‹ Les Belges dans l'Afrique centrale; voyages, aventures et découvertes d'après les documents et journaux des explorateursChapitre 6 sur 46 · CRUCHE EN BOIS ( COLLECTION DE M. FLEMING · texte numérisé non relu

CRUCHE EN BOIS ( COLLECTION DE M. FLEMING

architecture fort agréable à la vue.

La cabane du mfoum Makolé, principal «édifice» du village, occupe une superficie considérable au centre même de l'agglomération, et s'ouvre sur une place ombragée par un teck colossal, dôme tutélaire abritant, suivant les heures de la journée, la population locale accroupie et muette au moment de la sieste, ou dansant, chantant et buvant lorsque le soleil est sur son déclin.

Une clémente soirée d'avril réunit sous le feuillage de ce teck Makolé et ses sujets, M. Johnston, Janssen et un peloton d'escorte zanzibarite.

On allait célébrer les épousailles, les noces du fils aîné de Makolé. La population du village était en fête, ou mieux faisait bombance depuis le matin.

Lorsque les blancs arrivèrent, le repas était terminé, mais des pièces à

conviction gisaient sur le gazon, au pied de l'arbre gigantesque, et attestaient la profusion, sinon la qualité des mets engloutis.

Çà et là roulaient des calebasses vides, laissées à regret par les buveurs ivres; plus loin de larges plats taillés dans des troncs d'arbre étalaient les vestiges d'une sauce huileuse refroidie; partout des os de poulet, d'antilope, d'hippopotame, dépouillés de leur chair gisaient abandonnés aux chiens de la localité.

Brochant sur le tout, des noirs rassasiés, gorgés de malafou, piétinaient, gambadaient, se bousculaient, en attendant l'heure des chants et de la danse.

Cette grouillante multitude s'écarta néanmoins avec une crainte respectueuse devant Janssen et Johnston conduits au palais même de Makolé par un notable remplissant habituellement les fonctions d'introducteur des ambassadeurs.

L'entrée des blancs dans la cabane fut saluée par des hourras qui couvrirent le bruit assourdissant des mjrimhjis, espèces de lyres grossièrement fabriquées, dont les cordes, pincées par les doigts des nègres, produisaient des vibrations aigres et discordantes.

Tout en regrettant mentalement de n'avoir pas bourré leurs oreilles de coton, les visiteurs européens remercièrent Makolé pour la réception musicale qu'il leur avait ménagée.

Janssen pria ensuite le beau-père de lui présenter les nouveau.x époux.

« Impossible de vous satisfaire, en cemoment,monbonSouzouM'Pembé: les jeunes mariés reposent dans leur cabane; mon fils apprend à ma bru les devoirs que lui impose sa nouvelle position. Mais dans une heure ils reviendront parmi nous, pour se livrer toute la nuit aux réjouissances de la population de mon village.

— Ah! répondit Janssen qui gardait son sérieux, je comprends parfaitement l'absence momentanée du nouvel époux. Aurons-nous le plaisir de voir aussi l'épousée dans une heure? »

Makolé ouvrait la bouche pour répondre, lorsque des clameurs couvrirent sa voix et détournèrent l'attention des auditeurs.

Un brouhaha sans pareil avait lieu dans l'assistance; on se pressait autour d'un indigène qui racontait, d'une voix pleine de colère et d'indignation, un scandale commis au dehors par l'escorte zanzibarite des mundelés.

Un des soldats de Msuata-Station, ayant puisé une dose insolite d'audace au fond d'une bouteille de gin, s'était furtivement glissé dans la cabane des nouveaux époux.

LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE ii:

On comprend aisément la fureur du jeune marié. Le Congo, lui aussi, a ses Othellos.

Peu soucieux de s'expliquer verbalement avec un antagoniste ivre de gin, l'époux, obéissant à son premier mouvement de rage, frappa d'un vigoureux coup de couteau le Zanzibarite qui s'enfuit l'épaule ensanglantée, et en poussant des hurlements de douleur.

Les camarades du blessé, irrités par la vue du sang qui s'échappait de la plaie béante, se précipitèrent, criant vengeance, vers la hutte du fils de Makolé, et l'un d'eux déchargea au hasard son winchester sur le mur de la cabane.

Une effroyable mêlée s'ensuivit, ajoutait le narrateur venu en toute hâte pour faire savoir au chef les premières phases de l'événement dont il avait été le témoin indigné et effrayé.

La traduction instantanée de ce récit fit bondir Janssen. Sans écouter les réquisitions ou les pleurnichements de Makolé et des notables, le jeune officier s'élança hors de la hutte et se fra}-a à coups de poings et de crosse de revolver un passage à travers la foule massée sur la place.

Arrivé près des Zanzibantes pelotonnés autour du nyampara et vociférant sans prendre toutefois l'offensive contre les naturels, pour la plupart littéralement ivres, Janssen interpella rudement ses soldats tremblants, muets de terreur et courbés sous l'œil du maître énergique qu'ils avaient, on s'en souvient, surnommé V Aigle.

« Qu'avez-vous fait, misérables! clamait l'officier exaspéré. Amenés ici par moi pour me protéger et me défendre, vous m'exposez par votre inconduite a être lacéré par la population légitimement irritée. Vous êtes des infâmes ! Un ivrogne s'est trouvé parmi vous qui a commis une action abominable : il a encouru le châtiment qu'il méritait. Au lieu de crier vengeance, vous auriez dû dire qu'Allah lui-même avait guidé le bras qui a frappé le coupable, et accepter sans murmure l'œuvre de la justice divine. Bas les fusils, et que pas un de vous ne bouge sans mon ordre, ou je lui brûle la cervelle ! »

Cette véhémente allocution eut l'effet prévu par Janssen. Allahavait voulu la punition du coupable; tout bon musulman devait s'incliner devant la volonté du Tout-Puissant. Le blessé reconnut lui-même qu'il n'était pas assez puni.

Makolé, arrivé sur ces entrefaites, fut constitué par Janssen juge suprême du coupable. Le chef consulta les notables du village qui furent unanimes à déclarer qu'il fallait livrer au bourreau le trouble-ménage de l'héritier du pouvoir.

Ii6 CHAPITRE CINQUIÈME

La mort du délinquant pouvait seule, aux yeux des natifs désensorceler la mariée, sur les futurs enl'ants de laquelle le Zanzibarite avait jeté un mauvais sort.

L'impito3^able verdict prononcé par Makolé eut l'approbation unanime de la population courroucée.

Les natifs improvisèrent aussitôt le billot sur la place du village; et l'un d'eux, grand et robuste, s'offrit pour remplir l'office de bourreau. D'autres, perçant les rangs des Zanzibaritcs, s'apprêtèrent à ligoter le condamné.

Les soldats de janssen, stupéfaits du silence glacial de leur commandant, assistaient en apparence impassibles, mais la rage au cœur, aux préparatifs du supplice impatiemment attendu par la population.

Les acol3'tes du bourreau volontaire promenaient déjà, comme un trophée rempli de promesses sanglantes, la victime entièrement nue et étroitement garrottée par des cordages de lianes. Le barbare cortège s'arrêta d'abord devant la hutte des époux outragés, où eurent lieu des pratiques de désensorcellement; puis il se dirigea lentement, au milieu des huées, des chants et des gambades des indigènes vers le palais de Makolé.

Janssen, qui avait maintenu rangé autour de lui son peloton de Zanzibaritcs, parlait à.M. Johnston avec une indifférence apparente; mais les mêmes intentions étaient dans le cœur de chacun d'eux.

« Le supplice réclamé par ces sauvages n'aura pas lieu, disait le lieutenant.

— Assurément non. répliqua Johnston. Mais comment allez-vous faire? les juges et les bourreaux sont en nombre: ils ont des mousquets, des lances et des coutelas. Ils veulent voir couler le sang promis; ils ont hâte d'assister au terrible dénouement.

— S'ils veulent du sang, ils en auront, répliqua brièvement Janssen. Le moment d'agir est venu pour nous: le cortège s'arrête près du billot. Rangez-vous par deux, et suivez-moi en bon ordre; soyez prêts à tout, il faut délivrer à temps le coupable assez puni déjà, ordonna l'officier d'une voix- électrisante à son escorte, trop heureuse de lui obéir cette fois.

En un clin d'œil, Janssen, Johnston et les soldats avaient, bousculant bras et jambes, ouvert les rangs serrés des spectateurs ahuris, entouré le billot et désarmé le bourreau près de frapper.

Des hurlements de rage et de déception s'élevèrent de toutes parts. Les sauvages préparaient leurs armes; les files de spectateurs se resserraient; on renvoj^ait les femmes et les enfants.

Makolé écumant de rage, interpella directement Janssen.

« De quel droit arraches-tu au bourreau sa victime?' Ton esclave doit mourir. Mes sujets réclament sa tête.

— Ils ne l'auront pas! répliqua le lieutenant. Je suis le père de mes esclaves, moi! Lorsque la faute de l'un d'eux n'entraîne pas la mort, je défends sa vie envers et contre tous. La tête de ce soldat ne tombera pas sous le coutelas de ton bourreau. Ordonne, tu le peux, tu le dois, un châtiment plus équitable, proportionné à la faute commise, et mon esclave le subira.

— Tu veux donc 'a g-uerre, mundelé. Regarde autour de toi, compte mes guerriers, écoute leurs cris, leurs chants de guerre. N'affronte pas ainsi, Souzou M'Pembé, la colère de mes sujets !

— Regarde à ton tour autour de moi, compte mes fusils, lis dans les yeux de mes onze soldats leur bravoure et leurs sentiments de haine et de vengeance contre les tiens? Comprends-tu maintenant que je saurai résister à la multitude trébuchante, ivre, mue par une rage impuissante, qui veut s'opposer à ma volonté ? Allons, Makolé, ordonne à tes subordonnés de me livrer passage et d'abandonner à ma justice mon esclave coupable. Évite, en prenant l'offensive, les horreurs d'un combat préjudiciable surtout aux habitants de ton village. Mon fusil et ceux de mes hommes sont autant d'armes foudroyantes, susceptibles en une heure d'envoyer de vie à trépas les neuf dixièmes de tes prétendus guerriers. Si l'on tire sur nous, si l'on frappe sur un des miens, nous livrons au pillage et à l'incendie les cabanes de tes sujets. Si au contraire on nous laisse partir sans combattre, je jure par tous les fétiches de remettre à ton fils et à son épouse les plus riches présents du mpoutou que recèlent ma maison de Msuata, et mon frère Wa Bui te donnera les plus beaux dessins tracés sur le papier par son crayon magique. »

Ce long speech, débité en langue indigène par le mundelé Souzou M'Pembé, fut écouté paisiblement. Certains passages provoquèrent des murmures, de sourdes réclamations, mais la péroraison parut satisfaire les intéressés, et opéra une diversion salutaire dans l'esprit des juges et des bourreaux.

Il ne lut plus question d'exécution à mort, mais du règlement de la quotité de marchandises à livrer au ménage troublé et au mfoum Makolé devenu juge conciliant. Le billot servit de siège à Janssen qui s'égosilla à combattre les prétentions exagérées des intéressés.

Enfin, après un marchandage prolongé bien avant dans la nuit, le différend fut amiablement réglé; les plus copieuses libations de malafou

ii8 CHAPITRE CINQUIÈME

rétablirent une harmonie très sonore entre .Makolé, ses sujets et les serviteurs des blancs.

L'heure et 1 état des hommes d'escorte ne permirent pas à M. Johnston et à Janssen de reprendre immédiatement la route de la station. Ils durent forcément assister à la reprise et a la fin de la fête si dramatiquement interrompue.

Le lendemain, le soleil était déjà haut sur l'horizon, lorsque les blancs, que suivaient péniblement les traînards zanzibarites, éreintés par les fatigues et les excès de la nuit, aperçurent dans le lointain la banderole bleue, étoilée d'or, agitée par la brise sur les bâtiments de la station, ce nid de repos et de bien-être après lequel soupiraient les marcheurs.

Avant d'atteindre ce refuge hospitalier, les blancs devaient subir encore un contretemps désagréable.

Papa Gobila et une foule d'hommes, de femmes, d'enfants, presque toute la population de Msuata en un mot, barrèrent le chemin aux excursionnistes.

Gobila regardait Janssen et Johnston avec une telle expression d'étonnement, que les blancs éclatèrent de rire, sans respect pour la dignité du gros'personnage.

Revenu de sa stupeur, Gobila articula quelques mots, tout en palpant les bras, les épaules et la face de Souzou MPembé et de Wa Bui.

« Vous êtes donc vivants tous deux'- C'est extraordinaire; on affirmait au village que les gens de Makolé vous avaient coupé la tète, parce que vos hommes étaient méchants.

— 'Vous avez, été fort mal renseigné. Voyez, il ne nous manque pas un cheveux sur la tète ; les gens de Makolé nous ont fêtés à outrance; nous sommes épuisés de fatigue ; nous tombons de sommeil. De grâce, papa Gobila, laissez-nous regagner nos demeures et laites en sorte que vos sujets ne troublent point notre repos aujourd'hui.

Une heure après, les blancs se reposaient sur leurs lits de camp. Mais à trois heures on annonçait à Janssen la mort du Zanzibarite blessé la veille et l'arrivée d'émissaires spéciaux de Makolé réclamant la livraison des objets promis.

Dés que le lieutenant eut constaté le décès de son serviteur, il ordonna la suspension de tout travail.

Ensuite, tout en pestant contre l'empressement de Makolé à réclamer la remise des présents convenus, il compta loyalement les brasses d'étoffes, y joignit les mauvaises ébauches délaissées par M. Johnston, qui composaient le montant de l'indemnité à payer, et remit le tout aux envoyés

en les priant de déguerpir au plus vite, pour n'encourir aucune conséquence désagréable.

Effectivement les Zanzibarites, éprouvés par la mort de leur camarade, avaient grand' peine à faire taire leurs ressentiments contre les gens de Makoié. N'eût été le respect que Jansscn inspirait à ses soldats, les ambassadeurs indigènes auraient emporté de la station plus de coups de chicotte que de cadeaux précieux.

Dans la soirée, on procéda, conformément au rite zanzibarite, aux obsèques du détunt. Ce malheureux, échappé la veille a une fin tragique, inaugura en quelque sorte le cimetière de Msuata-Station.

Le champ, désigné par le fondateur du poste pour recevoir les dépouilles mortelles des agents blancs et noirs de l'Association décèdes à Msuata, était depuis son installation, qui coïncidait presque avec l'arrivée de Janssen, vierge de tout coup de pioche du fossoyeur. Iloccupait sur les bords du fleuve quelques acres d'un terrain rocailleux où de pâles aloès élançaient vers le ciel leurs tiges dégarnies de feuillage.

Le dernier jour de la semaine qui suivit l'enterrement du Zanzibarite, triste épilogue de l'événement dramatique de Makoié, .M. Johnston quitta Msuata.

Durant plus d'un mois M. Johnston avait été non seulement le compagnon inséparable du chef de ki station, mais aussi le confident des pensées joyeuses ou tristes, des espérances ou des regrets du jeune officier éloigné de tous ceux qu'il chérissait.

La séparation fut pénible pour chacun d'eux. M. Johnston en éprouvait un regret qu'adoucissait l'espoir de revoir bientôt les horizons brumeux de sa patrie. Quant à Janssen, son affliction fut plus vive ; avec son hôte anglais disparaissaient les aventureuses excursions scientifiques, les instructives et agréables causeries de la veillée, les encouragements, les conseils du savant, de l'ami, du voyageur expérimenté.

Pour prolonger encore une société dont il appréciait surtout la valeur au moment où elle allait lui manquer, Janssen accompagna durant plusieurs heures le canot qui emportait le touriste.

Un dernier repas pris en commun surles bords verdo3-ants de l'ile Pururu se termina par le toast des adieux.

« Pourquoi ne dirions-nous pas au revoir ? interrogea Johnston.

— Hélas! répondit Janssen, vous allez dire que c'est de la superstition, mais j'ai le pressentiment que nous nous voyons pour la dernière fois. Adieu, donc. Monsieur Johnston; si vous passez devant Anvers, allez, je vous prie, donner aux miens de mes nouvelles. Dites-leur comment

ma robuste constitution triomphe sans cesse des accès périodiques de la fièvre, et combien ma bonne humeur et mon ardeur au travail imposent de défaites aux maladies morales de tout pionnier africain, l'ennui, la nostalgie, le spleen, etc..

— Allons, cher lieutenant, me voici embarqué. Au revoir ! au revoir !

— Adieu ! reprit Janssen en étreignant la main du partant... Adieu ! adieu ! » dit-il encore en agitant le bras dans la direction où la pirogue indigène montée par l'Anglais, voguait rapidement, portée par les lames propices, et pagayée à tour de bras par de vigoureux nautoniers kroomens, serviteurs éprouvés mis à la disposition du voyageur par le commandant de Msuata.

Une palabra à Kinchassa. — Guerre imminente entre Mpumu Ntaba et Gobila. — L'arbitre Souzou M'Pembé. — Jansseii chez Makouenntcho. — Dans la forêt vierge. — • Chatstigres au lieu d'éléphants.

-^^T/^/f^è'-Q' E retour de M. Johnston ne donna heu jusquau Stanley- ^^ p?^^"(y] Pool a aucun incident notable.

