II
lettre annonçant l'arrivée imminente de Stanley, s'était endormi après avoir donné l'ordre au jeune boy de garde, accroupi en travers de sa porte, de l'éveiller à l'arrivée de ses amis.
Ali ben Juana, laissant ses compagnons épuisés regagner leur lit, courut heurter à la porte du logement des blancs. Le boy, réveillé en sursaut, demanda, sans se lever, le nom de celui qui frappait.
n C'est moi, Ali ben Juana! cria le nyampara.
— Ouvre donc, paresseux, dit Roger brusquement arrachéausommeil... Ouvre, ils sont arrivés'... je m'habille et je cours au-devant d'eux...
Le nyampara entra et sans invitation, en attendant son maître, il se laissa tomber comme une masse inerte dans un fauteuil cannelé, meuble de luxe apporté de Madère par l'abbé Guyot.
Cinq minutes après Roger, franchissant le seuil du vestibule, s'arrêtait bouche béante, au comble de la stupéfaction, devant le Zanzibarite écrasé par le sommeil.
« Eh bien, .Ali, qu'y a-t-il? cria l'explorateur en secouant à tour de bras le malheureux dormeur.
— Ah! mundclé, laissez-moi, laissez-moi, répondit le nyampara d'une voix faible et brisée... ne criez pas... ils sont morts... tous noyés .. le maître, le missionnaire, les pagayeurs.
— Noyés! s'écria Roger en étreignant comme dans un étau et secouant de ses deux mains les bras du pauvre Ali... No3-és ! répéta-t-il, mais tu rêves, tu mens, tu délires!... Allons! réveille-toi, sors de ton cauchemar... parle, raconte, Ali!... Ton maître n'est pas mort, tu ne serais pas là vivant toi même, s'il en était ainsi.
— Oh! ne m'accuse pas, cria d'une voix terrible le nyampara se redressant soudain a ces dernières paroles comme mù par un ressort invisible... ne m'accuse pas, mundelé, reprit-il d'un ton suppliant. Rien n'a pu les sauver!... Après que la pirogue eut culbuté, je n'ai plus revu mon jeune maître... j'aurais tenté l'impossible, j'aurais donné ma vie pour l'arracher aux flots irrités du fleuve haïssable. »
Puis, lentement, sans un sanglot, sans une larme, mais d'une voix oppressée par l'émotion et la fatigue, Ali ben Juana raconta à Roger consterné, tous les détails de la journée terrible.
L'aube du 13 juillet blanchissait à peine les façades de Msuata-Station, qu'une foule innombrable de Banfunu se pressait silencieuse et recueillie sur les pas de Gobila et envahissait peu à peu tous les espaces libres entre les constructions des blancs.
.Mais, par une touchante délicatesse de sentiment, Gobila enjoignit aux
LES EELCES. III. 23
naturels de ne pas cerner la demeure où pleurait le malheureux frère des mundelés perdus, et il pénétra seul dans l'appartement de Roger.
<■ Mundelé, dit le mfouni de .Msuata, quel affreux malheur s'est étendu sur notre contrée ! Souzou ,\ipembé est perdu; tout le district se lamentera à l'occasion de cette mort. Mais vous versez des larmes, brave mundelé, consolez-vous... Tenez, buvez ce vin de nos palmiers et oubliez votre chagrin... Savez-vous où sont allés vos frères?...
— Oh! répondit Roger ramené tout à coup à la pensée de rechercher les cc.davres des infortunés naufragés, leurs âmes sont au ciel, et leurs corps errent encore ballottés par les lames du fleuve. Vous êtes bon. Gobila!... la sj-mpathie spontanée et sincère que vous me témoignez dans ces cruelles circonstances ira jusqu'à mettre à ma disposition vos meilleures pirogues et vos plus intrépides paga veurs pour tenter de retrouver sur les eaux encore furieuses les corps de mes malheureux compagnons...
— Oui, certainement, interrompit avec empressement Gobila, j'irai moi-même à la tète de ma flottille disputer le cadavre de mon fils blanc aux malveillants fétiches de la rivière. »
L'entretien en resta là. Roger, essuyant l'urtivcment ses larmes, poussa devant lui Gobila et Ali ben juana et sortit de l'habitation.
.•\u dehors, la foule rassemblée chuchotait à voix basse. Les femmes et les enfants arrêtèrent sur le mundelé désolé des regards empreints d'une douceur mélancolique; ils tenaient leurs mains sur la bouche comme pour témoigner sincèrement leur douleur de la tin tragique des victia-;es.
Avec une respectueuse attention complètement inusitée, ces sympathiques créatures écoutèrent la voix de Gobila réclamant le concours de ses plus habiles pagayeurs. Ceux-ci s'offrirent à l'unanimité pour accomplir les pénibles et périlleuses tentatives de recherches.
Tout en écoutant l'allocution émue du mfoum indigène, la foule s'était docilement écartée pour laisser passer Roger se rendant avec Ali ben Juana aux huttes occupées par la garnison noire du poste.
.Auprès des feux mourants, Zanzibarites, Haoussas et Kroomen, tous
anciens serviteurs de la station, étaient silencieusement rangés dans l'atti-
■ tude du désespoir autour des survivants de la terrible catastrophe à peine
éveillés et racontant avec force gestes d'effroi, comme s'ils éprouvaient
encore de hideuses visions, les lugubres péripéties du naufrage.
La nouvelle de la mort du maître qu'ils chérissaient paraissait les avoir plongés dans un état de stupeur qui faisait taire en eux tout sentiment tumultueux, toute plainte, tout regret violent. C'est à peine si l'arrivée soudaine de Roger souleva un murmure, une exclamation de tristesse.
LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE lyq
tant la désolante nouvelle avait saisi au réveil, comme au sortir d'un songe affreux ces serviteurs éplorés.
« Debout tout le monde, commanda Roger. On va monter dans les pirogues que les natil^ mènent à la rive pour scruter minutieusement les criques et les bords des îlots à la recherche des noyés. Je ferai des hommes riches de ceux qui me ramèneront les corps de mes frères!
— Oh! maître, protesta une voix, pas un de nous n'a besoin de l'appât d'une récompense pour accomplir scrupuleusement ce douloureux service.
Quelques heures après, une nuée de pirogues couvrait le fleuve, et les équipages silencieux et mornes de cette innombrable flottille fouillaient l'immense nappe d'eau légèrement houleuse, les massifs de joncs, de roseaux, d'herbes et de broussailles entassés sur les rives. sur une étendue de dix milles en aval et de cinq miLcs en amont de Msuata-Station.
Ces minutieuses recherches n'aboutirent, hélas! à aucun résultat. Les sombres profondeurs du fleuve gardaient jalousement les corps des naufragés.
« Pauvre Eugène Janssen, écrivait Stanley apprenant à Léopoldville cet affreux événement, pauvre Janssen, le modèle de nos chefs de stations, nous l'avons perdu pour toujours! Quelle déploi'able fin à tant de promesses! Quel foudroyant dénouement pour tant de vertus et de qualités!
« Disparu presque à la fin de son engagement pendant lequel il avait toujours été fidèle, loyal, industrieux et gai. Quel inoubliable deuil pour nous tous, Européens aussi bien qu'indigènes!
<i Nous avons été privés en un moment du centre commun de notre estime et de notre affection. Nos pensées, naguère toujours dirigées de ce coté, sont maintenant arrêtées et nous comprenons l'immensité de notre perte. Pauvre jeune Janssen !
« Je l'estimais pour son affabilité et surtout parce que j'avais trouvé réunies en lui toutes les qualités qui font l'excellent chef de station,
« Il avait le rare talent de traiter les indigènes comme ils devaient toujours l'être; il était industrieux et son caractère enjoué lui faisait supporter avec aisance les vicissitudes du climat africain. .Attaché au travail, il puisait dans l'accomplissement de ses devoirs un bonheur incessant. Il n'eut que des amis et fut toujours sincère, loyal et fidèle avec eux; c'était un gentleman dans le vrai sens du mot.
« Personne ici ne l'égale pour remplir la place qu'il laisse vide, personne ne peut accomplir, comme il l'eût fait lui-même, les dernières missions que je lui avais confiées.
i8o CHAPITRE HUITIÈME
<. A Issanghila, à Msuata, il avait installé des stations modèles pourvues de tout le confortable possible eu ég-ard aux circonstances.
« L'artiste anglais Johnston le préférait, ainsi que sa station de Msuata, à tous les autres ; l'abbé Guyot avait été retenu chez lui par les charmes de sa société et la cordialité de son accueil. Roger s'était empressé de quitter Léopold ville pour rejoindre à Msuata son inestimable compatriote; nos machinistes, quand ils se hâtaient pour passer une nuit dans cette escale, savaient que nulle part ailleurs ils n'auraient rencontré le même confort, parce que l'hôte de cette station était le généreux et sympathique Jansscn,
« Une pensée me rend encore cette perte plus douloureuse. Si le jeune officier eût vécu trois mois encore, je l'aurais renvoyé on Europe avec les honneurs dus seulement à un homme d'un tel mérite. »
Dans cette élogieuse oraison funèbre Stanley laissait percer la douleur de l'ami et les déceptions de l'agent supérieur de l'Association africaine.
Deux mois après, la presse internationale, donnait un légitime tribut de regrets et de reconnaissance au jeune et infortuné Janssen; la nation et l'armée belges, par la voix du colonel Fix commandant le 6'" régiment de ligne, aux cadres duquel avait appartenu le valeureux officier, déploraient la perte irréparable d'un illustre concitoyen.
<, Comme plusieurs de ses camarades, écrivait le colonel Fixle 20 septembre i88-^, Janssen est mort victime de sa participation courageuse à l'œuvre scientifique et civilisatrice de l'Afrique centrale.
« 11 avait toutes les qualités nécessaires pour bien remplir sa tâche : une bonne instruction, beaucoup d'énergie, un sang-froid imperturbable et une santé robuste. Sa mission touchait à sa fin et nous allions bientôt le revoir, quand la mort impitoyable est venue nous l'enlever à l'âge de vingtcinq ans.
« L'humanité et le pays perdent en lui un pionnier de la science et de la civilisation ; l'armée, un officier d'avenir au cœur généreux, aux aspirations élevées; le régiment, un camarade affectueux, un ami prêt à tous les dévouements.
« Son souvenir nous sera toujours cher et restera éternellement gravé dans nos cœurs. »
Un malheur n'arrive jamais seul. — Destruction de Kimpoko-Station. — Guerre dans le Bo'.obo. — Le canon de Liebrechts. — Flore et faune du district bayanzi. — Les journées d'Ibalca. — Division du temps chez les Bayanzi
tfî^^^^^^;^!^^ NCORE en proie à la consternation que lui causait la catas-
'ï=^â^^^ trophe de Msuata, Stanley recevait coup sur coup à Léo-
^J^C^v pold ville plusieurs courriers arrivant de directions diverses
^^^^'^^s-^ et lui apportant des nouvelles plus alarmantes les unes que
les autres.
L'un, de Vivi, annonçait la défection en masse d'un nombre considérable de serviteurs noirs, un autre, du Niari, apprenait que Hanssens avait reçu une blessure dans une affaire dont il était sorti victorieux; un troisième,
iS2 CHAPITRE NEUVIÈME
de Kiinpoko, sig-nalait la situation grave dans laquelle une révolte des Banfunu plaçait Ameiot.
Un vent contraire se dcchainaît sur le territoire acquis au protectorat de l'Association; et de nouveau, mais pour cause de légitime défense, le sang des indigènes attristait le drapeau bleu à étoile d'or.
Devant ces navrantes missives Stanley ne se découragea point; son énergique présence d'esprit lui dicta le seul parti à prendre.
Dans le bas Congo, les destinées de l'expédition étaient protégées par la présence de nombreux vétérans de l'œuvre africaine, parmi lesquels figuraient en première ligne Hanssens, \'alckc et Xilis.
A Léopoldville, le docteur Van den Heuvel pouvait remplir les fonctions intérimaires de commandant de station.
Stanley résolut tout d'abord de secourir Ameiot et de poursuivre ensuite, en amont de l'Equateur, le réseau de ses conquêtes pacifiques, sans négliger néanmoins d'assurer l'existence et le développement des stations établies ou en voie d'installation.
■ Il équipa aussitôt une flottille de pirogues indigènes, confia le commandement d'une partie de ces embarcations au lieutenant suédois Pagels chargé d'assurer la fondation de Kwamouth-Station, et se rendit a Kunpoko avec le reste de la flottille.
Ameiot luttait là en désespéré contre des hordes sauvages mal armées, mais redoutables par leur nombre et leur férocité. Sans provocation aucune de la part du mundelé, les Banfunu s'étaient rués en masse contre la gar-
■ nison de Kimpoko et avaient ordonné au blanc de quitter la place.
Voici le singulier motif qui avait motivé cette attaque. Le i8 juillet, une femme indigène, étant allée vendre des fruits à la station, avait à son retour, éprouvé une indisposition soudaine qui, mal soignée, s'aggrava promptement et emporta la malade.
Le sorcier de Kimpoko, jaloux du mundelé dont il redoutait la science, exploita ce cas de mort subite pour fomenter un soulèvement hostile contre le mauvais fétiche blanc.
Le 19, tous les guerriers valides de Kimpoko, armés de vieux mousquets, de zagaies et de lances, attaquaient, sous les ordres d'un certain Gambielc, les ouvriers zanzibarites et haoussas occupés aux travaux habituels de la station.
Ameiot, surpris par cette attaque, engagea vainement les natifs à rentrer dans l'ordre. Les hordes de Gambiele, surexcitées par les perfides insinuations du sorcier ne voulurent rien entendre : le sanif du mundelé et de ses
serviteurs devait couler, disaient-ils, pour venger la mort due à un maur vais sort, de la marchande de fruits.
La garnison de Kimpoko remplaça en toute hâte ses outils par les armes de guerre. Les trente soldats d'Amelot opposèrent aux décharges inoffensives des mousquets banfunu, les détonations meurtrières des fusils à tir rapide.
Le premier feu des assaillis mit sept ou huit guerriers natifs hors de combat et décida les assaillants à chercher prudemment le salut dans la fuite.
-Mais le 22 au matin, excités par les paroles de Gambiele, trois cents indigènes cernaient la station avec la ferme résolution de réduire par la famine la petite troupe d'Amelot trop bien outillée pour le combat.
Aucune parole conciliante, aucune promesse de cadeaux ne put déterminer ces sauvages à lever le siège du poste frappé d'interdit pour tous les approvisionneurs de la contrée. Une telle situation ne pouvait durer, K;mpoko-Station n'ayant des vivres que pour deux jours.
Après avoir échoué devant l'opiniâtreté de Gambiele, Amelot dépêcha un courrier à Léopold ville ; puis il attendit patiemment, sans paraître tenir compte de l'état de siège et se contentant de réduire les rations de chacun de ses hcmmes.
Le 25, la flottille de Stanley, renforcée des embarcations du lieutenant Pagels, apparut dans le canal paisible qui circule entre les terres de Kimpoko et les îles du Pool.
A la vue de ce secours si rapidement organisé, Gambiele et ses acolytes se dispersèrent. Stanley, à peine à terre, convoqua dans la station le clan des notables du village. Tous s'y rendirent avec le mfoum de l'endroit, triste personnage, effréné sectateur du fétichisme, qui oublia en ce moment les services multiples que lui avaient, à diverses reprises, rendus les chefs blancs de la station.
L'éloquence habituellement victorieuse de Stanley échoua contre l'obstination persistante des natifs, qui réclamaient la tète d'Amelot pour désensorceler la contrée.
n Nous ferons une guerre impitoyable au blanc, répondaient les notables ; la mort du mundelè peut seule détourner les préjudices que sa présence nous a causés. La femme qui a succombé était aimée et respectée par la population du village: c'était la favorite de Gambiele, favori lui même de notre makoko Gandelay. »
Les fétichistes furent intraitables.
Stanley, comprenant qu'il avait momentanément affaire à des gens exal-
i84 CHAPITRE NEUVIÈME
tes, à des enfants terribles incapables de tout raisonnement, termina brusquement la palabra, renvoya les natifs et ordonna lui-même la destruction complète de la station.
Le personnel et le matériel de cet établissement furent dirigés sur Lcopoldville sous les ordres d'Amelot si malencontreusement dépossédé par les perfidies d'un sorcier.
Le lieutenant Pagels poursuivit sa route jusqu'à l'embouchure du Kwango où jMakouenntcho, toujours animé de bonnes intentions pour les mundelés, accueillit cordialement le successeur de l'infortuné Janssen.
De son côté Stanley était à peine rentré à Léopoldville après une halte prolongée à Kinchassa, qu'il recevait des renseignements inquiétants sur l'attitude des Bayanzi envers le commandant de Bolobo-Station, et des instructions spéciales de Bruxelles tendant à décider l'agent supérieur de l'Association à aller sans délai, et sans établir de nouveaux postes intermédiaires, planter au cœur même de l'Afrique, sur les bords du Congo, aux Stanley-Falls, le drapeau de l'.Association.
Fort heureusement, la flottille de ravitaillement commandée par Anderson touchait le 20 août à Léopoldville et pouvait remonter le fleuve dés le 22 du mémo mois, avec un chargement considérable d'hommes, de vivres et de munitions de guerre.
Le lieutenant Liebrechts, qui avait, peu de jours auparavant, remorqué jusqu'à Léopoldville un canon de campagne sorti des usines Krupp, prenait place avec son lourd bagage à bord du Royal.
Le 2g août ces forces navales imposantes côtoyaient la rive gauche du fleuve, en vue du populeux district de Bolobo, lorsque quelques sujets d'Ibaka accostèrent le Royal et apprirent à Liebrechts que les Bayanzi incendiaient la station commandée par Brunfaut et juraient d'exterminer jusqu'au dernier les enfants de Boula Matari.
Ces nouvelles furent communiquées à Stanley, qui n'en fut que plus résolu à accélérer la marche des steamers.
Bientôt, en amont d'Itimba, paisible village où le chef paraissait encore se souvenir du service rendu par des blancs à l'occasion des funérailles d'un notable, les voyageurs remarquèrent des attroupements inusités d'indigènes en armes, proférant des cris injurieux, agitant les gongs et frappant à tcur de bras sur leui's tambours de guerre.
L'En Avant, détaché en éclaireur au plus près de la rive, fut accueilh par une décharge générale, mais sans résultat. La cuirasse résistante du steamer fut à peine bossuée par les décharges des mousquets indigènes composées d'éclats de cuivre et de fer.
Néanmoins cet accueil édifia Stanley sur les intentions manitestement hostiles des Bayanzi. UEn Avant vira donc de bord, poursuivi par les huées des naturels trop prompts à crier victoire; mais il revint quelques heures plus tard flanqué à bâbord de i'^i. /. ,1, à tribord du Royal présentant à 1 avant une large embrasure d'où sortait la gueule bronzée du canon de Liebrechts.
Les Bayanzi qui ignoraient l'outillage perl^ctionné de la guerre et qui
H.MII.E BRI iNKAUT.
croyaient seulement- à la valeur des bras et au nombre des ennemis, jugèrent d'un coup d'œil les forces de Stanley comme numériquement plus Jaibles que les leurs et prirent cette fois pour cible non plus les flancs des embarcations, mais bien les têtes humaines qui émergeaient des bordages.
En tireurs inexpérimentés, les natifs ne tinrent pas compte de la vitesse des steamers et leur feu d'ensemble noya, avec de sifflants ricochets dans le sillage des bateaux, un stock considérable de lingots de cuivre et de fer.
i86 CHAPITRE NEUVIÈME
En réponse à d'aussi maladroites attaques, il répugnait beaucoup à Liebrechts de déployer contre les riverains son talent de pointeur expérimenté. L'officier d'artillerie s'apprêtait néanmoins à riposter par quelques coups de canon, lorsque la voix de Stanley vint modifier les intentions du lieutenant.
