
ments similaires élevés sur les bords du Congo, plus près des portes de la civilisation, et développés successivement parles travaux assidus de leurs fondateurs.
C'est que M. Janssen, écrit M. II. Johnston, est l'un des agents les plus pratiques et les plus expérimentés de l'expédition. Son talent à tirer parti des ressources locales est surprenant; Msuata, grâce à ses énergiques et mcessants labeurs, est devenu un poste hospitalier et confortable.
Il a jeté sur les bords d'un délicieux ruisseau, qui borne au nord ces possessions, un charmant établissement de bains, à l'occasion citadelle accessible au baigneur et inaccessible aux alligators jaloux de l'inviolabilité de leur domicile.
La maison d'habitation est pourvue d'un mobilier remarquable. La batterie de cuisine est une merveille d'ingéniosité : les grils sont fabriqués au moyen de baguettes de fusil hors de service; la table à manger et les banquettes sont dues aux planches accouplées d'une pirogue indigène échouée sur les bords du fleuve; le four est bâti en briques séchées au soleil.
Autour des bâtiments s'étendent des jardins potagers où croissent des légumes de toute espèce; plus loin un poulailler, chef-d'œuvre de sculpture rustique, abrite plus de quatre-vingts poules et domine une petite hutte où les pondeuses trouvent des paniers pour déposer leurs œufs ; une étable bien aérée sert de retraite nocturne aux chèvres laitières de la station.
Enfin, l'administrateur général actuel de cette ferme-modèle africaine a défriché, près de l'habitation, des champs où mûrissent les arachides, amandes fournissant une huile excellente tant pour les besoins culinaires que pour l'alimentation des lampes manufacturées par Janssen et remplaçant avantageusement les gluantes chandelles en usage dans les stations. Dans les parages de Msuata on rencontre communément de petits oiseaux au plumage noir et rouge écarlate, connus sous le nom de tissalaJns; d'énormes ravageurs de bananes, Scliirorzis gigantea, aux plumes bleu vert, avec une crête violette; de gros et gras guêpiers, des vautours, des aigrettes et des coucous, monotones crieurs de nuit.
Sur le territoire des Bateké, le lion règne, parait-il, en roi dans les forêts ténébreuses; sa présence, si elle est réelle dans cette région du Congo, s'explique difficilement, car on rencontre à peine le gros gibier a poil, menu liabituel de cet imposant Carnivore.
Les mêmes Bateké prétendent connaître le gorille, et donnent de ce
LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE Si
redoutable quadrumane des descriptions assez exactes: mais les voyageurs européens n'ont pu encore vérifier l'exactitude de ce renseignement.
Un curieux oiseau aquatique, ÏEurystoimis, vit aussi non loin de Msuata; il est petit, mais brave jusqu'à la témérité, il se mesure intrépidement avec les éperviers et les aigles pêcheurs.
Les représentants de la l'ace féline, chats-tigres, léopards, panthères, etc., pullulent dans le district de Msuata. L'audace et les instincts de rapine et de pillage poussent fréquemment l'un ou l'autre de ces carnassiers jusqu'aux étables de la station.
<£ Ce matin, écrit le lieutenant Janssen à la date du 6 mars, j'ai tué une panthère.
« Le jour de ma rentrée à Msuata (après la visite chez Mpumu Ntaba), j'appris qu'un fauve était venu enlever dans la nuit deux de mes chèvres, dont on avait retrouvé les débris sanglants près de l'enclos.
« La nuit suivante, le voleur à quatre pattes revint à l'établc. J'étais déjà couché, lorsque j'entendis les bêlements d'alarme de mes bonnes laitières; je me levai et me dirigeai vers l'endroit attaqué.
« L'obscurité était si profonde, que je dus me contenter de tirer au jugé trois ou quatre coups de fusil, qui chassèrent l'animal.
« Le lendemain je constatai la disparition de deux chevreaux, une de mes chèvres était mourante, le fauve lui avait labouré la tête d'un coup de griffe.
« Je résolus de mettre fin aux exploits du carnassier. Je construisis en clayonnage une petite hutte fort étroite dans laquelle je plaçai un jeune chevreau fortement ficelé et attaché à trois fusils reliés entre eux. Les gâchettes de ces armes étaient elles-mêmes rattachées par des ficelles à un piquet planté à l'entrée du piège; les canons dirigés vers la terre devaient inévitablement projeter leurs meurtrières décharges contre le carnassier guetté.
« A la tombée de la nuit le fauve, alléché et guidé par les gémissements plaintifs du pauvre chevreau garottc, bondit sur cette victime sans défense.
« Aux aguets dans ma chambre, j'entendis les ricanements de triomphe de la bète déchirant sa proie: les détonations n'avaient pas retenti. J'étais interdit; il eût été téméraire de m'aventurer dans les ténèbres vers l'enclos des chèvres; j'attendis.
" Le chevreau ne bêlait plus; le fauve poussait par intervalle des miaulements prolongés; sans doute il dévorait sa victime ; cependant le piège était si étroit que j'avais espéré une tout autre solution. J'aurais donné dix
LES BELGES. lU. 1 i
ans de la vie de mon allie Mpumu Ntaba pour voir dans cette nuit noire et assister aux péripéties du drame sanglant.
« Soudain trois détonations simultanées vibrèrent et dominèrent les hurlements du fauve. La machine infernale avait éclaté. Le carnassier ne ricanait plus, ses rugissements de douleur résonnaient d'une façon sinistre.
« J'attendis le jour sans dormir, et subissant toutes les tortures de l'anxiété, par moments n'entendant plus les plaintes du fauve, je craignais qu'il n'eût réussi à s'enfuir; parfois encore ses hurlements intenses m'empêchaient de croire que l'animal fût blessé.
« Enfin les premières lueurs de laurore éclaircirent mes doutes. Je courus près du piège: une panthère inondée de sang enserrait de ses puissantes griffes le cadavre lacéré du chevreau.
