CHAPITRE V
Los obsèques de Bamya — Adieux d'Orban à Janssen. — \\a Bui et Souzou M'Pcmbc. — Ro£;er et un sujet du Schah de Perse. — l'ne nuit de noce à Makolé.
f i; jour de leur départ de Bolobo-Station, MM. Juhnston et
^S^l^^ Orban s'arrêtèrent vers le soir à Itimba, petit hameau
(î^^ef? faisant face à la pointe de Reef. un peu en amont de
''SÇ^<§J^ Tchoumbiri. point où le lit du Congo se resserre et ou
^ v^^^# le fleuve, au lieu de dix kilomètres, n'a plus qu'une largeur
de quelques centaines de mètres.
La population d'Itamba, groupée autour d'un cadavre soigneusement enveloppé d'étoffes multicolores, paraissait en proie à une profonde
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tristesse et se ne livrait ni aux chants, ni a la danse, ces manifestations ordinaires de la douleur néyre.
Les voyageurs se méprirent un instant sur les sentiments de cette foule attristée. Le dél'unt, homme considérable sans doute, inspirait pensaientils, de si poignants regrets, que ses concitoyens ne pouvaient se livrer sur sa tombe u aucun sentiment de joie; ou mieux, les rites funèbres des naturels de cette localité ne ressemblaient pr<:)bablement pas aux rites des populations avoisinantcs.
(Jrban voulut avoir la solution de ce problème.
Il s'approcha du chef, vieillard à la face désolée, et lui demanda qu'elle était la cause de la profonde et muette douleur dans laquelle était plongée l'assistance.
« .\h ! bon mundelé, sachez que nous ne possédions dans le village qu'un .^eul fusil, un seul, celui-ci, répondit le chef en désignant de la main la crosse d'un vieux mousquet détachée du canon qui gisaitaquclques mètrf s plus loin sur le sol. C'était mon arme favorite, je l'avais achetée, il y a bien longtemps, à des gens du mpoutou ; aujourd'hui, je l'avais chargée de manière à obtenir imc forte détonation... elle s'est brisée en blessant mes deux fils... Les;ble?sures sont rien, mais comment célébrer sans mousquet les obsèques de mon vieil ami Bamya.^
— Ne vous lamentez plus, chefd'Itimba, nous pouvons réparer le désasti'e. Votre compagnon Bamj^a ne sera pas enseveli sans l'éclat de la poudre. »
Orban ordonna aussitôt à ses Zanzibarites de charger leurs winchestci's et tira lui-même le premier coup de feu, qui fut suivi d'une salve de mousqueterie régulière et prolongée.
Jamais la dépouille d'un chef ou d'un sous-chef bayanzi n'avait été saluée par des détonations aussi puissantes; jamais non plus les funérailles d'un homme libre ou d'un chef d'Itimba ne donnèrent lieu a une scène plus animée, par les cris, les chants et les danses qui accompagnèrent les obsèques de Bamya.
Les natils, désespérés naguère en pensant qu'ils ne pouvaient faire aucun bruit et appeler ainsi l'attention des esprits sur l'âme du défunt, rayonnaient maintenant d'une joie indicible et proclamaient le bonheur de Bamya volant dans l'espace sur les ailes de la poudre brûlée par un mundelé.
Le délire de l'assistance noire était tel, que l'on eût trouvé certainement bon nombre d'amis et d'esclaves du défunt disposés à s'immoler sur la tombe entr'ouverte pour entreprendre le grand voyage vers l'inconnu, avec accompagnement des beaux et retentissants fusils du mpoutou.
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Le vieux chef d'Itimba ne savait en quels termes remercier Orban et son escorte.
'< Restez avec nous, bon mundelé, disait-iL \'oici ma iautte, elle est à votre disposition : mes épouses vous prépareront le pain de manioc, aussi blanc que lesfleursfloconneusesde l'arbre à coton: mes esclaves grimpei'ont au sommet des palmiers pour y remplir de malafou les plus amples calebasses; les poules, les chèvres engraissées dans nos champs de maïs sont votre bien. »
Ce langage était surprenant chez un petit chef nègre perdu au centre de l'Afrique. Orban n'avait pas rencontré, au cours de ses étapes successives deBananaà Bolobo, un mfoum noir aussi sensible, aussi enclin à la reconnaissance que le mfoum d'Itimba.