«< Ne tirez pas, monsieur Liebrechts, criait Stanley du bord de ÏEn Avant. Évitons de verser le sang de ces créatures inconscientes; s'il le faut, nos winchesters viendront à bout de nos ennemis... Garons-nous actuellement de la fusillade à l'abri des îlots. »
Puis traçant la route aux steamers, ÏEii Avaiil, timoné par Stanley luimême, s'engagea dans l'un des nombreux canaux qui serpentent entre les îles de l'archipel de Bolobo.
Les riverains, se méprenant sur le généreux mobile qui dictait cette retraite, crurent a la lâcheté des mundclcs et célébrèrent par des chants et dos danses leur prétendue victoire.
A la nuit tombante, les steamers jetèrent l'ancre près d'une île inhabitée s'étendant devant le village de Manga.
Les équipages débarqués sur le bord de l'île opposé à la rive gauche du tleuve ne subirent aucune alerte jusqu'au lendemain matin.
Ce jour-là, l'Eu Avant, doublant seul la pointe nord de l'île précitée, se découvrit aux gens de .Manga, qui aussi malintentionnés que les habitants d'aval dirigèrent contre le steamer une vive fusillade. Un Zanzibarite fut cette fois légèrement atteinc au bras par un projectile indigène.
Stanlcv ne put dès lors maîtriser la rage de l'équipage. Des détonations successives et meurtrières parties du bord de VEji .4 ran/ semèrent la mort et perforèrent huttes et bananiers dans le village de Manga.
Au vacarme de la mousqueterie, le Royal et l'.l. /. .4. avaient rejoint llùi Avant.
Les équipages des deux steamers, emportés par l'exemple des matelots de VEn .[vant, contribuèrent à déblayer rapidement la rive gauche, à mettre en fuite les naturels déjà affolés au seul aspect de la multiplication des forces des blancs.
Les natifs de Manga, cachés dans les hautes herbes et les massifs de la rive gauche, suivaient curieusement les manœuvres des étrangers. Leur étonnement fut à son comble lorsqu'ils virent les troupes de Boula Matari procéder avec un calme parfait aux préparatifs d'un repas.
Enhardis par les procédés inotïensifs de leurs ennemis victorieux, les naturels soi-tirent peu à peu de leurs cachettes et formèrent, deci, delà,
LES BELGES DANS L'AFRIQUE CENTRALE ij^y-
des groupes compacts et animés, sortes de conciliabules où furent agitées des questions de paix et de guerre.
Stanley et Liebrechts. pourvus l'un et l'autre de bonnes jumelles de marine, observaient de leur île la gesticulation expressive des noirs délibérant.
« Regardez je vous prie, le personnage affublé dune coiffure de plumes rouges et autour duquel se massent insensiblement nos ennemis déconfits, disait Liebrechts à Stanley, c'est probablement le chef de la localité.
— \'raisemblablement, répondit Stanley, cet homme doit être le chct de Manga. La foule se presse sur ses pas; on lui montre des calebasses perforées par les balles de nos winchesters et tombées de la -cime des palmiers vinifères où elles s'emplissaient de malafou, puis des huttes et des bananiers déchiquetés par nos projectiles, enfin un homme et une femme qui paraissent grièvement blessés. Les dégâts matériels semblent surtout
affecter ces hommes cupides qui en voulaient naguère à notre vie
Mais, Je chef s'avance jusqu'à la rive, des lances sont plantées en croix, on nous fait des signaux. Une pirogue est détachée: elle nous amène la paix sans nul doute : apprêtons-nous à recevoir comme il convient le parlementaire de Manga. »
L'embarcation indigène signalée débarquait en quelques minutes, non loin du camp des explorateurs, le chef de Manga, un certain Miongo, et une faible escorte.
Conduits avec beaucoup d'honneurs près de la tente de Stanley, les vaincus exposèrent avec force gestes de désespoir les maux que leur avait occasionnés le combat de la matinée. Ils se déclarèrent prêts à accepter la paix, à condition toutefois que les mundelés feraient des cadeaux en réparation des dommages essuyés par leurs caves aériennes.
Devant ces prétentions inqualifiables, Stanley et Liebrechts ne purent dissimuler un sourire moqueur.
« Comment, mon bon Miongo, dit l'agent supérieur, vos gens ont commencé les hostilités, depuis deux jours nous sommes pourchassés comme des bêtes fauves parles riverains, les flancs de nos steamers sont endommagés par vos projectiles, et vous avez l'aplomb d'exiger de nous des cadeaux pour faire la paix! En vérité, chef de Manga, j'ignore où vous avez puisé assez d'audace pour venir me dicter de telles conditions. Retournez à votre village et dites à vos guerriers que Boula Matari refuse non seulement de donner un seul mitako, mais qu'il exigera au contraire des populations riveraines des indemnités considérables, payables en denrées alimentaires.
iS8 CHAPITRE NEUVIÈME
— Mais alors, répliqua effrontément Miong-o, vous voulez la continuation de la guerre, Boula Matari ! Peut-être ig-norez-vous le nombre des guerriers dont dispose notre souverain Ibaka. C'est lui qui a déchaîné contre les blancs les populations des villages riverains.
— Quoi! Ibaka s'est mis à la tète de l'insurrection? interrompit Stanley rouge de colère. C'est bien, retirez-vous, Miongo; je ne puis traiter avec vous des conditions de paix ou de guerre. Je veux m'adresser en personne au roi des Bayanzi. »
L'heure tardive empêcha seule Stanle}' de mettre sur-le-champ ce projet à exécution.
Le camp ne fut levé que le lendemain au petit jour. La flottille prenant le large, vogua plusieurs heures hors de portée des mousquets a silex des sauvages de la rive gauche et s'arrêta vers midi au pied du morne où s'élevaient les bâtiments de Bolobo-Station noircis par l'incendie.
Depuis trois jours Brunfaut et la garnison peu nombreuse de ce poste soutenaient vaillamment une lutte incessante contre des ennemis vingt fois supérieurs en nombre, mais heureusement mal armés et mauvais tireurs.
Les difficultés entre Brunfaut et les sujets d'Ibaka dataient du jour même où l'approche de Stanley avait été connue dans le district de Bolobo. Les Bayanzi en voulaient, parait-il, à Boula Matari pour un motif particulier, motif qui restera sans doute toujours inconnu.
La bravoure des Bayanzi, due à des causes diverses mais surtout a l'ignorance, n'allait pas jusqu'à la témérité. La jonction des équipages de la flottille aux troupes de Bolobo-Station suffit pour calmer l'effervescence qui régnait dans le district dlbaka.
De village en village on se repéta que les blancs étaient en forces à la station, et aucune horde guerrière n'osa affronter la petite armée de Boula Matari.
Ibaka, prévenu par Miongo du projet de Stanley, se rendit en personne à Bolobo-Station pour traiter des conditions de paix. Il offrit au roi des mundelés de l'Afrique centrale des poulets, des chèvres, des moutons, de la farine de cassave, en un mot, des quantités importantes de provisions alimentaires.
.A ce prix, Stanley consentit à reconnaître encore Ibaka pour ami; mais, il ne ménagea pas au monarque ses plus dures réprimandes: et il l'avisa même de la présence à la station d'un fusil monstre susceptible au besoin de démolir à quatre kilomètres la plus solide cabane du pays.
« Cette arme, disait l'agent supérieur, est le fétiche le plus sur des mun-
delés. Grâce à elle, la victoire n'abandonne jamais les troupes de Boula Matari. Sa voix, puissante comme le tonnerre, fait résonner les échos des montagnes à dix lieues à la ronde. Partout où son projectile passe, il détruit, brise, renverse, perfore tous les obstacles rencontrés. »
Le roi de Bolobo supplia aussitôt Stanley de faire parler le monstrefusil.
« Pas aujourd'hui, répliqua le sollicité. Demain nous disposerons le canon sur le mornedeBolobo-Stationet mon frère, le lieutenant Lie brechts, battra ce fétiche de bronze en présence des notables de la contrée réunis ici-même par vos soins. »
Le lendemain en effet Ibaka, qui avait fait répandre dans les villages environnants la nouvelle de l'arrivée chez les blancs d'un monstrueux fusil fétiche, arrivait à la station avec une suite nombreuse, composée de sesfavorites.de ses courtisans et de tous les notables des villages de Bolobo, de Manga et d'Itimba.
La pièce d'artillerie avait été mise en batterie au sommet de l'escarpement tombant à pic dans le Congo, et sur lequel avait été élevés les bâtiments incendiés de Bolobo-Station. La gueule du canon était tournée vers le fleuve, dont la largeur sur ce point est de treize mille mètres environ. Liebrechts, Brunfaut, Roger, que le Royal avait aussi amené de Msuata a Bolobo, et Stanle}', se tenaient auprès de l'engin de meurtrier.
Ibaka et les notables de l'assistance noire qui couvrait le plateau dénudé de Bolobo-Station furent invités tour à tour à examiner le volumineux appareil fétiche qu'ils se refusèrent a appeler fusil.
Lorsque le premier mouvement de curiosité fut apaisé, Liebrechts ordonna a des serviteurs de la station d'aller remorquer et fixer dans le fleuve, à deux milles environ de la rive gauche, une pirogue vermoulue et hors de service, bonne précisément, en l'absence du légendaire tonneau des polygones d'artillerie, à servir de cible au tir au canon.
Cet ordre exécuté, le lieutenant pointa et chargea sa pièce. Les natifs suivaient avec la plus grande attention les manœuvres du pointeur. Selon leur pensée, Liebrechts devait préluder à la cérémonie par des incantations et des prières; l'exercice du pointage et du chargement constituait un appela l'attention du fétiche.
« "Vous voyez tous cette pirogue ballottée par les vagues au milieu du courant, fit traduire Liebrechts; il n'est pas un de vous qui songerait a l'atteindre avec la charge la plusforle que puisse supporter un de vos mousquets. Eh bien, Fénorme balle de plomb que renferme mon fusil fétiche va en un instant faire voler cette embarcation en éclats. »
igo CHAPITRE NEUVIÈME
Un murmure d'incrédulité accueillit ces paroles.
Les natifs secouaient la tcte et souriaient ironiquement en monti'ant leurs dents limées ou cassées au marteau.
Liebrechts, sans se déconcerter, rectifia le pointage et fit feu. Les naturels perçurent un nuage épais de fumée et une détonation formidable; les plus rapprochés du fleuve purent voir la pirogue percée à jour s'emplir d'eau et couler a pic, tandis qu'une colonne liquide s'élevait et retombait presque simultanément au milieu du courant avec le sifflement d'une trombe soudaine.
Un tremblement convulsit courut dans l'assistance noire; les incrédules do tantôt, devenus fanatiques croyants en la mystérieuse puissance du canon, acclamaient par des chants frénétiques les prouesses du fusil fétiche et l'adresse du féticheur Liebrechts : mais quelques noirs doutaient encore des qualités de l'engin de guerre.
Le colosse Miongo, entrautres, affirmait que le mkissi de bronze, docile à la voix de Liebrechts. se montrerait rebelle aux ordres de tout autre blanc.
Brunfaut s'offrit à montrer séance tenante le ridicule de cette affirmation susceptible de faire du chemin dans cette ignare assemblée.
Un nouveau boulet fut pointé par le chef de Bolobo-Station et souleva cette fois, à une distance de trois milles, une nouvelle gerbe liquide dans le Congo.
Ce dernier essai pacifique du canon désormais légendaire de Bolobo imposa silence aux plus incrédules.
Décidément le fétiche redoutable obéissait à tous les blancs indistinctement et pouvait à l'occasion portera d'incalculables distances la destruction et la mort.
Stanley mit immédiatement à profit l'effet produit sur les indigènes par les expériences de tir. Il rassembla les chefs et les notables de l'assistance, et tout en leur assurant que le pouvoir destructeur du canon Krupp ne serait jamais invoqué contre les villages bayanzi, si les naturels respectaient toujours les mundelés et leurs établissements, il exigea d'eux le pa\'ement immédiat de huit cents mitakos à titre d'indemnité de l'incendie de Bolobo- Station.
Quelques sourdes récriminations s'élevèrent devant les exigences de Boula Matari; Ibaka promit néanmoins de payer.
Deux jours après, le roi de Bolobo rançonna les villages ba^'anzi, et put remettre aux vainqueurs le nombre considérable de fils de laiton demandé par Stanley.
L'agent supérieur se disposa dès lors à quitter Bolobo avec la flottille. Brunfaut, depuis longtemps édifié sur le caractère plein de rancunes des Bayanzi, fit remarquer au chef de l'expédition combien il lui serait difficile de renouer désormais des relations courtoises et amicales avec les sujets rançonnés d'Ibaka.
« Ces gens a l'aspect doucereux, disait Brunfaut en montrant à Stanley les principaux mfoums du district venus à la station le 15 septembre pour souhaiter un heureux vo3'age à Boula Matari, ces êtres en apparence sociables, sont autant de créatures vindicatives, haineuses et cupides a l'excès. Ils vous ont payé récemment huit cents mitakos sans essayer de se soustraire par la force à cette exigence ; mais ils comptaient ce jour-la avec les fusils et le canon dont nous disposions. La flottille partie, je reste de nouveau à Bolobo avec vingt-cinq hommes à la merci de milliers d'assassins. J ai la ferme conviction de ne pouvoir relever de ses cendres la station de Bolobo avec un personnel aussi restreint et qui sera fatalement en butte aux attaques incessantes des sauvages. ->
Les objections de Brunfaut étaient fondées. Stanley consentit à laisser a Bolobo un renfort de serviteurs noirs sous les ordres du lieutenant Liebrechts.
« Vous vous mettrez d'accord, messieurs, ajoutait Stanley en s'adressant aux deux pionniers pour partager entre vous l'administration du domaine.
Le 16 septembre, la flottille s'éloignait du district d'Ibaka et emportait vers l'Equateur Stanley et Roger.
Liebrechts et Brunfaut restés sur le plateau ruiné par l'incendie, et désireux de foire face au danger probable de nouveaux conflits avec les indigènes, se divisèrent les charges du gouvernement de Bolobo.
L'officier accepta les portefeuilles de la guerre, de l'intérieur et des travaux publics, Brunfaut géra le ministère des affaires étrangères.
Le rôle de diplomate n'était point une sinécure chez les peuplades de cette région; rien n'était plus malaisé que de décider les natifs à permettre la reprise des travaux de construction de la résidence des mundelés.
Stanley avait malhsureusement manqué de tact en exigeant le versement des huit cents mitakos. Tout peuple vaincu, rançonné, appauvri par le vainqueur nourrit contre lui une rancune que les années n'effacent pas. Cela est vrai surtout, pour les peuplades incultes de l'.MVique centrale chez qui la question d'intérêt prime tout.
Les Bayanzi, grands trafiquants sans foi ni loi, avaient accordé aux mundelés le droit de vivre et de bâtir sur leurs terres, dans le but de se créer
des voisins généreux et riches, taillabies et corvéables à merci. En d'autres termes, la station de Bolobo devait être la vache à lait du district, ou bien elle ne devait jamais exister.
Mais Brunfaut et Liebrechts. net-ant pas autorisés ù encourager les mauvais penchants de ces peuplades, endossèrent courageusement les imprudentes revendications de l'agent supérieur de l'Association et maintinrent envers et contre tous les chefs de la contrée leurs droits à reconstruire la station mcendiée.
Les Baj'anzi refusèrent d'aider en quoi que ce lut à la reconstruction du poste; ils persistèrent à rôder par groupes armés dans les parages de la station et allumèrent à diverses reprises des incendies dans les herbes environnantes, pour brûler les pans de bâtisses en bois et en mortier que les travailleurs de Licïbrechts élevaient péniblement, l'outil d'une main et le fusil de l'autre.
En découvrant ainsi une vaste étendue de terrain, les indigènes ne se doutaient pas qu'ils rendaient un véritable service aux pionniers. L'incendie en dévorant la savane supprimait les sombres cachettes d'où les bandits de Miongo pouvaient, sans être vus, tirailler contre le personnel de la station.
Brunfaut et Liebrechts se gardèrent bien de contrarier leurs ennemis dans cette tâche soi-disant malveillante.
Lorsque les flancs du morne escarpé où campaient les travailleurs furent entièrement dénudés, il devint impossible aux Bayanzi de s'approcher en rampant sans être découverts et d'éviter le tir des winchesters.
Les natifs comprirent trop tard la maladresse stratégique qu'ils avaient commise; ils cessèrent d'inquiéter les équipes laborieuses des blancs et Bolobo-Station fut rebâtie sur l'emplacement de l'ancien poste.
Le bâtiment principal, qui mesure douze mètres de longueur sur quatre de largeur, s'étend au centre du plateau, dominant le Congo d'une hauteur de cent quatre-vingts mètres. C'est une maison à simple rez-de-chaussée, construite en bois et en mortier, recouverte d'un toit de loango à double pente et entourée d'une véranda ; elle est divisée en trois appartements.
A quelque distance de cette construction s'élevèrent successivement une maison de logement plus petite, destinée aux blancs de passage, les chimbecks des hommes de couleur, la cuisine, une étable pour les chèvres et un poulailler.
Des bananiers, des plants de canne à sucre, des jardins furent disposés autour de ces diverses fabriques. Dix hectares de terrain furent successivement défrichés, on y planta des pommes de terre, on y sema du maïs,
du sorgho. Grâce à l'admirable fertilité du sol, les blancs pouvaient désormais compter sur des récoltes suffisantes pour nourrir le personnel pendant plusieurs mois et se soustraire de cette façon au mauvais vouloir des marchands indigènes de la contrée.
Soit que les Bayanzi fussent revenus à des sentiments plus calmes, soit que l'attitude décidée de l'officier d'artillerie et le langage persuasif et fenr.e à la fois de Rrunfaut eussent favorablement impressionné les chefs du district, les conflits sanglants disparurent, et les rapports redevinrent amicaux entre les blancs de la station, le roi Ibaka et son peuple.
Pendant le mois de novembre, Brunfaut visita assidûment les mfoums des villages environnants et parvint à se les concilier par ses bons procédés.
Le ministre des affaires étrangères du gouvernement civilisé de Bolobo sut tirer parti de ses déplacements diplomatiques: il se fit partout des amis et des frères de sang baj'anzi et put dès lors explorer sans crainte, avec une faible escorte, une portion considérable du district dlbaka.
L'explorateur a consigné dans une très longue lettre ses impressions et ses observations ethnographiques sur les Bayanzi. Compatriote du capitaine Hanssens, Brunfaut s'est appliqué à compléter les renseignements fournis sur cette peuplade par le fondateur de Bolobo-Station. Nous sommes heureux de reproduii'e ici quelques fragments de cette intéressante correspondance.
<' Le royaume d'Ibaka, écrit Brunfaut, est fort beau dans son ensemble; il offre certains pa3'sages réellement magnifiques. Malgré les incendies allumés par les indigènes à certaines époques de l'année dans le but de détruire les broussailles et les hautes herbes qui atteignent rapidement de quatre à cinq mètres de hauteur, la végétation v est permanente et vigoureuse.
« Dans le bas Congo, au contraire, ces mêmes incendies volontaires plus fi'équents détruisent tout et donnent au paysage un aspect lugubre.
« L'archipel de Bolobo que l'on découvre de notre poste présente une succession d'îlots boisés, que peuplent les crocodiles et des hippopotames et où volent en grand nombre des oiseaux dont le plumage aux couleurs éclatantes compense la voix stridente; car il n'est pas un seul de ces oiseaux dont le chant ait quelque chose d'agréable. On croirait qu'ils se ressentent de l'état sauvage du pays et de ses habitants humains.
« Les rives sont montagneuses et boisées, les tecks, les ga'iacs, les mangliers rouges, noirs, des variétés infinies d'acacias, les mahogonis (acajou) s'y rencontrent abondamment, ainsi que les palmiers et les bananiers à larges feuilles, sans lesquels tout paysage africain serait incomplet.
iQÔ CHAPITRE NEUVIÈME
« La flore de ces parages est d'une richesse inappréciable : les orchidées de toute espèce, le réséda sauvage, le gloxinia, de ravissantes liliacées, et bien d'autres plantes équatoriales croissent un peu partout dans un pittoresque pêle-mcle. Les parfums délicieux qu'elles exhalent atténue fort heureusement pendant la saison sèche les exhalaisons putrides des marécages.