'i A mon approche, le nerveux animal, qui avait reçu les trois balles dans l'épaule, puisa dans sa férocité assez de force pour sauter au-dessus delà palissade de deux mètres cinquante qui cernait l'enclos des chèvres et venir s'abattre presque à mes pieds.
« Je me reculai instinctivement et m'apprêtai à tirer le coup de grâce. Un Zanzibarite armé d'un fusil arrivait précisément en sens opposé; plus prompt que moi, mais aussi plus imprudent, ce noir serviteur s'élança vers l'animal et déchargea à bout portant son arme dans le ventre de la panthère, qui s'enfuit en rampant dans le champ voisin planté de manioc.
« Je marchai à la recherche de cette terrible victime si tenacement attachée à la vie; je la découvris dans le feuillage, labourant la terre de ses ongles, déracinant les tiges de manioc, hurlant encore rageusement. Elle leva sur moi un regard ctincelant de haine et de menace, etse replia sur ses jarrets comme pour bondira ma gorge...
<> Sans épauler, je lui logeai la balle de mon winchester au beau milieu du front.
« Tout le personnel de la station assistait à cette aventure cynégétique. On construisit une civière pour rapporter triomphalement le cadavre de la panthère devant la porte de mon logis.
« Quelques Kroomen désiraient promener ce trophée palpitant dans les rues du village. Je refusai d'accéder à leur désir. Mais l'événement lut bientôt connu : Gobila, talonné par toute la population valide de Msuata, vint me l"énciter et présider, disait-il, à une fête nègre improvisée en l'honneur du fauve trépassé.
« Cet animal est considéré comme mfoum (chef) par les indigènes; les mêmes cérémonies funèbres pratiquées à l'occasion du décès d'un notable
de village président aux funérailles de toutes panthères, de tous léopards, tigres ou lions tués par un chasseur. »
On danse, on boit, on chante en chœur autour du fauve privé de vie, durant l'entière matinée; l'après-midi, on enveloppe le corps d'étoffes multicolores et on l'enfouit en grande pompe avec quelques chèvres ou boucs masacrés expressément et nécessaires, selon les natifs, au ravitaillement de la bête pendant son voyage au pays des esprits fétiches.
Ce jour-là, après avoir fait détacher la peau de la pantnère, destinée à augmenter sa collection de souvenirs du Congo, Janssen ordonna à ses hommes, au grand désappointement des sujets de Gobila, de vaquer aux travaux de la station comme d'habitude.
Le récit de chasse qui précède nous a fait oublier les voyageurs européens, convives de Janssen le 27 lévrier. M. Johnston et Brunfaut quittaient Msuata le 2S, pjur se rendre a Bolobo. Dans la mèrne journée, ils doublaient le promontoire de Ganchu, longue langue de terre qui part de la rive droite, s'avance dans le courant et constitue selon la hauteur des eaux du fleuve une île ou une presqu'île.
Sur cette péninsu'c s'élevait le village gouverné par Ganchu, important personnage de la cour de .Mpumu Ntaba. Les huttes y étaient construites sur pilotis, à cause du niveau très-bas du sol, et pour éviter les dangers et les inconvénients de l'inondation à l'époque des pluies. Lors de sa célèbre descente du fleuve Congo, Stanley s'était imaginé que ces cases perchées sur des pieux étaient de vrais nids de pirates; et jusqu'à ce jour, sur certaines cartes géographiques allemandes, cette localité est désignée sous le nom de Piratai Dorf.
A la chute du jour, les passagers débarquèrent, pour y passer la nuit, dans les parages du confluent du Koango, sur la rive supérieure de ce cours d'eau, auprès d'une grande et populeuse bourgade de Bayanzi.
\'u du milieu du fleuve, aux dernières lueurs du soleil couchant, l'ensemble des huttes dissimulées sous le feuillage noir des manguiers et les feuilles gigantesques des bananiers offrait un effet pittoresque. Mais à terre l'impression favoi^able du premier coup d'œil s'évanouissait, les espaces libres entre les cabanes étaient autant de dépotoirs fangeux d'où s'élevaient les plus fétides exhalaisons.
. La population, notables en tête, accourut au-devant des étrangers. Le chef, vêtu d'une étoffe fripée au delà de toute expression, demanda la cause du passage si fréquent des blancs sur le fleuve depuis plusieurs mois.
Brunfaut satisfit amplement la curiosité de ce personnage, et il en obtint
pour lui-mùmc et son compagnon un logement assez confortable, divisé en trois pièces: cuisine, salon et chambre à coucher.
Plus on avance vers le centre africain en suivant le Congo, fait remarquer Johnston à cette occasion, et plus les natifs progressent dans l'art de se loger : les cases sont mieux meublées et décorées ; les ustensiles, armes, poteries, objets en métal, de fabrication indigène, sont plus abondants et faits avec plus de soin : tout, en un mot, semble proclamer la supériorité relative, en tant que savoir-vivre, du riverain du haut Congo sur l'indigène établi le long du cours inférieur et moyen du grand fleuve.
Le I" mars au matin. Brunfaut et Johnston éprouvèrent des effets contraires à ceux qu'ils espéraient des splendeurs de leur gîte nocturne. Tous deux s'éveillèrent en proie à v.n malaise inusité ; ils ressentaient une sorte de névralgie, des difficultés de respirer, qui disparurent après deux heures de navigation par une fraîche brise du sud-ouest.
A midi, l'indisposition des voyageurs avait fait place à un appétit rassurant. On débarqua pour déjeuner sur la rive gauche, presque en face de l'embouchure du Lawson, large rivièi-e dont les eaux baignent le territoire des Bateké.
La contrée est si peuplée, qu'il eût été difficile de camper sur un point quelconque delà rive gauche, sans être dans le voisinage d'un village grand ou petit ; aussi Brunfaut et Johnston furent-ils aussitôt cernés par des groupes de natifs plus curieux que malveillants.