'f^ ^.'c^^^y Le voyageur anglais, arrivé à Kimpoko le i" mai, (v"^ -'S vWà''^ ^'^""^ ^^-"^ heures du soir, fut salue au débarcadère par le ■^^^^^^p:^^ lieutenant Coquilhat, détaché en avant-garde par Stanley qui se disposait à remonter le fleuve au delà de Bolobo.

Camille Coquilhat, lieutenant adjoint d'état-major, d'une nature franche et droite, d'une taille au-dessous de la moyenne, court et trapu,

LES BELGES, li:.

au teint cuiviv comme celui d'un Asiatique, à la physionomie mobile, aux yeux noirs très expressils sous des sourcils épais, aux cheveux taillés en brosse, aux gestes énergiques; à la parole facile, railleuse et pleine d'expressions pittoresques, Camille Coquilhat fut dès l'abord très sympathique a l'artiste voyageur. Johnston, en le voyant et surtout en l'écoutant, oublia sa fatigue et la nuit entière fut employée à passer en revue avec lui les principaux événements survenus en Europe depuis un an, à causer de l'œuvre africaine, de son passé, de sa situation présente et à apprécier son avenir.

Le lendemain, à midi, M. Johnston s'arrêtait dans la baie de Kinchassa prés du Royal et d'une tlottille considérable battant pavillon de l'Association internationale.

« Boula Matari est ici, fut-il dit au voyageur; il est occupé à palabrer avec les chefs de la contrée. »

^\. Johnston descendit à terre, traversa la savane, les fourrés de hautes graminées séparant la plage du village, passa devant plusieurs huttes indigènes désertées par les habitants, et atteignit un vaste enclos palissade où, sous l'ombrage de baobabs splendides, parmi les palmiers et les lianes rampantes, se groupait pittoresquement un auditoire nègre accroupi en cercle autour de deux orateurs blancs : Stanley et le lieutenant 'Van Gelé, fondateur de Luteté-Station.

Les auditeurs les plus rapprochés étaient assis et prêtaient aux discours une oreille attentive; derrière eux, rangés suivant le grade et l'importance de la position sociale, venaient d'autres natifs dans les attitudes les plus variées: ceux-ci couchés et se souciant très modérément de la conférence, ceux-là dormant ou passant machinalement la main sur les armes qui brillaient à leur ceinture, d'autres, et c'étaient les plus nombreux, portant à leurs lèvres les goulots de leurs calebasses pleines de malafou.

L'arrivée d'un nouveau blanc dans l'enclos interrompit un instant la palabra. Stanley envoya de la main un salut amical à son compatriote et reprit son discours.

« Vous savez, disait-il en s'adressant plus spécialement à deux mfoums indigènes assis près de lui sur deux superbes peaux de léopard, vous savez combien Ngaliema et les gens de Ntamo, opposés naguère à l'établissement de mes frères dans leur voisinage, se félicitent aujourd'hui de la présence à Léopoldville des bons mundelés qui les enrichissent et les rendent heureux. 'Vous pouvez vous-mêmes bénéficier des faveurs et des avantages que les blancs vous apportent dans les replis du drapeau

bleu étoile d'or, en nous concédant, aux aient jurs de votre villag:e, un terrain convenable a notre établissement.

— Bah! répliqua Bankwa, l'un des chefs interpellés, si nous consentons à vous laisser établir ici, demain un seul de vos frères s'y fixera et trouvera l'espace concédé suffisant pour ses besoins; mais plus tard d'autres mundelés viendrontrésiderprés de nous etexigeront de nouvelles concessions, de nouveaux droits. Notre district tout entier deviendra une possession des blancs ; quant à nous, nous n'aurons plus ni huttes, ni champs de manioc, ni esclaves; nous serons peu à peu dépossédés et obligés de reculer, devant l'invasion des hommes de votre race, jusqu'aux montagnes dont les sommets se profilent au loin sur l'horizon. »

Il y avait dans ces paroles une inspiration prophétique qui impressionna vivement l'assistance noire.

« Bankwa a raison, clamaient unanimement les notables. Si nous cédons aujourd'hui un pouce de terrain, nous serons obligés de laisser successivement, dans un avenir prochain, nos domaines aux blancs devenus plus nombreux et partant plus puissants.

Néanmoins l'opposition de Bank-\va fut détruite par l'argumentation de Stanley, appuyée de l'éloquence zanzibarite de Doualla, premier ministre, interprète, serviteur toujours blotti comme un chien fidèle aux pieds de l'agent supérieur.

Les habitants de Kinchassa octroyèrent à l'Association la concession d'un terrain et le droit d'y élever des maisons et des magasins.

Des présents sans nombre furent échangés, le malafou circula à profusion; les m'botès les plus amicaux saluèrent quelques heures plus tard le départ du Royal emportant Stanley vers le haut Congo, et suivi à une courte distance par VAssociation internationale africaine, steamer à hélice jaugeant huit tonneaux, (généralement désigné par les agents du Comité, sous les initiales /l./.yl.), et la baleinière YËclaireiir, baptisée par Hanssens dans les eaux du district de Bolobo.

La flottille toucha à Kimpoko, pour permettre au lieutenant Coquilhat de prendre passage à bord de r.4. /. A. De là elle poui^suivit sa route et, augmentée du vapeur En Avant, venu à toute vitesse de Lèopoldviile, elle ancra dans les eaux de .Msuata le 9 mai 1883.

Janssen, prévenu de l'ariivée de cette escadre fluviale, ne pouvait contenir sa joie et oubliait ses ulcères en présence du nombre inusité de convives qu'il eut à traiter ce jour-là.

Toutes les réserves alimentaires de iMsuata-Station avaient été mises à ontribution pour fêter les passagers blancs et noirs de la flottille.

134 CHAPITRE SIXIE.ME

Au dessert, le sous-lieutenant narra avec entrain et d'une façon humoristique le rôle pacificateur qu'avait joué le drapeau de l'Association dans une altercation survenue la veille entre le grand makoko Mpumu Ntaba des Bateké et le gros mfoum Gobila des Banfunu. En voici le pâle résumé:

Au village de Msuata vivait en paix depuis des années un certain Parrey, sujet bateké, proche parent de Mpumu Ntaba.

Lorsaue Stanley avait, l'année précédente, découvert le lac Léopold II, ce Parrey avait eu la bonne fortune d'accompagner l'explorateur, de gagner son affection et de descendre avec lui jusqu'à Léopold ville.

Chaudement remercié et comblé de présents parsonmaître près de partir pour l'Europe, Parrey était devenu à Msuata un personnage important, faisant étalage de ses richesses au point de rendre jaloux, d'empêcher de dormir Gobila lui-même.

Une rivalité de poids, de corpulence, existait d'ailleurs depuis longtemps entre ces deux hommes: Parrey était presque aussi gros et gras que Gobila.

Une conjuration s'ourdit aussitôt entre les notables banfunu de Msuata pour dépouiller le corpulent Bateké, de ses richesses et de son trop puissant abdomen. On empoisonna adroitement l'une des épouses favorites de Parrey; le sorcier, convié à rechercher les causes surnaturelles de ce décès, déclara devant la population de Msuata que Parrey avait volontairement donné la mort a son épouse.

Devant cette déclaration, les gens de Msuata ordonnèrent d'une voix unanime au sorcier dénonciateur de devenir le bourreau du dénoncé.

Une décoction d'herbes vénéneuses fut préparée devant l'assistance, et avalée séance tenante par le malheureux parent de Mpumu Ntaba. Le malheureux résista pendant plusieurs mois aux ravages du poison, mais il dépérissait insensiblement et ressemblait, par sa maigreur, à un véritable squelette ambulant.

Gobila, rayonnant de joie lorsqu'il rencontrait sa victime, lui adressait hypocritement des paroles d'amitié et de consolation. 11 promenait comp'aisamment ses mains charnues sur les épaules desséchées de son ex-rival, et lui disait d'un ton mielleux et larmoyant :

« Pauvre Parrey, la mort de ton épouse infortunée t'empêche donc de retrouver tes grasses et larges épaules, ton volumineux abdomen, ta gaieté et ton entrain d'autrefois? Quelle folie de te chagriner ainsi ! Tu es riche, rien ne t'est plus facile que d'acheter de nouvelles épouses; choisis dans mon sérail, je t'abandonnerai mes plus belles esclaves contre les mou-

choirs, les belles étoffes, les tissus et le beau fusil que tu dois à la muni- Jicence de Boula Matari. »

Parrey supporta d'abord avec une rage mal contenue les railleries de son rival fortuné ; mais, un jour, rassemblant ce qui lui restait de forces, il traversa le fleuve et arriva mourant au village de Mpumu Ntaba.

Epuisé et pouvant à peine parler, Parrey ût connaître ses dernières volontés. Il laissait à son royal parent la totalité de ses richesses, à condi-

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LE LIEUTENANT VAN aVA.Z.

tion toutefois que le roi bateké exercerait de sanglantes représailles contre les notables et le sorcier de Msuata.

Avant d'accepter les charges de légataire universel de l'opulent défunt, Mpumu Ntaba manda une ambassade au village de Gobila, pour s'assurer de la quantité et de l'importance des richesses délaissées, et pour espionner les forces guerrières dont disposait le mfoum de Msuata.

Les ambassadeurs bateké, diplomates avisés et malicieux résidèrent dans le village banfunu assez longtemps pour remplir leur m.ission d'espionnage

126 CHAPITRE SIXIE.ME

sans éveiller le moindre soupçon. Ils déblatérèrent avec Gobila contre feu Parrey et critiquèrent la source des richesses de l'ex-favori de Boula Matari, tout en demandant ce qu'étaient devenues ces richesses.

Gobila s'en était attribué la plus grande partie; le reste, disait-il, pièces de mouchoirs démodés, colliers de perles ordinaires, mkissi sans valeur, pourrissait encore dans les huttes délabrées, tombant en ruine, qui avaient appartenu à Parrey.

« Mais, répliquait un des espions, ne craignez-vous pas, chef Gobila, d'encourir la colère de Mpumu Ntaba, en détenant à tort la fortune du défunt?'

— Oh! la colère de Mpumu, répondait Gobila, avec un gros rire narquois et dédaigneux, qu'il vienne ici votre monarque; s'il trouve des pirogues pour traverser le fleuve, je l'attendrai avec mon armée composée de cent cinquante fusils et fortifiée de la présence de mon fils blanc Souzou M'Pembé et de ses invincibles soldats.

— Effectivement, disait l'un des faux amis, vous pouvez aujourd'hui, grâce à vos alliés les fils de Boula Matari, vous soucier médiocrement du courroux et des forces de notre roi. Nous ne l'aimons pas, d'ailleurs, notre tyran Mpumu Ntaba, et pour échapper à son pouvoir despotique nous avons quitté son village pour ne jamais y retourner. «

Le même soir, ces effrontés mais habiles ambassadeurs feignaient, en quittant Msuata, de se diriger vers la contrée des Babouma ; mais ils passaient le fleuve en amont de la station et allaient rendre compte de leur mission à Mpumu Ntaba.

L'autocrate, indigné des termes méprisants avec lesquels Gobila parlait de sa puissance, manda Ganchu, son collecteur de taxes, et l'expédia dans tous les villages environnant la capitale des Bateké pour y racoler des guerriers.

Deux ou trois cents volontaires armés, les uns de mousquets délabrés, les autres de lances, de haches, de coutelas indigènes, se rangèrent sous les ordres de Ganchu. On jugea bon dans la circonstance d'utiliser les banderoles aux couleurs françaises, comme guidons de cette armée sauvage.

Mpumu Ntaba, ses ministres, ses femmes, ses esclaves porteurs du mobilier, literies, édredons, peaux de lion, mkissis, lances sacrées, formèrent une interminable caravane qui marcha prudemment derrière les hordes soldatesques de Ganchu.

Troupes armées, gens de la cour et souverain arrivèrent sur la rive droite du Congo et campèrent à la belle étoile, en face du village de Msuata.

LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE uy

On saitque les Bateké possédaient sur la rive droite, entre le Stanley-Pool et l'embouchure de la Lawson, un seul centre de population sédentaire : le petit village d'Enyari, habité par des pècheure de vairon.

Mpumu Ntaba dut envoyer Ganchu jusqu'à cette bourgade pour y réquisitionner les pirogues qui s'y trouvaient. Ganchu réquisitionna selon l'usage bateké. Il entra dans Enyari à la tète d'une centaine d'hommes d'armes, convoqua le ban et l'arrière-ban des chefs du village, et leur enjoignit avec force menaces de mettre à sa disposition, au nom de Mpumu Ntaba, toutes les embarcations de pèche, de guerre ou de plaisance dont disposait la population du village.

Les notables d'Enyari, s'inclinèrent respectueusement devant le nombre des hommes d'escorte de Ganchu et s'apprêtèrent à livrer les embarcations requises.

L'un d'eux, laissant ses collègues offrir à l'envoyé du roi le malafou de bienvenue, transmit de hutte en hutte aux pécheurs du village l'ordre de filer au large sur leurs pirogues et d'aller les cacher dans les grandes herbes de la rive gauche.

Cette manœuvre fut exécutée sans éveiller le moindre soupçon dans le cerveau de Ganchu, alourdi par l'ivresse.

Le lendemain matin, le réquisitionneur et ses cent hommes d'armes quittaient Enyari en ramenant une seule pirogue de pèche au tout-puissant Mpumu Ntaba

«Que faire de cette unique embarcation.^'! se demandèrent les généraux et le chef suprême des chefs bateké.

Une idée lumineuse éclaira tout à coup la face de .Mpumu Ntaba. 0 Là-bas, sur la rive gauche, s'écria-t-il, vit mon ami Souzou M'Pembé, le brave et chaste mundelé qui doit épouser au mpoutou une seule femme blanche. (.Mpumu Ntaba riait toujours de son gros rire à ce souvenir de la visite de Janssen.) Tu vas aller le trouver, Ganchu; pour lui demander de venir à notre aide. Conte-lui notre embarras momentané et, si tu peux, décide-le à nous rendreune visite amicale. »

Ganchu partit. Il rencontra précisément chez Janssen le corpulent Gobila racontant avec force contorsions les mésaventures de son ennemi .Mpumu Ntaba.

L'arrivée de Ganchu calma les éclats de rire de Gobila. Le mfoum de Msuata se doutait de la mission intéressée que venait remplir le plénipotentiaire bateké. Il s'emporta contre Ganchu et supplia son fils Souzou iM'Pembè de ne point donner audience à l'un de ses ennemis.

I2S CHAPITRE SIXIOIE

Janssen ne tint aucun compte des supplications de Gobila ; tout au contraire, il imposa silence au réclamant et pria poliment Ganchu d'exposer les motifs de sa venue.

Le Bateké exprima en termes fort nets les désirs de son souverain, malgré les nombreuses et bruyantes interruptions du jaloux Gobila.

» Je consens, dit Janssen, à rendre visite à mon ami Mpumu Ntaba, mon Irère de sang', mais quant a lui prêter secours dans la circonstance je ne le puis et ne le dois. Allez, maître Ganchu ; demain je passerai le fleuve et j'irai serrer la main à votre roi. »

Gobila, muet sous l'œil de Janssen, contint mal son indignation en entendant ces paroles. 11 attacha si.u" le Bateké un regard chargé de haine et de férocité.

Ganchu adressa son plus gracieux sourire au bon Souzou M'Pembé, et s'arrêta devant Gobila en lui montrant les dents comme pour le dévorer. On eût dit, en voyant les faces contractées des deux noirs, assister aux préliminaires d'un combat entre deux bouledogues.

Janssen sépara aussitôt les adversaires et enjoignit à Ganchu de partir au plus vite. Le Bateké s'exécuta non sans décocher sur Gobila un dernier coup d'œil menaçant.

« Vous n'irez pas chez Mpumu Ntaba, geignit Gobila après le départ de Ganchu. De grâce, Souzou M'Pembé, n'y allez pas, n'y allez pas ! Vous êtes mon fils, vous ne commettrez pas un parricide. Je vous en supplie, restez prés de moi.

— J'agirai comme bon me semblera. Retirez vous, Gobila, laissez-moi, la nuit approche. J'irai demain rendre visite à mon frère de sang, mais soyez assuré que je ne tenterai rien contre vous. »

Dans la nuit suivante, Gobila, peu rassuré malgré les promesses réitérées de son fils adoptif, vint à la station avec toutes ses femmes, tous ses enfants et les familles des notables de Msuata, pour implorer Souzou M'Pembé, excellent fétiche de victoire, de ne passer dans le camp des ennemis bateké.

Les Banfunu possédaient une foi sans égale dans le pouvoir occulte du mundelé. Pour eux, la présence d'un blanc dans le camp d'un belligérant était une garantie certaine de triomphe; un mundelé est le dieu invincible des soldats banfunu.

Loin de renoncer à ses projets, Janssen appela à son aide les Zanzibarites de la station, fit déguerpir ses visiteurs nocturnes et partit dés l'aube pour le camp de Mpumu Ntaba.

Rien n'était plus original que le campement des Bateké. Sur les bords

LES BELGES DAXS LAFRIQUE CENTRALE 129

d'une crique sauvage, où des blocs de rochers amoncelés constituaient autant d'excavations, d'interstices, de grottes, nichait la horde soldatesque du vengeur de Parrey. Plus loin, sur la lisière d'un hallier, AIpumu Ntaba avait fait élever des huttes d'herbages où il s'enfermait en permanence avec ses favorites, ses musiciens, ses ministres et tous les dignitaires de sa cour.