« Le règne animal compte ici, et partout du reste sur les bords du haut Congo, bon nombre d'individus aussi curieux qu'intéressants. Les oiseaux qui visitent et charment le plus assidûment notre résidence, sont: le vulgaire moineau, le perroquet gris à queue rouge, les bengalis rouge, bleu, gris, orange, les colibris, les aigles pécheurs.
« Mais au-dessous de ces charmants hôtes aériens qui jettent la note gaie dans le va-et-vient journalier et monotone de la station, rampent une infinité de désagréables et dangereux reptiles, variant de dimensions, de couleurs, mais tous plus nuisibles, plus venimeux les uns que les autres.
<i On s'arrête parfois saisi d'une peur instinctive au moment d'écraser une petite vipère verte, grosse comme un crayon ordinaire: plus loin, on est glacé d'effroi devant un monstrueux typhon ou devant un boa qui ne sont pas fort heurefusement aussi redoutables que l'ont affirmé certains vo}'ageurs.
« Dans le sous-bois et les forêts du voisinage, les éléphants et les variétés les plus nombreuses de l'antilope se rencontrent par troupeaux.
« Les léopards et les panthères y cherchent de jour un abri contre les chasseurs, et ces ignobles fauves se hasardent aux heures propices de la nuit noire aux abords des parages habités pour dévorer en toute sécurité les malheureux volatiles des poulaillers, ou les faibles brebis des étables.
« Le bufïle est l'objet d'une chasse spéciale de la part des indigènes. Pour le prendre, on creuse d'énormes fosses, plus larges en bas qu'en haut, de façon que l'animal qui y tombe ne puisse s'en échapper, et on les couvre des herbes et des feuilles dont les buffles sont les plus friands. 11 est ainsi facile d'achever à coups de tusil ou de lance la bête tombée dans le piège. C'est de la même manière que les nègres du haut Congo chassent l'éléphant.
'< Le lion n'est pas commun, mais jDarfois on signale la présence du roi des forêts dans les environs de Bolobo. Nous avons entendu, fréquemment au coucher du soleil ses rugissements lointains.
« Un autre quadrupède remarquable, que je crois être l'antilope bubale,
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a été rencontré dans le district de Bolobo. D'une taille à peine inférieure a celle du bœuf, il lui ressemble assez quant à la forme delà tète et du corps. De couleur rousse, il a des cornes polies et d'un noir luisant, mais implantées de telle sorte que l'animal ne peut s'en servir pour frapper son ennemi. Sa peau, comme celle du buffle, pourrait servir à la confection de vêtements inusables.
(i Je ne suis, hélas ! qu'un profane en fait de sciences naturelles et je dois
FLEL'RS ET FRUITS DU MAHOGO.M l ACAJOU)
arrêter ici mon énumération incomplète des richesses vivantes du district de Bolobo. Mon instruction sur les denrées négociées et négociables chez les Bayanzi laissera peut-être moins à désirer que mes connaissances en botanique et en zoologie.
« Les Bayanzi, quoique possesseurs de nombreux villages, forment une espèce de peuplade nomade détachant dans toutes les directions des cara-
iqS CHAPITRE NEUVIÈME
vanes commerçantes. Pour la facilite de leurs transactions commerciales, ils ont bâti leurs cabanes sur les bords du Congo ; à cent cinquante ou deux cents mètres du rivage, il est fort rare de rencontrer des groupes d'habitations.
<i Les terres qu'ils occupent et cultivent appartenaient primitivement a une peuplade paisible, refoulée aujourd'hui à plusieurs lieues dans l'intérieur des terres, vers l'orient.
« Les Bayanzi sont cupides, voleurs, querelleurs et batailleurs: ils exploitent leurs voisins de toutes les façons et ne se montrent jamais disposas à se laisser exploiter eux-mêmes.
« Les marchandises qui font l'objet le plus important de leur trafic sont l'ivoire, des poudres de diverses couleurs, rouges, jaunes et blanches, et du poisson fumé.
« L'ivoire leur arrive de divers points du pays de Bolobo, aussi bien que des districts de l'Iribou et de Banngala.
0 Les riverains ne chassent pas l'éléphant; ils achètent l'ivoire en seconde et troisième main. Du reste pour toutes les denrées dont ils ti'afiquent, a l'exception du poisson qu'ils pèchent et fument eux-mêmes, ils sont plutôt des commissionnaires en marchandises, des agents transitaires entre les nègres des contrées d'amont et les habitants des rives du Pool.
" Ils sont très experts dans le choix des défenses d'ivoire, que les Banngala et les Bakouti viennent leur offrir en vente. J'ai remarqué au village d'Ibaka de superbes pointes d'éléphant destinées au transit ; une d'elles, entre autres mesurant plus de deux mètres de longueur, pesait cent soixante trois livres anglaises (soit soixante-quatorze kilogrammes). Le pachyderme dépouillé de cet ornement avait du promener longtemps dans quelc|ue forêt tropicale un poids de cent quarante huit-kilogrammes d'ivoire !
« Un des chefs de la maison Daumas Beraud et C" de Paris possède une défense pesant quatre-vingt-quinze kilos.
0 Les poudres de couleurs diverses servent a la toilette des indigènes. C'est surtout aux époques fréquentes de troubles et de combats, de guerres civiles, que la consommation de ces ingrédients colorants atteint le chiffre le plus élevé.
« Les guerriers, outre leui^ peinturlurage habituel qui les enlaidit, se teignent de façon à devenir hideux. L'un se peint un lorgnon blanc, une ligne jaune le long du nez, un cercle rouge au milieu du dos; l'autre dessine un signe multicolore sur le gros orteil et trace une ligne rouge ou bleue coupant bizarrement la figure de l'œil gauche à la partie inférieure droite du menton.
'. Ainsi affublés, ils revêtent les pagnes les moins fanés de leur garderobe, se munissent de tout un attirail de fusils à silex, de couteaux, de lances, d'arcs et de flèches, se parent de plumes et de peaux de fauves et partent, en criant, chantant et gambadant, à la rencontre de l'ennemi.
« En les voyant se mettre en route, on pourrait ci-oire que le sang humain coulera à flots. Il n'en est rien. Lorsque les adversaires sont en présence, ils se bornent à tirer le plus grand nombre de coups de fusil possible, sans épauler, sans viser, au-dessus, à droite ou à gauche des troupes ennemies, en évitant presque avec soin, à moins que le motif de la guerre ne soit d'une gravité incontestable, de tuer ou de blesser plus d'un combattant.
« Si quelque maladroit tireur a mis hors de combat un guerrier ennemi,, les hostilités cessent aussitôt. On palabre pendant plusieurs jours, le camp auquel appartient le blessé ou le mort réclame et obtient en mitakos un dédommagement. On boit alors du malafou, et l'on se sépare bons amis comme auparavant.
« Les armes des Bayanzi, à l'exception du fusil à silex importé d'Europe, se composent d'arcs, de flèches, de lances et de couteaux de fabrication locale.
« Les arcs et les flèches sont des engins de guerre actuellement dédaignés par les indigènes aussi, n'en voit-on que fort rarement. La corde de l'arc est fabriquée de fibres d'aloès. Les natifs tissent également avec les fibres de l'aloès une étoffe fort solide habituellement ornée de dessins réguliers et de différentes couleurs.
(■ Les flèches, très légères, sont faites d'un bois flexible et terminées par un morceau de fer façonné tantôt en forme de fer de lance, tantôt en forme d'hameçon, ou encore simplement pointu et muni dans sa longueur de plusieurs crochets.
«1 Les lances aux longues hampes de bois de teck sont armées d'une lame de fer, plate, à double tranchant, le plus souvent ornée d'incrustations et percée à jour de petits trous étoiles et disposés symétriquement à intervalles égaux.
" Les couteaux méritent une description particulière. Ils sont parfaitement bien confectionnes, ils servent en général à orner la ceinture des hommes libres et varient de forme, de dimensions et de finesse d'exécution, suivant le degré d'importance, de fortune et d'adresse de leurs possesseurs. Les lames mesurent généralement de trente à quarante centimètres de longueur, et de cinq à sept centimètres de largeur à la base. Les uns s'élargissent sensiblement et se terminent en forme arrondie a leur
extrùmité; les autres sont recourbés en croc; d'autres affectent la forme d'une serpe ou bien encore figurent deux petites faucilles reliées par un tranchant droit et court.
«. Les manches de ces couteaux sont d'un bois très solide et recouverts de fil de laiton, de plaques de cuivre à ornements repousses, remarquables par la finesse et la régularité du dessin.
« En général ces couteaux sont aiguisés de manière à couper aussi bien que les rasoirs de nos barbiers.
" l'ai pu voir à Bolobo, à l'occasion d'une guerre entre les populations de deux villages voisins, un petit chef peu vigoureux, presque chétif et qui m'avait toujours paru un être inoffonsif, venir à moi et me montrer d'un air triomphant son couteau ensanglanté.
<i Le mfoum avait blessé dans le combat un ennemi d'un coup de fusil et il lavait lait prisonnier; la paix conclue entre les deux camps, il avait plus tard tranché d'un seul coup de couteau la tète du captif impropre à tout travail en raison de sa blessure, et ce crâne humain parait encore la toiture de la hutte du vainqueur.
'. .Mon homme était tout fier de son hideux trophée; il parut assez mécontent des reproches que je lui adressais au sujet de l'acte barbare qu'il avait commis.
« C'est que, avec le même orgueil qui pousse les Etats conquérants de notre vieille Europe à collectionner dans les musées les drapeaux ou les canons pris à l'ennemi, auprès des armes favorites de leurs héros, les Baj^anzi collectionnent et piquent au faîte de leurs cabanes les tètes humaines coupées aux cadavres de leurs adversaires d'un jour, à côté de celles de leurs épouses favorites décédées ou sacrifiées.
« Il résulte de cette atroce coutume que la plupart des villages bayanzi offrent un spectacle répugnant et hideux à la vue.
« Les maisons de ces bourgades sont cependant beaucoup mieux construites que celles du bas Congo.
« La régularité des lignes, la symétrie, quoique n'étant pas parfaite, sont cependant plus heureusement observées que dans les autres districts.
n Certains villages sont formés par trois seules rangées de huttes, parallèlement disposées et laissant entre elles des espaces fort larges ou rues, assez bien entretenues, mais le plus souvent encombrées d'enfants sales, nus et dégoûtants, grouillant, pataugeant là dedans en nombre incalculable.
« Les huttes sont toujours spacieuses et possèdent rarement d'autre ouverture que la porte. Les parois sont fabriquées avec deux claies de
rotang appliquées l'une sur l'autre, mais laissant entre elles une sorte de rainure où l'on fait glisser des feuilles de palmier qui se couvrent, se tassent et finissent par clore hermétiquement la cloison.
« Le toit construit avec les tiges séchées du loango est à double pente, et garantit aussi bien des ardeurs du soleil que des ondées diluviennes.
« Au-dessus de la porte de chaque hutte, pendent ou sont fixés un certain nombre de mkissis, fétiches lares, se composant des objets les plus disparates qu'il soit possible d'imaginer.
« Ici l'on remarque un bouquet de plumes de coq ou d'aigle pêcheur; là un morceau de fer de lance, une écaille d'œnf. un crâne de singe, une arête dorsale de poisson... Bref tout ce qui est tombé sous la main des propriétaires toujours à la recherche de nouveaux gri-gris.
« Autour des habitations croissent les inévitables palmiers, élaïs ou R.ipliij rinifcra, et les bananie-f^s dont le fruit peut être à volonté mangé cru, cuit et en compote. Quelques plantes légumineuses et autres herbacées sont également cultivées par les femmes indigènes à proximité de leurs cases.
« C'est, on le sait, la négresse qui vaque aux besoins du ménage, cultive les champs et porte les fardeaux. La femme baj-anzi sert de bête de somme; lorsque les années ont courbé ses épaules et l'ont rendue impuissante à remplir son rôle laborieux, elle est vendue par son maître et mari aux parents de quelque notable décédé, pendue haut et
court, ou décapitée afin que son âme éternelle plane dans l'espace en compagnie de celle du défunt.
'. Quant au nègre bayanzi, soit chez lui, soit en voyage d'affaires, qu'il pleuve ou qu'il fasse beau temps, que le moment soit à la paix ou à la guerre, il emploie la plus grande partie de sa journée à se tatouer ou à se peinturlurer, à fumer ou a se griser et à goûter sous l'ombrage d'un arbre séculaire les douceurs ineffables du far niente.
LNE FEMME BAYANZI.
" Le culte des Ictiches absorbe les trois quarts de l'existence d'un Bayanzi puissant et désœuvré.
« 11 m'a été donné de visiter bien des fois le grand roi Ibaka, le plus fanatique sauvage, le plus superstitieux fétichiste, la plus paresseuse créature de tout le district de Bolobo.
« J'ai scrupuleusement noté les occupations quotidiennes de ce personnage couronné. Aussitôt levé, le matin au petit jour, Ibaka n'oublie pas de mettre son chapeau, tandis qu'il oublie quelquclois d'attacher son pagne; il sort immédiatement de chez lui et a l'aide d'un petit tube creux il va siffler aux quatre coins rie sa maison; puis, tenant à la main une bûche allumée, il gesticule aux mêmes angles de sa demeure en prononçant des mots incompréhensibles qui, à l'en croire, sont doués d'un pouvoir cabalistique susceptible de réduire à néant les invocations aux fétiches malveillants proférées dans la nuit par ses épouses, toutes désireuses au même degré de voir arriver bientôt la mort de leur royal époux, afin de jouir de leur liberté et de leurs richesses.
« Ibaka sait fort bien à quoi s'en tenir sur les sentiments de ses femmes. Il en possède par douzaines : les unes vieilles, les autres jeunes, fort laides pour la plupart. « Les plus âgées, dit-il, se sont enrichies à mon service, et elles souhaitent ma mort pour reconquérir leur liberté; les plus jeunes sont des créatures coquettes et ingrates; je les ai à peine tirées de l'esclavage pour en faire mes épouses, qu elles désirent se débarrasser de moi et aller papillonner librement avec mes jeunes courtisans. »
« Ibaka ne dit pas qu'il est jaloux à l'excès et qu'il se montre d'une sévérité féroce envers ses épouses coupables seulement de tlirtage avec les élégants de Bolobo. Tout récemment, il surprit une de ses jeunes belles en conversation criminelle avec un beau gars du pays.
« Les deux tlirteurs furent condamnés séance tenante à être noyés dans le Congo. On les lia ensemble, face a face, très étroitement avec des lianes, et on les jeta ainsi dans le courant, « pour aller disait leur juge, goûter dans une autre patrie les joies impures de l'amour défendu. »
•< Après la cérémonie de désensorcellement de sa hutte, le roi de Bolobo rentre chez lui pour terminer sa toilette. Ses favorites du jour retouchent habilement son maquillage, plaquant deçà, delà, sur ses épaules, sur son dos, le long de son nez, autour des j^eux, quelques couches épaisses de couleur, rouge, bleue, jaune, noi)"eou blanche. Ibaka, coiffé depuis son lever, boucle lui-même sa ceinture, passe en sautoir une calebasse pleine de gin ou de vin de palme, attache son collier de verroteries, et se rend armé du soi-disant sceptre royal sur la place de son village, où la foule ser\-ilc
LES BELGES DANS LAFRIQL'E CENTRALE 20s
vient le saluer. Un courtisan lui offre à boire, un autre lui donne à mander; et le roi, sans paraître fâché le moins du monde, accepte les victuailles qui lui sont offertes, boit et mange, non sans avoir au préalable accompli les cérémonies qui président à toutes ses libations.
« Par défiance de ses pourvoyeurs, Ibaka n'avale jamais rien sans que l'un de ses serviteurs, ou à l'occasion l'une de ses épouses, n'ait goûté aux aliments ou trempé les lèvres dans le liquide qu'il doit ingurgiter.
« Depuis l'incendie de la station, le roi de Bolobone termine pas une seule de ses journées sans se rendre avec l'une de ses épouses préférées à l'endroit où le steamer de Stanley stoppe d'habitude. Là Ibaka et sa royale moitié lancent dans l'eau quelques menus cailloux, et plongent par trois fois dans l'onde pure de la baie une statuette en bois grossièrement sculpté, fétiche privilégié du souverain. Cette ordalie a été inventée par Ibaka dans le but de se concilier les faveurs de Boula Matari.
« Avant de se coucher, lorsque la nuit est calme et sereine, le makoko bayanzi. très friand de spectacles dansants et chantants, se déplace avec une suite nombreuse et court assister, dans l'un ou l'autre des villages soumis a son sceptre, à quelque bruyante fête improvisée en l'honneur ■d'un illustre défunt, ou a l'occasion du mariage d'un personnage de marque.
« Les chœurs des Bayanzi, toujours scandés par des battements de tambour, des tintements de gong et des grincements arrachés à des instruments primitifs, sont d'une monotonie désespérante et énervante.
« La principale danse consiste en un balancement lascif du haut du corps, et en contorsions qui, les vapeurs de la boisson aidant, ne tardent pas à prendre un caractère fort risqué.
<c Ibaka possède deux cents esclaves mâles et femelles. Il y aura donc à sa mort quarante victimes humaines sûrement immolées: la coutume étant chez les Ba3'anzi de sacrifier, a la moi't d'un chef, le cinquième de ses gens de service.
« Au village de Bolobo, on a généralement recours à la strangulation ou à la pendaison, lorsqu'on procède aux horribles réjouissances des sacrifices humains.
« Les étranglés et les pendus sont seulement décapités lorsqu'ils ne donnent plus aucun signe de vie, leurs crânes, comme je l'écrivais plus haut, sont alors exposés, jusqu'à décomposition entière, sur la toiture du personnage en l'honneur duquel ont eu lieu ces odieuses immolations. »
Ici s'arrêtent les notes de voyage de l'explorateur Brunfaut.
Comme nos lecteurs ont pu en juger, les renseignements concernant les peuplades bayani:i et leur bizarre monarque ne font pas défaut dans le présent ouvrage. Ils sont dûs au talent observateur de deux Belges, deux Yprois, qui ont songé l'un et l'autre à faire profiter la science ethnographique de leurs études, en même temps qu'ils coopéraient elKcacement à la réalisation de l'œuvre philanthropique élaborée, organisée et magnanimement soutenue par S. M. Léopold II.
De son coté, le lieutenant Liebrechts recueillait de nombreuses observations sur les habitudes bayanzi.
Il nous serait impossible, sans nous exposer à des redites fatigantes pour le lecteur, de citer de longs passages de la correspondance du lieutenant d'artillerie. Voici l'extrait d'une de ses lettres, traitant de la division du temps chez les Bayanzi.
« Les indigènes de Bolobo divisent l'année en quatre saisons : le njovoro (avril et mai), pendant laquelle les pluies tombent avec abondance; ïiscbo (juin, juillet et août), saison sèche, presque exempte de pluies: le 7«;)/ra (septembre, octobre, novembre et décembre), époque des grandes pluies, au cours de laquelle les eaux atteignent leurs plus hautes crues et où les natifs se livrent surtout à la pèche au filet; enfin le moanga (janvier, février et mars), où il tombe assez régulièremet une petite averse tous les huit jours. »
L.>ukolêla-S'.atijii. — I..- Mahogoni (ac:iijuj. — Lu MijU.i lai:ci/olij. — Van Gelc et C')quilhat il la station de l'Equateur. — Un tremblement de terre à Ikjngé. — Le bombax et le catinnier. — L'n féroce justicier. — Funérailles du moucounzou Seko Tounghi. — Van Gc!e. roi d.s B.iroumbé. — Le K.iss.iï.
c!^\ ' '^ " 'T^TVk^ ARTis de Dolûbo ie i6 septembre 1S83, ainsi qu'il a été dit fe'f^j) fâ^ dans les pages précédentes, Stanlej'' et Roger, arrivaient "^rr^iî 4^; six jours après, a Loukoléla-Station.