Johnston remarqua parmi eux un type bizarre, entièrerement différent des autres, un jeune nain à la chevelure longue, bouclée, de couleur jaunâtre et arrangée sur le front en papillotes touffues, à la ph3'sionomie sauvage et au corps rappelant celui des Boschemans de l'Afrique australe.
Non loin de cette créature, une tète ridée de vieille naine, également pourvue d'une épaisse chevelure jaunâtre, fixa aussi l'attention du voyageur.
Pour satisfaire la curiosité qu'avait éveillée en lui l'apparition de ces deux êtres, Johnston s'informa de leur origine. Il lui fut répondu que ces deux types de race noire aux cheveux jaunes étaient des esclaves amenés de l'est pur des traitants. La se bornèrent les renseignements et il lui fut impossible de savoir à quelle tri'Du africaine appartenaient ces deux rares variétés de l'espèce humaine.
Le 2 mars, la navigation reprenaitson cours. Les voyageurs, que n'inquiétaient en aucune façon les interpellations des indigènes entassés sur les rives, examinaient les richesses du décor tropical qui se déroulait sur
chaque rive du fleuve roulant des eaux agitées par une violente bourrasque.
Les petites baies tortueuses enserrées çà et là au pied des falaises présentaient des surfaces uniformément couvertes par les feuilles d'un vert brillant du Pislia slraliotes, plante aquatique à fleurs ravissantes commune dans la plupart des rivières équatoriales.
La violence du courant et les récentes pluies torrentielles avaient troué en maints endroits ces tapis de verdure, et charrié au milieu du fleuve, avec des amas de rameaux desséchés, des milliers de ces végétaux dont les longues racines s'attachaient aux branches submergées et contribuaient ainsi à former des sortes de filets flottants qui arrêtaient les épaves Ballottées par les lames et obstruaient parfois, blocs énormes, la navigation fluviale.
De distance en distance s'amoncelaient sur les rives des roches capricieusement modelées et pi'ojetant des ramifications à cimes aiguës dans le courant, de manière a faire croire à l'existence antérieure de cataractes.
Vers quatre heures, les rameurs demandèrent à se reposer. On stoppa devant un village dont la population, rangée pacifiquement sur la plage, sollicitait la visite des voyageurs.
L'instinct mercantile des peuplades riveraines du hautCongo a beaucoup atténué l'antipathie première qu'elles éprouvaient pour les blancs.
Depuis que Hanssens et Janssea ont cotoj'è bravement ces rives inhospitalières sans tenir compte des colères grotesques des riverains, une réaction avantageuse s'est opérée chez ces derniers : ils ne menacent plus le blanc, ils l'appellent et lui proposent, en échange de bibelots européens, les productions de leur sol.
Brunfaut et Jobnston avaient beau dire aux habitants du village où ils venaient de débarquer, qu'ils n'avaient aucun besoin d'acheter des poulets, de la chicoanga et autres victuailles, les natifs voulaient leur vendre à toute force ces divers articles. Un combat sanglant faillit s'ensuivre entre les enragés vendeurs et ceux qui refusaient d'acheter. Il fallait se soustraire par la fuite à l'obstination de ces enragés marchands de comestibles.
Poursuivis par les huées menaçantes de cette populace âpre au gain et désillusionnée, les blancs se rembarquèrent en toute hâte et remontèrent un malencontreux rapide contre lequel les rameurs engagèrent une lutte désespérée.
A la nuit tombante, l'équipage exténué de l'allège faisait halte auprès d'un ravissant petit village, le plus délicieux séjour qu'on puisse rencontrer sur les bords du Congo. Les habitants peu nombreux de ce village nommé Mbongo sont d'une afl'abilité qui rappela aux deux explorateurs
la cordiale hospitalité des chefs et du personnel des stations curopéoalVicaines.
Johnston, légèrement indisposé, fut l'objet des soins les plus attentifs de la part des indigènes qui l'avaient abordé.
Lechefdela localitésollicita l'autorisation de voir le mundclc qui reposait sous sa tente; il lui apporta une calebasse remplie d'une fraîche boisson exclusivement composée de jus de canne à sucre.
Le vin de palme extrait du Rjphia rinifera ou de VElaïs giicnceiisis est inconnu dans cette localité, où croissent néanmoins en abondance ces gracieux sujets de la flore africaine.
M. Johnston, dans sa relation, se montre étonné de rencontrer si avant dans l'mtérieur de l'Afrique des plantations artificielles de canne à sucre, alors que la culture de ce roseau précieux est entièrement négligée sur le littoral océanique africain.
Cependant Stanlej', Cameron et beaucoup d'autres explorateurs dignes de foi, ont mentionné la culture de cette plante presque partout de l'est à l'ouest dans l'Afrique centrale.
La canne à sucre, originaire de l'Asie orientale, fut introduite en Europe par les Arabes, et en Amérique, où elle constitua depuis une des plus lucratives productions, par les Européens. Au dix-septiémc siècle, les Portugais l'importaient d'Amérique sur les côtes de l'Afrique occidentale.
Il n'est donc pas extraordinaire de rencontrer de nos jours des plantations de canne à sucre sur les rives du Congo, voire même à mille kilomètres dans l'intérieur des terres.
Quoi qu'il en soit, M. Johnston fut ravi de la façon courtoise dont lui fut offert ce breuvage par le chef de Mbongo qui, en vo3-ant l'indisposition du voyageur, ordonna aux curieux de se retirer et de laisser le malade en repos.
Brunfaut profita lui-même de l'attention délicate du mfoum indigène. Le calme de la nuit fut à peine troublé par les cris de détresse des tourterelles et des pintades brusquement éveillées dans les halliers voisins, sous les griffes des fauves enquête d'une proie.
Le 3 mars, l'allège emportait de nouveau vers le nord les passagers qui avaient hâte d'arriver à Bolobo et délaissaient à regret l'hospitalier sjjour de Mbongo.