A l'heure matinale où Souzou M'Pembé débarqua sur la rive droite, les Bateké s'éveillaient, quittaient leurs demeures rocailleuses et se pressaient au-devant des femmes indigènes apportant de l'intérieur dej fruits et des légumes, pitance habituelle de cette armée sans intendant délivrée à chacun contre payement.

Bon nombre de ces malheureux guerriers guignaient d'un œil envieux, leurs camarades assez fortunés pour marchander les denrées alimentaires, puis, avec une philosophie résignée et avec cette solidarité intuitive qui rapproche les misérables, ils s'attelaient à d'énormes filets qu'ils remorquaient assez avant dans le fleuve, et attendaient le produit de leur pèche pour calmer les exigences de leur estomac.

En approchant du village spontanément établi pour servir de quartier général à Alpumu Ntaba, Janssen remarquait plus d'aisance, plus de bien-être, et partantplus de visages satisfaits. Là on n'achetait pas les vivres quotidiens, mais des files enchaînées d'esclaves réquisitionnés comme betes de somme faisaient affluer dans les offices de la cour, les productions et les ressources les plus variées du territoire bateké: bananes, ignames, manioc, arachides, chèvres, poules, poulets, porcs et moutons.

Le makoko faisait bonne chère, et ses courtisans pouvaient aisément s'engraisser des restes de la table royale...

Les honneurs musicaux qui avaient accueilli Janssen lors de son entrée au palais de Mpumu Ntaba, assourdirent encore le visiteur à son arrivée au quartier général.

Mpumu Ntaba. mollement étendu sur des peaux de lion et entouré de ses plus jolies favorites chargées de leurs ornements de cuivre et couvertes de vêtements soyeux, souhaita dans un speech bien senti la bienvenue au mundelé.

« Votre présence ici est une preuve manifeste de l'amitié que vous me portez. Si j'ai sollicité votre venue, bon Souzou M'Pembé, c'est que j'ai une confiance sans bornes en votre justice. 'Vous n'ignorer pas les motifs qui m'ont déterminé à déclarer la guerre au mfoum de Msuata. Gobiki a fait mourir un de mes parents pour le voler; je veux venger l'assassinat de Parrey et rentrer en possession de ses richesses. En traver-

:3o CHArîlRt;; SIXIEME

sant mon camp, vous avez pu vous rendre compte du nombre de guerriers dont je dispose; il est plus que suffisant pour anéantir la puissance de Gobila. Malheureusement je ne possède pas de pirogues pour transporter ma nombreuse armée sur la rive opposée. Vous seul, si vous le voulez, êtes à même de me fournir d'immenses embarcations d'acier, rapides comme la balle du mousquet. \'ous me rendrez ce service, Souzou .M'Pembé; vous m'aiderez à châtier la morgue insolente de cet assassin, de ce voleur qui a nom Gobila.

— Je suis en effet votre ami, roi .Mpumu Ntaba ; mais Boula Matari m'a confié à Gobila avec le titre de fils du mfoun-i de MsLiata. Gobila s'est, dans toutes les circonstances, conduit en excellent père avec moi ; son village est le centre de ravitaillement, le grenier d'abondance de mon village. L'équité, la reconnaissance, l'intérêt, me font un devoir de ne point participer à l'accomplissement de votre vengeance.

— Comment! Souzou M'Pembé, vous dont la justice est connue de tous mes sujets, vous refusez de me prêter votre concours dans les conjonctures présentes; vous déclinez toute participation à ce rôle de vengeur, de justicier, que m'imposent les mânes de mon parent lâchement empoisonnée L'histoire de votre jugement dans l'affaire de la pointe d'ivoire est-elle une simple légende? la fraternité du sang qui nous lie n'entraîne-elle pas un degré de parenté plus étroit que la qualité fantaisiste de fils adoptif de Gobila? Vous me refusez vos pirogues de guerre, vous invoquez vos sentiments de reconnaissance en faveur d'un voleur, vous alléguez des questions d'intérêt au sujet de l'existence du village de Msuata... Eh bien, soit ! je me passerai de votre alliance; j'attendrai des mois, des années s'il le faut, pour avoir des canots en nombre suffisant pour traverser le fleuve, et j'irai ravager, brûler, les champs, les plantations, les huttes, et massacrer les guerriers, les enfants et les femmes de votre soi-disant père adoptif. »

Ici le Démosthène noir, essoufilé, reprit haleine un instant. Son entourage jetait vers le blanc des regards indignés, étincelants de menaces. Janssen, ne manifestant aucune crainte, restait silencieux et calme, il attendait patiemment la péroraison annoncée du discours de Mpumu Ntaba.

« Écoute, continua ce dernier en s'adressant amicalement à Janssen, je n'oublie pas encore que tu es mon frère de sang. Tu vois mes courtisans indignés contre toi, ils ne te feiont aucun mal, je punirais de mort celui qui toucherait â un cheveu de ta tète. Mais rebrousse chemin vers ta demeure ; n'essaye pas de rester plus longtemps sur mes terres qui s'étcn-

dent bien loin du côté où le soleil se couche. J'avais compté sur ton amitié, tu me la retires. \'a, retourne au plus tôt vers le soleil levant. »

Janssen se permit de risquer quelques observations, des murmures couvrirent tout d'abord sa voix; mais Mpumu Ntaba imposa silence à ses courtisans et accorda la parole à Souzou M'Pembé.

« Je comprends ta colère contre Gobila, commença Janssen profitant de l'autorisation, mais puisque tu as rappelé et approuvé mon jugement dans l'affaire des vendeurs de mauvaise foi, cela prouve que tu n'ig-nores pas les sentiments de justice qui règlent toujours ma conduite. Si Gobila a des torts envers toi, je l'amènerai ici même pour qu'il les confesse, et nous trancherons pacifiquement, s'il est possible, la querelle pendante entre vous. Je ne veux pas plus servir la cause de Gobila que la tienne, je te jure devant tous, sur le drapeau bleu fétiche, d'être le juge impartial de vos discordes. »

Ces paroles provoquèrent dans l'assistance des chuchotements, des discussions entre groupes de courtisans. Mpumu Ntaba parut en sonder la portée; il délibéra quelques minutes avec ses ministres et se déclara très satisfait de confier l'arbitrage de la guerre imminente à l'équité de Souzou M'Pembé.

La cour se livra ensuite au.x transports d'une joie aussi soudaine que délirante, aux gambades, aux contorsions, aux danses les plus bizarres, se mêlèrent les chants, les cris, les sons de trompe, les roulements de tambour, les sifflements desfifi-es; femmes, ministres, soldats de garde, souverain, reprirent en choeur une ballade improvisée, célébrant la gloire, la justice et les hauts faits du mundelé de Msuata.

Mpumu Ntaba, s'approchant de Janssen, fit apporter des volailles, des fruits, des jarres de vin de palme, qu'il lui offrit gracieusement. Il l'invita ensuite à partir sans retard, lui faisant promettre de revenir dans le plus bref délai en compagnie de Gobila.

Sans nul doute, ces manifestations subites en faveur du mundelé cachaient des tentatives de séduction à l'adresse du futur arbitre. Janssen se laissa aduler, couvrir de cadeaux et escorter par tous les courtisans et le gros de l'armée bateké, jusqua l'embarcadère.

Là, une salve de mousqueterie salua l'embarcation du mundelé à son départ.

Sur la rive opposée, dans les jardins et les cours de la station, Gobila et ses sujets attendaient depuis le matin, avec une impatience allant parfois jusqu'au découragement, le retour de Souzou M'Pembé.

La rentrée de Janssen dans ses domaines produisit un enthousiasme général ; des centaines de bras sa,i:itérent, brandissant une forêt de lances, de sabres rouilles, de mousquets; des cris et des chants d'allégresse acclamèrent le fidèle ami. Ces pauvres Banfunu avaient tant redouté que le séjour prolongé de Janssen chez les Bateké n'influençât le ciel en faveur de leurs ennemis !

« Me voilà, dit-il à Gobila en l'abordant, je viens vous chercher. Mpumu Ntaba est votre ami, comme il est le mien. Il veut vous voir et traiter avec vous des conditions de paix.

— Comment! il veut me voir.^ Pourquoi n'est-il pas venu lui-même! Je n'irai pas dans le camp de Mpumu Ntaba. Son invitation est un guetapens.

— 'Vous y viendrez en ma compagnie. J'emmène-ai avec vous tous mes soldats et mon drapeau fétiche. Consentez, je vous en conjure, à ce déplacement: préparez vos pirogues de guerre: demain, au lever du soleil, nous partirons pour la rive droite. »

Il n'en fut point dit davantage. Gobila se retira avec les siens, tout en réfléchissant en route à ce qu'il ferait le lendemain.

La détermination fut celle que désirait Janssen. Dès l'aube du 8 mai, dix pirogues de guerre se balançaient dans la crique de Msuata-Station.

Janssen, Gobila, quelques notables indigènes et les hommes valides de la garnison de Msuata prirent place sur les longues embarcations. Vers neuf heures, l'escadre atterrissait au pied des rochers de la rive droite; les équipages débarquaient au milieu des guerriers bateké pacifiquement rangés autour de Mpumu Ntaba.

L'entrevue des deux chefs noirs commença par une scène grotesque, pendant laquelle Janssen eut i:rand' peine à garder son sérieuxet à remplir gravement son rôle d'arbitre.

Mpumu Ntaba et Gobila vocifèrent longtemps, de concert, l'un accusant, l'autre se défendant, le premier réclamant les richesses de Parrey et la vie du sorcier empoisonneur, le second niant l'existence de ces richesses et la scélératesse du sorcier.

Le roi bateké, qui tenait par dessus tout à amoindrir son adversaire, affirma n'avoir consenti à cette entrevue que sur les instances de Souzou M'Pembé; mais il n'entendait pas s'abaisser à discuter ses droits avec un petit chef banfunu

Peu lui importait, ajoutait-il, de savoir commentParrey avaitsuccombé. les richcssses du défunt étaient incontestables, Boula Matari n'ayant jamais laissé sans récompense un de ses loyaux serviteurs. La paix serai"

donc conclue séance tenante, si Gobila souscrivait à la restitution intégrale des immeubles et du mobilier du défunt. Du reste, Mpumu Ntaba s'en rapportait entièrement au jugement de Janssen.

Ce dernier mit les parties d'accord en décrétant que Gobila conserverait en toute propriété les huttes de Parrey construites sur les terres de Msuata,

ME VOILA, DIT-IL A GÛlilLA ES L AI:OKDA.\T.

mais qu'il rendrait à Mpumu Ntaba, les étoffes, bibelots et armes ayant meublé ces huttes.

Ce verdict fut unanimement approuvé.

La réconciliation prévue d'ailleurs par l'un et par l'autre adversaire provoqua une orgie générale, une incommensurable ingurgitation de malafou quagrémentait un vacarme orchestral cher aux populations sauvages de l'Afrique centrale.

cHAPnuE sixii-:.\u-:

Mpumu Ntaba et Gobila reconnurent catégoriquement qu'ils devaient à l'entremise de Souzou M'Pembé, porteur du drapeau de la justice et de l'humanité, le bienfait d'échapper aux horreurs d'une guerre, source inévitable de maux de toute espèce. Ils promircntl'un et l'autre de soumettre désormais les différends qui pourraient survenir entre eux à l'arbitrage de Janssen ou de son successeur.

Le récit qui précède, fait avec verve par Janssen à ses convives, avait prolongé au delà des heures habituelles le repas du matin. Stanley félicita chaleureusement le chef de Msuata du rùle de conciliateur qu'il avait si bien rempli.

« Vous êtes l'agent par excellence d'une société humanitaire et civilisatrice, mon cher lieutenant, lui dit-il, et je vous confierai sous peu une mission où de nouveau vous aurez à déployer avec les indigènes vos aptitudes conciliatrices.

— Certes, Monsieur Stanley, je voudrais bien pouvoir rendre d'incessants services à l'œuvre africaine; mais un repos dequelquesjoursm'est indispensable; mes membres sont tout ulcérés et je suis forcé d'aller consulter le docteur Van den Ileuvel à Léopoldville.

— C'est inutile, lieutenant. Je vais vous donner un médicament souverain contre les plaies qui vous font souffrir. Reposez-vous toute la journée de demain dimanche; lundi vous m'accompagnerez sur le Royal, pour débarquer auprès du confluent du Koango, où vous aurez à civiliser les Babouma, a conclure définitivement les traités ébauchés par Hanssens et à édifier plus tard la station de Kwamouth.

Le lundi suivant, Stanley quittait Msuata avec son escadre d'exploration ; mais le Royal n'emmenait point Janssen.

Le chef de .Msuata ne de\ait remonter le fleuve pour remplir chez las Babouma la mission qui lui était assignée que quelques jours plus tard, le 17 mai 1SS3.

En son absence, un sergent zanzibarite fut appelé aux fonctions de commandant intérimaire de Msuata-Station. Le 20 mai, à la nuit tombante, Janssen débarquait sur le territoire des Babouma.

Le chef du village devant lequel l'allège était amarrée, s'empressa de venir a la rencontre du mundelé. Il s'appelait Makouenntcho, mais la bienveillance de son accueil faisait oublier la barbarie de son nom. Après l'inévitable échange de m'botés et de présents, Makouenntcho introduisit Janssen dans une spacieuse cabane qu'il avait fait disposer, disait-il, pour recevoir le fils de Boula Matari.

Singuliers préparatifs! la hutte était dépourvue de tout mobilier, et

sur le toit, suspendus à des tiges de loango, blanchissaient des crânes humains.

« C'est ici qu'est mort mon prédécesseur, dit le chef du village; il était aimé et respecté par toute la population; sa demeure est vénérée à l'égal d'un temple sacré; vous y vivrez en paix jusqu'au jour où il vous plaira de nous quitter. La nuit vient, je vous laisse, et j'espère que grâce a l'esprit du défunt vous aurez d'heureux songes pendant votre sommeil.

Sans répondre à l'étrangeté de ce souhait, Janssen serra la main du prévenant Makoucnntcho, et donna l'ordre à ses serviteurs de procéder à l'aménagement du logis. Le lit de camp fut installé dans la case déserte; le coffre contenant les effets personnels du voyageur fut place au chevet du lit; les ballots de marchandises furent rangés à droite et à gauche. Puis le lieutenant se coucha tout habillé; les Zanzibarites cherchèrent de leur côté à l'extérieur, autour de l'habitation de leur maître, le gîte le plus favorable au repos; mais ce repos fut troublé par une nuit d'orage équatorial sans ondée. De minute en minute, de rapides éclairs déchiraient l'espace et enveloppait d'une clarté fantastique les bananiers, les palmiers, les huttes, groupés au bord du fleuve dont les eaux étaient violemment soulevées.

A travers la porte entrebâillée de sa cabane, Janssen distinguait par instant, â la lueur des feux du ciel, un tableau imprévu. Les femmes, les enfants, les habitants du village entouraient la demeure du mundelé.

Silencieux, retenant leur haleine, entassés les uns sur les autres, les enfants grimpés sur les épaules des parents, tous ces natifs braquaient sur Janssen, des yeux écarquillés par la curiosité et la peur.

Le mundelé était couché; prés de lui, sur un coffre, brûlait, emmanchée dans le goulot d une bouteille vide, une lumière fumeuse. Dans la case éclairée par cette étrange lueur, on voyait le voyageur tracer des signes mystérieux sur une large bande blanche, à l'aide d'une mince baguette de bois trempée par intervalle dans une petite calebasse pleine de malafou noir.

Les récits de ces découvertes, chuchotes timidement d'abord, circulèrent dans la foule des curieux et arrivèrent aux derniers rangs, grossis par l'imagination des conteurs.

« Le mundelé bat son fétiche sans doute, disait les noirs terrifiés; il convoque contre nous les esprits malveillants. »

La vénération qu'inspirait la hutte où Janssen, privé de sommeil, rédigeait sa correspondance, préserva l'étranger des mauvais traitements qu'auraient infailliblement amenés les terreurs des assistants. N'oïar.t pjs.

136 ClIAl riRE SIXIEME

commettre un sacrilège en pénétrant sans autorisation préalable dans la hutte du chef défunt, les spectateurs les plus émus s'enfuirent pour raconter l'événement au mfoum Makoucnntcho.

Ce dernier peu soupçonneux de sa nature, refusa d'ajouter foi aux invocations du mundelé contre lesBabouma. Cependant il se laissa conduire devant la porte de la hutte concédée à l'étranger.

Passant la tète dans l'entrebâillement, .Makouenntcho regarda Janssen. Celui-ci relisait sa correspondance, et par moment souriait complaisamment à la lecture de ses lignes raturait, ponctuait, deçà delà, sa longue lettre.

« Evidemment, pensa Makouenntcho, le mundelé parle avec les esprits. -> Le chef noir se retira en entraînant ses voisins, qu'il rassura complètement.

« Le blanc est bon, leur dit-il, il sourit en battant le fétiche. Retirezvous, rassurez vos amis et vos épouses. C'est moi-même qui, hier au soir, ai souhaité au mundelé des songes gais et souriants. »

Aux premières clartés du jour, .Makouenntcho et quelques natifs envahissaient la demeure considérée comme sacrée du lieutenant. Janssen n'était pas levé. Sur le coffre gisait dépliée l'œuvre épisto'aire de la nuit.