Ce poste, en voie d'installation, qui comptait une gar- S^Î^IJ^liS. nison de trente-cinq hommes de couleur sous les ordres ■d'un jeune agent anglais, M. Glave, s'élevait en pleine forêt vierge, sur la ■rive gauche du Congo, à trois kilomètrca en amont de Loukoléla.
l.cs arbres abattus par la hache des bûcherons fournissaient, il est
2o6 CHAPITRE DIXIEME
vrai, les matériaux nécessaires à la construction des bâtiments, maison n'obtenait ces matériaux qu'au prix d'écrasantes fatigues pour un personnel numériquement trop faible.
Pour défrichier les quelques hectares de terrain indispensables à la station on avait eniragé une véritable lutte de Titans avec les tecks, les gaïacs, les Mahogoni Szvietenij et les platanes qui, depuis des siècles, s'étaient développés dans des proportions gigantesques et avaient fécondé, dans les enfourchures de leurs rameaux, des millions de végétaux parasites d'une surprenante vigueur.
M. Giave espérait néanmoins venir à bout en quelques mois de ces obstacles formidables. L'agent anglais montrait avec un légitime orgueil à ses visiteurs les conquêtes chaque jour plus étendues, et les découvertes pleines de promesses, que l'Association devait au travail soutenu de ses serviteurs.
Dans la forêt primitive, dont on surprenait peu à peu les secrets, se révélaient à chaque instant quelques-unes de ces richesses naturelles que l'Europe et les deux Amériques s'empressent d'exploiter à l'aide d'un outillage perfectionné.
Les Mahogoni S-viietenia, d'un bois analogue à celui de l'acajou, abondent en effet dans cette forêt vierge, droits comme des pins-parasols, gigantesques et superbes comme les chênes de nos forêts septentrionales. Les noix de ces arbres, aux multiples vacuoles pleines d'un suc visqueux couleur pourpre noir, fournissent un excellent caustique, et leurs pédoncules, appelés pommes d'acajou, simulent un fruit a3'ant la forme d'une poire et dont la saveur légèrement acidulé est agréable au goût. Les branches exsudent une gomme ressemblant à l'ambre jaune pour les caractères physiques, et susceptible d'être utilisée comme astringent par la médecine, et dans la fabrication des vernis par l'industrie.
Au-dessous de cette végétation puissante, dans le fouillis des fougères arborescentes, des lianes qui grimpent au sommet des arbres et retombent en festons capricieux, croissent des arbrisseaux variés a l'intini, dont l'un, le caféier, enrichira les indigènes du district de Loukoléla.
Avant l'arrivée de M. Giave, les natifs, ignorant les qualités de cet arbrisseau, n'avaient jamais songé a le cultiver. Peut-être, maintenant qu'ils en connaissent la valeur, secoueront-ils leur paresse invétérée et s'adon- ,neront-ils à la culture du Moka Lancifolia.
Ce précieux arbuste, qui atteint, à l'état sauvage, une hautain- de plus ■de dix mètres, porte des rameaux arrondis disparaissant à la fois sous des
monceaux de fleurs blanches odorantes et sous une multitude de petites baies contenant une ou deux fèves.
11 n'est personne, sous toutes les latitudes, qui n'ait savouré la boisson délicieuse fournie par le cotyle doré du caféier; mais qu'ils sont rares ceux g'ji coimaissent l'arbuste et les soins particuliers que réclame sa culture.
Le caféier est un arbre essentiellement capricieux; il vient à merveille dans certaines contrées couvertes de forêts vierges, où la terre est meuble et légère; il végète parfois misérablement dans les terres fortes et fertiles
FLn'JKS El' FULITS DU CAFEIER.
Il semble ne se plaire à croître qu'a l'ombre de certains végétaux; il recherche surtout dans l'.Amerique centrale l'ombrage d'un acacia à fleurs rouges ravissantes, nommé PiDicLmj imperialis.
Mais en confiant en Afrique le caféier cultivé à la tutelle du bananier prodigue a la fois d'ombre et de fruits, on obtiendra des plantations doublement productives et qui otfriront au regard un riant aspect.
L'arbre à quinquina, l'un des plus beaux végétaux tropicaux, croissait aussi dans la forêt vierge de Loukoléia. On y distinguait çà et là ses larges
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feuilles vertes, et l'air était embaumé par le parfum de vanille qu'exhalent ses fleurs blanches comme la neiye. Il n'est pas besoin de rappeler ici les précieuses qualités fébrifuges de l'écorce de cet arbre magnifique.
Nous ne pouvons, dans la crainte d'être entraîné trop loin, décrire toutes les richesses végétales charmant les yeux et l'odorat, qui s'entremêlaient et formaient un rempart de verdure au poste hospitalier de Loukoléla. N'était le témoignage unanime des nombreux explorateurs qui ont visité cet établissement, on hésiterait à croire que toutes les espèces végétales utiles et pi-écieuses des latitudes tropicales sont représentées dans un espace de quelques lieues carrées; cette merveille est due aux climat mvariablement chaud et humide de Loukoléla.
Le 25 septembre, Stanley et Roger continuaient leur voyage \ers le nord et s'arrêtaient, le 2g, à la station de l'I-Jquateur.
En débarquant, l'agent supérieur de l'Association ne put que témoigner aux lieutenants Van Gelé et Cuquilhat son étonnement, ou mieux son admiration pour les heureuses transformations qu'avaient s.ibies les hectares de terre concédés.
Aux ronces et aux broussailles de la savane avaient succédé des maisons d'habitation,, des magasins, des champs de mais, de manioc et des jardins potagers où s'étalaient, dans un réjouissant péle-méle, les feuillages variés des plantes légumineuses d'Europe : oignons, radis, carottes, navets, petits pois, haricots, choux, salades, betteraves, tomates, etc., etc., à côté de légumes indigènes d'une vitalité prodigieuse.
Le fondateur de la station de l'Equateur située sur la rive gauche du Congo, à cinq kilomètres en aval du confluent de la l'ivièrc Noire, par o" 6' de latitude nord, avait réalisé en trois mois ce changement complet de décor, à l'aide de brigades de négresses bakouti.
Les femmes bakouti, comme celles de tous les districts de l'Afrique centrale, ont l'apanage exclusif des travaux des champs et de l'élevage des nombreux t^-oupeaux de chèvres et de moutons. Les hommes, au lieu de cultiver la terre, préfèrent perdre leur temps à se disputer entre eux, à batailler, à fumer, à se coucher, à bâiller, à boire et à dormir.
Lors de l'arrivée des blancs sous rP2quateur, Van Gelé et Coquilhat, avaient inutilement conféré avec les chefs des villages environnants d'obtenir un contingent de travailleurs mâles. L'un des mfoums visité, un certain Molyra, chef de Macouli, avait déclaré que les hommes ne pouvaient s'abaisser à labourer les champs, aussi bien pour le compte des mundelés que pour leur propre compte; mais il avait consenti à racoler
dans son village une brigade de quinze femmes, au courant de la culture, et à les enrôler au service de l'Association.
Cette escouade féminine s'était mise aussitôt à émonder les terrains concédés propres aux plantations, tandis que le personnel mâle, Zanzibarites, Haoussas et Kroomen, taillait, équarrissait, façonnait des troncs d'arbres, confectionnait des briques d'argile et construisait un petit village de fiuttes et de demeures réellement somptueuses, étant donnée la situation.
L'exemple du chef Molyra avait été imité par le iiioucounzou Seko Tounghi, grand chef des Baroumbé et d'Ibonga-\\'angata, important village situé prés de la station. Trente femmes indigènes furent mises par le moucounzou à la disposition des mundelés, pour activer les travaux des champs. Seko Tounghi s'était ainsi créé de beaux revenus; il percevait près de deux mitakos par journée de travail de chacune de ces femmes.
Outre la concession primitivement accordée à Stanley, les premiers officiers belges en station sous l'Equateur avaient acquis des naturels une île qui s'étendait au milieu du fleuve, en l'ace du poste.
Cette île, autrefois déserte, possédait maintenant une maison en argile et se couvrait de plantations importantes de maïs et de bananiers.
Une bonne entente avait toujours existé entre les Bakouti et les blancs vivant sur leur terres: la présence de ces derniers semblait même avoir amené chez les indigènes une sensible transformation morale.
Les conflits très fréquents entre les populations des villages voisins, et terminés naguère par de terribles effusions de sang, étaient toujours pacifiquement réglés par l'intermédiaire de Van Gelé ou de Coquilhat.
L'ascendant moral que les hommes blancs, exerçaient sur les nègres bakouti, fut à diverses reprises invoqué par le fétichiste Ikengè, makoko du district équatorial, non seulement contre ses propres sujets révoltés, mais encore contre les éléments rebelles aux injonctions des prétresféticheurs.
Il existe en effet sous les latitudes constamment pluvieuses de l'Equateur une secte spéciale de sorciers, mystificateurs grossiers, disant à leur superstitieux entourage qu'ils peuvent disposer à leur gré des phénomènes atmosphériques, faire en un mot la pluie et le beau temps.
Comme sous l'Equateur la pluie tombe en abondance durant toute l'année, excepté dans la période qui s'étend de la mi-janvier à la fin de février, les peuplades indigènes s'estimeraient fort heureuses d'avoir, dans
ce long intervalle de plus de dix mois de pluie, quelques bienfaisantes journées de soleil.
Mais les fétichistes attitrés, quelles que fussent leurs jongleries, n'ont jamais satisfait les désirs des populations qui leur demandaient le beau temps, et Ikengé, convaincu de l'incapacité de ses sorciers noirs, suppliait instamment les mundelés de commander au ciel lui-même.
Obsédés, un après-midi, par les instances réitérées du makoko, Van Gelé et Coquilhat, de ce ton que prennent les grands parents répondant avec impatience à un enfant gâté qui demande la lune, lui promirent d'enjoindre au soleil d'avoir à resplendir le lendemain dans le plus beau ciel qu'on ait jamais vu.
Ikengé, enchanté de cette promesse banale, courut de hutte en hutte dire aux notables de son village que les mundelés consentaient à faire le beau temps. Des explosions de joie, des cris, des chants, des rires, des danses et surtout de copieuses libations accueillirent cette nouvelle.
Les natifs, dont l'impatience était au comble, se disposèrent à passer la nuit en réjouissances publiques.
Contrairement aux soirées précédentes, le firmament fut cette nuit-la d'une sérénité parfaite; les nombreuses constellations du ciel bleu-noir de i'ICquateur firent flaniboyer dans le ciel des milliers de saphirs.
Rassemblés autour d'Ikengé, sur la place qu'ombrageait le bombax traditionnel du village, les naturels les moins ivres devisaient ou mieux discutaient encore à minuit sur la puissance des mundelés; les plus na'ifs, essayant de convaincre les incrédules, leur faisaient remarquer la traînée sinueuse et brillante de la Croix du sud étalant au-dessus de leurs tètes une incomparable rivière de diamants.
Aux pieds des discoureurs, çà et là sur la pelouse où le bombax doucement agité par la brise avait semé des flocons d'un blanc neigeux, d'autres natifs lassés par la danse ou cédant aux vapeurs soporifiques du malafou mêlaient au bruit des discussions le vacarme de leurs ronflements sonores.
Soudain une violente secousse de tremblement de terre renverse sur le sol les veilleurs encore debout, et, par un effet contraire, réveille les ronfleurs, les redresse un instant, pour les rejeter ensuite dans la position horizontale qu'ils occupaient. La secousse dura huit secondes, le mouvement fut horizontal.
Des paroles précipitées, des exclamations d'efïroi se croisaient dans cette assistance effarée, tandis que de chaque hutte s'échappaient en poussant des cris de détresse, et avec la rapidité de daims effarouches, des
enfants et des femmes arrachés en sursaut à leurs songes par les oscillations du sol.
Ikengé et les notables expliquèrent a leur façon ce phénomène aussi imprévu que terrifiant.
0 Les mundelés, disaient-ils. ont battu leur fétiche pour commander aux éléments. La terre n'ayant point voulu suivre leurs ordres, ils l'ont secouée, jusque dans ses profondeurs: elle est vaincue maintenant et docile aux volontés des hommes blancs. Voyez, dans le ciel qui blanchit on ne distingue plus un seul nuage.
Nous aurons sûrement une journée d'azur. »
Cette interprétation fit cesser l'effroi des natifs; ils attendirent plus calmes, au pied du bombax. l'aurore du beau jour promis.
Nous avons plusieurs fois nommé le bombax dans le cours de cet ouvrage, sans donner la description de cet arbre aussi majestueux qu'utile. Réparons cette omission momentanée.
Le bombax jette, partout ou il s'élève, une agréable fraîcheur due à l'abondance de son feuillage: il se couvre, à certaines époques de 1 année, de larges fleurs blanches exhalant un doux parfum. A la floraison
succèdent des fruits ayant la ressemblance d'un cône à angles saillants. Le fruit contient un duvet blanchâtre, sorte de coton utilisé depuis longtemps parles .Anglais dans l'industrie manufacturière.
Il ne faut pas confondre ce gigantesgue végétal avec le cotonnier des Indes, petit arbrisseau n'ayant pas trois mètres de hauteur et dont le tronc mesure à peine quelques centimètres de diamètre. Cet arbuste est très rameux; son écorce mince et lisse, verte d'un côté et rougeàtre de l'autre, est marquée de petits points noirs; ses feuilles blanchâtres sont garnies en dessous d'un duvet rude au toucher; ses fleurs, d'une couleur jaune soufre, son remplacées par des fruits ovoïdes de la grosseur d'une noix, et contenant de cinq à neuf graines brunes environnées de flocons d'une grande blancheur. Ces flocons débordent de toutes parts lorsque la matu-
FLEURS ET FRUITS DU" COTO.XNIEH.
rite fait éclater la capsule: ils sont recueillis pour être utilisés sous le nom de coton.
Mais revenons aux noirs qui ont attendu l'aurore au pied du bombax et qui ont vu avec un indescriptible transport d'admiration et de joie le soleil se lever radieusement dans l'azur le plus pur. Ikengé leur expliqua de nouveau que ce grand phénomène était dû à la toute-puissance des mundelés Van Gelé et Coquilhat qui avaient imposé leur volonté à la terre, et que cette dernière en avait inutilement tremblé de fureur pendant la nuit.
Les deux officiers étaient loin de s'attendre à un pareil honneur. Us n'avaient pas ressenti à la station la moindre secousse terrestre, et, réveillés par les natifs aux premiers rayons du soleil, ils attribuaient tout simplement l'enthousiasme de leurs visiteurs à l'apparition de i'astre promise dès le jour précédent.
Mis au courant du phénomène nocturne par les récits des noirs émerveillés, les blancs se gardèrent de détromper leurs crédules admirateurs.
L'oscillation horizontale peu intense qui avait troublé durant quelques secondes l'équilibre des habitants d'Ikengé, eut les plus heureuses conséquences: elle jeta les Bakouti dans une adoration perpétuelle devant les mundelés, autrefois demi-dieux, élevés désormais au rang de tout-puissants, et leur assura une sécurité pleine et entière dans le district équatorial riverain du Congo.
Des circonstances fortuites, tout à fait indépendantes de la volonté humaine, ont parfois amené les plus importants résultats. Christophe Colomb, menacé d'être abandonné par ses compagnons dans une île des Antilles peu de jours avant de découvrir un nouveau monde, fut sauvé grâce à l'intervention d'un phénomène céleste : une éclipse totale de soleil, dont l'immortel navigateur avait prédit l'apparition a jour fixe et déterminé la durée.
Puisse l'avenir réserver au district bakouti, si subitement inféodé aux mundelés en raison d'un jour de soleil succédant a une nuit tourmentée, les bienfaits qu'une éclipse totale de ce même astre permit à la civilisation de répandre sur l'immense continent américain.'
Puissent aussi les innocents mensonges des lieutenants \'an Gelé et Coquilhat maintenir les sujets d'Ikengé dans la louable habitude de vénérer les hommes blancs à l'égal de leurs dieux que, dans leur pieuse reconnaissance, ils comblent d'offrandes consistant, la plupart du temps, en produits alimentaires!
Disons, pour expliquer ce dernier souhait, que \'an Gelé et Coquilhat,
adorés par la population d'Ikengé depuis la manifestation de leur puissance sur le soleil, furent chaque jour abondamment pourvus d'aliments de toute nature.
0 A six heures du matin, écrit Van Gelé, notre premier déjeuner, assuré par la piété des fidèles, se compose d'œufs frais, dune pinte de lait de chèvre avec biscuits ou galettes de mais.
« A midi, le dîner comprend : un bouillon ou potage aux légumes européens récoltés dans nos jardins, un poulet étuvé aux tomates, un rôti avec compote de bananes, un pudding aux bananes avec œufs battus; des galettes de maïs au miel, du vin de palme, du café au lait, pas de liqueurs.
« A six heures du soir, nous soupons des reliefs du dîner et nous prenons en outre une tasse de thé.
« C'est là notre ordinaire, auquel nous ajoutons parfois une pièce de gibier, ou bien, suivant le nombre et la qualité de nos invités, une chèvre ou un mouton entier rôtis.
« Dans de telles conditions l'existence est fort supportable à la station de l'Equateur, où le thermomètre centigrade marque à l'intérieur^des maisons, au moment de la plus forte chaleur, trentedeux degrés. »
Van Gelé et Coquilhat mirent à profit les bonnes dispositions des natifs pour augmenter le personnel féminin attaché a la culture des hectares défrichés, et ils obtinrent d'Ikengé une nouvelle brigade de négresses qui furent employées a des plantations de canne à sucre.
La canne à sucre a le port d'un grand roseau comme le bambou et le sorgho, mais elle est remarquable par l'élévation et la grosseur de ses
chaumes, l'ampleur de sa panicule et l'abondance de ses fleurs argentées et soyeuses.
Elle est appelée à devenir une source de richesses dans les districts équatoriaux de l'Afrique où seront installés les postes de l'Association Internationale.
Pendant que les négresses d'Ikengé préparaient le terrain destiné aux plants de canne à sucre, il survint un événement dramatique, qui témoi-
FETICHIi
(collection de m. FLEMLNG.
gna du barbare intérêt que portait a la prospérité de la station la nou"e majesté bakouti.
L'un des nyamparas préposés à la surveillance des négresses, vu-.t se plaindre aux commandants de la- station du mauvais vouloir d'une esclave maniant paresseusement la pioche d emondage. \'an Gelé manifesta une heure après, pendant le repas du soir auquel étaient invités le mfoum Ikengè et quelques notables, la mauvaise humeur que lui avait causée le rapport du Zanzibarite.
Ikeng-é garda le silence, mais il tint compte des plaintes du lieutenant et parut méditer longuement le genre de punition qu il infligerait a la coupable. Il quitta ses hôtes en promettant de corriger la paresseuse d'une façon exemplaire.
Le lendemain un messager du roi bakouti apportait aux mundeles la tète de l'indolente négresse plantée au sommet d'une pique.
On peut juger des regrets des officiers belges, qui jurèrent, mais un peu tard, de ne plus soumettre à la justice sommaire d'un sou.verain sauvage l'un ou lautre de leurs serviteurs indigènes.
Les plus sévères remontrances furent adressées par les blancs au cruel Ikengè, qui ne put rien comprendre au courroux des mundelés contre lui.
0 Cette négresse, disait le stupide justicier, avait presque atteint l'âge où la femme bakouti, ne pouvant plus rendre de services d'aucune sorte, vaut a peine les mitakos que payent, pour la posséder et la décapiter sur une tombe, les parents d'un notable défunt. »
Van Gelé et Coquilhat, voyant que leurs admonestations toutes philanthropiques étaient inutiles et qu'ils ne parviendraient jamais à convaincre Ikengè de son cruel excès de zèle, ne voulurent point garder rigueur a ce sanguinaire monarque et finirent, dans l'intérêt a venir de la station, par l'inviter de nouveau a leur table.