Brunfaut dirigeait habilement l'embarcation et Johnston retraçait en artiste les beautés sauvages et pittoresques qui çà et là sollicitaient son crayon, lorsque les exclamations de l'équipage attirèrent leur attention
sur la rive gauche, où des centaines de nègres faisaient des signaux d'appel aux étrangers.
Le pilote mit sans ret-ard le cap dans la direction voulue pour toucher barre quelques instants après et débarquer au milieu des solliciteurs. Les blancs furent aussitôt interpellés par un personnage remarquable par sa corpulence.
n Vous voyez les drapeaux qui flottent sur cet arbre, leur dit-il en indiquant du doigt un bombax gigantesque où se déployaient des étoffes aux trois couleurs françaises, un chef noir du mpoutou (le sergent Malamin) est venu nous les apporter en nous disant de les montrer aux blancs qui passeraient devant notre domaine. Si vous êtes des fils de Boula Matari,
PISTIA STRATIOTES.
VOUS ne pouvez être nos amis et nous nous opposerons à votre passage.
— Mais, répliqua Brunfaut, pourquoi vos sentiments de haine contre les fils de Bouia-Matari.^ Que vous importent du reste notre origine et la couleur de notre drapeau.^ Nous sommes des voyageurs essentiellement pacifiques, allant rendre visite au roi des Bayanzi. le puissant Ibaka. \'ùs sujets nous ont appelés, nous sommes venus à vous, pleins de confiance et de bonnes intentions ; nous avons, sur votre ordre, contemplé les drapeaux déployés sur cet arbre; il nous reste à vous saluer, ou bien, si vous le
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permettez, à préparer notre déjeuner ici-même, à l'ombre du bombax pavoisé.
— Jamais la fumée n'a souillé le feuillage de cet arbre vénéré, clama le volumineux chef nègre d'une voix qu'entrecoupait la colère... Partez d'ici au plus vite, vous êtes des amis d'Ibaka. ce traître qui a vendu son district au méchant Boula Matari. Partez, afin de ne pas être massacrés par mes soldats. »
L'invitation était d'autant plus pressante que le courroux de la population dépassait la colère du mfoum. Des mousquets faisaient leur apparition; des lances étaient agitées au-dessus des têtes; les vociférations les plus discoi'dantes exprimaient d'une façon péremptoire l'hostilité unanime de l'assistance.
Brunfaut et Johnston armèrent leurs revolvers et battirent prudemment en retraite, protégés par le peloton des Zanzibarites qui maniaient à terre les sniders aussi habilement que les rames à bord.
Par un étrange contraste, après avoir doublé un promontoire rocheux, rempart élevé qui déroba les voyageurs à la vue et aux menaces des ennemis des fils de Boula Matari, on abordait un petit village, Embé, où la population fut aussi conciliante et aussi aimable qu'avait été querelleuse et hostile celle précédemment visitée.
Le chef de ce nouveau village se faisait remarquer par l'abondance et le luisant de sa chevelure, véritable crinière ébouriffée et ébouriffante dont l'exacte reproduction ci-jointe est due au crayon de M. Johnston.
En amont d'Embé, la rive gauche du fleuve présente une succession de hameaux très rapprochés les uns des autres et habités par des Bayanzi.
Les huttes, construites avec des herbes séchées au soleil, étaient d'une couleur jaunâtre et se détachaient nettement sous la sombre verdure des manguiers et des palmiers qui les recouvraient. Au-dessus d'elles, et aussi familièrement que le font les moineaux francs en Europe, des milliers de perroquets gris voletaient sans craindre le voisinage de l'homme, et s'abattaient par bandes dans les champs voisins des cabanes, au grand préjudice des récoltes à venir.
Le Congo commence dès lors à étaler une ampleur vraiment saississante. A droite des voyageurs longeant la berge orientale, la nappe liquide d'un bleu grisâtre se confond, au coucher du soleil, avec le fond rose et or d'un cielenchanteur, sur lequel se découpent par moments des îlots ombragés, des terrains où croissent l'aloès, l'euphorbe, le cactus, le rotang, les fougères arborescentes, qu'arrosent de gais ruisseaux dont les méandres se
dissimulent sous les bosquets impénétrables au milieu desquels le pandanus altier profile ses rameaux capricieux.
Un silence de mort plane sur ces îles dépeuplées d'où s'envole parfois avec un bruyant battement d'ailes un aigle-pècheur trouble parle bruit monotone des rames dans son festin du soir, et emportant dans ses serres puissantes un g-igantesque martin-pècheur à demi décharné.
Le disque du soleil descend insensiblement etfinit par disparaître derrière un mamelon rocheux de la rive droite qu'il enflamme des lueurs rougeàtres de ses derniers feux. Sans transition ci'épuscuiaire, l'obscurité succède à la clarté évanouie ; la lumière indécise des étoiles ne peut guider sur le fleuve pareil a une mer intérieure les voyageurs repoussés de tous les points des rives où ils ont essayé d'atterrir.
Une tristesse indéfinissable, un sentiment d'effroi s'empare des malheureux frappés d'ostracisme. Ils voguent doucement, en étouffant le bruit des rames, en tâtonnant; ils suivent les détours des criques, à l'abri des forêts surplombantes, craignant les surprises, les embûches, cherchant le long des îles la sécurité que l'homme leur refuse.
Ah! si dans cette excursion nocturne, sous le firmamt.nt qui étincelle, au milieu de cette nature sauvage, dans l'ombre mystérieuse, source d'évocations idéales, d'harmonies, de dissonances, parmi tout un monde invisible d'insectes, de créatures ailées, rampantes ou bondissantes, ne s'était pas agité sur les berges du fleuve un autre petit monde noir, plein de bassesses, gonflé d'orgueil et de haine, aux pratiques barbares et fétichistes, inhospitalier, querelleur, âpre à l'assassinat, avec quel recueillenient extatique les voyageurs eussent apprécié les charmes de cette nature tropicale ensevelie dans des vapeurs ténébreuses chargées d'arômes enivrants !