Makouenntcho saisit le papier, et contempla avec stupéfaction les pattes de mouche tracées par Janssen.

« Qu'as tu fait sur ce morceau d'étoffe?' demanda le nègre.

— J'ai reproduit mes pensées à l'aide de ce petit morceau d'acier trempé dans cette substance noire, » répondit le lieutenant en montrant la plume et l'encrier.

Ces derniers objets passèrent de main en main; un des assistants fut assez malavisé pour avaler d'un trait, aux applaudissements de ses compagnons, le liquide contenu dans l'encrier.

Janssen s'emporta violemment contre le nègre et réclama de lui la restitution de son bien.

Les natifs éclatèrent de rire devant cette réclamation. Makouenntcho fit observer au mundelé que le coupable ne pouvait, même avec la meilleure volonté du monde, restituer le malafou englouti.

<. 11 le rendra néanmoins, je l'exige. »

Et Janssen, certain de l'influence morale qu'il allait conquérir sur son entourage superstitieux, imposa au voleur, en guise de châtiment, l'absorption d'une dose respectable d'émétique.

Le résultat' du vomitif répondit à l'attente du mundelé. Makouenntcho

et les notables du village se déclarèrent disposés à confier les destinées de la contrée au tout-puissant féticheur blanc.

Janssen profita sans tarder des bonnes dispositions de Makouenntcho. 11 prit familièrement le bras de ce mfouni babouma et explora les alentours du village. Il choisit, avec l'assentiment de son compag-non,un vaste terrain

nu AS TU FAIT SUR CE MORCEAU D'ÉTOFFE >

permettant à rinstallation d'une station future et régla dans une palabra copieusement arrosée de gin le taux minime de l'annuité à payer pour la concession accordée.

L'emplacement choisi s'étendait à quelques, centaines de mètres en arrière du village babouma, dans l'angle méridional formé par les rives du fleuve Congo et la rivière Kwa (Ibari Nkutu), et entre deux villages de

tribus différentes : village bateké au sud, village bayanzi au nord. Les bàtimenis de la station seront élevés au centre même de ce terrain, vaste plateau en amphithéâtre, d'une altitude de trente mètres au-dessus du niveau du fleuve.

Le soir de cette journée si bien emploj'ée, le lieutenant, en proie à des douleurs intolérables, s'allongeait péniblement sur son lit de camp. Les jambes et les pieds du vaillant pionnier étaient couverts d'ulcères ayant les dimensions d'une pièce de cinq francs; il portaient en outre de nombreuses déchirures et des plaies vives toutes saignantes, dues aux ronces épineuses et aux herbes tranchantes à travers lesquelles s'était accomplie la dernière excursion.

Le lendemain, l'iniortuno Janssen constatait avec découragement son impuissance à se lever, à se servir de ses jambes. Un ulcère au cou -de-pied gauche l'empêchait de remettre sa chaussure; une plaie également ulcéreuse pénétrant jusqu'aux os de la jambe droite, lui interdisait tout mouvement et lui causait de cruelles souffrances.

'1 Que faire? ècrit-ii alors; je ne puisque rester étendu sur mon lit. .Mes ulcères n'ont pas été soignés depuis le jour où Stanley m'a remis son médicament souverain. Ici je n'ai sous la main, en fait de drogues pharmaceutiques, que de l'émétique. Les plaies ne feront donc que croître et embellir ; je resterai impropre à tout service. Un seul parti me reste; je me ferai transporter jusqu'à Léopoldville, auprès du docteur \'an den Heuvel, dispensateur de drogues fétiches, gage certain de guérison.

« D'ailleurs, ma mission chez les Babouma est momentanément terminée. Stanley m'avait ordonné de procéder au choix et à l'acquisition d'un terrain et de regagner l'embouchure du Koango pour y construire la station, lorsqu'il sera revenu de son voyage d'exploration actuel.

« J'ai bien réussi chez Makouenntcho. Sera-t-il aussi honnête qu'il a été aimable?' n'oubliera-t-il pas, après mon départ, la concession qu'il m'a accordée et le prix de cette concession? »

En butte à ces préoccupations soucieuses, Janssen manda auprès de lui le chef .Makouenntcho et lui annonça son départ immédiat, mais son l'etour prochain. Le chef indigène témoigna d'un grand chagrin à cette nouvelle; il affirma ses intentions de rester sous le protectorat des blancs et consentità échanger son sceptre de commandement, sorte de bâton garni de clous à tête de cuivre, insigne de sa dignité, contre un drapeau de l'Association.

Le 24 mai, Janssen débarquait à Léopoldville. 11 y trouvait le lieutenant ■Valcke remplissant les fonctions de chef de station par suite de la rentrée

LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE 13g

en Europe du capitaine Braconnier, un aj-ent anglais, commandant en second, et le dévoué docteur \'an den Heuvel dont il venait réclamer les soins.

c \'ous avez eu grandement raison, mon cher lieutenant, dit le médecin, de descendre jusqu'ici. \'otre séjour en Afrique doit être abrégé; un changement de régime vous est absolument nécessaire : votre sang est littéralement appauvri. Quant à vos ulcères, ils ne résisteront pas longtemps à mes cautérisations.

— Vos dernières paroles me rassurent a demi, cher docteur. Cautérisez mes ulcères, guérissez-les au plus tùl. Il ne peut être question pour moi d'un retour immédiat en Europe; je veux voir en Afrique le terme de mon engagement et ajouter à mes états de service la fondation de la station de Kwamouth. D'ailleurs AL Stanley ne sera pas de retour du haut Congo avant deux ou trois mois; il m'est donc impossible de songer à résilier le commandement qu'il m'a confié. »

Effectivement, le 4 juin, Janssen, tout heureux de se retrouver un peu plus ferme sur ses jambes guéries en apparence, profita d'une baleinière qui remontait le Congo et retourna à Msuata, en dépit des insistances réitérées du docteur Van den Heuvel.

Des acclamations prolongés accueillirent l'arrivée de Souzou M'Pembé, qui condescendit aux accolades de son <i papa » Gobila. Cet accueil remua profondément lame du jeune pionnier. L'attachement des natifs était sincère; et les preuves éclatantes qu'ils en donnaient au mundelé produsirent sur lui l'effet d'un baume salutaire.

~)ès le 17, Janssen dirigeait les travaux d'une nouvelle maison destinée ctu logement des blancs de passage à Msuata. Dix jours plus tard, l'habitation comptait deux locataires : l'explorateur Roger et M. l'abbé Guyot.

Le premier résolut d'y attendre le retour de Stanley; le second, venu avec l'espoir de fonder un établissement religieux dans les parages de Msuata (a la pointe de Ganchu), y goûta, durant plusieurs mois, tous les agréments d'une hospitalité cordiale et aussi généreuse que le permettait l'endroit.

Le nom de l'abbé Gu3'ot se retrouvera plus tard fatalement lié à celui du sous-lieutenant Janssen ; nous croyons devoir dès maintenant présenter à nos lecteurs l'excellent et digne homme qui l'a honoré.

L'abbé Guyot, prêtre au diocèse d'Alger, avait été envoyé par le cardinal de La Vigerie au Congo dans le but de créer des établissements religieux sur les bords du fleuve. \'oyageur ardent, il avait accompli déjà plusieurs étapes exploratrices dans le sultanat de Zanzibar et planté la croix du catholicisme sur les bords du lac Tanganîka.

Dans SCS longues et pénibles explorations, le courageux abbé Guyot s'était souvent contenté d'une poignée de riz et d'un peu d'eau. C'était un champion bien trempé dévoué à l'œuvre de civilisation africaine et familiarisé avec le climat meurtrier du continent noir. Son épaisse barbe taillée à la Henri IV, de fortes moustaches en croc, 1 arsenal de pistolets et de revolvers qu'il portait a sa ceinture, ses fusils de chasse ou de guerre croisés en bandoulière, son accoutrement si différent du grave costume religieux, lui donnaient plutôt l'air d'un aventurier que d'un missionnaire.

Mais le bon religieux, grand chasseur devant l'Éternel, ne tourna jamais ses armes contre l'homme même sauvage et cruel : ses fusils et ses revolvers n'étaient dirigés que sur le gibier préservatif de la faim, ou sur les carnassiers féroces destinés à enrichir les collections scientifiques des musées scolaires organisés par le cardinal primat de l'Afrique catholique.

La présence de ces deux hùtes rendit à Msuata le bon temps des veillées toujours trop courtes, des excursions et des promenades diurnes qu'avait fait connaître à Janssen le séjour de M. Johnston.

La saison sèche plaquait déjà la campagne environnante de ses rouilles mélancoliques; les grands bois étageaient les hautes cimes de leurs arbres au-dessus des herbes roussies au milieu desquelles le fleuve gigantesque déroulait comme un ruban d'azur la nappe irisée de ses eaux ; les tornades et les bourrasques, ces messagers violents de la saison des pluies, avaient cédé la place à la sérénité éclatante du ciel équatorial où le soleil couchant mêle parfois à l'étincellement des saphirs célestes des flamboiements d'or rouge et des gouttes de sang écarlate.

Dans ce cadre éblouissant à certaines heures, les hôtes blancs de Msuata. triomphant des idées moroses, des doutes, des souffrances morales et physiques, recherchaient avidement les émotions et les aventures de l'existence tropicale.

Lors de son voyage au pays des Bateké, Janssen avait suivi sur un parcours de plusieurs kilomètres les seules voies tracées au sein des fourrés inextricables de la rive droite par le passage des éléphants. Depuis cette époque, l'aventureux pionnier n'avait cessé de caresser le projet de déclarer la guerre à ces redoutables mammifères; l'alliance de Roger et de l'abbé Guyot, émules passionnés de Nemrod, fut dans ce but accordée avec empressement au chef de Msuata.

Le 25 juin, les blancs et dix Zanzibarites, armés pour la bataille contre les géants de la faune africaine, s'engageaient résolument dans les sousbois et les forêts primitives qui couvrent d'un réseau de végétation impé-

nétrable la portion la plus considérable des domaines commandés par Ganchu.

Les haches et les couteaux frayèrent çà et là d'étroits passages aux chasseurs dans l'amas de lianes, de plantes sarmenteuses, de caoutchoucs grimpants, de mucunas pruriens à aiguillons, confusément enchevêtré, emmêlé, abrité des rayons les plus pénétrants du soleil par la voûte épaisse que forment à une hauteur prodigieuse les rameaux enlacés des tecks, des élaïs. des bombax, des gommiers, des mimosas, des acacias, des ptérolobes, des figuiers aux feuilles charnues, des rubiacées à l'écorce grise, arbres gigantesques dont les enfourchures présentent des excroissances spongieuses nourrissant des orchidées en fleur, des fougères délicates et aux branches desquelles s'accrochent des milliers de plantes parasites, et pendent les franges gracieuses de l'usnée.

Avec quelle joie Janssen, amateur passionné de la science entomologique, s'arrêtait dans un des retraits les plus profonds de la forêt vierge, en un point où des papyrus baignaient leurs racines dans des eaux paisibles et stagnantes!

Dans ces endroits sombres et humides s'agitait etbruissaittoutunmonde d'insectes, fragment insignifiant des richesses naturelles incalculables que recèlent les puissantes forêts des latitudes tropicales.

Là, des milliers de myriapodes, au corps long, sinueux et luisant, de couleur noire ou chocolat, attiraient le regard ; plus loin des fourmis brunes, noires ou jaunes, défilaient en lignes serrées, ravageant, mâchant, creusant, perforant, bâtissant, et toujours prêtes à se liguer et à combattre les hommes assez audacieux pour violer leur domicile'.

Deçà, delà, rampant au pied des papyrus, des chenilles terrestres, à l'armure flexible et polie, rappelant la vase, laissaient leur trace visqueuse dans ce laboratoire actif de la nature.

« On parle beaucoup du silence des grands bois, pensait Janssen, mais la forêt tropicale est loin d'être silencieuse. »

Des bourdonnements indistincts, des murmures indéfinissables emplissent de leur bruit confus l'ombre crépusculaire qui règne sous la feuillée impénétrable. Au chuchotement régulier des cimes qui s'entrechoquent secouées par la brise légère, s'ajoutent le froissement de ramilles, la chute de noix, de baies, de fruits desséchés et de feuilles jaunies, le brisement d'une branche morte, le broiement de milliers de mandibules, le stridulement ininterrompu des grillons, le bruissement de milliers d'insectes aux ailes minuscules emplissant les couches inférieures de l'air.

Mais un chapitre entier ne suffirait pas à énumérer les impressions que

l'animation, l'exubérance de vie de la véritable forêt vierge tropicale, procurent aux voyageurs attentifs.

Janssen fut tiré de ses savantes observations par un pressant cri d'appel que poussait Roger.

« Venez donc, lieutenant, nous allons vous perdre si vous restez en arrière. Avez-vous oublié que nous chassons à l'éléphant.-

— Assurément, répondit Janssen; ces énormes bétes ne m'occupaient plus, j'étais absorbé dans la contemplation de milliers de petits insectes.

— Il serait plus prudent, interrompit l'abbé Guyot, de se garder des rencontres imprévues et dangereuses que nous réserve la forêt. Si j'en crois ma longue expérience des chasses africaines, voici des traces de lions. Rassemblons-nous, et soyons prêts à la moindre alerte; le gros et terrible gibier ne peut être loin. »

Les chasseurs se groupèrent alors et marchèrent en file indienne, se fra5'ant un passage à travers le sous-bois. Des détritus de végétaux, de hautes graminées, des lianes, des troncs d'arbres renversés, d'inextricables broussailles encombraient le sol; les arbres devenaient si touffus que l'air et la lumière pénétraient difficilement sous les voûtes de verdure où il régnait une humidité chaude, presque suffocante, produite par la fermentation de l'humus végétal qui recouvrait la terre.

Les violents parfums des fleurs tropicales saturaient tellement cette atmosphère lourde, que les trois Européens en éprouvèrent une sorte d'ivresse; ils marchaient d'un pas moins assuré, avec une pénible pesanteur de tète, oubliant les hôtes, n'écoutant plus les voix de cette luxuriante nature.

Ils donnaient à peine un coup d'œil distrait au plumage étmcelant et varié des perroquets, d'oiseaux charmants, sortes de coHbris, qui voltigeaient de branche en branche, becquetant des insectes aux ailes d'or, ou concassant entre leurs becs les baies aromatiques des arbres

Complètement absorbés, ils n'avaient plus qu'un but, qu'une pensée : découvrir le gibier désiré.

Roger, placé en tète de la colonne, s'arrêta brusquement, signifia de la main à ses compagnons d'imiter son exemple et s'apprêta à tirer.

Le sentier que les chasseurs suivaient était si étroit, qu'il était impossible à deux hommes d'y marcher de front. En outre Roger, gêné par d'énormes branches de raquette épineuse placées au-dessus de sa tête, était obligé de se courber au point de ne pouvoir commodément viser.

Roger, forçant ses compagnons à battre en retraite se recula de quelques pas.

« Vo3'ez là, entre les grands bois, dans une sorte de clairière très étroite, dit-il à ses camarades en désignant, au delà de la trouée profonde au milieu des colonnades de feuillée qui s'étendaient à perte de vue dans la pénombre de la forêt, trois éléphants dont les croupes massives se dessinaient crûment dans les mailles d'un filet végétal.

— Il est inutile de les tirer, dit l'abbé Guyot; la distance me paraît trop grande; rapprochons-nous sans bruit, faisons un coude dans la forêt de manière à trouver un espace où nous pourrons nous ranger en bataille et diriger un feu de peloton sur ces énormes cibles vivantes. »

Les observations de l'abbé Guyot furent écoutées; les chasseurs s'évertuèrent à se frayer un passage sur leur droite, au miheu d'un épais fourré.

Soit hasard, soit grâce aux évolutions des haches avec lesquelles les Zanzibarites battaient incessamment les broussailles, les chasseurs eurent la bonne fortune de ne point rencontrer un seul serpent sous leurs pas.

Guettant toujours la proie volumineuse qui les tentait, ils s'avancèrent et atteignirent un large espace facile à déblayer, et d'où ils découvraient en flanc les trois éléphants toujours arrêtés au même endroit et labourant le sol de leurs trompes.

La, tandis que les noirs procédaient au déblayement, les blancs se consultaient à mi-voix et cherchaient la meilleure place pour frapper sûrement les fauves qu'ils guettaient.

En ce moment un bruit étrange, des cris rauques et furieux détournèrent l'attention des chasseurs et glacèrent d'effroi les Zanzibarites.

Des chats-tigres, qui le cédaient à peine aux jaguars en grosseur, en force et en voracité, délogés soudain de leur repaire par les pas des chasseurs, se rassemblaient, le poil hérissé, découvrant leurs dents formidables, autour du peloton qui se disposait à exécuter les trois pachydermes.

Cette attaque avait été si imprévue, les assaillants appartenaient à un genre d'animaux si redoutables, que malgré leur courage les blancs restèrent un moment stupéfaits et immobiles : les noirs se serraient en tremblant contre leurs chefs.