Au mois d'octobre 18S5. quelques semaines après le départ de Roger et Stanley d'Équateur-Station, le pays des Baroumbé fut agité par la mort du grand moucounzcu Seko Tounghi.
Van Gcle fut convié aux funérailles solennelles de ce monarque.
Le lieutenant, qui ne pouvait se soustraire à cette invitation, se rendit avec une escorte nombreuse au village d'Ibonga-Wangata, théâtre de la cérémonie funèbre.
« En approchant du village, écrit le généreux officier belge, nous entendîmes des rumeurs effroyables, et peu à peu nous pûmes distinguer des chants et des ci^is de désolation. Le moucounzou était mort la veille.
c Des processions de femmes s'organisèrent dès notre arrivée; elles por-
taient triomphalement les objets ayant appartenu au défunt, tels que bouteilles, gobelets, pagnes, calebasses, etc., etc.
<i Elles parcoururent ainsi l'unique rue du village; leur va-et-vient était continuel, et leurs chants accompagnés de déhanchements lascivement cadencés. Leur toilette, composée uniquement de quelques leuiiles de bananier, rappelait celle d'Eve dans le paradis terrestre.
« Pendant ce temps les notables s'emparèrent de la poudre du mort, chargèrent ses fusils, et tiraillèrent jusqu'à épuisement complet de munitions.
" Le soir, tous les gongs et les tambours furent réunis près de la hutte mortuaire: on chanta, on dansa, on grinça des dents, on continua les salves de mousqueterie.
« Le lendemain, une députation vint me prier de faire exécuter quelques décharges par mes hommes d'escorte. J'acquiesçai à ce désir. On me désigna un superbe bananier dont il fallait abattre la tète à coups de fusil. Ma coopération eut un plein succès; le végétal tomba sous une pluie de balles; lors de sa chute, ce fut une joie délirante : les mauvais esprits qui habitaient l'arbre étaient vaincus, devenus inoffensifs, impuissants. On me supplia dés lors d'assister à toutes les cérémonies ultérieures.
« Ce que je venais de voir et d'entendre n'était que le prologue du drame terrible qui se préparait. Des informations m'apprirent en effet qu'on achetait, pour les décapiter, des esclaves mâles dans les villages environnants; six des femmes favorites du défunt devaient, me disait-on, compléter l'hécatombe.
« Je fis des remontrances répétées concernant l'exécution, et je m'efforçai d'y faire renoncer: ce fut peine inutile : un des notables me répondit même : « Chez vous, où les chefs sont si riches, on doit en tuer beaucoup plus; ne faudra-t-il pas sacrifier au moins deux mille tètes lors de la mort de Boula- .Matari. ■>
« Que répondre à ces frénétiques ignorants?
« Le temps est, hélas! bien loin encore où l'on pourra faire comprendre par la persuasion à ces misérables brutes toute l'horreur de pareilles tueries.
« Le lendemain vers midi devait avoir lieu la première exécution. On vint me chercher pour me placer au meilleur endroit du spectacle. Je ne pouvais décliner cet honneur sous peine de mécontenter gravement tout ce peuple; je voulais d'ailleurs m'assurer jusqu'à quel point ces sauvages poussaient la barbarie.
« De la cabane où je logeais j'avais à peine quinze minutes de trajet à
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l'aire pour me rendre sur les lieux de l'effroyable cèrcnionie. Au détour d'un sentier la scène se présenta à moi dans son ensemble hideux.
" A gauche, les porteurs de tambours, gongs, trompes en ivoire, produisaient par les sons des divers instruments une cacophonie énervante; à droite, se massaient en foule des spectateurs, hurlant à tue-tète; au fond, devant moi, s'étalait le lieu du supplice où se trouvait déjà l'un des misérables voués à la mort.
« C'était un gaillard gros et fort, et paraissant compter à peine vingt printemps. Complètement nu, il était assis sur le sol, à côté des bourreaux, les jambes allongées et, ainsi que les mains, attachées a des piquets fichés en terre.
« Malgré ses liens, le patient aurait pu parfaitement se débattre, mais du premier coup d'œil je jugeai qu'il ne tenterait aucun effort pour échapper à la mort violente qu'on lui réservait. Son visage était d'une impas.sibiiito parfaite, le regard indifférent, la respiration régulière.
" Caton n'a pas plus stoïquement avalé la cigué.
<■ La victime paraissait attendre le moment fatal avec la résignation que donne l'espoir d'une autre vie.
" Les notables vinrent me serrer la main et me remercier d'être venu ; ils m'assurèrent queia/c/e ne tarderait pas. J'intervins encore en faveur du malheureux esclave et je demandai à le racheter.
« On refusa d'abord mes propositions, on exigeaensuite un prix tellement exagéré, que je reculai devant une telle dépense. Que faire.- si je rachetais celui-ci le double ou le triple de ce qu'il avait coûté, les vendeurs auraient en toute hâte dépensé leur avoir à acheter trois nouvelles victimes. Le pauvre gars était condamné sans rémission.
<• Les apprêts commencèrent. On plaça entre les jambes du supplicié un pieu auquel il fut solidement lié par le milieu du corps, puis on lui passa au cou un collier fait de lianes.
« De ce collier partaient d'autres lianes qui toutesaboutissaient au-dessus de la tète où elles étaient réunies en un seul lien terminé en œillet au milieu duquel passait l'extrémité de la tige d'un jeune arbre planté en terre à cinq mètres en avant du patient et recourbé vers lui. Après la décollation, la tète devenue libre devait se trouver projetée en avant, et décrirait une parabole sanglante, par suite du redressement brusque du végétal.
« Ces opérations préliminaires durèrent environ trois quarts d'heure. L'appareil du supplice se faisait sur mesure, les bourreaux l'essayaient au patient, le retouchaient, le corrigeaient absolument comme chez nous les tailleurs essayent un paletot.
IPAMEA, ARMÉ d'L'N ÉNORME COUTEAU, MKSURE SON ÉI^N.
a Entre temps, quelques spectateurs loustics prenaient a tour de rôle la place du sacrificateur et simulaient l'action de couper la tète de la victime ; au préalable, ils marquaient sur le cou du patient le point où devait s'abattre le couteau, ils plaisantaient le malheureux, lui offraient des consolations banales, triviales, et le chargeaient de leurs commissions pour le monde des esprits fétiches. Le condamné par persuaison, toujours impassible, se prêtait à ces tracasseries avec une docilité parfaite et des sourires nullement contraints.
« Tout étant bien ajusté, on couvrit de terre blanche la tête et le corps de la victime, puis on lui banda les yeux.
« L'action se précipita : l'assistance avait soif de sang'. Des bandes armées de lances, de vieux sabres et de couteaux, se formaient en file indienne et s'élançaient sur la scène en simulant un combat.
<• Le prêtre sacrificateur arriva aussitôt, en jupon blanc, manteau rouge écarlate et portant une coiffure énorme formée de plumes d'oiseaux variés.
« Il était précédé par une de ses femmes exécutant des danses lascives, et suivi par un cortège immense d'hommes armés.
o La mission méprisable de ce personnage était certes enviée par plus d'un assistant; sa présence imposa un instant le silence respectueux de l'admiration.
« Je reconnais en lui l'un des sous-chefs du moucounzou défunt : Ipambi presque un de mes bons amis, ma foi, une créature d'un naturel paisible, aux instincts pacifiques, qui m'a toujours affirmé son horreur pour la guerre et les massacres et qui par là s'était toujours distingué en paroles de ses semblables dont la guerre est la plus captivante distraction.
« Apres deux ou trois minutes de pause, Ipambi. armé d'un énorme couteau, prend position, mesure son élan et frappe un coup sec.
« L'arbre se redressa et projeta a dix mètres au loin, en décrivant la courbe prévue, la tête du supplicié. Elle fut immédiatement enlevée: je ne la vis plus, mais j'appris qu'on l'avait dégarnie de ses chairs et que le crâne l'ut exposé sur un pieu au milieu du village.
« Immédiatement après la décapitation, les sauvages se précipitèrent avec leurs couteaux sur le corps mutilé d'où s'élançaient deu.x jets de sang, et ils le dépecèrent. J'en avais vu assez, ou plutôt j'en avais vu trop! mon indignation débordait; je me sauvai.
« J'appris le lendemain qu'on avait découpé le corps par quartiers. Le cœur et le foie devaient servir à faire de la médecine létichiste : celui qui en mangeait devenait invulnérable à la guerre.
6 Deux versions me furent rapportées quant à la destination des autres
parties du corps. D'après la première, les débris humains furent jetés dans le Congo: d'après la seconde, après qu'on eut découpé les bras, les jambes' séparé le tronc en deux, on avait envoyé ces parties dans différents villages voisins pour permettre aux habitants de festo\'cr en l'honneur de feu Seko-Tounghi.
« Pendant six jours, deux, trois, quatre autres victimes furent sacrifiées de la même façon.
" Le septième jour eut lieu lapromenade du cercueil. Car chez les Bakouti contrairement a ce qui se pratique dans certain district du bas Congo, on ne brûle pas le corps, on l'enterre. L'enfouissement est l'occasion d'une nouvelle fête sanglante.
« Le cercueil est taillé tout d'une pièce dans un arbre ; il a la même forme que ceux fabriqués en Europe, mais sa section est pentagonale et ses extrémités sont terminées par des appendices en forme de grandes dents entrecroisées. Sur le couvercle, qui est de deux pièces, on avait placé deux lusils en bois assez bien taillés et le chapeau du mort.
« La mise en bière entraîna la décapitation d'une des épouses favorites de Seko. On m'a raconté que l'infortunée veuve n'acceptait pas son sort avec résignation. Elle avait essayé de se soustraire au sacrifice, ses tentatives avaient eu pour résultat de provoquer la fureur de l'assistance et d'augmenter les horreurs du supplice. Il se passa des scènes ignobles dans lesquelles le sexe de la victime ne fut pas même respecté avant et après la décapitation.
« Le huitième jour, à l'occasion de l'enterrement, je consentis à retournera Ibonga-W'angata.
« Avec quel serrement de cœur j'ai dû assistera l'horrible spectacle auquel les circonstances ne m'ontpas permis de me soustraire ! En arrivantàlbonga. j'appris que quatre nouvelles victimes avaient été désignées pour être sacrifiées sur la tombe du moucounzou.
« Je les vis avant leur départ, pendant qu'on procédait a leur toilette. J'intervins de rechef en faveur de ces malheureuses créatures : mais aucune offre, aucune remontrance ne put modifier leur sort.
(. L'une d'elles était une petite fille de trois ans à peine, toute potelée, pleine de vie: la pauvre enfant était sérieuse comme si elle comprenait sa destinée, et je vis des traces de larmes sur ses joues grassouillettes. Puis ce furent une jeune fille de onze à douze ans. une de dix-huit, et une dernière passant pour vieille. Elles représentaient les quatre âges de la vie.
« A l'exception de la dernière, ces infortunées victimes n'étaient pas rési-
gnées, bien qu'elles ne fissent aucun mouvement de révolte, tout a fait inutile d'ailleurs.
« Leur dernière toillctte était fort simple : on les mit complètement à nu; puis elles furent lavées, raclées et enduites sur tout le corps de la poudre rouge végétale, la goiilci, dont tous les Bakoumbé se servent pour leur maquillage.
0 C'est dans ce très simple appareil qu'elles furent amenées processionnellement jusqu'à la fosse où Seko-Tounghi devait être enterré : dans un endroit caché, aux abords du village et sur la lisière d'un bois épais; là, on pendit les malheureuses et leurs cadavres servirent de litière au cercueil.
« Le jour suivant eut lieu un défilé général de tous les sauvages du district dans leurs costumes de guerre : peintures s}' mboliques, coiffures a plumes ou en peau de singe et armés de boucliers, de flèches, de couteaux, de lances et de javelots.
« La procession terminée, ces guerriers simulèrent un combat dans lequel l'adversaire était l'eprésenté par une épouse du défunt. Celle-ci était libre de toute entrave et sa toilette extrêmement légère ne la gênait pas pour essayer de fuir.
« Néanmoins la malheureuse, sûre d'avance de l'issue de cette lutte inégale, ne bougea pas et enleva par son impassibilité tout intérêt à la fête sauvage. La meute des bourreaux, brandissant lances et couteaux, se rua sur cette victime qui tomba et fut mise en pièces, déchirée, lacérée par les dents, les ongles et les armes de ces êtres humains plus féroces qu.e les plus féroces carnassiers.
0 Enfin les funérailles se terminèrent comme elles avaient commencé, par un nouveau et dernier sacrifice. On décapita une femme de la même façon qu'on avait immolé les esclaves mâles.
« C'était la neuvième victime femelle de cette sanglante cérémonie.
« Le sacrificateur en chef, le pacifique Ipambi, m'avoua avoir décollé dans son existence plus de cent individus... Et ce bourreau n'a que trente-cinq ans! Ce chiffre ne peut me surprendre, car je sais que pour la mort de tout homme libre, on tue au moins un esclave.
« Les natifs trouvent très naturels ces actes épouyantables; ils m'ont même demandé de leur vendre à l'occasion quelques-uns de mes vigoureux Zanzibarites. Je leur exprimai en termes indignés toute ma répulsion pour leurs agissements; mais mes tirades philanthropiques n'ont abouti qu'à me faire prendre en pitié. J'ai obtenu plus de succès près des femmes, qui m'ont répondu en joignant les mains • & Mabi! mabi! » (c'est bien mal!) ».
C1IAPITRI-: DIXIEME
Le témoin oculaire et le narrateur de ces inqualifiables tueries, ne se doutait yuère. à l'heure où il flétrissait en termes énergiques la conduite des sujets de feu Seko-Tounghi, qu'il serait peu de jours après appelé par les vœux unanimes de cette même population à remplacer le défunt en qualité de moucounzou.
Le lieutenant \"an Gelé fut nommé g'rand roi des Baroumbé, par les notables habitants d'Ibonga-Wangata réunis en une palabra solennelle.
Il eût été peu habile de la part de l'explorateur de refuser une telle distinction, preuve de confiance sans ésrale accordée pour la première fois à un blanc par une tribu riveraine du fleuve Congro.
Co fait, tout à l'honneur du commandant de l'Équateur-Station, témoigne hautement du bon accurd qui régnait entre les indigènes et l'agent de l'Association.
^'an (jele accepta le trône laissé vacant par la mort de Seko-Toung'hi, en stipulant toutefois que s'il venait à mourir dans l'exercice de ses fonctions royales ses sujets devraient s'abstenir de toute manifestation sanglante sur son tombeau. Cette clause faillit décider les natifs a porter leur choix sur un candidat moins ennemi des sacrifices humains; mais, après délibération, elle fut acceptée par la majorité des hommes libres d'Ibong-a-Wangata, tous électeurs et éligibles à la ro\'auté.
C'étaient là des résultats dont l'œuvre africaine avait le droit de s'enorgueilUir et dont elle devait aussi bénéficier. Il fut loisible au moucounzou blanc de ranger p;icifiquement sous le protectorat du drapeau bleu le riche et populeux district des Baroumbé.
Les terres de ce rovaume s'étendent dans l'intérieur africain entre le Congo et la large rivière connue sous les noms différents d'Ourouki, Mohindu ou rivière Xoire.
Van Gelé put en outre tenter après Stanle}- la reconnaissance partielle du cours inférieur de cet important tributaire de la rive gauche du Congo. En certaines places l'Ourouki est, a quelques milles de son embouchure, large comme le fleuve lui-même et également parsemé de vastes îlots boisés.
L'explorateur belge, obligé cependant de se dévouer plus au développement de la station de l'Equateur qu'a la gestion du gouvernement des Baroumbé, n'eut pas le loisir de faire l'ascension de la rivière Noire, dont la longueur et la direction sont encore inconnues.
Des informations qu'il ne faut admettre que sous réserve, car elles émanaient de caravaniers indigènes, firent présumer au lieutenant que l'Ourouki se confond dans la partie supérieure de son cours avec le Kassa'i.
rivière considérable qui prend sa source par douze degrés en^-iron de latitude méridionale, non loin de celle du Koango et d'un affluent du Zambèze.
Le Kassaï est déjà connu dans une partie de son cours par les explorations successives de Livingstone, de Bûchner, du docteur Pogge et du lieutenant W'issmann.
Au mois de novembre 1883, l'explorateur allemand W'issmann accepta de suivre le cours entier du Kassa'ï, pour le compte de l'Association internationale. Sa mission était d'établir une station hospitalière à l'endroit même où le cours d'eau reçoit un affluent nommé la Louloua, de confier ensuite ce poste à la garde de trois blancs protégés par une garnison d'hommes de couleur, et de descendre la rivière inconnue avec une petite flottille de canots indigènes construite par les charpentiers de l'expédition.
Wissmann, lors d'un premier voyage entrepris en 1S81-S2, en compagnie du docteur Pogge son cumpatriote. avait découvert le village de Louboukou, situé près des bords du Kassaï et résidence du kalamba .Moukengé, chef de la tribu indigène des Balouba.
Ce prince noir fit à son ancienne connaissance blanche un accueil chaleureux et l'autorisa à fonder non loin de sa résidence, sur la rive gauche de la Louloua, la station de Loulouabourg (6° latitude sud, 22 "15' longitude est de Greenwich).
Une lettre à l'adresse du roi des Belges, qui fat écrite par le lieutenant ■W'issmann sous la dictée du kalamba .Moukengé, après la concession des terrains de Loulouabourg, mérite d'être reproduite; en voici la teneur :
« O toi, qui es grand comme les cieux. Souverain de tous les blancs, envoie-moi un remède afin que mes guerriers ne meurent pas, avec de belles armes qui se chargent par derrière et qui ont deux tuyaux de fer. Si tu fais cela, je serai prêt à accompagner tes enfants où tu voudras. Je veux aussi une statue, une idole gi\inde comme un homme, avec de beaux vêtements de soie et un casque à plumes. Je serais heureux de posséder aussi une boite à musique, une glace et des vases de cette belle terre brillante ou l'on dessine dessus des fleurs et des oiseaux. Envoie-moi aussi un bel uniforme. Alors j'accompagnerai tes fils partout; je suis ton allié, ton frère, envoie-moi aussi beaucoup de poudre à tirer. ■>
Sans attendre, bien entendu, la réponse à cette bizarre missive, Moukengé se mit entièrement au service de .M. W'issmann pour l'exploration du Kassaï.
Le chef de cette expédition scientifique, tentée sous les auspices de S. -M.
Léopold II, obtint le concours des natifs dans la construction des bâtiments principaux do Loulouabourg, et reçut en cadeaux, de son frère de sang- Moukengé,des plants de manioc, trente chèvres et moutons, quelquesporcs, des poulets et des pigeons en quantité suffisante pour garnir une ample basse-cour.
Tout en surveillant l'édification de la station, le lieutenant allemand prit toutes les dispositions qui pouvaient assurer le succès de sa mission. Il fit construire deux immenses pirogues et acquit, en échange de présents, cinq canots indigènes.
Il décida le roi Moukengé à l'escorter avec deux cents guerriers jusqu'aux rives du gigantesque fleuve.
Ce voyage d'un chef des peuplades intérieures du centre africain aux stations civilisées du Congo èquatorial, où une réception enthousiaste ne fera pas défaut aux visiteurs amis, activera sans nul doute l'introduction du progrès dans ces contrées admirablement disposées, écrit l'explorateur allemand, à recevoir la civilisation.
La confiance des Balouba dans les Européens est entière; ces indigènes n'ont jamais vu sur leur territoire certains de ces traitants d'origine européenne, gens d'ordinaire enclins à tromper les natifs.