Mais Johnston et Brunfaut doivent agir etnon rêver. Pourchassés comme le gibier, ils errent durant des heures aux aguets, aux écoutes, évitant là un troupeau d'hippopotames qui chassent aux bords d'un îlot, ici un attroupement de sauvages frénétiques dont les fusils et les armes tranchantes dégagent de sinistres reflets à la clarté des feux de bivouac ; enfin ils se réfugient dans le fond d'une anse tortueuse bordée par des massifs de palmiers qui masquent quelques cabanes indigènes occupées par des pêcheurs.
Les rameurs à bout de forces, épuisés par la faim, avaient déclaré catégoriquement qu'ils préféraient aft'ronter les sauvages et conquérir même au prix d'un combat, un gîte pour y souper et dormir.
Cette sorte de grève des Zanzibarites n'eut heureusement pas de fâcheuses
conséquences. Les pêcheurs bayanzi, surpris par le débarquement inopiné des passagers de l'allège, s'émurent et se rassemblèrent comme pour s'opposer à l'approche des étrangers; mais, à la vue des blancs escortés de vigoureux noirs bien armés, ils semblèrent hésiter, réfléchir, puis ils se décidèrent à sourire aussi aimablement que leurs traits hideux le permettaient.
Pour se concilier entièrement la confiance des natifs et endormir chez eux tout soupçon, Brunfaut et Johnston se hâtèrent de leur offrir des présents. L'obscurité enlevant aux étoffes et aux divers bibelots tout leur clinquant et toute leur valeur de fascination sur la rétine des nègres, les voyageurs flattèrent cette fois le sens du goût, le palais de ceux qu'ils voulaient capter. Ils distribuèrent aux pécheurs des poignées de sel marin.
Il eût fallu voir les gambades, les entrechats de contentement, et entendre les exclamations délirantes de ces insulaires devant les faveurs salées que leur distribuaient les voyageurs, pour se faire une idée de l'effet provoqué par ce cadeau.
La manne tombée du ciel à la prière de Moïse ne fut pas accueillie par les Hébreux à demi morts de faim avec des démonstrations d'enthousiasme éïrales à celles de ces rejetons de Cham, aujourd'hui sujets indisciplinés d'ibaka, recevant la blanche substance saline.
Mpongwé! mpongwé! (du sel! dit. sel!) criaient les natifs à tue-tête, mpongwé! mpongwé!...
Et du fond des taudis enfumés où le poisson frais de la veille exhalait des odeurs de marée, sortaient des créatures humaines, nègres, négrillons, négresses, négrillonnes, arrachés au sommeil, courant mal éveillés encore, pour avoir une part de la friandise annoncée.
Patriarcalement, on divisa en autant de rations qu'il y avait d'estomacs dans le hameau la précieuse denrée. Hommes, femmes, enfants, savourèrent avec une avidité sans pareille la minime portion de ces bonbons fondants d'un nouveau genre que les moins gourmets de l'endroit n'eussent pas échangée contre un immense plat de chicoanga, voire même contre un cuisseau d'hippopotame rôti sous la cendre.
Les Zanzibarites de l'expédition répandirent à dessein le bruit que les blancs étaient deux grands chefs du mpoutou excessivement riches, car ils possédaient des huttes remplies de sel destiné a être distribué aux nègres riverains du fleuve. Les huttes étaient situées en amont, plus loin que Bolobo; les voyageurs s'y rendaient par étapes, pour y faire un chargement; ils notaient actuellement à l'aller les localités où ils étaient bien
accueillis par les populations, afin de proportionner au retour l'importance du cadeau de sel, selon la cordialité chaque groupe de riverains visités.
Grâce à cette lubie inijcnieuse, les blancs bénéficièrent des soins les plus empressés dont les pêcheurs étaient capables.
On leur disposa des lits moelleux d'herbes sèches, au-dessus desquels les tentes furent dressées. Pendant la nuit les natifs eux-mêmes veillèrent sans trêve sui" le repos des mundelés fatigués.
Le lendemain, Drunfaut et Johnston, accablés de prévenances, mis en demeure d'accepter un filet dont les mailles végétales s'élargissaient sous le poids des poissons prisonniers , éprouvèrent toutes les peines du monde à s'éloigner du village où le sel donné par eux aux habitants avait été, comme jadis la même substance accordée par des familles sédentaires à des voyageurs égarés, le gage d'une hospitalité inviolable et d'une inaltérable amitié.
Les pêcheurs pleins de sollicitude voulaient s'opposer au départ des étrangers : le ciel lourd de nuages noirs annonçait une averse imminente; une violente bourrasque fouettait sur le Congo des vagues énormes soulevées en sens contraire du courant et livrant un véritable combat d'écumes aux lamesroulantverslesud et furieuses d'être entravées dans leur course.
A tort ou à raison, les blancs refusèrent de se rendre aux avertissements des pêcheurs appuyés par les rameurs zanzibarites.
On embarqua; l'allège fut démarrée et entreprit le trajet le plus dangereux de tous ceux qu'elle avait effectués jusque-la. Dix minutes après le départ une ondée fondit sur l'équipage et les passagers; puis elle cessa comme pour permettre à ces derniers de comtempler fleuve qui développait sous leurs yeux sa puissance effroyable.
Des vagues tourbillonnantes poussées par le vent du sud-ouest saisissaient l'embarcation, la soulevaient, pour la lancer sur la lame contraire qui la rejetait à son tour, en l'obligeant à pirouetter comme une toupie sur quelque crête écumeuse d'où elle retombait dans un nouvel abime.
CHEF DE EMBE.
Brunfaut, timonier de sang-froid. lançait hardiment lallège du tourbillon à la crête et de la crête à l'entonnoir, au gouffre béant.
Les rameurs, stimulés par Johnston qui payait d'exemple, pagayaient avec l'énergie et l'audace du désespoir.