Encouragées par cette immobilité, les bêtes carnassières grondèrent furieusement et grimpèrent de tous côtés, s'apprètant en un mot à déclarer aux chasseurs une guerre acharnée.

« Pas d'hésitation, dit froidement l'abbé Guyot, rangeons-nous, et feu tous ensemble sur ces ignobles ennemis ! »

Une fusillade effroyable commença; blancs et noirs tiraient avec sang-

LES IJELGES. lU. i<J

froid contre les féroces carnivores, dont les yeux brillants et verdàtres flamboyaient au milieu de la demi-obscurité. Les chats-tigres roulaient à terre, ensanglantés, poussant des cris affreux, les uns les reins brisés par les balles, les autres la tète fracassée.

Vainqueurs de ces malencontreux ennemis, les chasseurs cherchèrent inutilement à retrouver les éléphants, objectif de leur excursion.

L'heure était avancée; les rares clartés qui traversaient le sommet des arbres s'éteignaient peu à peu et projetaient une apparence fantastique sur les grandes masses de la forêt. Pendant quelques instants les profondeurs ombreuses restèrent dans une demi-obscurité, çà et là éclairée par les vifs reflets du soleil qui semblait rouge comme une fournaise. La végétation d'une verdure si puissante, si crue, se colorait de pourpre. On croyait voir la nature à ti'avers un vitrail rouge; les fugitifs espaces entrevus dans le ciel étaient comme une lave en fusion.

« Nous sommes près de l'enfer, dit gaiement Janssen. Parbleu ! c'est Lucifer qui nous a dépêché ces satanés chats-tigres, et qui allume maintenant ses fourneaux de cuisine. Qu'allons nous devenir ? Le soleil s'est enfui, coucherons-nous ici?

— .Xécessité n'a pas de loi, lieutenant, répondit Roger. Allons, Zanzibarites, dit-ii en kissahouili, préparez nos couchettes et les vôtres, nous dormirons si nous pouvons, mais surtout allumez les feux et maintenez-les flambants toute la nuit, sinon nous serions dévorés. »

Peu à peu les tons ardents du ciel s'affaiblirent; ils devinrent d'un rouge pâle, violacé, et finirent par s'éteindre ou se confondre dans l'azur foncé de la nuit.

Les chasseurs se pelotonnèrent, se blottirent auprès des grands feux de Droussailles, et les plus courageux demandèrent tour à tour au sommeil ses bienfaisantes faveurs.

Le lendemain, aux premiers rayons du soleil, la faim fit sortir du bois les chasseurs qui s'en revinrent bredouilles. Arrivés sur la lisière de la forêt vierge ils entrevirent, non sans une vive satisfaction, les replis flottants du drapeau bleu arboré sur le plateau de .Msuata-Station.

Rumeirs alurmanie?. — Sta-ky rassure les hctes de Msuata-Station. — Voyage d'exploration jusqu'à l'Equateur. — Loukoléla. — Ngombé, — Le chef Mangombo. — L'échange du san:r.

^^^^=^^^^^E retour à Msuata-Station, Janssen donna audience à deschefs caravaniersbayanzi, qui semaient surleur passage des nouvelles alarmantes.

D'après leurs récits pleins d'exagération, l'établissement

hospitalier de Bolobo était devenu la proie des flammes;

une guerre sanglante entre les soldats de Boula Matari et les hordes

indigènes désolait le district d'Ibiika.

Le jeune sous-lieutenant se garda bien d'ajouter foi à ces rumeurs.

i 4S CHAPITRE SEPTIEME

Néanmoins, comme le proverbe * il n'y a pas de fumée sans feu » se justifie en tout pays, Janssen communiqua à ses compagnons les nouvelles colportées par les caravaniers.

« Une insurrection des sujets d'Ibaka a tout lieu de me surprendre, ajoutait l'officier en forme de conclusion. A l'époque où le capitaine Hanssens débarqua avec moi à Bolobo, nous y fûmes accueillis avec empressement, et l'accord le plus parfait n'a cessé d'exister entre les natifs et nous, pendant la durée de notre séjour dans cette contrée. Néanmoins, de même qu'en Europe, on de peut jurer de rien chez les sauvages ; les Bayanzi sont turbulents, et leur roi, cupide à l'excès, peut à l'occasion, et selon son intérêt, forfaire à tous les engagements solennellement contractés par lui. »

Janssen, Roger et l'abbé Guyot, tout en ne voulant point se laisser aller au découragement et tout en luttant contre le pessimisme, ne restaient pas moins sous la triste impression du récit des Bayanzi.

Depuis que la flotillc d'exploration du haut Congo avait quitté Msuata, Janssen était resté sans nouvelle directe de Stanley et de ses compagnons; en outre, depuis plus d'un mois, aucune embarcation appartenant à l'expédition n'était venue de Bolobo à Msuata.

En rapprochant ces faits, dus à des causes inconnues, des sinistres relations des caravaniers, les pionniers de Msuata furent conduits à des conclusions désespérantes. Ils commençaient à envisager comme probables l'anéantissement de l'escadre exploratrice et le massacre des explorateurs.

Les liens d'une solidarité étroite unissent en Afrique les agents internationaux de l'Association et les voyageurs européens, touristes, missionnaires ou commerçants qui trouvent auprès des chefs de station un accueil toujours s3mT.pathique et au besoin un secours efficace, un appui certain. Aussi les civilisés, quelle que soit leur nationalité, Belges, Anglais, Français, Allemands, Autrichiens, Italiens, tout en gardant intacts au fond de leur cœur, la foi et le culte envers la patrie, désirent-ils unanimement voir triompher Ja grande œuvre de régénération entreprise en Afrique au nom de l'humanité. Il ne faut donc pas s'étonner des jours d'angoisses et d'incertitudes par lesquels passèrent les stationnaires de Msuata.

Les caravanes indigènes, les porteurs bayanzi, les pécheurs babouma qui traversaient Msuata-Station, disaient à l'envi, avec force détails, les prétendus désastres survenus à Bolobo, exagérant les pertes subies par les blancs, dépeignant avec une joie injurieuse les barbares victoires d'Ibaka, l'incendie de la station, le pillage des embarcations et le massacre des équipages.

LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE ï^q

Janssen et Roger, dévorés par l'impatience et l'inquiétude, interrogeaienf: chaque jour, pendant de longues heures, l'immense lleuvo, dans l'espérance d'y découvrir une pirogue amie, messagère fidèle, battant pavillon bleu. Mais rien ne paraissait et le lendemain ramenait pour eux les mêmes anxiétés, les mêmes incertitudes, les mêmes découragements.

Enfin, le 3 juillet, une embarcation à vapeur double la pointe de Ganchu. Battu par la brise d'ouest, le yacht longe prudemment la rive orientale, suit le contours des criques sinueuses, se cache un instant derrière les berges élevées, reparaît à la pointe d'un cap et disparait encore en avançant toujours.

Tout Msuata-Station suit des yeux l'approche trop lente du navire.

Bientôt Janssen le reconnaît : c'est le Royal .' A l'arrière, la main sur la proue du gouvernail, un blanc se dresse superbe, déployant le drapeau de r.Association qui se détache sur le fond bleu du ciel; peu à peu Janssen et Roger finissent par distinguer les traits de ce messager d'espérances. C'est Stanle\' !

<• Aux armes, crie Janssen à ses travailleurs noirs, suspendez les travaux. Nyamparas, rangez vos hommes auprès du débarcadère, hourra pour Boula Matari ! »

Une heure après, les vivats enthousiastes de la garnison de Msuata se mêlent aux détonations répétées des winchesters.

Les blancs entourent Stanlej-; Janssen, Roger, l'abbé Guyot, parlent à la fois, interrogent de la voix, du geste, du regard: Bolobo. Ibaka. Brunfaut, incendie, pillage, massacre, flottille, exploration, etc. etc., tout se mêle et se croise dans leurs discours ; puis, hors d'haleine, suspendus aux lèvres de Stanley, qui ne sait d'abord auquel entendre, les trois auditeurs recueillent le récit véridique de l'agent supérieur.

ft J'ai séjourné à Bolobo du 23 au 28 mai dernier, dit-il, un incendie accidentel a détruit a cette époque une partie de l'étable de la station. En lait de détonations d'armes a feu, il n'y a eu que des salves de mousqueterie tirées en mon honneur par les troupes de Bolobo-Station et par les sujets d'Ibaka.

« Dans ce district, rangé sous le protectorat de l'Association par le vaillant capitaine Hanssens que secondait l'un de vous, j'ai remarqué l'esprit d'entreprise commerciale des natifs et l'opulence des chefs indigènes.

0 Bolobo m'apparaît comme le centre le plus important du comnierce de l'ivoire et de la poudre de canwood, et les industrieux indigènes exploitent leurs richesses avec une intelligence hors ligne. En général, les qros

CHAriTRE SEPTIMME

commerçants baj'anzi qui organisent les caravanes d'ivoire, possèdent à la côte des agents correspondants, faisant en quelque sorte l'office de commissionnaires en marchandises, contrôlant sévèrement les apports des caravaniers et rendant fidèlement leurs comptes aux négociants baA'anzi.

« J'ai donc pu m'expliquer la présence de certains nababs à la cour d'Ibaka: l'un d'eux, nommé Mangourou, peut être, à cause de ?es grandes richesses, considéré comme le Rothschild de l'Afrique centrale.

« Ces détails, que j'ai scrupuleusement notés, disent assez quels avantages le commerce des nations policées retirera de notre présence protectrice sur le territoire des Bayanzi.

« L'opulence de ces traitants n'excluant pas leur amabilité apparente et surtout leur serviabilité intéressée, il m'a été facile d'obtenir, moyennant cadeaux, deux esclaves d'Ibaka connaissant parfaitement les contrées en amont de Bolobo, et de les attachera mon personnel en qualité de guides et d'interprètes.

« Le 28 mai, l'expédition exploratrice, augmentée de ce précieux renfort, quittait Bolobo-Station, laissant M. Brunfaut en excellents termes avecles sujets d'Ibaka.

« Dans la matinée, les embarcations à vapeur traçaient d'éphémères sillages dans les mille canaux de l'archipel boisé qui s'étend durant plusieurs milles en amont de Bolobo.

« Partout les rives et les îlots du fleuve présentent de? sites favorables à l'établissement de stations européennes, et, en dépit de la barbarie des possesseurs primitifs de ce sol fécond en ressources de tous genres, il est à espérer que la race blanche exploitera bientôt cette contrée fortunée et centuplera la valeur de ses terres.

« Le LatidolJîaJIori.ij, plante qui exsude la précieuse gomme élastique, le baobab, le tamarinier, le bombax, les bois de teinture, l'élaïs, les palmiers à iruits et à huile, le CaLimus hidiciis, se développent, se massent capricieusement sur les bords du fleuve et constituent des barrières formidables que l'homme bien outillé peut pénétrer un jour pour découvrir et utiliser les trésors incalculables qu'elles enserrent ou fécondent dans les entrelacs protecteurs de leurs rameaux.

« Au cours de mon existence voyageuse, continuait en s'enthousiasmant le narrateur, j'ai navigué sur le Mississipi, sur le Nil, sur le Danube, sur le Rhin; j'ai lu, j'ai étudié dans les ouvrages des explorateurs les descriptions les plus éblouissantes des rives du fleuve-géant de l'Amérique méridionale; j'ai suivi, comme vous tous, sur les cartes et dans les livres géographiques, le cours majestueux du Volga : pas un de ces fleuves su-

perbcs n'offre des sites comparables en splendeurs, en beautés, en richesses naturelles, à la succession des paysages merveilleux qui s'étalent en amont de Bolobo, des deux côtés de cette route qui marche, sur laquelle vous et moi nous sommes appelés à promener triomphant l'étendard de la civilisation, de la justice, du progrés.

>i -Alais ici le riverain ressent, à l'approche de l'étranger au visage pâle, la l'ureur des bètes de proie. Le cours d'eau majestueux, dont la beauté mystique, la noble grandeur, les courants muets et solitaires qui serpentent parmi les îles d'un vert intense où les larges croupes de sable blanc, inspirent des charmes incomparables, arrose des districts habités par des créatures noires et hideuses n'ayant d'humain que le corps.

« Ces brutes frénétiques se pressent, s'entassent sur la rive orientale où se succèdent sans discontinuité, sur une longueur de trente kilomètres, une trentaine de groupes de cabanes formant des hameaux, des villages, des marchés, des capitales de district.

« Le passage de notre imposante flottille arrache aux populations riveraines des exclamations de surprise d'abord, d'alarme, de frayeur ensuite, puis de fovmïdahlcs y.Tha-lhi-hj , cris de guerre dictés à ces sauvages plus par la panique que leur causent nos engins de navigation, que par l'intention réelle de nous combattre.

« Néanmoins, lorsque la fin du jour met obstacle à la poursuite de notre route, nous affrontons la colère grotesque des riverains. Nous atterrissons; le Royal, VEiiAvaiil, VA. I. A., ÏEclaircur, sont amarrés dans une anse paisible, les équipages débarquent.

« Blancs et noirs de l'expédition, à l'exception des cuisiniers, engagent, le fusil sur l'épaule, une lutte a coups de hache contre les lianes, les hautes herbes, les arbrisseaux, les branches d'arbres, qui doivent assurer la construction de notre camp volant.

« De loin, les natifs assistent en grommelant à nos préparatifs. Leurs regards flamboyant d'une curiosité haineuse s'attachent sur nous: mais ils nous comptent, ils ènumèrent les fusils et les armes qui nous protègent, et s'abstiennent bravement de toute démonstration hostile.

« Le 30 mai, l'escadrille d'exploration évolutionnait vers midi devant les falaises rougeàtres où s'élève Lyumbi, dernier anneau de la chaîne de villages dont j'ai déjà parlé, lorsque les riverains, exaspérés sans doute par notre persistance à refuser d'écouter leurs criailleries, décochèrent contre les cuirasses de nos vapeurs des nuées de flèches. Peut-être cet épisode belliqueux a-t-il servi de point de départ aux contes alarmants des caravaniers bavanzi.

« Redoublant de vitesse, nos embarcations se trouvèrent bientôt hors d'atteinte des flèches et hors de portée des huées et des imprécations des naturels.

« Nous voguâmes alors dans un canal circulant entre la rive gauche et une quantité innombrable d'îlots herbeux. Ce chenal était hanté par des troupeaux d'hippopotames. Les îles étaient habitées par des flamants, des pélicans, des oies, des canards, des hérons, des ibis, des martins-pècheurs énormes, des veuves, en un mot par tout un monde d'oiseaux des latitudes tropicales. Plusieurs canots indigènes se balançaient dans les criques de certains îlots au-dessus desquels planait en nuages la fumée des feux des noirs fabricants de sel.

« A droite de nos embarcations, a deux milles environ dans l'intérieur, des montagnes que j'ai appelées monts Lévy bornaient notre horizon.

« Sur la rive occidentale, il n'existe pas de villages. Depuis notre départ de Bolobo, ce côté inhabité du fleuve n'avait éveillé notre attention qu'au point où l'Alima, grossie de la .Mpama débouche dans le Congo par un estuaire large d'environ trois cents mètres.

« 'Vers deux heures, nous découvrions sur la rive gauche une vaste crique dont le fond vaseux donne naissance à une forêt de roseaux et de plantes aquatiques; elle s'étend bien loin dans l'intérieur des terres et constitue plutôt un étang, un étroit et long bassin d'eaux croupissantes qu'un cours d'eau. Au bord méridional de cette nappe aqueuse, couverte de verdure et des fleurs du Pislia sfrjliotcs, est campé le village d'Ikulu.

« Comme nousavancionsdoucementdansl'mtention d'atterrir aux abords de ce centre populeux, une trentaine de pirogues indigènes, sortant des roseaux et du feuillage, apparurent soudain ù notre vue. Leurs équipages, surpris à l'apparition inattendue de notre flottille, poussèrent des clameurs d'effroi, firent virer les pirogues et se sauvèrent à force de pagayes.

« A peine débarqués, nous scrutâmes les massifs herbeux de la rive pour y retrouver les fuyards.

« On distinguait les pirogues cachées et prisonnières dans les roseaux; quant aux équipages, ils se sauvaient à la nage, luttant avec les racines et les joncs et courant les plus grands risques d'être noyés. Quelques-unes de ces créatures affolées parvinrent cependant au rivage et, à notre grande surprise, nous reconnûmes des femmes dans une toilette plus que décolletée.

« Il nous fut impossible d'obtenir d'elles, malgré nos présents, la moindre réponse à nos questions, le moindre mot.

« Elles paraissaient frappées de mutisme et regardaient alternativement,

lî

d'un air passablement maussade, leurs canots arrêtés dans les roseaux et les embarcations à vapeur, véritables Léviathans du Congo, qui composaient notre tlottille.

Van Gelé et Coquilhat se divertirent à attacher çux-mêmes, quelques bracelets et des colliers de perles aux bras et au col de ces naïades effarouchées.

c> FIDÈLES SUJETS d"ibaK», VENEZ SALLER BOL'LA MATARI. »

« Le I" juin, après avoir longé durant neuf heures des rives couvertes de forêts impénétrables, nous découvrîmes sur la berge orientale, au sommet d'une large et haute pointe de terre qui s'avançait dans le fleuve et réduisait à quinze cents métrés la largeur du courant, un village très important que nos guides nommaient Loukoléla.