« Merci, lui dit-il. Nous accepterons pour la nuit votre large hospitalité.... Mais puisque vous semblez disposé à m'accorder les plus larges faveurs, veuillez, chef d'Itimba, ordonner au bourreau, qui dresse le billot sur la place de votre village, de cesser ces préparatifs révoltants. Ne laissez pas assassiner des femmes sur la tombe de votre vieil ami! >>
En ce moment, en effet, l'épilogue fatal de toutes funérailles d'un notable bayanzi allait dérouler ses ideuses scènes. Deux femmes, une épouse de Bamj'a et une jeune esclave ayant appartenu au défunt, étaient promenées, couvertes de fleurs et d'oripeaux, sous les yeux de la populace frémissante de plaisir.
« Quoi ! répliqua le chef sur le ton d'une colère soudaine, vous demandez la suppression du sacrifice.^ "Vous voulez que je prive Bamya, parti pour un long et dernier voyage au pays des esprits, delà compagnie de son épouse favorite, et des services de son esclave. Taisez-vous, mundelé? vous avez été bon jusqu'ici pour mon ami perdu, ne blasphémez pas, n'invoquez pas contre moi le courroux légitime de Bamya ! Il aura ses compagnes dans le monde inconnu où il est allé. »
Après cette réponse, le chef d'Itimba laissa brusquement les blancs et traversa la foule pour assister, au premier rang des spectateurs enivres à l'épouvantable hécatombe humaine.
Les protestations des blancs restèrent sans échos. Les voyageurs tant acclamés tout à l'heure, furent dès lors entièrement négligés, comme ignorés parles gens du village; ilscn profitèrent pour visiter les rues désertes, bordées par des cabanes spacieuses, sur le faîte desquelles on remarquait des crânes humains attachés à des bambous et se balançant sinistrement au souffle de la brise du soir.
La mort de Bamya, paraît-il, eut des conséquences encore plus désas-
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trcuses que l'immolation des deux femmes. On portait à vingt-cinq au moins le nombre des victimes sacrifiées par la rancune des prêtres l'éticheurs, à l'occasion de cette mort attribuée a la malveillance.
Devant d'aussi sanglants trophées, Orban ctM.Johnston.qui ne pouvaient continuer leur route interrompue par l'obscurité, résolurent de dresser leurs tentes à plusieurs mètres en aval du village d'Itimba, d'où ils emportaient de si exécrables souvenirs.
L'allège l'ut doucement paga3-ée et amarrée dans une crique de la i"ive droite, havre naturel, situé presque en face de Tchoumbiri et bordé par un rempart végétal piquant et très élevé par des haies d'Eiiphorbici Ikrmcnlian.1. plante grasse armée d'épines, au suc vénéneux, dont les fibres sont recherchées par les tisserands indigènes.
Le lendemain, Johnston décidait Orban à faire halte vers midi au village de Mbongo, pour y délecter la boisson de canne à sucre fabriquée par les indigènes.
Orban n'eut pas à regretter d'avoir cédé ù 1 invitation pressante de son compagnon de route. Les natifs deMbongo firent aux voyageurs une réception enthousiaste; ils donnèrent à M. Johnston une curieuse tortue de rivière, espèce de trionyx, pourvue d'une carapace molle et flexible de couleurs diverses.
A la nuit, les voyageurs campaient aux abords d'un village bayanzi appelé Miikemo ou » petit », en dialecte local. Bien accueillis par le chef de cet endroit, avec qui ils durent néanmoins boire du malafou au même goulot, les blancs ne purent fermer l'œil de la nuit, par suite d'un vacarme dont ils se seraient bien passés.
Une épidémie de coqueluche régnait àMukemo; tous les enfants en bas âge étaient atteints par le fléau, et toute la nuit ces créatures soufl'rantes, demi-nues, exposées à l'humidité, laissées en liberté par leurs parents, vinrent tousser, gémirautourdes mundelés, pour en obtenir, qui du sucre, qui un bibelot quelconque.
Le 12 mars, Orban et Johnston retrouvaient à Msuata le lieutenant Janssen, qui leur fit les honneurs de la station avec sa générosité et sa franchise de cœur habituelles.
Orban, malgré son vif désir, ne put séjourner auprès de son cher compatriote. L'allège qui l'avait amenée, devait rejoindre sans retard une flottille préparée par Stanley à Léopoldville. L'ex-commandant de Bolobo prit à peine le tempsde déjeuner, et fitsesadieux àjanssen et àM. Johnston.