La lutte inégale soutenue par cette poignée d'hommes contre les éléments déchaînés durait depuis plus de deux Heures. Noirs et blancs épuisés, perclus de tous leurs membres, commençaient a perdre l'espoir d'échapper au sort fatal qui les menaçait.
Effarés, la lèvre crispée par le blasphème, les matelots zanzibarites maniaient convulsivement les rames ; Brunfaut et Johnston tournaient vers le ciel des regards suppliants, comme pour invoquer quelque secours d'en haut.
Soudain de pâles rayons blancs percèrent les nuages; l'orbe encore voilé du soleil se dessina confusément derrière une sorte de gaze vaporeuse qui se fondit peu à peu, s'évanouit et laissa l'astre triomphant briller de tout son éclat dans l'azur; les vagues s'abaissèrent; le remous rida légèrement l'immense nappe d'eau sur laquelle ne s'abattaient plus les violentes rafales de la bourrasque.
Le foyer équatorial, devenu pour la première fois l'auxiliaire- de pionniers de race blanche, avait opéré ce merveilleux et tant désiré changement de tableau; mais il fit chèrement payer aux vo\-ageurs le prix de cette alliance momentanée. Une chaleur suffocante succéda à l'orage et rendit inutile toute tentative de continuer la navigation, de profiter de l'accalmie survenue.
L'allège, maintenue autant que possible durant la tempête dans le milieu du courant, se trouvait à quelques encablures des îles ombragées. On put aisément gagner l'un de ces refuges de verdure, et y goûter successivement un repas et un repos réconfortants.
Johnston, emporté par l'amour de la science, explora pendant l'heure de sieste de ses compagnons le petit îlot boisé où il rencontra une plante qu'il ne connaissait pas encore ; c'était un arbre de la famille des papilionacees, ayant le feuillage et les branches épineuses du mimosa et les fleurs d'un jaune orange éclatant.
.Avant le coucher du soleil on parcourut encore quelques milles, puis on fit halte au bord d'un îlot sablonneux occupant une superficie de mille mètres carrés en plein milieu du fleuve. Une multitude innombrable d'oiseaux aquatiques s'envolèrent de ce banc de sable, à l'approche des voyageurs; seules des hirondelles à bec rouge persistèrent a voltiger et
à piailler par milliers au-dessus des nouveaux venus comme pour protester contre la violation de leur domicile.
Le lendemain 5 mars, l'allège, pilotée parmi les nombreux détroits d'un archipel d'îlots, les uns entièrement couverts de sable et dénudés, les autres chargés d'une végétation luxuriante, fendait les eaux du district de Bolobo.
Les passagers regardaient avec un certain étonnement des indigènes dans l'eau jusqu'aux chevilles et remorquant des filets de pèche amarrés à des bancs de sable à demi submergés. Ces nègres pécheurs paraissaient médiocrement satisfaits a la vue d'une embarcation montée par deux hommes au visage pâle, mais leur phj-sionomie maussade était exempte de toute menace. Ces sujets d'Ibaka connaissaient l'intérêt porté par leur souverain aux fils de Boula Matari II.
Sur le banc oriental du fleuve s'alignaient sans interruption des groupes de huttes enfouies sous le feuillage de ravissantes plantes tropicales variées à l'infini.
Arrivés a la hauteur du principal groupe de cabanes, les Zanzibarites, obéissant à l'ordre donné par Brunfaut. cessent de ramer, descendent dans le courant, halent l'embarcation jusqu'à la rive et l'amarrent a l'une des branches du cotonnier traditionnel, sous l'ombrage duquel le roi de Bolobo interroge lesétrangers désireux de pénétrer dans sa capitale et perçoit d'eux les impôts exigés en pareille circonstance.
Comme d'habitude, Ibaka, la tête couverte de son inséparable chapeau, suivi des ministres, des femmes et des enfants de sa cour, est accouru audevant des étrangers.
En présence des blancs, roi le de Bolobo n'exige aucun impôt; sa face respire la joie, il sait que la générosité des pâles voyageurs outrepassera ses propres exigences. Brunfaut et Johnston ne trompent pas l'attente cupide de Sa Majesté bayanzi; ils donnent à Ibaka de copieuses poignées de sel en échange de cordiales poignées de main, et se font indiquer l'endroit où s'élève la maison des blancs.
Le plateau que couronne la station de Bolobo est aussitôt désigné par les cent bras de l'assistance tendus dans sa direction.
Les voyageurs embarquent, l'allège remise à flot touche à la nuit close le pied du mamelon que surmonte le drapeau bleu de l'Association. Orban et Boulanger, hôtes européens de ce domaine, souhaitent la bienvenue aux arrivants et les laissent, à cause de l'heure avancée, livrés aux tortures et aux démangeaisons infligées par les moustiques, ce fléau nocturne, de Bolobo dont nous avons déjà entretenu les lecteurs.
A l'aube du lendemain Brunfaut gourait à peine les délices du premier sommeil, lorsque Orban réveilla son compatriote pour le présentera Ibaka qui venait de yrand matin rendre un hommag-e officiel au nouveau chef de la station.
L'incognito des voyageurs si aimables de la veille avait été divulgué par des courriers de nuit, et tout le district de Bombe connaissait déjà la nouvelle du départ imminent du mundelé Orban et de son remplacement immédiat.
Johnston, éveille de son coté par le vacarme et les grouillements de l'escorte du roi de Bolobo, se leva également pour assister à tous les détails de la présentation solennelle.
Après les m'botés dusage, les serments d'amitié, de fraternité, etc., etc., Orban invita les assistants à boire le malalbu à la santé de son successeur.
La proposition fut acceptée avec enthousiasme par les indigènes sur l'assentiment de leur souverain.
Ibaka devait selon la coutume octroyer son adhésion aux libations générales et donner avant de boire, le spectacle d'une curieuse pratique.