« Comme nos provisions touchaient à leur fin, je résolus de tenter auprès

154 CAAPITRE SEPTIÈME

des indigènes des démarches afin d'obtenir des vivres pour mes compagnons blancs et mes quatre-vinpts hommes d équipage... »

Quel que soit notre reirret, nous sommes obligé de clore ici le récit de Stanley. En lui laissant plus longtemps la parole, il nous faudrait passer sous silence les éloges que mérite cet incomparable découvreur et laisser dans l'ombre plusieurs épisodes intéressants dont les Belges, qui l'accompagnaient dans ce grand voyage d'exploration poussé jusqu'à l'Equateur, furent les héros.

Donc, le i" juin, Stanley vient de nous l'apprendre, l'escadrille stoppa devant Loukoléla. Au pied de la falaise escarpée, sur le sommet de laquelle se détachaient les murs grisâtres des huttes indigènes, des groupes de naturels au corps bronzé, jetaient des regards remplis de stupéfaction sur les vapeurs et sur leurs équipages.

« Sondons un peu les intentions de ces gens avant de débarquer, » pensa tout haut Stanley. Et d'une voix ferme et vibrante il pria Van Gelé, alors à bord de ÏÊclaireur, de s'approcher de la rive et de dérouler sous les yeux des natifs les plus belles étoffes écalates ou bleues, les plus fascinants objets représentant le trésor financier de l'Expédition.

En même temps l'un des interprètes, esclave d'Ibaka, penché sur le bordage à l'arrière de ÏEn Avant, criait d'une voix de Stentor aux riverains:

« Ho! ho! braves gens de Loukoléla, enfents de Youka et de Moungaou (tels étaient les noms des mfoums delà localité), ho! bo! fidèles sujets d'Ibaka de Bolobo, venez saluer Boula Matari, son frère de sang et recevoir les riches présents qu'on étale à vos regards! Apportez en échange des plus belles richesses du mpoutou les productions de votre territoire!

— Nous n'avons rien, répondirent les natifs; nos chefs sont morts, la peste a décimé la population de notre village, et la famine menace maintenant de nous faire périr jusqu'au dernier. »

Cette peu encourageante réponse détermina Stanley à ne point faire halte au village de Loukoléla.

L'escadrille franchit rapidement la courte portion du fleuve resserré comme un détroit où nul Ilot n'interrompait le courant, et s'engagea bientôt dans une nouvelle expansion fluviale parsemée d'îles boisées et de bancs de sable à découvert.

En longeant la rive gauche, les voyageurs découvrirent successivement trois villages: les deux premiers habités par des tribus bayanzi qui répondirent d'une façon èvasive aux demandes de vivres qui leur furent adressées, le troisième entièrement désert et construit sur la lisière d'une épaisse forêt primitive.

Comme la nuit approchait, on résolut de débarquer aux abords du village abandonné, devant lequel, dans les herbages de la rive, se découvraient des pirogues indigènes également sans propriétaire.

Une partie des équipages fut préposée à la garde des steamers et à l'installation d'un camp sous la direction de ^'an Gelé; YÈclaireur et les canots indigènes, montés parle restant du personnel, visitèrent en quête de vivres, sous le commandement de Stanley, les parages des environs.

Cette flottille de ravitaillement entreprit la descente du fleuve, explora successivement chaque crique tortueuse chaque îlot, chaque site boisé de la rive, mais ces recherches furent infructueuses. Nul être humain ne semblait exister dans les solitudes ombreuses scrutées tour à tour. Il el: fallu disputer le gibier à poil ou à plumes, recelé dans ces profondeurs aux fauves carnassiers dont l'obscurité Uiiissante réveillait les farouches instincts, et dont les rugissements et les ricanements féroces arrivaient à l'oreille des chercheurs comme un avertissement de mauvais augure.

Quand vint la nuit, VEclctireur et les pirogues étaient amarrés auprès des steamers; les chasseurs de vivres qui n'avaient rien trouvé, débarquaient confus et dépités et recevaient leur part des fruits sauvages qu'avait, pendant leur absence, recueillis l'escouade de Van Gelé.

Le lendemain, au lever du soleil, les indigènes interpellés la veille à Loukoléla défilaient sur des pirogues bondées de denrées alimentaires devant le camp de l'expédition et s'informaient des intentions des mundelés.

« Réflexion faite, disaient ces sauvages, nous sommes disposés à commercer avec Boula Matari. Hier nous vous avons trompés : nos chefs ne sont pas morts, aucune épidémie ne sévit sur notre contrée, nos huttes et nos champs regorgent de vivres. Nos mensonges étaient simplement dictés par la crainte que nous inspiraient vos immenses embarcations. ■;

Stanle}- accueillit avec un joyeux empressement les propositions d'échange de ces marchands à mobile humeur.

Poulets, chèvres, moutons, bananes, petits pains de cassave, farine de manioc, œufs, huile et vin de palme furent achetés et généreusement payés aux indigènes. Ces achats, qui assuraient une semaine d'existence au personnel de l'expédition qui mourrait de faim la veille, furent portés avec une ardeur sans pareille dans les embarcations par les Haoussas et les Zanzibarites.

Stanley s'enquit, tout en déjeunant, des causes qui avaient amené chez les habitants de Loukoléla ce bienheureux revirement. Un orateur indigène raconta l'histoire du peuple de Loukoléla depuis les vingt dernières

i;6 CHAPITRE SEPTIÈME

années, et termina son speech par l'exposé des discussions et des délibérations qui avaient eu lieu, la nuit précédente, entre les chefs et les notables du village.

Il y a quelque vingt ans, les peuplades qui vivent aujourd'hui à Loukoléla, sur le territoire soumis à la juridiction d'Ibaka, habitaient la rive droite du fleuve.

Une guerre de dix années avec les puissantes tribus belliqueuses de rirebu avait obligé les vaincus à abandonner leurs villages incendiés et leurs terres ravagées pour venir s'établir sur la berge orientale.

Depuis cette désastreuse époque les noirs de Loukoléla, dont la haine pour les étrangers est devenue implacable, ont confié leurs destinées à deux chefs bayanzi, Youka et Mongaoua, et a un grand féticheur babouma. Ce dernier représente seul dans ce triumvirat le parti de la paix ; Youka et Mongaoua sont pour la guerre à outrance contre ceux que les hasards des voyages amènent devant leurs nouveaux domaines.

Émerveillés à la vue des trésors que renfermaient les gigantesques bateaux des mundelés, les notables du village, d'accord avec le grand féticheur, avaient exercé une pression sur les deux partisans forcenés de la guerre, et il avait été décidé que l'on entrerait en relations avec les possesseurs des richesses entrevues la veille.

Stanley, en apprenant les bonnes dispositions d'esprit des habitants de Loukoléla, combla de présents les natifsqui venaient de soustraire l'expédition à la famine, et promit de se rendre prochainement à Loukoléla pour entamer avec les chefs de ce village des pourparlers au nom d'une Association puissante et généreuse.

Dans l'aprés-midi de cette journée, la flottille d'exploration continua l'ascension du Congo parmi les nombreux canaux d'un archipel boisé et de bancs de sable pointillant de vert, de roux et de blanc l'immense étendue de la nappe fluviale. A quelques milles du village désert, de longues bandes de petits oiseaux formaient comme autant de nuages noirs au-dessus de la tète des passagers.

A la vue de ces nuées d'oiseaux assombrissant le ciel, les voyageurs se demandaient si les vastes forêts couvrant les deux rives du Congo, suffisaient à abriter tout ce petit monde ailé qui voltigeait dans l'espace.

Une heure avant le coucher du soleil, l'escadrille atteignait une passe où le fleuve se resserre, comme en aval, à Loukoléla.

Sur la rive gauche, au sommet d'un morne flanqué de bois ravissants, on distinguait, disséminés çà et là dans la verdure et entre les palmiers, des

groupes de huttes indigènes constituant, disaient les interprètes, le village de Ngombé.

Peu soucieux de tenter, àlatombéede la nuit, leschances aléatoires d'une hospitalité chez des êtres incultes, Stanley fit stopper les embarcations dans les eaux d'une anse paisible et ordonna de débarquer et de procéder sans retard à l'installation d'un camp retranclié.

Ces ordres étaient a peine exécutés, lorsqu'on vit apparaître derrière les steamers, deux pirogues montées par des naturels criant d'une voix très distincte: <> Stanley! Stanley! »

L'explorateur se montra aussitôt à ceux qui l'appelaient, et les engagea à descendre au milieu de ses amis et de ses serviteurs.

Sans témoigner ni hésitation ni surprise, ces natifs sautèrent lestement de leurs pirogues et échangèrent des poignées de main cordiales avec les blancs, les Zanzibarites et les Haoussas de l'expédition.

C'étaient des habitants de Ngombé; ils avaient reconnu de loin les énormes bateaux à fumée des gens du mpoutou. Ces embarcations n'étaient pas nouvelles pour eux, affirmaient-ils, car ils en avaient rencontré de semblables dans les parages de l'île Bamu, à l'endroit où le fleuve s'élargit comme un lac.

Hardis commerçants, les nègres de Ngornbé se rendaient fréquemment sur les bords du Stanley-Pool pour vendre des charges d'ivoire au fantasque Ngaliema, Bateké enrichi, chefdeNtamo.

Cette rencontre était agréable etavantageuses des deux parts : aux blancs, à qui elle assurait des échanges; aux habitants de Ngombé qui allaient pouvoir satisfaire amplement leur passion pour les brillantes bimbeloteries fabriquées au pays des mundelés.

Parmi les occupations étranges de ces peuplades, la plus curieuse, assurément, est l'élevage des crocodiles.

Les natifs de Ngombé recherchent très activement les endroits où les alligators femelles déposent leur couvée; ils s'emparentdesœufs, lesplacent soigneusement dans le sable sur un point tranquille qu'ilspuissententourer d'une surveillance assidue. Lorsque les jeunes animaux ont percé les coquilles, les éleveurs attentifs les transportent dans un maraispeu profond recouvert au préalable d'un immense filet.

Là, les batraciens se développent rapidement et lorsqu'ils ont atteint la longueur et la grosseur convenables, ils sont remorqués vivants dans les mailles du filet et exposés en vente à des prix très élevés sur les marchés des environs.

Cet article purement de luxe, aussi dangereux que difficile à garder.

i;8 CHAPITRE SEPTIEME

trouva néanmoins de nombreux amateurs parmi les blancs qui faisaient partie de l'expédition.

Les mécaniciens de la flottille se cotisèrent pour acheter un des plus beaux élèves du marais de Ngombé. Plusieurs brasses d'étoffe, des boîtes en étain, des colliers de perles, des fils de laiton payèrent la valeur de ce magnifique crocodile qui fut attaché par un fort cable en rotang à l'arrière d'un des vapeurs.

Cet ingrat prisonnier, bien que choyé par les passagers et les équipages de l'escadrille d'exploration, n'en décampa pas moins dans le cours de la nuit suivante.

A l'aube, les natifs de Ngombé revenaient au campement des mundelés et offraient en vente une surprenante quantité d'élèves monstrueux.

Vendeurs très rusés, ils insistaient surtout auprès des rameurs de VÈclaircur, leur vantantà l'envi les précieusesqualités des jeunes crocodiles comme remorqueurs de pirogues.

L'emploi d'aides de ce genre pour aller à la découverte de contrées barbares et de populations éprises du merveilleux aurait été d'une couleur locale tout à fait réussie ; mais l'indocilité et la férocité de pareilles recrues imposaient l'obligation de renoncer à leurs services.

Le 4 juin, les explorateurs quittaient les parages de Ngombé en emportant les meilleures impressions du site, de l'aménité et des aptitudes mercantiles des indigènes.

La situation du village perché à trente mètres au-dessus du fleuve, sur un morne escarpé, était des plus salubres et commandait on ne peut mieux la passe étroite du Congo. Ses environs regorgeaient de végétaux producteurs : bananiers, éla'is, hyphœnœ, raphias et manguiers. En un mot, à tous les points de vue, Ngombé parut propre à l'installation d'une station et Stanley conçut ie projet d'y acquérir ultérieurement pour les blancs le droit de séjour et une concession de terrains.

A plusieurs milles en amont de cette localité, le fleuve s'élargit à nouveau, et présente une immense nappe de plusieurs kilomètres de largeur, presque dépourvue d'îlots.

Sur la rive droite, où l'on n'aperçoit aucun village, on remarque l'embouchure d'un volumineux affluent, l'Okanda-Balui, qui court du nord est au sud-ouest, à travers une vallée déserte.

Le bord opposé présente outre une population très dense, des pointes rocheuses et basses bien cultivées et couvertes de bananiers.

Nkoulou, capitale du district de ce nom fut le premier village rencontré en amont de Ngombé.

La flottille passa sans s'arrêter devant ce centre populeux, mais elle fut suivie par un grand nombre de pirogues indigènes que pagayaient des naturels réclamant à cor et à cri l'échange de marchandises.

Plus loin, les habitants de Boutunu se pressèrent sur le rivage au moment du passage des vapeurs, et saluèrent de leurs chants d'allégresse, repercutés d'écho en écho les explorateurs ravis de la joie qu'ils provoquaient.

Une heure après, la flottille était en vue des terres du populeux district d'Ousindi. A son approche, des centaines de naturels détachaient leurs pirogues et grimpaient à l'assaut des steamers pour donner aux voyageurs des poignées de main et des accolades, sans distinction de couleur, d'âge ou de nationalité.

Jamais réception aussi chaleureuse, n'avait été faite aux pionniers par les autres peuplades riveraines du fleuve équatorial.

Le féroce sauvage de 1S77, qui faisait manger aux compagnons pourchassés de Stanley « plus de fer que de pain » et les obligeait à se cacher dans les sentiers tortueux et déserts, dans les canaux protecteurs d'un archipel boisé, pour échapper à ses poursuites inhumaines, accourait maintenant au-devant de Boula .Matari, l'acclamait, l'embrassait, le suppliait de s arrêter, de s'établir chez lui.

Autant l'illustre explorateur avait jadis éprouvé de difficultés à descendre le fleuve en aval d'Ousindi, en raison de l'hostilité des natifs, autant il en éprouva cette fois à continuer l'ascension du cours d'eau, par suite des supplications, des it.stances des indigènes désireux de le retenir au milieu d'eux.

« Quel heureux v|nt de concorde et de paix a donc soufflé sur ces contrées.- demanda Stanley au chef d'Ousindi. Naguère vous mettiez un empressement sans égal à décharger contre moi et m.es compagnons d'infortune du Lady Alice tous les mousquets du pa3-s, vous nous considériez comme des épaves humaines, sans appui, sans moyens de défense: aujourd'hui vous venez à moi et à mes amis, bien armés, bien équipés, pour nous tendre la main et solliciter notre alliance.

— Ah! répondit Tuka, Tanley était pauvre alors. Aujourd'hui Boula Matari ne sait plus compter ses richesses ; ses bateaux couvrent le tleuve depuis le mpoutou jusque devant nos terres; son armée est innombrable, et cependant ses bienfaits sont inépuisables et ses générosités s'étendent a tous les chels de tribus, à tous les hommes libres vivant sur les rives de puissant cours d'eau.

"Vers deux heures, Stanley donna le signal du départ. Des recommandations préalables avaient été faites à chaque commandant des esibar-

i6o CHAPITRE SEPTIÈME

cations: on approchait du village d'Iribou, habité par des sauvages qui avaient jadis édifié Stanley sur leur caractère féroce.

Les steamers et VÈclaireur voguèrent donc parallèlement bord à bord, à quelques encablures l'un de l'autre, et s'engagèrent bientôt dans un canal large d'environ troiscents mètres, circulant entre la rive gauche et les bords d'une île couverte de roseaux, de joncs et de rotangs.

ISA. I. A. passait au plus près de la rive orientale, et de son bord le lieutenant Coquilhat découvrit le premier les rangées de créatures humaines qui s'étageaicnt devant les huttes d'Iribou, et dont la masse couleur chocolat se détachait remuante, houleuse, sur le vert à reflets éclatants des palmiers frissonnant sous la brise.

Pas un cri n'était pousse par cette foule humaine. Les naturels braquaient sur ces embarcations des yeux démesurément ouverts ; ils se balançaient d'avant en arriére comme pour imiter les mouvements cadencés des bateaux, mais ils se taisaient, comme si chacun d'eux eût reçu à l'avance l'ordre d'observer le plus rigoureux silence.

Le spectacle de cette épaisse multitude oscillant avec ensemble, comme mue par un même ressort, avait son côté comique ; mais les voyageurs, peu satisfaits d'une aussi froide réception, se demandaient prudemment quelle surprise leur réservaient cesbalanciers muets, armés pour la plupart de vieux fusils à pierre, de sabres recourbés et dezagaies.

Arrivés devant les natifs, les steamers continuèrent à filer, et, suivant les instructions reçues, voyageurs blancs et noirs vaquaient a leurs occupations, sans paraître se douter que des riverains les regardaient. Mais à peine avaient-ils dépassé d'un mille le village d'Iribou, qu'ils se virent suivis par d'innombrables natifs, embarqués pèle-méle dans des pirogues et faisant force de pagayes pour atteindre les vapeurs.

Bienveillamment Stanley, laissant filer les autres bateaux de la flottille, fit stopper Y En Avant qui portait le pavillon international, et enjoignit à l'un des interprètes de demander des explications aux enragés poursuivants.