Le jeune officier d'artillerie avait obtenu l'autorisation de rentrer en Europe avant l'expiration de son engagement.
LEi liKLGKi. iri.
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Sa constilution minée par la fièvre, fatiguée par les marches incessantes, les allées et venues entre les stations du bas Congo et la dernière étape jusqu'à Bolobo, réclamait impéi'ieusement ce retour anticipé.
.Mais comme tous ceux qui ont goûté les charmes étranges, insaisissables, de la vie aventureuse de l'explorateur en Afrique. Orban affirmait son intention de revenir sur les rives du Congo.
« Ce n'est pas un dernier adieu, disait-il à Janssen. son seul confident intime sur la terre africaine, je vous reverrai l'année prochaine, cher Eugène ; vous serez peut-être a cette époque commandant d'une station nouvelle sur les bords enchanteurs du lac Tanganîka. \'ûtre santé robuste et les services incessants rendus par vous à l'.Association ne sont-ils pas autant de probabilités en faveur de ma prophétie? Allons! au revoir. Janssen, et vous aussi. Monsieur Johnston. car vous prolongerez sans nul duute votre excursion scientifique et artistique dons l'.Afrique centrale! L'allège est démarrée, tout est prêt: j'ai mes bagages et les colis que vous m'avez confiés pourremettreà votre excellent père. Au revoir, cher Janssen. bonne chance surtout, et à l'année prochaine dans les paragesdeKaréma! »
Dix minutes après, l'allège doublait la pointe de terre qui sert de base au village de papa Gobila.
Janssen et Johnston, suivant des yeux le sillage de l'embarcation qui emportait l'officier belge, récapitulaient les qualités aimables et solides d'Orban. aussi valeureux et infatigable pionnier que généreux et bienfaisant ami.
(( Puisse nion excellent camarade avoii'prédit la vérité! soupirait Janssen. L'existence est bien pénible pour moi a Msuata: ici, lorsque je vis seul, les jours s'écoulentet se ressemblent. .Mon idéal serait de vovager, de marcher à la découverte, d'aller ainsi que vous. .Monsieur Johnston. librement, à droite et à gauche, où le hasard de l'exploration me conduirait, où le paysage tenterait mon crayon. Orban est heureux, il va revoir les siens et se retremper sous le ciel clément de notre Belgique; puis il reviendra et pour'-a parcourir d'étape en étape hospitalière cette immense route transcontinentale dont j'aurai, je l'espère, planté de nombreux jalons.
— Vous êtes plus heureux que votre compatriote, mon cher Monsieur Janssen ; vous avez la santé. Le pauvre Orban est épuisé, par l'anémie : dans son dévouement infatigable à la cause africaine il se fait illusion sur son état. Qui sait s'il verra jamais la réalisation du rêve qu'il formulait tout à l'heure.^ » répondit M. Johnston d'une voix prophétique.
Nos lecteurs connaissent déjà le sort fatal que réservait à l'infortuné sous-lieutenant le dernier mois de l'année 1883. Orban, retenu tour a tour
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au sanitarium de Borna par la maladie, ù Vivi et sur la côte occidentale d'Afrique par des services a rendre encore à l'Association, ne devait jamais revoir ni l'Europe, ni « les bords enchanteurs du lac Tanganîka «.
M. Johnston, un instant prophète de mauvais augure, devint bientôt pour Janssen ua merveilleux antidote contre l'ennui ou les sombres pensées. Le touriste anglais avait successivement visité le Transwaal, l'Algérie, la Tunisie et presque toute l'Europe.
Comme ceu.x qui ont beaucoup vu, beaucoup lu et beaucoup retenu, Johnston était à ses heures un conteur intarissable, un aimable compagnon.
En outre, des goûts communs aux deux Européens resserrèrent les liens de la sympathie spontanée qui les unissait. M. Johnston et Janssen étaient l'un et l'autre des naturalistes érudits et partant de passionnés collectionneurs d'insectes, des herboristes infatigables, à qui l'orage, le soleil, la distance à parcourir, importaient peu ou point lorsqu'il s'agissait d'cni'ichir leurs trésors scientifiques.
<c Mon intention est de rester un mois- en votre compagnie, si vous le permettez, dit un jour Johnston au commandant de Msuata. Je reconnais chez vous une passion pour l'histoire naturelle analogue à celle qui me domine, nous ne serons pas des concurrents, mais bien des émules combinant leurs effort? pour arracher à cette terre d'Afrique ses plus intimes secrets.