Au moment où les serviteurs d'Orban s'apprêtaient a faire circuler parmi l'assistance les énormes jarres remplies de vin de palme, Ibaka se leva, saisit de sa main droite une calebasse, fit claquer les doigts de sa main gauche, et cria fortement « Ma! ma! ma! » pour réclamer le silence et l'attention.
Aussitôt une de ses femmes vint docilement s'agenouiller à l'un de ses pieds, et un petit garçon saisit sa main gauche pendante. La femme clama à son tour « Ma! ma! ma' », en frappant à coups de poing redoublés le ventre de son souverain maître et mari; l'enfant, se voilant la face de sa main libre, secoua de l'autre, et de toutes ses forces, le bras du monarque
Entre-temps, Ibaka porta la calebasse à ses lèvres et en ingurgita le contenu.
Lorsque le souverain eut étanché sa soif, il s'essuya délicatement la bouche avec la paume de sa main, et étendit ensuite l'index droit dans la direction du ciel, en répétant la formule consacrée « Ma ! ma ! ma ! » monosyllabes exclamatifs qui précédaient et clôturaient tonte libation publique du potentat bayanzi.
Orban expliqua complaisamment aux nouveaux venus l'origine de cette coutume, pendant que l'assistance nuire se livrait sans autre cérémonie à l'absorption favorite du malafou.
« Il y a longtemps, bien longtemps, suivant une légende de ce pays,
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PTJiSS r.àite'J'- BruxeUes.
Ibaka
Roi de Bolobo
Imp A Merrens .Bruxelles
un roi des Bayanzi vidt.it un jour à son aise une calebasse de vin de palme près de la hutte isolée de l'un de ses noirs sujets, lorsqu'un léopard, jaloux de la soif insatiable de ce personnage, lui sauta à la gorge inopinément, le renversa et l'étrangla séance tenante, avant que personne eût eu le temps ou le courage de porter secours au buveur si malencontreusement interrompu. Depuis lors, et pour éviter à l'avenir une pareille catastrophe, les successeurs de l'infortuné roi de Bolobo instituèrent et pratiquèrent la cérémonie précédente.
« Néanmoins, continuait Orban, maître Ibaka, en maintes circonstances de jour ou de nuit, lorsqu'il rend une simple visite officieuse au chef de la station, vide jusqu'au fond une calebasse de malafou sans exécuter la moindre simagrée. »
Le jeune officier fit remai quer ensuite aux nouveaux venus le légendaire chapeau autour duquel brillaient depuis peu, ù côté des lézards en cuivre repoussé du capitaine Hanssens; la magnifique étiquette et la plaque en papier argenté d'une bouteille dechanipagne récemment sabléeà lastation.
Brunfaut, désireux de capter les bonnes grâces de son futur collègue noir du district de Bolobo, orna la volumineuse coiffure d'un nouveau fétiche : une gravure coloriée découpée dans un vieux numéro d'un journal pour rire couvre désormais la zone postérieure du haut bonnet B arménien ■> d'Ibaka.
Quant à M. Johnston, il obtint, après de pressantes sollicitations la permission de crayonner la tète et le couvre-chef du souverain bayanzi.
Jamais modèle d'artiste ne se montra aussi remuant que cette noire Majesté. Ibaka suivait avec une anxiété fiévreuse chaque coup de crayon sur le papier ; à chaque minute il changeait de pose, il se levait pour venir examiner le cra3'on, le papier et les mains du dessinateur.
L'esquisse terminée, Ibaka et son entourage crièrent à la sorcellerie. Ils entouraient Johnston le suppliaient de donner la parole au portrait qu'il venait d'exécuter, et dont la ressemblance était frappante.
Les protestations d'impuissance de l'artiste anglais en réponse à cette demande instante furent mises par l'assistance noire sur le comjste du mauvais vouloir du blanc, et peu s'en fallut que le désappointement qu'elles provoquèrent ne suscitât une sanglante mèlee.
La mauvaise humeur des Bayanzi fut habilement noyée dans des rasades de malafou.
Ibaka et sa suite ne laissèrent leurs nouveaux amis qu'à la tombée de la nuit, en exigeant d'eux la promesse d'une visite pour le lendemain.
LES BELGES, Il . l3
Le 7 mars, en effet. Brunfaut, Orban et Johnston, caclavcs de 'enr parole, se rendaient au village de Bolobo.
Les blancs examinèrent avec une surprise à laquelle ils ne s'attendaient pas les produits de la civilisation rudimentaire des naturels de la localité : maisons, armes, outils, mobilier indigène, dénotaient chez eux une somme considérable de savoir faire et vivre.
M. Johnston laissa ses compagnons s'avancer sans lui ])rès d'Ibaka, et s'installa à l'écart, assez commodément a l'ombre d'un berceau de verdure, pour dessiner au crayon la résidence d'un notable de Bolobo.
Le dessinateur esquissait a grands traits les huttes et les feuilles de bananiers qui constituaient l'arrière-plan de son œuvre, lorsqu'il se produisit un incident qui pour lui faillit tourner au tragique.
Pendant qu'il était absorbé par son travail, un des noirs serviteurs de la maison dessinée s'était caché à l'angle d'une des cases et suivait anxieusement les faits et gestes de l'homme au pâle visage.
Johnston qui avait terminé son dessin sans se préoccuper de l'espionnage dont il était l'oojet, s'apprêtait à rejoindre ses compagnons et serrait son album et ses fusains, lorsqu'il fut cerné à l'improviste par une bande de noirs armés de longues lances et de couteaux à larges lames terminées en pointe recourbés comme un bec d'aigle.
L'anglais, avec un sang-froid digne de Philéas Fogg, ce héros légendaire du Tour du monde en quatre-vingts jours, plia et mit dans sa poche tous ses ustensiles de dessinateur et s'avança d'un pas ferm.e pour franchir la ceinture humaine qui l'enserrait.