« Nous venons de la part de notre chef, le roi Mangombo, répondirentils, pour inviter Boula Matari à visiter notre village.

— Très-bien! fit répondre Stanley. Allez dire à Mangombo que Boula Matari se met entièrement à ses ordres. »

Dix minutes après, les embarcations de l'escadrille, virant de bord, atterrissaient devant Iribou dont les cabanes, groupées par dizaine, faisaient tache dans la verdure bordant les canaux à l'eau noire et boueuse formés

par le delta du Loukounga, large rivière qui se confond dans i'intjrieur des terres avec le lac Mantoumba.

Devant les huttes, des centaines d'hommes, d'enfants, de femmes, de vieillards assistaient, dans le costume le plus primitif, aux manœuvres des bateaux à vapeur et à l'ames, sans manifester leur ctonnement. Mais ce silence fut bientôt rompu lorsque les grincements des chaînes et le bruit des ancres tombant à l'eau eurent succédé aux ronflements sonores et réguliers des machines. Des applaudissements éclatèrent, des exclamations frénétiques s'élevèrent de cette multitude humaine, incapable de manifester d'une autre manière son adniiration.

Le vacarme cessa un instant pour permettre aux sept mundelés d'échanger, en l'abordant, quelques paroles avec Mangombo; il s'accentua de plus belle lorsque le vieux chef répondit, le sourire aux lèvres, que Boula Matari et ses enfants étaient les bienvenus dans la capitale de l'Iribou.

-Mangombo était un beau vieillard nègre, âgé de quelque soixante ans; une monumentale chevelure d'une blancheur immaculée surplombait sa face souriante, ornée au couteau de profondes cicatrices rouges, bleues et blanches, se détachant sur un fond bronzé. Il tenait à la main une pique de commandement en bois de Curtisia faginea, surmontée d'un double fer de lance, et son accoutrement était aussi simple aussi primitif que celui du dernier de ses sujets.

Ce roi d'Iribou était un féroce personnage méprisé, mais redouté à vingt lieues à la ronde. Son sourire de bienvenue, adressé aux mundelés forts de leurs armes et protégés par une nombreuse escorte, était contraint et résigné. Mangombo était un vieux bandit.

Bien des lois, lorsqu'il était encore dans la force de l'âge, il avait conduit ses 'nordes belliqueuses au pillage, a l'incendie et au massacre des tribus avoisinantes, et promené les dépouilles de ses ennemis de marché en marché, pour les échanger contre les plus belles esclaves et les brillants produits de l'industrie indigène ou du commerce du mpoutou.

Aucune denrée négociable sur les marchés africains ne lui étaitinconnue.

Mais le diable en vieillissant se fait ermite, et Mangombo, dont les mains tremblantes ne pouvaient plus porter que des coups mal assurés, laisse reposer dans leurs larges gaines de peau de buffle rouge ses coutelas rougis de sang humain ; ses vieux mousquets, ornent en panoplie les parois de sa cabane, où des crânes humains et des chevelures empennées redisent hautement les prouesses sanglantes du pillard et de l'assassin.

Avec un rictus hideux Mangombo parla aux mundelés des criminelles aventures de sa jeunesse et déplora sa faiblesse actuelle qui l'empêchait

de tirer vengeance des sauvages Bangala qui lui avaient récemment dérobé trois pirogues chargées de marchandises.

Ce dernier événement lui tenait à cœur, et il conjurait Stanley de lui prêter main-forte pour punir les habitants d'.imont.

« On ne récolte que ce que l'on a semé, mon pauvre J\langombo, répondit Stanley. Vous avez autrefois allumé l'incendie et pratiqué le pillage chez les Bangala; ces nègres à leur tour voient vos marchandises. Je ne puis me jomdre à vous pour combattre les tribus d'amont, chez lesquelles je compte trouver un bon accueil pour moi et mes compagnons; cependant je ferai tous les efforts possibles pour que vos pirogues vous soient restituées. »

Cette promesse, et le vif intérêt avec lequel les blancs ft les noirs de l'expédition avaienten apparence écouté lesrécits du vaniteux chef d'hùDou, leur valurent toutes les attentions dont étaient capables les populations sauvages de l'endroit.

On prépara des logements pour les étrangers, et on prétendit les garder le plus longtemps possible au village.

Le village est sectionne en trois paities, en trois arj-ondissements désignes suivant leurs positions respectives sous le nom d'iribou haut, Iribou bas, Iribou central; chaque section a son administration différente.

C'est dans Iribou centrai que réside habituellement jMangombo, et c'est p;és de sa demeure, sur une place spacieuse ombragée par deux énormes cotonniers, qu'eut lieu le 7 juin la curieuse cérémonie de l'échange du sang entre le chef noir et l'agent supérieur de l'Association.

Cette pratique tout africaine fut faite avec plus de pompe que jamais en raison de la présence des six compagnons blancs de Stanley et des quatrevingts Zanzibarites et Haoussas de l'expédition.

Cette cérémonie, ayant déjà été décrite avec soin dans le premier volume de cet ouvrage, nous ne pouvons, pour les détails qu'elle comporte, qu'y renvoyer le lecteur.

Contentons-nous de dire qu'après l'échange du sang Stanley et Mangombo, entourés des blancs et des notables, se juraient peu après, la main dans la main, une amitié fraternelle aussi durable que leur vie; puis la flottille exploratrice, toutes voiles dehors, flammeset pavillons déployés, reprenait, a travers les lames moutonneuses du fleuve, sa route vers l'Equateur.

Réception enthousiaste chez les Pakouti. — La rivière noire. — Sous IHquateur. — Prise de possession à Loukolcla. — Mort d'Eugène Janssen.

pV-l;^'! N amont d'Iribou, lorsqu'on a dépassé l'embouchure de la J"j(p Loukanga masquée paf une île plus long'ue que large et

i^'^OÎ^b '^o'^^''^'"'^^ '^^ roseaux et de joncs, le fleuve, réduit à une

^^^^^Sj largeur de trois kilomètres, coule entre des îlots boisés

formant un lacis de détroits et de canaux tortueux.

Les deux rives sont désertes sur une étendue de plusieurs milles. Le

premier groupe d'habitations que l'on rencontre s'étale sur la rive droite

parmi des bois ravissants et au confluent d'une rivière. l'Oubaungiii. qui

donne son nom au riche district qu'elle arrose.

164 CIIAI'ITRE HUITIÈME

Pondant la nuit du 7 au S juin, la flottille stoppa dans une crique paisible abritée par des îles désertes et située devant le confluent et le village de rOubannyhi.

Le S, vers dix heures, elle serrait de très près la rive gauche, longeant le district des Bakouti, et découvrait successivement les villages de Nkoungou, Ikengo, Iguba, Inganda, échelonnés à une faible distance l'un de l'autre, parmi des forêts touffues où se voient les plus beaux et les plus grands produits de la flore équatoriaic.

L'arrivée de la flotille provoqua l'admiration des populations riveraines. Les quatre villages qui viennent d'être nommés se disputaient l'honneur de recevoir les blancs.

L'Eu Avjiit, le Royal, VA. I. A.. VEcl.iireur même, cernés de toutes parts par de nombreuses pirogues indigènes, furent triomphalement pilotés de chenal en chenal, de crique en crique, devant chaque centre populeux dont les bruj'antes acclamations retentissaient sur la rive gauche.

Les équipages de la flottille indigène massée autour des embarcations de l'expédition grimpaient comme des singes a l'abordage des steamers, s'accrochaient d'une main aux bastingages et de l'autre gesticulaient, bousculaient les concurrents, et s'efforçaient de capter l'attention des mundelés.

La marche des bat;aux était forcément ralentie et fréquemment interrompue. Stanley, à qui incombait le rôle délicat de choisir le point de débarquement, devenait de plus en plus perplexe, il ne savait a laquelle entendre de ces bienveillantes populations et craignait en atterrissant près de l'un ou de l'autre village, de froisser les bourgades environnantes.

Pour sortir d'emban-as, il annonça son intention de descendre dans le voisinage d'Inganda, d'où il visiterait successivenient chacune des localités situées en aval et en amont de son campement.

Des cris d'allégresse accueillirent cette sage détermination. Les indigènes ressaisirent les pagaies et firent voler les pirogues devant l'escadrille d'exploration.

On côtoya ainsi les villages si hospitaliers d'Ikengo et d'Igouba.

Leurs habitants se pressaient sur les bords, s'entassaient parmi les joncs et les herbes du rivage, et mêlaient aux joyeux accents des pagayeurs les vivats les plus enthousiastes.

Au-dessus de ces haies humaines s'agitait une forêt d'armes brandies par les guerriers en signe de réjouissance : couteaux en forme de serpe, vieux mousquets à silex, sabres à lames recourbées, zagaies longues et

LES BELGES D.WS LAFRIQUE CENTRALE 165

Icycres, décorées de fil de laiton, de plaques, d'agrafes et de clous du même métal, le tout resplendissant aux ardents rayons du soleil.

Les explorateurs répondaient de la voix et du geste aux acclamations enthousiastes de ces natures incultes, bénissant instinctivement l'arrivée des civilisateurs.

A l'arrière de chaque bateau, frôlés par les plis du drapeau, les blancs. penchés sur les bordages, adressaient aux populations les plus vigoureux mbotés et agitaient mouchoirs, casques, fusils, bâtons, oriflammes, tout ce qui tombait sous leur main.

Ce fut jusqu'à Inganda une navigation i-ayonnante; des ovations et des hourras sans fin éclataient sur la rive, des salves de mousqueterie partaient de chaque navire et mettaient le comble à la joie des naturels.

Jamais pareil accueil n'avait été réservé par des tribus sauvages aux représentants de la civilisation. Jamais bateaux à vapeur, déployant sur les eaux du Congo la flamme bleue et or de l'Association, le pavillon de la Belgique et l'étendard international fantaisiste imaginé par Stanley, n'avaient été acclamés par des admirateurs aussi passionnés que les Bakouti.

A Inganda, au débarcadère, des centaines de natifs se précipitent audevant des blancs qui ilébarqueut, embrassent leurs main?, leurs vêtements, s'offrent a amarrer les énormes pirogues, à transporter les effets de campement, a coopérer a l'installation du camp.

Pendant trois jours, les vo3'ageurs goûtent au milieu de ces populations hospitalières une vie douce et paisible, que nulle contestation ne vient troubler.

Européens, Zanzibarites, Haoussas et naturels sont les meilleurs amis du monde. Par groupes de centaines, tantôt à pied, tantôt en pirogues, ils visitent tour à tour les villages du district des Bakouti. Chaque visite amicale se termine inévitablement par un échange de joroduits d'Europe contre les productions locales.

Tous les soirs, des approvisionnements variés s'entassent dans les flancs des embarcations exploratrices : farine de manioc, pain de cassave. maïs, patates douces, ignames, poissons fumés, etc., etc..

Rien n'est plus sincère, plus spontané, plus vrai, que l'attachement que témoignent aux vo^-ageurs les habitants d'Inganda et des alentours ; ils s'enquièrcnt chaque matin des désirs de leurs hôtes, apportent le bois nécessaire aux feux du bivouac, remorquent auprès des tentes des filets à mailles de rotang remplis de poissons et dans leurs plus belles calebasses 'ciselées le malafou, ce vin de la torpeur et de l'ivresse, trait d'union

i66 CHAPITRE IIUITIIIME

cependant indispensable entre les étrang-ers et les possesseurs-nés du sol de l'Al'nque c.-ntrale.

Les blancs éprouvent parmi ces populations amies un sentiment de sécurité qui leur était encore inconnu sous ces latitudes. Peut-être doiventils ces faveurs aux penchants mercantiles des Bakouti, mais ils sont trop heureux de les reconnaître, même au prix d'une fraction importante de leurs articles de bimbeloterie.

Ces naturels recherchent beaucoup plus les sabres, les fusils, la poudre, les objets de quincaillerie. les gravures coloriées, les poteries grossières et la verroterie que les étoffes. En général ils sint presque nus de la tète aux pieds; ils s'enduisent le corps de poudre de bois rouge {cjinv:ooJ. ptérolobc F.antjlcnoïde) et d'huile de palme; ils font un usage immodéré du tabac, qu'ils absorbent sous forme de feuilles largement découpées et pressées dans une calebasse perforée, faisant à la fois fonction de tête et de tuyau de pipe, ou bien qu'ils réduisent en poudre à priser.

La plupart portent en permanence, sur les épaules ou à la ceinture, des armes de tout calibre et de toute espèce, artistiquement décorées de laiton.

Leurs couteaux à large lame recourbée en serpe sont garnis d'un manche couvert de ciselures, d'arabesques délicatement exécutées. Partout du reste, dans l'architecture et les dispositions de leurs cabanes, dans la confection de leurs objets de parade et de leurs ustensiles de ménage, de pêche, de chasse, les Bakouti déploient un savoir-faire qui les met au premier rang parmi les tribus africaines les plus industrieuses.

Au sud-est de leur territoire vit la puissante tribu des Baroumbé, dont les principaux chefs se rendirent à marches forcées près des mundelés pour les féliciter de leur venue et leur offrir des présents : défenses d'ivoire et talismans fétiches, poudres combustibles parfumées, etc., etc.

Confiant dans les dispositions bienveillantes des indigènes, Stanle\- laissa le gros de l'expédition à Inganda et partit sur VEn Avant, dés le ii juin, pour explorer les contrées d'amont, et surtout pour éclaircir ses doutes re.ativement à la dénomination d'un affluent de gauche du Congo qu'il avait en 1S77 baptisé du nom d'Ikélemmba,

Cette excursion permit à l'explorateur de rectifier l'erreur géographique commise dans l'ouvrage A travers le Continent mystérieux au sujet de ladite rivière.

« En longeant la rive gauche, par environ 20' de latitude sud, nous découvrîmes, écrivait Stanley le 19 février 1877, une énorme rivière, ayant pais de deux mille mètres de largeur et dont les eaux profondes et rapi-

Li:S BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE 167

des étaient de la coulear du thé noir. C'est le plus considérable de tous les alRuents du Congu que nous ayons rencontrés jusqu'ici. Après avoir débouché, il rel'use étrangement de se mêler au fleuve et semble disposer seul de la moitié du lit; la ligne de si;paration est nettement marquée par une ride en zigzag, comme si les deux courants luttaient à qui dominera l'autre . L'Arouhouimi et la Lohoua, en s'unissant, n'excéderaient pas de beaucoup cette énorme rivière. Par leur teinte presque noire ses eaux contrastent vivement avec celles du Congo, qui sont d'un brun blanchâtre.

« Sur la rive, en amont du confluent, se trouve le village d'Ibonnga. >

Cette description est applicable en effet à la rivière que Stanley rencontra à deux milles en amont d'Inganda; mais le puissant tributaire du fleuve ne porte pas le nom d'ikélemmba. Les indigènes l'appellent .Mohindu ou rivière Noire, en raison de la couleur foncée de ses eaux.

L'Ikélemmba coule un peu plus au nord ; c'est une rivière fort peu importante.

A trois milles en amont du confluent de la rivière Noire prospère un immense village dont le nom Ourouki sert à désigner aussi le Mohindu.

Ourouki est l'établissement-frontière nord des BaUouti. Ses habitants, aussi prévenants que ceux d'Inganda, accueillirent avec empressement les passagers de VEn AranL

Stanley se prêta avec complaisance aux ordalies de la fraternisation africaine. Il enrichit sa collection de Irères de sang noirs d'un volumineux personnage, chef et parrain du village. Ce Barouki doit, si l'obésité est un titre au respect des peuplades barbares, être le mfoum le plus respecté des riverains du Congo.

Gobila mourrait de jalousie s'il lui était donné de voir un jour la rotondité de son collègue bakouti; les vœux de Parrey expirant seraient ainsi comblés.

Mais l'embompoint n'excluait pas chez ce mfoum certaines délicatesses de sentiments, et sa cordialité ne laissa rien à désirer.

Satisfait du résultat de son excursion, Stanley redescendit jusqu'à Inganda dans la journée du 12 juin, pour retourner le 13, en compagnie des lieutenants 'Van Gelé et Coquilhat, au village de Ourouki.

On convint alors avec les notables de l'endroit de la cession d'un vaste terrain situe au sud du confluent de la rivière Noire, dans le voisinage d'une bourgade baroumbè appelée Wangata 0° i' de latitude nord, où les deux officiers belges, disposant d'un personnel de soixante-six hommes

i(-S CHAPITRE HUITIEME

zanzibarites et haoussas, lurent charges d'installer un établissement hospitalier connu depuis sous le nom d'Équateur-Station.

Le20 juin, Stanley se disposa à redescendre le tleuve jusqu'à Léopoldville. Il éprouva de réelles difficultés a prendre congé des habitants d'inganda désireux de le retenir parmi eux. Plus bas, à Iribou, il dut prêter mainforte à son vieux l'rére Mangombo attaqué par une peuplade guerrière, et il fut assez heureux pour terminer à l'amiable un différend belliqueux.

Le 23 juin, il explora les bords du lac Mantoumba, en partie bien cultives et en partie couverts d'épaisses forêts.