— Bravo! vous êtes mon hôte : je vous installerai ici aussi bien que vous pourriez l'être dans le meilleur hôtel de Londres. Voici votre chambre : rien n'y manque; lit de camp, moustiquaire, pot à eau et le reste ; quant aux draps de lit, mon cher monsieur, ils sont à la charge des voyageurs. La nourriture répond au logement: elle est propre, saine, quelquefois abondante, toujours peu variée. .Msuata n'offre pas autant d'ennuis naturels queBolobo; les moustiques n'y pullulent pas, les Banfunu des alentours sont moins importuns et moins à charge en société que les sujets d'Ibaka. Vous vous y trouverez à même d'étudier sans vous déplacer les mœurs des Wabuma, des Bayanzi, des Bateké, car je reçois tour à tour les visites des caravanes de ces tribus.
— Vous oubliez de mentionner l'attraction la plus séduisante qu'offre actuellement ce séjour et la raison qui m'a déterminé à vous demander l'hospitalité : c'est la cordialité et la bonne humeur pei-manente de son commandant. »
Janssen était en effet un des rares agents de l'Association qui n'avaient pas perdu sous le climat énervant de l'Afrique centrale son caractère
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enjoué et toujours aimable, en dépit des situations les plus précaires, des privations, des souffrances et des contrariétés de toutes sortes.
Comme tant d'autres, il avait été surtout éprouvé par la monotonie exaspérante de la vie d'un blanc chef de station, isolé au milieu de travailleurs noirs, créatui'es plus rapprochée? de la brute que de l'homme civilisé.
La présence de ^\. Johnston devait pendant un mois assurer une existence variée, remplie d'excursions, d'incidents toujours piquants, jsarfois désagréable?, mais dont les désagréments étaient atténués par l'inaltérable gaieté de Janssen.
n Mon bonheur est sjus inuigc. écrivait Janssen éi la date du i^ mars, il ne pleut pas ces jours-ci à Msuata, et M. Johnston et moi nous prijfitons du beau temps, on ne peut mieux.
" Dés l'aube, a quatre heures et demie du matin, je me lève etjc distribue la tâche quotidienne à mes travailleurs noirs; à neuf heures, je m'embarque avec mon compagnon dans une pirogue indigène, nous traversons le fleuve et nous explorons tantôt en aval, tantôt en amont, ici un village. là une Ibrèt, plus loin un cours d'eau. A midi, nous nous arrêtons pour déjeuner au petit bonheur, a pujiic-jiit-hasjrJ en quelque sorte: le menu se compose ie plus habituellement de poules achetées où nous nous trouvons, de bananes, de fruits, de malafou, de pain de manioc, le tout absorbé avec un appétit formidable; quelquefois un rôti d'antilope, une tourterelle, v.n gibier quelconque d'un excellent mangei'. dû aux balles de mon winchester, enrichit notre repas sur l'herbe.
<c Avant de i^entrer à la station, nous campons deçà, delà, dans la savane ou sous l'ombrage; M. Johnston de£?ine un paysage, je m'égare à d)-oite ou à gauche à la recherche d'une aventure, d'im papillon, d'im insecte ou tl'une proie volumineuse.
n A cinq heures du soir, nous rentrons à la station : mon sergent zan,^ibal'ite, un loyal ser\-iteur en qui j'ai bien placé toute ma confiance, me rend compte des travaux, j'inspecte le tout, j'examine en un mot si les ordres donnés par moi le matin ont été exécutés.
« Nous dînons ensuite; la variété des plats manque totalement, les vins brillent par leur absence, mais l'appétit qui l^iit défaut à mon hôte anglais se concentre dans mon estomac. Je crains véritablement d'engraisser quelque ver solitaire, cependant je suis étonné de la façon dont je me porte : toujours de mieux en mieux.
« Dans la soirée, papa Gobila ou quelques-uns de ses notables sujets, nous rendent régulièrement une visite... intéressée. S'ils ne réclament pas de la poudre, du sel, des étoffes, ils exigent toujours un morceau de musi-
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que : la boîte fétiche de Souzou .M'Pembè contribue dans une large part à kl civilisation du disti'ict de Msuata.