Dans la prévision peut-être fondée que le Kassaï et l'Ourouki étaient le même cours d'eau, le lieutenant Van Gelé reçut de Stanley des instructions particulières pour faire serveiller à l'embouchure de la rivière Noire l'arrivée de l'expédition exploratrice commandée par le lieutenant Wissmann. Le moucounzou des Baroumbé, usant de ses prérogatives royales, enjoignit à ses sujets riverains de l'Ourouki de guetter sans relâche sur leur rivière l'approche d'un mundelé.
Les noirs administrés de 'Van Gelé accomplirent cette consigne durant des mois avec une constance admirable. Mais jamais, hèlas ! sur les eaux noirâtres de l'Ourouki ces braves gens ne devaient entrevoir la pirogue portant l'explorateur blanc attendu.
Le bagage d'un ex^^Iorateur africain. — Au pays de l'Oiiranga. — Mirages. — Chez Matamviké. — Echange de sang. — Prise d'armes à Moutembo.
— v-wC"'
uicoNQui-: n'a jamais quitté ses paisibles foyers se fait difficilement une idée du nombre et de la variété des objets qui doivent être emportés pour un vo3'age dans l'Afrique centrale.
Kn voici la nomenclature incomplète ; un nécessaire de
toilette, des ustensiles de cuisine et de table, une baignoire en caoutchouc, une caisse de produits pharmaceutiques contenant notamment une grande quantité de quinine, un sextant, un horizon artificiel, des thermomètres,
des baromètres, des hj'psomctres, des compas d'épaisseur et des compas ordinaires, des boussoles azimuthales, des caisses pour conserver les échantillons de zoologie et de géologie, des herbiers, un appareil photographique, un assortiment complet de papeterie avec pastels et crayons de diverses couleurs p'our le dessin, un arsenal varié comme la devanture d'un armurier des mieux achalandés, des tentes, des hamacs, dos moustiquaires, des vêtements et des chaussures de rechange, des chemises de tlanellc, sans oublier les accessoires du fumeui', pipes, tabac, boîtes de cigares, allumettes, amadou, briquets, pierres à feu, et routillage compliqué du charpentier et du menuisier.
A ce bagage il faut joindre les caisses de biscuits, de conserves alimentaires, les boîtes de thé, de café, de sucre, de riz, les fûts di; cognac, qui s'entassent pèle-méle a coté dos courroies reliant ensemble des couvertures de laine, des parasols, des parapluies, des bâtons de touriste, des lunettes d'approche, des pioches, des pelles, des couteaux de chasse, des haches, etc., etc.
Puis viennent les colis, les marchandises d'échange, ou, si l'on veut, les ressources financières de l'explorateur africain, à savoir d'innombrables ballots contenant les variétés connues des tissus ordinaires, depuis la cotonnade commune jusqu'aux foulards de soie- des caisses où sont emballées avec soin des bouteilles de gin ou d'eau-de-vie aux étiquettes resplendissantes, des essences, des épicei'ies, des parfums, des joujoux d'enfant, de la bijouterie en doublé, de la verroterie, des bracelets en cuivre, des colliers de perles et de corail, de petits miroirs, des poteries, du plomb, une grande quantité de poudre à fusil, des gravures, un stock de journaux illustrés, des livrées râpées, hors d'usage, de la ferraille, des sabres aux lames ébréchées ou bossuées, bref tout ce que, dans sa fantaisie excentrique le nègre recherche le plus parmi les marchandises du mundelé parcourant les latitudes cquatoriales africaines.
Le 15 octobre iSS;?, la flottille du haut Congo, composée des steamers à vapeur ÏKn Avjiil, le Royal. VA. I. A., et de la baleinière à rames ÏÉclairew, reprenait sa navigation en amont de l'f^quateur. Elle emportait Stanley. Roger et soixante-huit hommes de couleur. Inutile de dire qu'outre les vivres et les bagages des voyageurs les bâtiments étaient munis des articles nombreux et variés qui viennent d'être énumérès.
Dans la matinée du lendemain, la flottille doublait, sous une pluie battante, l'embouchure de la rivière Ikalemba aux eaux couleur d'encre, cours d'eau sans importance, confondu longtemps bien à tort avec l'Ourouki, cet affluent bien autrement considérable.
Il était réservé a ua missionnaire anglais, M. Greenfell. de reconnaître en 188410 cours entier de l'Ikalemba. Longue d'environ deux cent quarante kilomètres, cette rivière se duùg-e d'abord au nord-est, puis a l'est: ses rives sont tortueuses, basses, et présentent a droite et à gauche de nombreux petits villages disséminés ça et là.
Le soir du même jour, 16 octobre, les bateaux circulaient dans i.m canal aux eaux calmes, entre les îles d'un archipel et le populeux district d'Ouranga, qui s'étend sur la rive gauche, à quelques mètres en aval du confluent du Loulemgou.
Ce dernier affluent, inférieur à l'Ourouki pour l'impoi-tancc, mais beaucoup plus considérable que l'Ikelemba, est, au dire des natife. a plusieurs milles de son embouchure aussi large que le Congo lui-même. L'explora-
COL'TEAU DE SACRIFICATEUR (cOI.LECl lOX Dli M. FI.EMLNG^
tion pouvait seule vérifier ces assertions ; mais Stanley, se conformant aux instructions venues de Bruxelles, avait hâte d'arriver aux FjUs. but prescrit de son déplacement.
Le soleil près de se coucher obligea néanmoins les navigateurs a s'arrêter non loin du confluent du Loulemgou et à jeter l'ancre devant Ouranga, au moment où les habitants de ce village, hommes, femmes, enfants, se divertissaient, buvaient, fumaient ou dansaient. L'arrivée de la flottille transforma en une e.xplosion de joie délirante l'entrain de cette population.
Les voyageurs essayèrent en vain de se soustraire aux ovations prolongées des noirs. Il fallut, avant de songer à l'établissement d'un camp de nuit, palabrer amicalement avec les chefs indigènes, ingurgiter du malafou et assister à la reprise des divertissements momentanément interrompus des natifs.
Ces gens si empresses, offraient une physionomie repoussante sous les
228 CHAPITRE on/ii';me
rayons arg-entcs de la lune. Des tatouages horribles, peints de couleurs diverses, couvraient leurs faces et leurs poitrines, des colliers de dents humaines entremêlées de dents de singe constituaient, avec les rouleaux de laiton qu'ils portaient aux bras et aux jambes, des ornements peu attrajrants pour le regard des Européens. Les hommes avaient autour de leur ceinture un ample jupon végétal, court comme celui de nos ballerines; les femmes semblaient avoir oublié dans leurs huttes pagnes ou vêtements quelconques,
Stanley et Roger, depuis longtemps blasés des spectacles nocturnes gratuitement offerts par les populations nègres, avaient mis à profit l'enthousiasme général pour ébaucher avec les chefs de la localité des traités d'alliance et un projet d'installation future d'une colonie blanche a Ouranya.
Le 17 au matin, les traités d'amitié furent scellés par l'échange du sang et la population sympathique d'Ouranga salua de ses plus bru3'antes acclamations le départ de la flottille.
Ces bateaux à vapeur, qui émerveillaient les peuplades riveraines, étaient loin de rappeler aux explorateurs les paquebots spacieux et confortables des compagnies de navigation maiitime. Bondés de marchandises, ayant des ponts étroits encombrés par les hommes d'équipe, ils réduisaient à l'immobilité presque absolue les passagers de toutes couleurs.
« Assis du matin au soir, écrit Roger, à l'arrière de nos bateaux minuscules, où tout exercice est impossible, abrités imparfaitement sous un mauvais tendelet, nous sommes tantôt exposés pendant de longues heures aux ardeurs d'un soleil de plomb, tantôt aux averses diluviennes de la saison des pluies. »
Le paysage seul en captivant les yeux peut calmer l'impatience que fait éprouver l'immobilisation prolongée des membres.
-Mais en aval de l'Equateur, et durant plusieurs milles, la navigation présente une désespérante monotonie; à droite et à gauche, sur les rives dont il est impossible de calculer la distance en raison du nombre toujours renaissant des îlots et des bancs de sable qui coupent le courant, s'étendent à perte de vue de vastes et mystérieuses forêts primitives avec leurs taillis impénétrables et leur inextricable lacis de lianes et de vignes vierges.
Ici les croupes arrondies des montagnes dénudées qui enserrent le cours du Congo inférieur, ont fait place à des plaines sans fin. où des croupes boisées émergent touffues, massives, immobiles derrière des masses verdoyantes ou dorées par le soleil. La vie tropicale semble disparaître dans le lointain des horizons du district d'Ouranga.
LXR DÏS rlLl.ES D'mAKA D'\PRtS US CBOQLIS DE M. nRLNFALT).
De loin en loin un monstrueux hippopotame, barrant le courant à l'instar d'un écueil massif, s'ébranle au bruit des steamers à vapeur et s'enfonce dans les profondeurs des eaux.
Du sein des forêts ténébreuses sortent les jacassements des perruches et les appels criards de grands oiseaux sauvages ressemblant à des toucans. Parmi les arbres et les lianes, des singes montrent leurs faces g-rimaçantes, s'ameutent, crient, gesticulent, gambadent, et semblent faire des efforts désespérés pour capter l'attention des voyageurs...
Le 17 vers midi, le large estuaire du Loulemgou n'apparaissait plus aux membres de l'expédion que comme un simple ruisseau ; sur la rive gauche, le regard cherchait en vain une trace quelconque de l'industrie humaine.
-Mais parfois, au fond d'une clairière liquide s'étendant entre deux îlots, les voyageurs distinguaient sur la rive droite des toits de chaume roussàtre tranchant sur la crudité du feuillage des palmiers borassus.
Cet arbre s'efforce de compenser par la beauté de son port et par la magnificence de ses frondes en forme d'éventail l'inutilité relative de son fruit, ressemblant quant à la forme à la noix du cocotier. <• Inutilité relative, -> disons-nous, car la noix du borassus, sans valeur pour les indigènes, est très recherchée par les éléphants.
Il n'est pas rare de rencontrer dans les plaines du centre africain des étendues naguère ombragées par les frondaisons majestueuses de ces palmiers et réduites a l'état de nécropoles par suite de la gourmandise des pachydermes. L'éléphant, qui ne peut saisir avec sa trompe le fruit mûri à la cime du borassus, brise a coups d'épaule le tronc de ce palmier, qui ressemble par son élégance et la régularité de ses saillies aux plus belles colonnes de nos palais.
Dans le voisinage des centres populeux, le borassus, qui échappe aux attaques de l'éléphant, se développe dans toute sa beauté. Il formait autour des villages entrevus par les pionniers de ravissantes ceintures
Ces villages étaient les premiers repaires des féroces Bangala rencontrés sur la rive droite en remontant le fleuve. Par un étrange contraste tandis que les agglomérations de huttes se succèdent à de courtes distances à l'ouest du courant, la rive orientale est, en amont du Loulemgou, entièrement dépourvue de villages.
Cependant les deux rives sont également basses et sujettes à l'iaondation lors des crues du fleuve, et la rive occidentale présente autant de dépression marécageuse et d'obstacles végétaux que la rive opposée.
Stanley, qui avait gardé de son premier passage devant les terres des Bangala les plus désagréables souvenirs, évita de suivre la côte habitée;
CIIAPITRI-: OXZIK.ME .
U maintint la ruutc de la tLjttille au plus prés de la rive gauche, dans les mille et un canaux d'un innoniorable archipel.
Chacune de ces îles basses, merveille de végétation tropicale, est un foyer d'insectes dévorants, une citadelle de vampires gardée par des nuées bourdonnantes de moustiques, de taons et de mouches tsetsés, qui volaient à l'attaque des équipages de la flottille, et leur occasionnaient des blessures plus cuisantes que ne l'eussent pu faire les armes réunies des tribus bangalas.
On fut néanmoins obligé de chercher, u la nuit tombante, un cite dans l'an de ces repaires infestes d'ennemis acharnés. Le débarquement troubla aussi d'autres habitants des roseaux, des papyrus, des rotangs, des massifs de palmiers et de cypéracées, véritables sentinelles avancées de la forêt vierge sur les bords de l'îlot. Des marabouts, des grues baléariques, des flamants roses, des ibis, des aninghas, des aigrettes, et tout un monde de gibier d'eau, s'enfuirent à tire-d'aile avec des cris d'effroi et de colère contre les hommes qui pénétraient dans leurs demeures jusque-là inviolées.
Pendant la nuit, les gardiens préposés a l'entretien des feux furent effrayés par des bandes de lémures qui glissaient, suivies de légions de singes minuscules, dans les ramilles des grands arbres et semblaient protester par leur vacarme eff'royable contre le sommeil de ces audacieux visiteurs.
Au petit jour, le i8 octobre, on se remit en route, le cap au nord, mais en décrivant d'interminables allées et venues dans un labyrinthe de canaux où fourmillaient par centaines des crocodiles, des hippopotames et des monitors.
.■\u détour d'un îlot, d'où l'on apercevait l'embouchure d'un affluent de droite, on rencontra une trentaine de canots indigènes remorquant vers le sud des cargaisons de denrées d'échange. Les pagayeurs bangala nagèrent vaillamment pour accoster les embarcations à vapeur.
On apprit d'eux que les gens du district d'Iboko attendaient avec impatience l'arrivée déjà signalée de Doula Matari.
La rivière en vue sortait, au dire des indigènes, d'un grand lac intérieur appelé Ngiri, situé a peu de distance du fleuve.
Cette rencontre de bon augure mit tin aux hésitations de Stanley; il donna l'ordre aux timoniers de se rapprcjcher de la rive droite.
Devant cette plaine boisée se confondant avec l'horizon, il y eut des illusions d'optique singulières.
On perdait totalement le sentiment des dimensions.
Le capitaine de l'Kn Ar:inl fit subitement stopper la chaloupe, au grand
cbahissement de Stanley. Le mai^in avait pris pour une flottille de pirogues de guerre une douzaine de crocodiles qui séchaient au soleil sur un banc de sable à fleur d'eau leurs écailles boueuses.
Plus loin, Roger confondant une bande d'oiseaux aquatiques avec une armée de sauvages, sonnait à bord du Royal le branle-bas de combat.
Stanley, pensant peut-être à l'existence du lac Ngiri, s'imaginait tout a coup distinguer parmi les dômes de feuillage une immense nappe d'eau, sorte d'expansion lacustre, fuyant, fuyant toujours devant ses yeux.
Ces phénomènes de mirage causaient (le francs éclats de rire, quand l'erreur était reconnue. ]\lais d'autres surprises non moins étranges étaient réservées aux explorateurs.
Suivant l'heure, au gré de la lumière, l'aspect du même site paraissait se transformer. En arrivant, au coucher du soleil, non loin d'un village nommé Ousimbi, ils crurent débarquer au milieu d'un ravissant Eldorado, parc tropical idéal où les rayons rosés du soir s'arrêtaient sur de gracieux palmiers, et empourpraient des talus gazonnés, des berges fantastiques contrastant avec les planes étendues uniformément boisées, observées en aval.
Mais lorsque les dernières lueurs rouges eurent cessé d'illuminer le lieu de campement, les palmiers, les talus, les berges s'effacèrent comme un rêve.
Le lendemain, quand le soleil eut chassé les vapeurs du matin, les ondulations du même site paraissaient évanouies dans la clarté raj^onnante qui les baignait; on distinguait vaguement une lande presque déserte où de chétifs roseaux végétaient a côté de quelques bouquets d'arbres adossés à des huttes.
Dans la soirée du ig octobre, la flottille stoppait devant un important village appelé Bolombo, et situé sur la rive gauche du fleuve par i" 25' de latitude nord, à quelques milles en aval d'iboko, capitale du district bangala.
Bolombo n'offrait pas, à la tombée d'une nuit sereine, l'aspect accoutumé
une des femmes dibaka.
(d'apkés ln choqlis de m. BRUNFAUT).
des villages indigènes. Les habitants paraissaient plongés dans la désolation. Ils ne manil'estèrent aucune hostilité aux étrangers et ne mirent aucun empressement à les recevoir.
La famine, la hideuse famine exerçait ses ravages sur cette population nègre insouciante qui, pendant les beaux jours de la saison sèche, avait chanté, dansé, guerroyé, mais en revanche avait totalement négligé de cultiver les terres fertiles des environs.
Les notables de Bolom.bo, éprouvés par la faim comme les derniers de leurs esclaves, se traînèrent péniblement au-devant des mundelés: ils consentirent, en échange de provisions alimentaires, à tous les traités que Stanley leur proposa. Les vivres dont étaient bondés les bateaux, tirent en partie les frais des négociations amicales, et les derniers chevreaux de la localité furent abattus pour consacrer l'union fraternelle du sang entre Stanley, Roger et les mfoums du village.
Deux jours après, la flottille, toutes précautions prises en cas d'attaque des indigènes, armes chargées, caisse de munitions ouverte, cùtoj-ait la rive nord du fleuve où se succèdent presque sans interruption des agglomérations de huttes, de villages bangala.
Un bruit detumboursénornics roulant incessamment comme un tonnerre, des détonations ininterrompues de mousquets, des exclamations en chœur, des ya-ya bangala, des cris dont il était impossible d'interpréter le sens hostile ou sjmipathique, saluaient de la rive le passage de la flottille.
Cependant aucun de ces projectiles meurtriers, de ces morceaux de minerai de fer et de cuivre dentelés, que les Bangala envoient d'habitude contre les étrangers, n'atteignaient les tlancs des navires, et grâce aux lunettes d'approche Stanley et Roger pouvaient lire sur les ph3'sionomies des riverains plus de gaieté sincère que de férocité.
Les tambours n'appelaient pas aux armes, les détonations étaient simplement des salves joyeuses, les exclamations n'avaient rien du cri de guerre terrible des Bangala.
Les rapports des marchands rencontrés en aval étaient vi^ais, les gens de riboko attendaient avec une impatience dont il ne fallait pas se défier le débarquement de Boula .Matari.
L'un des interprètes mdigénes, passager de l'A'» Arciiil, désigna a Stanle}^ un immense village nommé Mankanza ou Iboko, résidence habituelle du grand chef Mata-Bouyki, makoko des Bangala.
Sans se laisser influencer par l'aléa d'une réception hostile ou bienveillante, Stanley enjoignit aux capitaines du/îovj/, der.4./. .4. etdeïÊclaireur de stopper dans un étroit canal circulant entre deux îlots, puis il poussa
sur l'En Av.Tnt pavoisé comme aux plus grands jours de fête, jusqu'à Matamviké.
La population de ce village et d'innombrables curieux accourus des centres voisins formaient sur le rivage une haie mouvante dont l'attitude pacifique décida l'exploj'ateur à débarquer en compagnie d'un seul interprète.
Tous deux furent solennellement conduits devant la hutte de Matamviké. Ce chef suprême de l'Iboko était un vrai géant dont la large carrure était proportionnée à la haute taille. Vieillard robuste, il avait une épaisse chevelure presque blanche, tressée et disposée de façon à former une coiffure ressemblant, moins le panache, au bonnet carré des lanciers. Sur ses bras, sur ses jambes, à son cou, étincelait une profusion d'ornements de laiton, de cuivre et d'acier poli: tout un arsenal de lances, de mousquets, de couteaux et de sabres, armait ses mains, ses épaules et sa ceinture. Ses yeux noirs, expressifs, étaient doués d'un regard profond, fascinateur. Sa voix sonore avait par instants des éclats pareils aux notes sourdes et vibrantes de fophicléide.
Ses nombreux enfants de tout âge et de tout sexe l'entouraient, et une ving-
taine de jeunes et vigoureux noii's for-
MOLEANGA, CHEF BAYANZI.
(d'après IX CROQUIS DE M. BRLXFAUT).
niaient sa garde d'honneur.
Matamviké les présenta un à un par leur nom au célèbre Boula Matari, depuis longtemps connu chez les Bangala, sous le nom de « Tandeley »; mais, en dépit de sa politesse, il se montra très sobre de paroles et refusa d'entamer le moindre pourparler d'affaires avec Stanley, avant de pouvoir considérer ce dernier comme « son frère de sang ».