De retour à Loukoléla le 20 juin, il sut se concilier l'amitié des chefs Youka et Moungawa, et devint même, grâce à l'intervention du grand féticheur de la localité, le frère de sang de ces deux personnages. Un traité verbal assura à r,-\ssociation les droits de souveraineté les plus étendus sur tout le district de Loukoléla, et quelques hectares d'un terrain fertile sis aux bords du Congo, où les blancs furent autorisés à séjoui'ner, à construire et à cultiver.

Deux des plus fidèles seivitcurs de Stanley furent laissés sur ce point, avec la recommandation d'y attendre l'arrivée d'un agent anglais, M. Glave, destiné à y fonder plus tard une station.

Le 1" juillet, Stanle\' touchait à Bolobo, où les turbulents Bayanzi donnaient du fil à retordre au commandant du poste, .M. Brunfaut.

Ce dernier, obligé au mois de juin précédent de descendre le fleuve jusqu'à Léopoldville, avait confié le commandement intérimaire de la station à M. Boulanger. Par suite du départ de Brunfaut qu'accompagnaient huit solides pagayeurs zanzibarites, la garnison du poste se trouvait réduite à quinze hommes de couleur.

Les habitants de Manga, village bayanzi situé en aval de la station, sur les terres d'Ibaka, cherchèrent à profiter de la faiblesse numérique momentanée du personnel de M. Boulanger. Ces sauvages avaient voué une haine profonde au.x Zanzibarites absents, à propos d'un incident assez futile où il avait été question de femme.

Us se liguèrent en grand nombre et guettèrent le moment où le personnel de la station se rendait sans armes à la forêt ■voisine pour y faire des provisions de bois.

Onze serviteurs noirs furent ainsi assaillis à l'improvistc par les féroces conjurés; deux d'entre eux furent grièvement blessés par des coups de feu : l'un, ramené à la station, y mourut dès son arrivée; l'autre, tombé au milieu des herbes, fut vainement cherché dans la soirée par ses camarades.

Peu après le crime, les gémissements du pauvre diable avaient guidé

jusqu'à lui les natifs, et le blessé, emporté par ses bourreaux au \illage de Manga, avait subi les plus horribles tortures.

-La population de .Manga, avec l'assentiment du chef de ia localité, un colosse appelé Miongo, avait improvisé une barbare fête nocturne dont la victime sanglante fit tous les frais. On lui coupa les doigts, les pieds, les oreilles, le nez, avant de lui trancher la tête, au milieu des •zrzrzs e: ses r'':ants de l'ass'stancr enivrée.

Ibaka, rr:'.". au courant de cett; cdieu'^e ir^ouàcruo^ité par linterpi ^te de Boulanger, s'était contenté de répondre qu'il n'exerçait pas asse •. d'in- Jl'-once sur les noirs de Manga pour les obliger à accorder une réparation aux mundelés.

Brunfaut, rentré à son poste, résolut d'attendre le retour procha!'; de Stanley pour venger l'assassinat de ses deux serviteurs.

Dans un conseil qui réunit Ibaka et les notables de la contrée, Staiiley exprima son vif mécontentement au sujet des méfaits des indigènes, et icur lit promettre d'empêcher à l'avenir toutes nouvelles tentatives d'hostilité contre ses frères blancs et leurs serviteurs.

Ibaka et ses acolytes manifestèrent leurs regrets et jurèrent d : ne. ^au, sur tous les mkissi possibles, amitié et fidélité à Bou.'ci ivlatarl et à ses enfants. Nous verrons plus tard comment ces se'jnent.s furent respectés.

Le 3 juillet, ainsi que nous l'avons raconté, Stanl.'y débarquait a Msuata- Station.

Après avoir brièvement exposé chacune des péripéties de son long et heureux voyage d'e.YOïoration, l'agent supérieur inspecta, en compagnie de J.-.i';ssc-;i, la st^^tion modèle de Msuata et adressa ses plus sincères féliciïaiions au jeune sous-lieutenant.

« Vous pouvez confier maintenant le commandement intérimaire de Msuata à votre sergent zanzibarite sous le contrôle officieux de M. Roger, et aller à Kwamouth continuer les merveilles que vous réalisez partout où le rôle de fondateur de station et d'agent civilisateur vous est dévolu.

<' je crois inutile, mon cher lieutenant, de vous recommander en outre d'accorder à M. l'abbé Guyot votre concours le plus dévoué, pour l'aider dans ses projets d'établissement aux environs de Kwamouth. Protestants ou catholiques, les hommes de bien assez courageux pour affronter le courroux des fétichistes et les intempéries du ciel de l'Afrique centrale, en prêchant l'apostolat de l'union et de la charité sur les rives du Congo, ont droit indistinctement à l'appui le plus efficace des agents d'une sociécé philanthropique. »

Le 4 juillet, le /^oju/ emportait vers Léopoldville l'administrateur géné-

lyo C11AP1TR1-: IlUITli:.ME

rai de l'Association; il stoppait le lendemain à Kimpoko, où un pionnier belge, ex-chef de Luteté, M. Amelot, poursuivait la mission difficile ébauchée par trois prédécesseurs, de construire une station, avec l'assentiment constant des natifs.

Les Banfunu de Kimpoko étaient bien les voisins les plus désagréables, les plus l^antasques de tous ceux que s'étaient donnés les blancs dans l'Afrique centrale.

D'humeur aussi changeante que les flots du Stanley-Poùl, ces nègres se montraient tour à tour les amis les plus caressants mais les moins scrviables des hôtes de la station, ou leurs ennemis les plus farouches.

Une gorgée de .malafou avalée de travers par leur mfoum suffisait à les mettre en révolte ouverte contre le buveur et partant contre les étrangers trop disposés à protéger l'incriminé; un air d'ocarina ou de petite flûte exécuté devant eux par .Amelot était suffisant pour calmer l'irritation de ces grands enfants gâtés.

Mais à certains moments, en dépit de l'ocarina et de la petite flûte, les Banfunu intraitables refusaient, sous les plus futiles prétextes, d'aider en quoi que ce fût les fétiches malveillants de la station; ils leur interdisaient catégoriquement l'entrée de leur marché et s'attroupaient, menaçants et en armes, aux abords de la résidence en construction.

Les travaux étaient fréquemment interrompus par ces alertes; des palabres, auxquels assistait la garnison entière sur la défensive, occasionnaient des retards préjudiciables à leur achèvement.

Amelot espérait néanmoins réduire par la patience et la douceur son entourage indiscipliné, et mener à bonne fin les constructions et les plantations cntrep ises. Il acceptait donc stoïquement les tourments de son existence au milieu d'une population peu rassurante et ne perdait point son oeuvre de vue.

Stanley prodigua les encouragements les plus chaleureux au jeune pionnier, puis il quitta Kimpoko et se rendit tout d'une traite à Léopoldville.

Le lieutenant Valcke avait donné la les preuves manifestes de ses aptitudes en tant que chef de station.

Le poste fondé par Braconnier prenait les dimensions d'une petite ville où parcs d'agrément, jardins maraîchers, bananeraies, avenues verdoyantes, présentaient à la vue un réjouissant aspect. Non loin de Léopoldville, le lieutenant "Valcke avait aussi présidé à l'installation du poste de Kinchassa, succursale et port, sur le Stanlej'-Pool, de la capitale du Congo moyen.

Le 13 juillet, les steamers à vapeur et les allèges composant la flottille du haut Cong-o, sous le commandement du capitaine Andersen, repartaient vers l'Equateur, avec des chargements de vivres et d'outillage destinés aux stations déjà existantes et à celles plus récente- en voie d'installation.

Le 15, cette flottille de ravitaillement stoppait devant Msuata. où flottait en berne, a mi-hampe sur la maison principale, le drapeau bleu voilé de noir. Une terrible catastrophe venait de plonger dans la consternation et le deuil la population tout entière du district gouverné par Gobila...

On n'a pas oublié les insti'uctions données le 3 juillet au jeune commandant de Msuata-Station par l'agent supérieur près de retournera Léopoldville. Quatre jours après le départ de Stanley, le lieutenant Jansscn et l'abbé Guyot, accompagnés de vingt hommes de couleur armés de fusils et pourvus d'étoffe, de fils de cuivre, de laiton, de l'outillage complet de pionniers africains, quittaient Msuata pour se rendre vers l'embouchure du Koango.

Arrivés à la pointe de Ganchu, les voyageurs s'arrêtèrent pour reconnaître le terrain: l'abbé Guyot fut assez heureux pour enlever, après deux heures de pourparlers, le consentement des indigènes à l'établissement d'une mission française catholique sur les bords de la baie occidentale formée par ce promontoire. Le concours de Janssen n'avait pas fait défaut au missionnaire français; la conduite du jeune agent de l'Association internationale avait été dans la circonstance conforme en tous points aux vœux formulés par Stanley, et aux aspirations de la société philanthropique patronnée par le roi des Belges,

Cette reconnaissance accomplie, l'abbé Guyot, qui ne possédait aucun élément pour installer immédiatement la mission, poursuivit sa route avec Janssen jusqu'au village de Makouenntcho.

De même qu'aux visites antérieures, une réception bienveillante tut faite au sous-lieutenant et à ses compagnons. L'abbé Guyot, qui fut surtout l'objet de la curiosité la plus vive, répondit avec son aménité habituelle aux questions les plus naïves que lui adressaient les natifs au sujet de son futur établissement sur le domaine de Ganchu.

Quant à Janssen, déjà lamilier avec les indigènes, il s'évertuait à les évangéliser d'une façon différant sous certains rapports de celle généralement adoptée par les missionnaires: il s'efforçait par son éloquence et par ses cadeaux de décider les sujets aimables mais paresseux à l'excès du non moins aimable et flegmatique Makouenntcho à prendre une part active et bien pavée aux travaux préliminaires de la construction de Kwamouth-

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Station. Mais il pi'écha dans le désert; il dut se résic^ner à commencer le déblayement du terrain, la coupe des bois de charpente, le transport des feuilles propres à la toiture, etc., etc., avec ses seuls travailleurs haoussas, zanzibarites ou kroomen.

Sur ces entrefaites, le u juillet au matin, Janssen recevait une lettre pressante de Roger disant que Stanle\- était de jour en jour attendu à Msuata.

Après avoir lu la missive, Janssen se disposa au départ et ne laissa que deux hommes sur l'emplacement de la future station. Le soir du même jour, à quatre heures, Janssen, l'abbé Guyot et dix-huit noirs remontaient sur les deux canots qui les avaient amenés.

Ces embarcations étaient deux pirogues jumelées, c'est-à-dire attachées ensemble à une faible distance l'une de l'autre au moyen de deux perches liées transversalement à l'avant et à l'arrière pour leur assurer de la stabilité.

L'ordre de jumeler ainsi les canots de service indigènes avait été donné aux agents de l'.Association afin d'éviter les catastrophes comme celle dont l'infortuné Kallina avait été victime.

Les indigènes seuls savent gouverner ces longues et étroites embarcations, et par certains gros temps ils n'y parviennent pas toujours.

Ce jour- là précisément le vent d'ouest qui soufflait continuellement depuis le matin, mollissait insensiblement dans l'après-midi, mais rendait encore la navigation fort dangereuse. La surface de l'eau était blanchie par l'écume des vagues: les lames, courtes et brusques, venaient se briser contre les rochers des rives avec des sifflements et des gerbes d'embrun.

On longea comme d'habitude la berge orientale, en suivant prudemment les baies capricieuses mais sûres. Janssen, monté sur la pirogue la plus rapprochée de terre, avait confié le gouvernail au nyampara Ali bcn Juana, serviteur dévoué et excellent timonier. Sur l'autre pirogue était l'abbé Guyot plein de confiance dans l'habileté de son pilote krooman.

Vers 6 heures du soir, les rayons du soleil couchant coloraient d'une teinte rouge les lames écumantes du Congo. On eût dit que le courant furieux du tleuve charriait des flots de sang.

« .\otrc marche est bien lente, murmurait Janssen. La nuit tombe rapidement et nous sommes encore à cinq milles en amont de Msuata.

— Effectivement, dit le missionnaire, nous nageons trop doucement. Ne pourrions-nous éviter les mille et un détours de ces criques et gouverner vers le milieu du fleuve où le courant plus rapide accélérerait notre marche .^

— Vous avez bien raison, répondit Janssen. Allons, continua-t-il en Ivissouahili, porte la barre à droite, Ali ben Juana, et vous, matelots, courbez-vous sur vos rames, gagnons le haut du fleuve où le courant nous emportera sans fatigue et promptement au terme de notre voyage.

— Comment! répliqua Ali ben Juana, vous voulez affronter la colère du fleuve? Bon maître, vous n'y songez pas. La brise est contre nous et les lames sont brusques, nous serons culbutés.

— Bah ! dit en souriant l'abbé Gu3'ot, si nous sommes noyés, nous aurons une mort bien douce, nos peines seront vite passées dans les profondeurs ignorées du fleuve. Obéissez, Ali, on croirait que vous avez peur. »

Les timoniers agirent sans répondre, quelques pagayeurs prudents se débarrassèrent de leurs vêtements, puis ils luttèrent de rames avec une indomptable énergie contre les innombrables lames soulevées vers le milieu du fleuve par la brise d'ouest dont rien n'entravait la violence.

L'avant des pirogues incapables d'obéir à temps aux mouvements des lames courtes et saccadées passait à travers des vagues écumeuses, divisait victorieusement l'obstacle, mais embarquait chaque fois, payant cher sa victoire, les bordées pesantes de l'eau irritée.

6 De grâce, mundelés, supplia Ali ben Juana, retournons à la rive. Ici les flots nous enveloppent, la mort froide et glacée va nous saisir.

— Oui, biaisez, timoniers, obliquez vers la gauche. Pagavez prudemment... Attention!... Attention! la lame fond sur nous... » cria le lieutenant interrompu soudain par le choc d'une vague monstrueuse qui s'abattit sur le canot.

Coup sur coup deux autres lames énormes s'aplatirent sur la pirogue, l'emplirent d'eau et la coulèrent a pic. l'embarcation de l'abbé Guyot, fatalement entraînée par la première, chavira, culbuta dans l'eau hommes et chargement, et resta la quille presque en l'air, comme immobilisée, disputée par la vitesse du courant à la fureur des flots montants soulevés par la bourrasque.

Des malheureux passagers qui montaient les barques chavirées, les deux timoniers et quatre Zanzibarites purent seuls se raccrocher un moment au canot du missionnaire.

Janssen et l'abbé Guyot, tous deux excellents nageurs, mais malheureusement trop vêtus, chaussés de grandes bottes et armes de pied en cap, furent engloutis, ainsi que douze hommes de couleur, dans les profondeurs du fleuve pour n'en plus sortir.

La prédiction du missionnaire s'était, hélas! trop bien réalisée.

Durant quelques minutes, Ali ben Juana, cramponné à la pirogue,

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assista, conservant tout son sang-froid, aux épouvantables péripéties de ce naufrage éclairé par les lueurs blafardes de la lune.

L'infortuné Janssen, coulé à pic avec la première embarcation, ne fut pas revu une seule fois; mais l'abbé Guyot et quelques noirs se débattirent longtemps contre les vagues furibondes, contre la mort.

Le prêtre avait encore son casque sur la tête; il surnageait à quatre ou cinq mètres d'Ali et répondit distinctement en kissouahili aux appels réitérés du nyampara criant à tue-tète à ceux qui remontaient à la surface de venir se raccrocher à la pirogue : Ali! Ali! lete mitoumboui lete! lete!... (Ali! Ali! amène la pirogue! amène! amène!...)

« hnpossible, maître, impossible, le canot a chaviré, » répondit d'une voix désespérée le brave Zanzibaritc.

L'abbé Guyot ne parla plus. Ali le vit encore essayant de remonter vers l'amont pour s'approcher de l'embarcation retournée, seule branche de salut, étrange canot de sauvetage cause en partie de ce lamentable désastre. Il ne put l'atteindre; la force du coui'ant l'entraînait en aval et le poussait insensiblement vers la rive orientale.

Ali le perdit de vue.

Autour du nyampara s'agitaient encore des malheureux nageurs secoués par les vagues, tour à tour saisis et abandonnés par le courant, rejetés, tournoyant avec la lame, mais luttant avec désespoir, sans proférer un cri de détresse.

Trois d'entre eux s'accrochèrent avec l'étreinte désespérée des noyés aux jambes des compagnons d'.Ali ben Juana cramponnés à la pirogue chavirée qui, cédant à cette pression nouvelle, se retourna à demi et menaça d'entraîner au fond de l'abîme ceux qu'elle avait soutenus.

Dès lors ces malheureux, à l'exception du timonier krooman qui ne savait pas nager, abandonnèrent l'épave libératrice. Ils entreprirent la tâche surhumaine de nager pendant trois milles à travers les vagues. Longtemps ils entendirent les lamentations navrantes du Krooman, à qui ils n'avaient pu porter aucun secours.

Vers neuf heures, les nageurs intrépides, complètement épuisés, gagnèrent le rivage. Sans prendre un repos presque indispensable, ils se traînèrent à travers les fourrés inextricables de la rive, écartant de la main les ronces et les épines, et arrivèrent exténués, à demi morts de fatigue, après cinq heures d'une marche douloureuse, à .Msuata-Station.

Tout dormait dans ce poste paisible.

Roger couché fort tard la veille, car il avait eu comme le pressentiment que Janssen et l'abbé Guyot seraient partis de Kwamouth au reçu de sa

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