« Franchement, j'hésite à me prononcer sur les sentiments des natifs. Est-ce à moi, est-ce à mon instrument automatique qu'ils sont le plus attachés? Dans tous les cas, ils continuent à m'aimer un peu, et à me craindre et à me respecter beaucoup.
« Il n'en est pas ainsi de leur part à l'égard de M. Johnston.
(( Les indigènes ont une frayeur bleue du dessinateur anglais. Il veut dessiner tout le monde, histoire de faire des études de cràniologie: il choisit de préférence ses sujets parmi les dames.
« Or le bruit court dans les villages environnants que ceux qui se laisseront croquer par \]'a Btiï — (sobriquet qui se traduit en français par araignée, donné a M. Johnston, parce qu'il collectionne toutes sortes d'araignées, de mille-pattes, de centipédes, etc., etc..) — tous ceu.x, dis-je, qui permettront à l'artiste de reproduire leur tète mourront dans l'année courante. O la superstition !
<. C'est le diable, ce W'a Buï, disent les uns, d'où sort-il.^ Il est blanc comme Souzou M'Pembè, mais il a les cheveux et la barbe d'une couleur insolite. Puis les autres blancs ne volent pas les tètes des nègres, pourquoi celui-ci veut-il emporter sur le papier les portraits de nos femmes, de nossœurs, de nos fiUesr' Évidemment pour nous faire du mal. »
« Aussi M. Johnston est-il le croquemitaine de l'endroit, et j'ai grand' peine à faire supporter sa présence par les natifs. Toutes les jeunes filles s'enfuient à sa vue; les hommes se voilent la face à son approche et regardent entre ses doigts pour voir si Wa Buï ne prend pas ses crayons et son papier pour dessiner l'un ou l'autre d'entre eux.
« M. Johnston enrage. Son succès a été tout autre chez les Ba3'anzi : Ibaka a consenti à poser. Ici Gobila a été et est encore intraitable. Sur mes instances et mes paroles rassurantes, mon noir papa avait consenti un jour a se laisser portraicturer. .Mais dès qu'il a vu son nez, ses yeux et ses oreilles retracés au crayon sur l'album, il a poussé des cris d'effroi intraduisibles et ameuté toute la population contre le blanc qu'il appelait voleui".
" En revanche, l'artiste se rattrape sur des modèles plus dociles. Tous les pa vsages les plus souriants, les plus sauvages, les plus pittoresques ou les plus dénudés des environs sont relevés sur son album; les oiseaux que je tue, les plantes, les insectes les plus rares, sont habilement reproduits par son crayon expérimenté.
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<. En ce moment, il dessine un magnifique serpent python que mes Zanzibarites ont capturé liier à quelques mètres de l'étable.
« Ah! mes pauvres chèvres, quels terribles assauts elles ont à soutenir! Dans la nuit d'avant-hier une autre panthère est venue leur rendre visite, et elle a emporté un jeune chevreau.
« J'ai donc replacé le piège de nKjn invention qui m'avait si bien réussi, et j'attends encore le résultat.
« Lors du passage dOrban, j'ai échangé la peau de la première panthère prise au piège contre une presse à copier et une cargaison de papier: je serai donc très heureux, pour ma collection, de posséder une seconde panthère.
0 Cette nuit, vu la grande chaleur, je ne pouvais fermer l'œil. M. Johnston, ressentant un léger accès de fièvre, s'était couché de fort bonneheure; j'ai veillé près de son Ut, tout en prêtant une oreille attentive aux bruits du dehors.
« Le chevreau que j'ai ligoté comme hameçon dans ma machine infernale n'a pas cessé de bêler jusqu'à deux heures du matin. A ce moment, des rugissements féroces ont couvert les bêlements du pauvre animal, toutes les chèvres de l'étable ont poussé des gémissements précipités: j'ai entendu simultanément un cri étouffé et une détonation.
0 De mes trois fusils, un seul avait joué; je ne pouvais me risquer dans l'obscurité pour aller voir ce qui se passait, j'écoutais anxieusement: aucun hurlement ne se faisait entendre, seules les chèvres enfermées dans l'étable bêlaient à arracher des larmes à un crocodile.
« Aux premières lueurs du jour, je cours examiner le résultat de mon traquenard.
« Pieux de barrière, chevreau, fusils, tout avait disparu. La panthère avait traîné le tout ensemble jusque dans le champ de manioc.