Cette cérémonie tort smiple n'eut lieu que le lendemain avec quelques variantes qu'il est bon d'indiquer en passant.
Une légère entaille fut pratiquée dans le bras droit de chacun des deux futurs frères à l'aide d'un coutelas à lame ondulée et portant au centre une double cannelure, puis chacun des bras incisés fut rapproché l'un de l'autre de manière à mettre les deux plaies en contact. Les serment fuirent prêtés de part et d'autre suivant la forme accoutumée.
Mais cet échange du sang: ne constituait, aux j'eux des Bangala. que la fraternité des corps: une cérémonie complémentaire devait assurer la fraternisation des âmes.
L'un des palmiers soi-disant fétiches du champ consacré aux cérémonies jDubliques, celui qui, au dire du grand féticheur Kokoro. hébergeait ce jour-là les âmes des aïeux de Matamviké, fut désig-né pour être abattu par les acolytes officiants : les frères de sang, ci'amponnés l'un et l'autre aux frondes retombantes du végétal, devaient imprimer au tronc dans sa chute une direction préalablement déterminée.
Si les âmes réfugiées sur le palmier ne s'opposaient pas aux efforts réunis des nouveaux frères, c'est qu'elles les reconnaissaient animés l'un et l'autre d'un dévouement réciproque éternel.
Bien entendu, le tronc du palmier fétiche, profondément entaillé par les haches des acolytes de Kokoro, s'inclina docilement dans le sens de !a traction exercée par les frères de sang. Les âmes des aïeux de Matamviké ne voyaient donc pas d'inconvénients à l'alliance de leur descendant avec un fils de race blanche.
Dés lors il fut permis à Stanley de soumettre au chef suprême de l'Iboko des propositions touchant l'installation future des blancs sur les terres des Bangala.
Des promesses de concession largement récompensées par des cadeaux permirent à Stanley de croire qu'il avait soumis au protectorat du drapeau bleu la contrée gouvernée par son frère Matamviké. Hanssens, on le vei'ra plus tard, éprouva d'incroyables difficultés pour obtenir de ce félon personnage la réalisation de ces promesses.
Le 25 octobre, la flottille continua sa route. Stanley n'avait pas eu assez de confiance dans la durée des bonnes dispositions des Bangala, pour laisser sur le territoire d'Iboko un seul de ses hommes de couleui'.
La navigation était rendue fort difficile, en amont de Matamviké, par le nombre croissant des îlots qui parsemaient le cours du tfeuve, îlots entre lesquels couraient des canaux étroits, dont les infiltrations souterraines produisaient une verdure toujours fraîche et la llore la plus merveilleuse se puisse imaginer.
L'air était chargé de senteurs enivrantes; le silence de ces solitudes verdoyantes n'était troublé que par les modulations, peu harmonieuses il est vrai, de nombreux perroquets gris à queue rouge: nulle pirogue indigène montée par de frénétiques sauvages ne vint, pendant plusieurs milles, troubler les rêves des explorateurs.
Mais en approchant d'un village nommé Moutenibo et sis a la hmite
nord-est du territoire des Bangala. des rumeurs épou^ antablcs arrachèrent les voyageurs a leurs paisibles contemplations.
Des roulements de tambours, des clameurs assourdissantes, des coups de feu, des tintements de ^u'ong-, désordonnés, bruj-ants, des sons détrompe, tout le vacarme habituel des peuplades nègres se disposant au combat, virent inquiéter Stanley et Roger.
Cependant les bateaux de la flottille, que cachait aux riverains la vé2:étation d'une île longue et étroite, n'avaient pu provoquer la prise d'armes des habitants de Moutembo.
PAG WEIUS-ESCLAVES.
(d'aI'RÈS un CKOyCIS de m. nHUNFAtT).
Sans aucun doute, pensa Stanley, la guerre civile si fréquente entre gens d'un même village bangala motivait seule le tumulte dont on percevait les bruits à travers un épais rideau de verdure.
Peut-être était-il peu prudent de continuer la navigation et de se découvrir à l'extrémité de l'îlot protecteur: mais débarquer sur des bords hérissés de rotangs, de papyrus, d'arundos et d'écueils végétaux, ou stopper au milieu du canal où l'on s'était engagé et dont les eaux, fouettées par une soudaine bourrasque grossissaient avec rapidité, étaient autant d'alternatives auxquelles on ne pouvait s'arrêter.
La navigation ne fut donc pas interrompue et la flottille ne tarda pas a défiler devant les auteurs de ce grand tumulte inconnu.
2iR CHAPITRE ONZIEME
La population de Noutembo incapable de prendre les armes, groupée sur le rivai^e, assistait à l'embarquement des guerriers de la localité. Des centaines de pirogues, d'une coupe élégante, décorées de ravissantes sculptures couvraient la baie assez vaste qui s'étale devant le village.
D'une lonLi'ueur variant de dix a vingt mètres, ces canots recevaient des équipages de dix à vingt hommes: et chacun des rameurs, arme d'une énorme pagaie en bois léger, devait s'y tenir debout.
L'apparition soudaine des vapeurs de la flottille fut le signal d'une recrudescence de vacarme. Aux batteries redoublées des tambours, aux sons stridents des trompes d'ivoire se mêlèrent des cris d'étonnement et quelques vociférations menaçantes. Mais bientôt le nom de Boula Matari vola de bouche en bouche, et les démonstrations cessèrent d'être hostiles.
Les pirogues s'approchèrent aussitôt des vapeurs; la flottille fut pilotée jusqu'à la rive et aborda au milieu des acclamations unanimes.
Le nom de Boula Matari. a Moutembo c(nnme en aval, était un talisman devant lequel s'inclinaient les peuplades sauvages même les plus disposées a interdire aux étrangers l'entrée de leur territoire.
Boula Matari jouissait chez les Bangala de la réputation d'un grand chef blanc excessivement riche, possédant un nombre prodigieux de fusils pei-fectionnés et de pirogues monstrueuses aussi rapides que le vol de l'aiglepêcheur, et les chefs belliqueux du village de Moutembo venaient de calculer les avantages que leur assurerait une alliance avec ce puissant mundelé.
Stanley a peine débarqué put se convaincre en effet du peu de désintéressement que l'on devait attacher à cet accueil.
Les gens de Moutembo prenaient les armes pour aller combattre une tribu d'amont, les Oubika, dont la capitale est à la lisière d'une forêt vierge et dans l'ongle oriental du confluent de la Mongala, rivière aux eaux brunâtres qui mesure son embouchure une largeur d'environ six cents mètres, affluent de droite du Congo limitant au nord-est le district d'Iboko ou pays des Bangala.
De leur propre aveu les chefs de Moutembo reconnurent qu'ils avaient fait à Boula Matari une réception amicale dans l'intention de s'unir à eux contre les Oubika. Dans le cas contraire, ajoutaient-ils, ils se verraient obligés d'empêcher Stanle}- par tous les moyens en leur pouvoir de poursuivre sa route, avant d'avoir battu leurs ennemis.
Ces intentions étaient loin de sourire au chef de l'expédition, qui avait hâte de se rendre aux Stanley-Falls. Aussi, avec une patience et une douceur
dignes d'un missionnaire apostolique, l'agent général de l'Association essaya-t-il de dissuader de leurs projets de guerre les chefs de Moutembo.
« Pourquoi d'ailleurs allez-vous combattre les Oubika? demanda-t-il.
— Pourquoi ? répliqua l'un des notables, gros personnage remarquable par ses dents limées en pointe et les balafres hideuses qui lui labouraient le corps et le visage: pourquoi.' .Mais vous ignorez donc, Boula Matari, que les gens d'Oubika se sont montrés envers nous oublieu.x des convenances, et qu'ils ont failli au.x usages établis depuis des siècles dans notre contrée ? Il y a huit jours, on enterrait chez eux le grand chef de la tribu; sur sa tombe, plus de cinquante victimes ont été immolées. .Ah ! c'était un riche et puissant souverain I L'une de ses épouses favorites, une jeune négresse bangala, native de Moutembo, a été dépecée à cette occasion; les sacrificateurs ont négligé de nous faire parvenir les bras et les cuisses de notre fille, que nous comptions manger en l'honneur du défunt. Pour les punir cette inqualifiable négligence, nous avons déclaré la guerre au.x Oubika, et, si la victoire nous favorise, nous exigerons des vaincus une rançon de jeunes femmes les plus belles et les plus grasses de celles qui peuplent les huttes de nos voisins. >>
Stanley, que rien ne pouvait plus surprendre de la part des sauvages de l'Afrique centrale, après avoir entendu ce singulier motif de déclaration de guerre, répliqua qu'il ne prendrait aucune part à cette levée de boucliers contre les Oubika.
<' Jamais un mundelé n'encourage les sacrifices humains, dit-il à son entourage. Si la guerre avait eu un tout autre motif, j'aurais peut-être pris le parti de mes amis bangala contre les gens d'amont; mais le prétexte invoqué est odieux, inavouable, et Boula Matari ne prêtera pas ni pirogues ni ses fusils. <>
Ce langage souleva dans l'assistance de rauques murmures; le tumulte reprit de plus belle et les guerriers sautèrent de nouveau dans leurs canots, chargèrent leurs fusils, brandirent les lances et les sabres.
Stanley, jugeant inutile de prêcher la paix à ces créatures altérées de sang humain, ordonna a ses hommes de regagner les steamers.
ipouki, mi.mstre d ibak.l.
(d'après u.n croquis de .m. BRLXFAL'T).
Cette retraite, exécutée dans un ordre parfait, s'opéra en quelques minutes et sans coup lerir.
La flottille d'exploration laissa les anthropophages de Moutembo désespérés de voir s'enfuir si vite celui dont ils eussent voulu obtenir l'alliance pour réquisitionner par la violence, chez les habitants d'Oubika, douze rôtis de chair humaine.
Au pays de l'i'.rbrc h copal. — Les Roii'ooun^.». ■ — Les cicveurs d'iguanes. — La rivière Arouhouimi-Biyerrc. — Les chasseurs d'hommes. — L'ile Ouana-Rousari. — Stanley-Falls.
E 26 octobre dès Je point du jour, les explorateurs, dont un Ç^A^Vt-j sommeil paisible avait réparé les forces, étaient sur pied ksi^^f^y ^^ contemplaient les masses sombres des nombreux îlots ^^^'/i% *^^ l'archipel d'Oubika qu'ourlait un liseré rose pâle. Le -^5c*=^^5V=iX^ silence n'était troublé que par le vol des oiseaux aquatiques qui s'éveillaient et quittaient par bandes les massifs d'arundos, de papyrus et de rotangs où ils s'étaient abrités pondant la nuit; les rives du Congo, bordés de grands arbres, se profilaient à l'intîni et la vaste nappe
d'eau, que masquaient par intervalles les accidents du paysa^'e, les îlots boisés ou les épaisses forêts des plaines, paraissait et disparaissait alternativement à droite et à gauche et se confondait avec l'horizon lointain.
La flotille reprit sa marche vers l'est et la baleinière l'Ec'airair, toutes voiles dehors et docile aux vigoureux efforts de dix rameurs, glissait dans le sillage des steamers.
Puis le décor changea et les îlots n'apparurent plus que comme des points noirs derrière les bateaux. Le Congo s'étalait majestueusement sur une largeur de plus de dix kilomètres entre la rive droite et le cordon ininterrompu de petites îles dérobant à la vue les forêts de la rive méridionale.
Une bourrasque d'ouest-est faisait craquer la mâture, balayait les cimes verdoyantes et arrachait aux forêts vierges leur délicate tapisserie de vignes et de lianes; le ciel soudain obscurci pesait sur l'eau comme un lourd couvercle de plomb; aux éclairs qui le traversaient sans cesse succédaient les formidables roulements du tonnerre et la i)luic se mit a tomber avec une effroyable intensité.
L'orage, heureusement ne fut pas d'une longue durée. Vers midi, le ciel s'éclaircit, le vent s'apaisa, la surface du fleuve redevint plus calme, et l'équipage noir, que cette bourrasque inopinée avait glacé d'effioi, repi'it courage en voyant s'éloigner toute crainte de naufrage.
On ne tarda pas à atteindre sur la rive droite une lùvière. la Wabika, filtrant paisiblement ses eaux limoneuses à travers les mailles serrées d'une luxuriante végétation aquatique. De grands villages oubikas bordent à de droite et à gauche cet affluent et de belles plantations de manioc et de sorgho s'étendent au dessus des huttes et des cabanes.
En face, des arbres au poit majestueux, à l'écorce lisse et jaunâtre, pointillée d'exsudations gommeuses, se font remarquer dans les fourrés et s'élèvent à une hauteur de neuf ou dix mètres.
Les Zanzibarites reconnaissent avec joie le précieux végétal et se pâment d'aise en présence de l'abondance du mnangou, Slujjr et Sandcirus des Arabes, ou arbre à copal.
Les bateaux stoppent et les équipages débarquent pour préparer le repas du jour.
Stanley et Roger explorent la riche forêt riveraine. A la base de chaque arbre à copal sont épars des morceaux de gomme, dont la millième partie ferait la fortune d'un fabricant de vernis de Bombay.
Cette substance d'une couleur verdàtre, d'un aspect fuligineux, peu
résistante se réduit, plongée dans l'alcool, en une pâte qui acquiert la consistance du mastic.
En creusant le sol, on retrouvait le copal résineux demi-fossile, remède fétiche cmplo^'é chez les Vounyamouési. comme autrefois chez les peuplades du .Mexique pour les incantations et le traitement des maladies.
Le bois de cet arbre est jaune et bien veiné: ses branches menues et basses ont la souplesse du jonc.
A deux heures, la navigation fut reprise. Pendant trois journées consécutives, la route, d'une accablante monotonie, offrit le même pa3'sage, les mêmes îlots boisés, les mêmes plaines forestières à travers lesquelles le fleuve roulait solitairement ses eaux brunes reflétant près des bords les tiges élégantes du mnangou.
Le 29 octobre, la flottille expéditionnaire voguait, par environ 1" 40 de latitude nord et 18» ^4' de longitude est (Greenwichi. en face du village de Roubounga situé sur la rive droite. Elle découvrait peu après, au détour d'une île longue et étroite couverte de jungles, les hauteurs d'Oupoto, chaîne de collines à pentes cultivées et habitées par une population douce et hospitalière.
En cet endroit, le fleuve ne présente plus qu'une lai-gcur de trois kilomètres, coupée par des îlots parallèles aux rives.
De toutes parts, des canots indigènes, construits sur le modelé des ca'iques, se détachent et nagent aussi rapides que des flèches au-devant des steamers.
De bru3-antes démonstrations, exemptes de cris hostiles, de batteries de tambours de guerre ou d'appels sinistres de trompes, acclament l'arrivée des mundelés.
Comme en 1S77, Stanley et ses compagnons retrouvèrent à Roubounga « cette tranquillité d'esprit qui est le partage du petit nombre d'heureux à qui les soucis et l'anxiété sont inconnus ».
Des vivres de toutes sortes, poisson fumé et poisson frais, limaçons, huîtres de marais, viande de chien, chèvres, bananes, plantains, pains de cassave, furent offerts aux voyageurs en échange de nombreux mitakos.
Le fil de laiton est la monnaie que recherchent avec empressement les natifs de Roubounga, et grâce à lui leur amitié fut acquise à Boula Matari, qui dut n janmoins pratiquer avec les chefs indigènes la grossière cérémonie brutale de l'échange du sang.
A Roubounga, ce pacte sauvage est un acte de cannibalisme. Les frères doivent se faire eux-mêmes une incision profonde dans le bras droit et sucer le sang qui s'échappe abondamment des blessures.
Cette nauséeuse pratique répugne au iVcre blanc, qui applique avec dégoût ses lèvres sur le bras ensanglanté du chef indigène. Elle est, au contraire, pour le frère noir l'occasion de déguster le sang d'un mundelc. et il s'en acquitte avec une ferveur dont le patient se passerait fort bien.
Les indigènes de Roubounga sont anthropophages. Comme les riverains des districts d'aval, ils apportent un soin extrême et un art véritable dans l'arrangement de leur chevelure; ils réunissent en toulïes une partie de leurs cheveux et les fixent derrière la tète, au moyen d'épingles de fer, comme des chignons; sur le front, ils disposent deux larges tresses terminées en pointe recourbée et qui ressemblent à s'y méprendre à deux cornes de jeune buffle.
Leur corps, de la tète aux genoux, est couvert de tatouages dont les dessins variés à l'infini offrent les multiples figures de la géométrie plane . triangles, cari'és. losanges, cercles, lignes parallèles, lignes ondulées, polygones à diagonales, rosaces, etc., etc.
Ces hideuses parures sont obtenues par l'injection sous la peau de matières corrosives, injection pratiquée à l'aide d'incisions et de piqûres préalablement laites avec des couteaux particuliers. Pour mettre le sceau a l'horreur de ces prétendus ornements, chaque natif de Roubounga surcharge son cou et ses épaules de colliers de dents de singe, de monitor, d'homme et de crocodile, ou de lourds carcans faits avec des défenses de sanglier.
Lors de son premier voyage de découverte, en 1877, Stanley avait compté dans ce village quatre fusils à silex; il en retrouvait plus de cent en 1883.
L'importation de ces armes atteint au Congo des proportions inquiétantes, et dans quelques années on ne rencontrera plus au centre africain que des peuplades nègres comptant autant de fusils que d'hommes.
Fort heureusement, les nègres emploient les fusils à pierre plutôt pour faire du bruit que pour semer la mort: ils ne savent ni épauler ni viser.
Les Roubounga obtiennent ces armes des marchands bangala, en échange de quantités considérables d'ivoire. Ce commerce n'a lieu que depuis fort peu d'années.
Leur territoire, riche en forêts vierges, en cours d'eau et en oasis de palmiers borassus est l'habitat favori de l'éléphant. Outre les défenses précieuses de ce pachyderme, les natifs recherchent comme ornement les soies épaisses et d'un noir brillant qui garnissent sa queue.
La chasse aux soies de l'éléphant est une entreprise pleine d'audace et de dangers.
LNE FORÊT VirRCE DE l'aFRIQUE CENTRALE
Les naturels sy livrent au moyen de pié2;-es, sortes de fosses aussi profondes qu'étroites, où l'animal prisonnier ne peut pas se retourner. On l'attaque par derrière, et avec des coutelas affilés comme des rasoirs on le dépouille d'un seul coup de son énorme appendice caudal.
Des troupeaux d'éléphants traversent fréquemment les viilag'es indigènes sans y causer de dommages; on les rencontre prés du fleuve, à l'heure de la plus l'orte chaleur du jour ils entrent à demi dans l'eau et, pour se défendre de l'ardeur du soleil, ils s'administrent des douches à l'aide de leur trompe.
On remarque sur les marchés divers de cette contrée des cornes de rhinocéros dont les sorciers font un usage médical; mais les natifs de Roubounga ne connaissent pas ce redoutable animal.
Le 4 novembre, les explorateurs s'éloignaient de cette localité et passaient devant le coquet village de Yakongo, dernier établissement des Roubounga.
Le fleuve venant directement de l'est se trouve comme a cheval sur le deuxième degré de latitude nord. Son ampleur augmente brusquement au pied de la dernière colline des hauteurs d'Oupoto, elle est supérieure a la largeur du Stanley-Pool, mais entrecoupée par de nombreux îlots à rives sinueuses.
La végétation de cet archipel est merveilleuse. Aussi loin que la vue peut s'étendre, on découvre un véritable océan de verdure agitée par la brise, au milieu duquel sont comme figées les nappes grises et dormantes d'étroits et tortueux canaux.
Les borassus, les élaïs, les hyphœne, les dattiers sauvages, les fougères arborescentes, les tecks, les gommiers gigantesques, les rotangs aux tiges ondulées où pendent des frondes élégantes et légères, les mangliers touflus aux racines innombrables, les bassias, forment des voûtes impénétrables, à l'ombre desquelles végètent des variétés infinies d'arbustes, d'arbrisseaux, de plantes herbacées.