Les lances lurent alors croisées contre sa poitrine, et les couteaux agités au-dessus de sa tète. Dans un langage inconnu pour lui, mais accompagné de aestes significatifs, les noirs réclamaient au mundelè le papier sur lequel il venait de faire des maisons et des arbres.
}\\. Johnston, seul, sans armes, et incapable de se faire comprendre de ces sauvages provocateurs, eut l'heureuse idée de rouvrir son album et d'y dessiner la tète la plus animée de son agressif entourage. Ses mouvements immobilisèrent les noirs qui contemplaient avec surprise le mundelè levant par intervalle les yeux sur l'un d'eux et confiant successivement au papier le nez, la bouche, en un mot les traits d'un homme reproduits contre son gré.
Le portraitachevé, M. Johnston lecommuniquasans mot direàsesvoisins, qui en reconnaissant le modèle, s'offrirent à l'unanimité par gestes à poser devant le crayon magique du mundelè.
AL Johnston profita de l'enthousiasme délirant qu'il venait d'occasionner
LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE gq
pour échapper à ses gardiens et rejoindre à toutes jambes Orban et Lîrunfaut qui devisaient avec les l'emmes de la cour d'Ibaka.
Là, il raconta son aventure; les noires favorites du roi de Bolobo, enthousiasmées à leur tour, demandèrent à l'envi leurs portraits à l'artiste.
-M. Johnston allégua la fatigue et les mauvaises dispositions actuelles de son cra3'on fétiche mécontent de l'hostilité manifestée par les habitants lie Bolobo; il promit néanmoins de satisfaire le désir des épouses souveraines dans un moment plus favorable.
La conversation étant naturellement tournée vers les esprits et les fétiches, les blancs apprirent que le village de Bolobo ne comptait ni temple, ni féticheurs, ni docteursindigènes, autrement dits « hommes àmèdecine. ■>
Les Baj-anzi, dont le territoire, peu étendu dans l'intérieur, se développe principalement le long du fleuve Congo, entre les districts des Banfunu, au sud et à l'est, et la contrée des Bakuti au nord, réclament a l'occasion pour les cérémonies du culte, ou pour les cures exceptionnelles, les prêtres féticheurs et les hommes à médecine attitrés des peuplades limitrophes.
Il est du reste presque impossible de l'ecueillir des renseignements précis et détaillés sur la religion des sujets d'Ibaka.
Elle consiste en un grossier fétichisme qui les amène à attribuer des vertus surnaturel.es aux objets les plus disparates.
Depuis l'arrivée des blancs, le papier quel qu'il soit, pourvu qu'il porte des lettres gravées, imprimées ou manuscjites, ou des dessins au crayon, à la plume, etc., est ardemment recherché par les natifs des environs de Bolobo- Station.
Le papier paraît avoir à leurs yeux une valeur considérable comme préservatif des maux qu'ils redoutent: tout projet de lettre déchiré, tout fragment de vieux journal illustré ou non, est destiné à orner la chevelure du bienheureux Bayanzi que le hasard a fait propriétaire de ce débris délaissé par un mundelé.
-M. Johnston eût iacilcment écoulé dans ce village tout le stock de paysages, de dessins de tètes d'hommes ou d'animaux qu'il possédait ; mais ces documents graphiques constituaient un trésor inappréciable qu'il eût été peu sage d'abandonner à de capricieux fétichistes.
Orban et Brunfaut invoquèrent donc l'appui d'Ibaka pour permettre à leur camarade de retourner à la station sans être harcelé par les sollicitations fatigantes des nègres et des négresses.
Le roi de Bolobo se dévoua dans la circonstance, et escorta lui-même ses visiteurs jusqu'à leur propre demeure.
En route le potentat se plaisait à vanter l'importance de ses domaines, vaste plateau cou\ert d'épaisses forêts qui empi-untent leur nature luxuriante à l'abondance des pluies et à la courte durée de la saison sèche.
Ses sujets sont beaucoup plus riches que ceux du puissant Mpumu Nîaba, disait-il. car la culture des terres est plus répandue chez les Bayanz'. et en outre les sites non défrichés, les forêts ou sous-bois impénétrables hantés par dçs troupeaux d'éléphants, sont autant de mines inépuisables d'ivoire, la denrée d'échange la plus estimée par les gens du mpoutou et par les indigènes du bas Conpo.
Ibaka se complaisait encore à énumérer les richesses minérales de la contrée.
Le fer et le cuivre y gisent en grande abondance, et les Bayanzi peuvent iwporter chez les tribus voisines les objets de fer et de cuivre manufacturés habilement chez eux.
Une espèce de topaze d'une couleur bleu pâle, et quelquefois entièrement jaune, ser encontre aussi dans l'intérieur de son royaume, et sert d'ornement aux femmes libres. Les natifs appellent monkoli cette pierre précieuse.
Interrogé par Johnston sur les hôtes habituels des forêts, Ibaka affirma que le lion, le léopard, la hyène, le chacal, le chat-tigre, la panthère et des races de grands singes, gorille ou peut-être chimpanzé, vivent sur son territoire.
Le voyageur anglais, à qui nous avons emprunte les principaux renseignements scientifiques contenus dans ce chapitre, utilisait, comme le lecteur a pu en juger, chacun de ses instants au profit de la science.
Tout en écoutant le cou''s d'histoire naturelle débité par son noir et royal cicérone, M. Johnston remarquait sur la route de Bolobo-\'illage à Bolobo- Station une grande quantité d'ananas sauvages qui développaient leur feuilllage avec une étonnante vigueur, mais au détriment de leur fruit : c'était l'espèce américaine connue sous le nom à'Ananassa saliva.
Deux jours après cette excursion intéressante dans la capitale d'Ibaka, Orban et ls\. Johnston s'éloignaient de Bolobo-Station, quittant a grande peine le commandant de ce poste, repaire à moustiques, à taons, à djiggas, qui devait quelques mois plus tard être incendié et pillé par les sujets révoltés de l'hypocrite et félon Ibaka.
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