« Là il ne restait plus du chevreau que les deux pattes de derrière. Je vous fais juge de mon furieux désappointement. Décidément mon invention a besoin de perfectionnements.
« M. Johnston, témoin de mes déboires, rit à gorge que veux-tu. et me dit que la panthère s'est sauvée pour ne pas s'exposer à poser devant son crayon. Papa Gobila, accouru à la station en apprenant l'insuccès de ma machine infernale, ne^ se fait pas des gorges chaudes, il est au contraire tout penaud, tout attristé, et semble redouter les sortilèges que la panthère déchaînera sur la contrée pour se venger des embûches qu'un lui a tendues. «
Peu de jours après. Janssen donnait clans une nouvelle lettre des renseignements sur lexpédition.
« Stanley, écrit-il, remorque le Royal jusqu'à Léopoldville. Selon toute probabilité, notre grand chef remontera bientôt vers le haut Congo. I-e steamer qui faisait précédemment le service entre Issanghila et Manyanga est remplacé par des baleinières amenées par Roger.
« J'apprends en même temps le danger qu'a couru ce dernier explorateur chargé de conduire les embarcations susdites de Vivi à Issanghila. Dans ce trajet, une des baleinières fut brisée, et l'un des porteurs se révolta ouvertement contre Roger.
<i Le révolté était, paraît-il. un Persan. (Une récente levée d'hommes engagés au service de l'Association se compose de tout ce que l'Orient possède d'éléments humains hétérogènes : Arabes, Persans, Indous, Zanzibarites. Afghans, etc., etc.)
. « Le Persan en question se permit de trouver absurde de traîner des bateaux sur des montagnes, alors qu'il existait un cours d'eau au pied des hauteurs; il refusa catégoriquement d'avancer et chercha à détourner les porteurs de leur devoir.
« Roger, furieux contre le mutin, lui enjoignit sévèrement d'obéir; mais, à bout de patience, il leva son bâton contre le répliqueur. Le fougueux sujet du schah de Perse bondit à la gorge de Roger et eût infailliblement étranglé son maître, si les caravaniers n'eussent aussitôt porté secours.
'^ Roger, délivré, voulut sur-le-champ brûler la cervelle au serviteur rebelle; il se contint néanmoins, et pardonna même au coupable, sur les instances du chef caravanier indigène.
« Enfin, comme nouvelle autre du bas Congo, on m'écrit que Hanssens est parti au secours du capitaine Grant EUiott, attaqué quelque part du côté du Niari (affluent du Kouilou).
« Tous ces détails m'intéressent, mais j'aurais préféré recevoir de Léopoldville les médicaments que j'avais demandés pour soigner mes ulcères.
« Papa Gobila attribue les plaies dont mes jambes sont littéralement couvertes à la vengeance de la panthère ; je sais pertinemment qu'elles sont la conséquence des égratignures inévitables, des blessures mordantes que m'octroient généreusement les ronces et les plantes épineuses du chemin, lors de mes excursions avec M. Johnston.
« On me répond flegmatiquement de Léopoldville qu'on n'a pas le temps de chercher ces médicaments enfermés dans des caisses reléguées au fin fond des magasins. Donc, mes ulcères n'ont qu'à se bien tenir! »
Quelle dose de philosophie, de stoïcisme dans ces derniers mots ! Combien de voyageurs parcourant le centre africain n'auraient point pris aussi gaiement leur mal en patience, et auraient jeté sur le papier destiné à un ami leurs plus amères récriminations ou leurs plus violentes diatribes !
En l'absence des médicaments demandés, Janssen cautérisa de son mieux ses ulcères et vaqua comme d'habitude, durant tout le mois d'avril, à ses fonctions de commandant de station, sans négliger la distraj'ante société de son hôte anglais.
M. Johnston avait fini par vaincre la frayeur qu'éprouvaient à sa vue les natifs de Msuata. S'il ne parvint pas à décider Gobila à poser pour son portrait, il eut du moins la bonne fortune de trouver dans le district banfunu un charmant petit village appelé Makolé, du nom de son chef, dont les habitants admirèrent son talent de dessinateur et lui servirent à tour de rôle de modèles patients et dociles.
Les huttes de Makolé s'entassent les unes sur les autres dans un espace demicirculaire entouré d'une barrière de verdure, palissade naturelle obtenue en plantant de distance en distance des palmiers dont les gerbes se rejoignant forment autant d'arches gracieuses, et comme une sorte de cloître végétal d'une