Au bord de l'eau se groupent en épais massifs les arundos aux feuilles en ruban et d'un vert éblouissant, le bois d'amourette, Miinos.r tenuifolia, dont le moindre souffle égrène les chapelets de fleurs jaune d'or; les Aralia aux tîeurs en ombelles, plantes arborescentes auxquelles on attribue en Amérique les propriétés de la salsepareille, et dont une espèce, \' Aralia papyrifera, produit en Chine le papier de riz; des artocai"pées, variétés minuscules de l'arbre à pain, arbustes à suc laiteux, à délicates feuilles alternes, laissant sur les rameau.x des cicatrices annulaires brillant comme des anneaux de corail.
Et plus bas, cmpiét;int sur le domaine liquide, na:::eant sur les eaux dormantes des canaux, s'étalent les fleurs et les feuilles.emmèlées des nymphéas, des vallisnéres et des Pistia sl?-jliotcs.
Sur les rives très basses, des mangliers rouges, à lecorce d'un gris brunâtre, tachetée de byssus verdoyants, s'élèvent à des hauteurs de vingtcinq mètres et offrent l'aspect de pr.ifondes galeries voûtées, continues, où courent en tous sens des ramilles parasites.
La reproduction du manglicr office une particularitj fort curieuse. Le premier jet sorti de ten'e en produit d'autres qui, au lieu de s'élever se recourbent en cei^ceaux vers le sol. y provignent et représentent en cet état des séries de tonnelles feuillues.
L'ccorce du manylier possède une vertu astringente qui la rend propre à faire du tan.
Plus modestes que les mangliers rouges, d'un aspect p'.us sombre, plus ténébreux, les mangliers noirs croissent sur les rives marécageuses du fleuve à la hauteur de douze ou quinze mètres. .A leurs rameaux flexibles, élevés et tendus horizontalement, pendent des filaments qui descendent sur le sol. y prennent racine et forment a leur tour des arbres aussi gros que ceux dont ils proviennent.
Dans le vert foncé de leur feuillage détonnent des fleurs couleur de rouille auquelles succèdent des gousses allongées contenant des graines noirâtres que l'ccherchent les ramiers et les tourtei'clles.
Partout la multiplicité des art.icarpécs et leur surprenante vigueur permettaient de croire que l'intérieurdcsforétsrecèlelefameuxarbreàpain, ce gigantesque et précieux végétai, si commun aux îles Taïti.
Le tronc de cet arbre, a peine de la grosseur du corps d'un homme, atteint plus de vingt mètres de hauteur; son écorce est textile, son bois résistant sert a la construction des huttes et des pirogues: son suc visqueux est employé comme glu.
Ses fleurs fraîches servent à laire une conserve pulpeuse à saveur aigrelette : desséchées, elles brûlent comme l'amadou.
Ses fruits globuleux, de la grosseur d'un crâne humain, contiennent une pulpe riche en fécule que l'on peut manger bouillie, grillée, cuite sous la cendre, ou desséchée et conservée. Cette pulpe possède toutes les propriétés nutritives du pain; elle est la base de la noun'iture de la plupart des peuplades taïtiennes.
Les graines grillées ou cuites dans l'eau con"!po:;:nt aussi un mets nourrissant.
.Ainsi qu'on le voit, tout est mis à profit dans l'arbre à pain; sa culture
facile serait pour les liabitants des districts cquatoriaux de l'Afrique centrale un préservatif contre la famine.
Le 5 novembre, la flottille, suivant la rive nord du tleuve, passait en vue de bourgades dont les huttes abandonnées tombaient en ruine, puis elle découvrait de nombreuses cases d'une propreté engageante, neuves et alignées sur une longueur de deux kilomètres • c'était le village de Ndobo.
Plus loin, les habitations en claj'onnage d'Ibounda apparaissaient comme autant de cages à claire-voie couvertes d'un toit de chaume, d'où sortaient des cris d'alarme, arrachés aux habitants par la vue des steamers à vap;ur.
Stanley, se méprenant sur le sens de ces clameurs, hésita tout d'abord à atterrir devant le village.
Il fit accélérer la vitesse des embarcations, qui échappèrent à la vue des riverains derrière un îlot boisé. Mais aussitôt, plus de cinquante pirogues furent détachées de la rive et coururent sus à l'escadrille d'exploration.
Les natifs d'Ibounda proposèrent aux étrangers de les escorter jusqu'à Boumba, cité métropolitaine du district de \^■atomba.
Arrivés dans cette capitale, les explorateurs }'■ furent l'objet d'une manifestation chaleureuse. Myombi, roi de Watomba. sollicita lui-même l'honneur de devenir fi'ère de sang de Bouia .Matari.
Une branche longue et flexible de palmier borassus fut coupée, dépouil-
LES BELGrS. II. 3;
Ice de son Icuillayc, tordue et nouée à chaque extrémité. Les nœuds furen: couverts de cendre de bois.
Stanley et .Myombi saisirent de la main droite chaque extrémité delà branche ainsi disposée, pendant que le i^rand prêtre fcticheur de la localiti leur pratiquait sur le bras droit également une incision assez prolonde pour faire jaillir quelques goutclettes de sang.
Ce sang fut recueilli et pétri avec la cendre retenue dans les sinuosités des nœuds; puis la brandie de borassus fut divisée en deux et le féticheur remit à Stanley la portion tachée du sang de Myombi, et a ce dernier la seconde portion imprégné du sang de Stanley.
Les deux frères répétèrent la formule d'un serment dicté par le léticheur, jurèrent de conserver leur vie durant les reliques ensanglantées et se vouèrent réciproquement une amitié inaltérable.
Api'ès cette cérémonie, les explorateurs purent en toute sécurité procé derau ravitaillement de la llottilie.
Les sujets de .Myombi n'hésitèrent pas à vendre très cher aux étrangers des bananes, des chèvres, des tiges de canne à sucre, des feuilles de tabac, des plants de manioc.
Les racines de cet arbuste, soumises à une préparation particulière, fournissent une nourriture substantielle, mais il faut soigneusement en extraire le suc vénéneux; la partie féculente prend alors le nom de farine de manioc ou pain de cassave.
Le 8 novembre, la flottille touchait à Yambinga, populeux village sis à une heure et demie de navigation de Doumba et aussi sur la rive droite.
La population poussa des cris hostiles en apercevant les steamers à vapeur; elle se calma cependant lorsque l'interprète de Stanley eut annoncé que les blancs venaient rendre hommage au seigneur du village, un certain Moukoukou.
Ce Moukoukou, flatté d'entendre prononcer son nom par des voyageurs du mpoutou, imposa silence aux braillards de son entourage, fit équiper sa pirogue de guerre, longue et étroite embarcation pouvant contenir plus de quarante pagayeurs debout, et se porta au-devant du vapeur En Avant.
Lorsque la pirogue indigène accosta le vapeur, un jeune garçon de la suite de Stanley lâcha par fantaisie sur le pont du navire un jeune chatiizvc peu ou point apprivoisé, maintenu d'habitude à la chaîne dans la cale du steamer. Le fauve, abusant aussitôt d'un instant de liberté, courut à l'avant du navire, bondit par-dessus le sabord et tomba d'aplomb sur ses quatre pattes au beau milieu de l'embarcation indigène.
.\ cette vue, Moukoukou et les pagayeurs jetèrent des cris d'effroi et
s'agitèrent tant et si bien que la pirogue clTavira, s'emplit d'eau et coula à pic. Les équipages des steamers opérèrent précipitamment le sauvetage, et furent assez heureux pour ramener sur le rivage tous les plongeurs timorés: quant au chat-tigre, emporté par le courant, il alla s'échouer contre un îlot et échappa sous bois à la vengeance implacable de ceux qu'il avait réduits à prendre un bain accidentel.
L'incident n'eut pas les conséquences fâcheuses qu'en redoutait Stanley. Loin de garder rancune aux propriétaires du fauve, iMoukoukou se montra fort aimable envers les explorateurs et consentit à l'échange du sang et à la cession de terrains, sur lesquels les blancs pourraient séjourner.
D'après les renseignements donnés par Moukoukou, renseignements que la science géographique ne peut accepter sans contrôle, le district de Yambinga serait une île considérable enclavée entre le lit du Congo et le cours de deux affluents de droite, dont l'un, situé au nord-est, porte le nom de Ngougiri, mais est plus connu aujourd'hui sou= le nom d'Itimbiri.
Cette rivière, d'une largeur remarquable, parsemée d'îlots boisés a l'instar du Congo, fut par erreur remontée par la flottille expéditionnaire dans les journées du q et du lo novembre.
Stanley s'était perdu dans le labyrinthe de canaux et ne s'aperçut de sa méprise que le soir du même jour, en atteignant près de Yankau l'endroit où ritimbiri est réduit soudain a une largeur de trois cents mètres. Les habitants de ce village s'offrirent, moyennant quelques articles de pacotille, à remettre les steamers en bon chemin.
Le II, au matin, les explorateurs doublaient le confluent de l'Itimbiri et découvraient trois villages contigus, fortifiés tout récemment, palissadés, entourés d'une enceinte débroussailles et d'épines.
On distinguait derrière les palissades une forêt de lances et de coutelas brandis par une population frénétique dont les menaces et les hurlements ne laissaient présager rien de bon.
Stanlc}' jugea prudent de n'entamer aucun pourparler avec ses sauvages et la flottille passa à toute vapeur devant ces populations disposées à prendre l'offensive.
Le 12, on longea la rive droite, où s'étend à perte de vue une plaine dépouvue de hautes futaies, mais abondante en pâturages, en prairies naturelles rappelant par la vigueur de la végétation herbacée' les pampas de l'Amérique méridionale.
Cette plaine, alors inhabitée, avait été jadis occupée par les Yaloulima, tribu belliqueuse et dévastatrice, insouciante du lendemain, dont la seule industrie se borne i utiliser les ressources fournies par le sol fécond et pri-
miiif, mais qui ignore complètement les premières notions de la culture.
Les Yaloulima campent actuellement dans les nombreux et fertiles îlots qui couvrent le Congro en amont de leur ancien territoire. Ils gaspillent les richesses entassées par la natui^e tropicale dansces paradis en miniature, vivent de pèche, de chasse et des fruits savoureu.x des amomes, des bananiers et des arbrisseaux sauvages dont les frondes diverses leurs servent à fabriquer des huttes, à tisser des pagnes, à confectionner des corbeilles et des filets dans lesquels ils recueillent lo poisson.
Autour de leurs installations primitives on ne voit aucune plantation, aucun essai de défrichement; leurs habitudes nomades expliquent seules ces négligences, car ils sont moins indolents, plus actifs que certaines peuplades sédentaires du bas Congo.
Sans rapports commerciaux avec les tribus environnantes, les Yaloulima fabriquent eux-mêmes leurs armes, leurs engins de pêche et de chasse; ils forgent très adroitement le fer et sculptent l'ivoire animal aussi bien que l'ivoire végétal.
L'ivoire végétal est contenu dans l'amande à écorcc d'un noir d'ébènc du Phytelephas, arbre magnifique nommé corozo par les natifs.
Ces mêmes indigènes, qui négligent l'élevage si facile des poules, des chèvres et des moutons, apportent un soin particulier à la domestication de l'iguane.
L'iguane est une espèce de lézard inoffensif, mais d'un aspect effrayant. II atteint une longueur de deux mètres environ. Sa tête comprimée par les cotés est aplatie au-dessus; ses dents aiguës sont assez semblables à celles des lézards verts des provinces méridionales de l'Europe. Le museau, les contours des ycu.x et des mâchoires, sont garnis de larges écailles unies, luisantes et colorées: deux écailles plus larges que les autres placées audessous de ses oreilles semblent lui servir de porte-voix; une plus grande écaille de forme ovale, dont l'éclar rappelle celui des métau.x polis, protège sa tête comme un bouclier. Les yeux sont énormes, en forme de boule; des tubercules, assez semblables à des pointes de diamant, sont placés au-dessus des narines et de chaque côté du cou. Une espèce de crête dentelée, composée de grandes écailles saillantes, figurant des fers de lance accotés, s'étend depuis la pointe de la mâchoire inférieure jusque sous la gorge où elle garnit le devant d'une gi'ande poche que l'iguane peut gonfler à son gré.
Ce lézard est ordmairement de couleur verte, mêlée de jaune ou de bleu plus ou moins foncé; le ventre, les pattes et la queue sont panachés. Les teintes varient suivant l'âge du reptile.
C'est environ deux mois api'ès la fin de la saison sèche (hivcn, que les iguanes femelles sortent des profondeurs des bois des îlots habités par les Yaloulima. pour aller déposer leurs œufs sur les bords du fleuve, œufs aussi gros mais plus longs que ceux des pigeons, dont la coque est blanche et souple comme celle des œufs de tortues de mer. La couvée comprend toujours un nombre impair de ces œufs,, depuis ti-eize jusqu'à vingt-cinq.
Les natifs s'en emparent et les font éclore par les iguanes apprivoisés. L'iguane-femelle assiste avec désespoir à ce rapt qu'elle est impuissante à éviter; agitée par la colère elle fait entendre des sifflements aigus, secoue sa longue queue, gonfle sa gorge, redresse ses écailles et relève sa tète hérissée de callosités. Mais, craignant l'homme, elle se retire dans le creux d'un rocher, ou dans les rameaux d'un arbre. On la voit s'élancer avec une agilité surprenante jusqu'aux branches les plus hautes, autour desquelles elle s'entortille de manière à cacher sa tète au milieu des replis de son corps.
Les Yaloulima donnentlachasse àl'iguaneet poursuivent cet animal doux et pacifique avec un acharnement facile à expliquer; la chair de cèsauiien, surtout celle des femelles, plus grasse et plus tendre que celle des mâles, est excellente a manger. Ils choisissent de préférence le moment où les iguanes repus se reposent sur les rameaux qui penchent au-dessus du fleuve.
La douceur naturelle de ce lézard jointe à l'espèce de torpeur a laquelle il est sujet lorsqu'il a avalé une grande quantité d'insectes et de feuilles d'arbres, lui donne une apathie, une tranquillité qui le rendent, malgré son agilité, incapable de se soustraire aux chasseurs.
Il s'apprivoise facilement et devient aussi familier que le chat domestique, avec lequel il partage la faculté de voir pendant la nuit.
Les 5'eux dt l'iguane peuvent se dilater de manière que la plus faible lumière leur pci'met de découvrir des proies microscopiques.
En amont des îlots habités par les Yaloulima, éleveurs d'iguanes, lefleuve descend du sud-est et sort par un étroit canal de l'expansion lacustre parsemée d'îles verdoyantes qu'il forme en face de l'embouchure de la grande rivière Arouhouimi.
C'est avec une certaine appréhension que Stanle}' approchait de cet important affluent de droite où en 1877, dans son aventureux voyage de découverte, il avait soutenu de rudes combats pour défendre sa vie et celle de ses compagnons contre la férocité des riverains cannibales.
Il y arriva dans la journée du 1 5 novembre, vers trois heures de l'aprèsmidi.
Il fit stopper la fluttille près de la rive gauche, en face des j^'rar.ds villages occupés par les belliqueuses et puissantes tribus de l'Arouhouimi, et distribuer aux équipages des armes et des munitions pour le débarquement et pour rinstallation immédiate d'un camp retranché.
Ces préparatifs et ces mouvements furent apeix'Lis par les indigènes de la rive droite qui se rassemblèrent aussitôt en poussant leur cri de guerre, frappant sur leurs énormes tambours et simulant un combat par leurs gestes désordonnés.
Mais deux pirogues de guerre seulement s'avancèrent en reconnaissance jusqu'à une distance respectueuse du point où les équipages de l'expédition avaient établi le camp et où, conformément aux instructions de Stanley, tous ses hommes, affectant la plus complète indifférence pour les natifs, étaient assis immobiles et envoyant dans l'espace les spirales de la fumée de leurs pipes.
Les vedettes des cannibales, après avoir contemplé pendant plus d'une heure ces pacifiques étrangers fumant autant que les cheminées de leurs embarcations à vapeur, se replièrent vers les villages de la rive droite et, dès leur retour, les roulements des tambours, les cris et les danses caractéristiques reprirent de plus belle.
Stanley, qui s'était déterminé à braver ces frénétiques batailleurs, leva le camp, regagna les bateaux, traversa la rivière et passa à toute vapeur devant les villages hostiles, en serrant la rive de près.
La stupéfaction des natifs tut au comble. Les cris, les batteries de tambours, les contorsions cessèrent, la rive n'offrit plus que des spectateurs ahuns, frappés d'un mutisme subit, suivant des yeux les trois steamers qui, pavillon au vent, chassant bruyamment par leurs cheminées des nuages épais de fumée, révolutionnant les eaux, agitant leurs roues, filant avec une l'apidité vertigineuse, étaient montés par des équipages occupés à étaler des étoffes soyeuses et miroitantes, des fusils aux canons d'acier, des bibelots, des articles divers de couleurs éclatantes, et à inviter de la voix et du geste à la paix et à l'amitié.
A peine les steamers furent-ils hors de vue, que les chefs des villages de l'Arouhouimi résolurent d'envoyer des pirogues à la recherche des embarcations des blancs, pour supplier ces derniers d'entrer en négociationsavec eux.
Les délégués rencontrèrent les vapeurs ancrés dans une petite baie, derrière les grands arbres d'un îlot parallèle aux rives.
Des négociations pacifiques furent aussitôt entamées de part et d'autre; Stanley lemit aux chefs indigènes des présents qui furent acceptés et
l'expédition iut auturis>Je a s'ctabLr près des villar;cs de l'Arouhouimi . Dasoko ou Basonyo. .
Cette rivière, peu profonde et émaillée d'îlots, est la principale tributaire du versant oriental du Congo. Elle prend sa source au pays des xNiam- .Niam et reçoit sur la rive gauche un affluent très important appelé Nèpoko, dont la source prcsumJe est voisine du lac Albort-N^-anza.
Visitée par divers explorateurs sur dilïJrentes portions de son cours, elle a été baptisée de divers noms : OuellJ, par Schweinfurth en 1S70. Berc, par le docteur grec Potages en 1876: Oucrré, par le docteur Juncker en 18S0 et enfin .\rtn1hnuf112i-Diycne, par Stanley en 18Î5.
Stanley remonta le Biyerré pendant les journées des 18, iq et 20 novembre, et son ascension fut arrêtée par les rapides d'Yambouya, à trois cents kilomètres de son embouchure.
Les deux rives de l'Arouhouimi sont couvertes de villages basokos, riches en ivoire et en produits alricains. La structure des huttes est fort originale et diffère essentiellement de celle des huttes composant les villages rencontrés sur les bords du Congo : les cabanes en forme de tourelle sont surplombées d'une toiture qui a l'aspect d'un énorme cteignoir.
Les populations sont entièrement sauvages et n'ont pour attaquer ou se défendre que les lance^. les arcs, les flèches et les boucliers: fort craintives, cllesdcmeuraientirappéesdeterreuràlavue des vapeursctnetentaientcontre eux aucune poursuite. Elles possèdent néanmoins de nombreuses pirogues taillées dans des troncs de teck et ornées sur leurs flancs de sculptures habilement exécutées et représentant le plus souvent des crocodiles, des hippopotames et des pagaies.
Les Basoko sont remarquables par leur haute stature et par leur force musculaire. Leur peau est d'un beau noir foncé: leur chevelure n'est pas, comme chez les tribus d'aval l'objet d'un soin particulier : maintenue courte, elle est enroulée sur le sommet de la tète et couverte d'une coiffure 'basse ayant la forme du chapeau porté par le clergé arm Jnien.
Le 24 novembre, l'expédition, de retour au confluent de r.Arouhouimi- Biyerré, quitta le district des Basoko et poursuivit sa route vers l'est-sudest, sur le fleuve réduit à une largeur de trois mille mètres et parsemé d'îlots.