‹ Les Belges illustresChapitre 2 sur 18 · PUBLIC · texte numérisé non relu

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JUSTE-LIPSË.

d'histoire ancienne, autour de laquelle il sut attirer un grand concours. Les archiducs Albert et Isabelle, s'étant rendus à Louvain pour s'y faire inaugurer, au mois de novembre iS99, visitèrent l'université et assistèrent à la leçon de Juste-Lipse. Dans une circonstance aussi solennelle, cet homme célèbre, plus d'une fois meurtri par la malignité et l'envie, improvisa noblement un discours sur la Clémence, en présence de deux souverains qui avaient ramassé un sceptre brisé par la guerre civile, et auxquels sans doute on donnait ailleurs plus d un conseil de vengeance et de réaction.

Juste-Lipse écrivit alors sur les antiquités militaires des Romains, le supplice de la croix, la philosophie des stoïciens, les miracles des vierges de Sichem et de Halle. Il y joignit quelques fragments d'histoire belgique, se réservant de publier plus tard une ample collection de monuments nationaux inédits. La mort ne lui laissa pas le loisir d'effectuer ce projet. Au commencement de i606, il fut atteint d'une fluxion de poitrine. En se couchant un soir, il dit, par une sorte de pressentiment : Àd kctum, ad kthum. Le 24 mars, il rendait le dernier soupir, entre les bras de trois pères de la compagnie de Jésus et d'un moine franciscain.

Une pluie de madrigaux érudits s'abattit sur son cercueil ; car il est peu d'écrivains qui aient été comblés de plus d'éloges et mieux traités par leurs contemporains ; aussi l'on croirait que la postérité, en portant sur Juste-Lipse un jugement presque sévère, a voulu se venger de ce qu'on avait, en quelque sorte, usurpé son rôle et devancé ses jugements.

Avec bien moins de grâce, de finesse et de philosophie

qu Érasme, un sentiment moins exquis et moins intime de Tantiquité, il fut place à côte de Joseph Scaliger et de Gasaubon^ et partagea le triumvirat littéraire. Son jugement avait plus d'étendue que de profondeur, son érudition plus de luxe peut-être que de véritable richesse. Son style capricant et affecté a principalement donné prise à ses nombreux adversaires, parce qu'il procédait par petites phrases et par antithèses ; il s'imaginait l'avoir calqué sur Tacite dont il avait fait une étude particulière. II ne pouvait se douter qu'en se servant de ce latin , il écrivait presque le français à la mode aujourd'hui. Le terrible Scioppius, dans sa critique féroce, s'acharna à le convaincre de solécisme et de barbarisme. Henri Estienne ne fut guère plus clément sous ce rapport.

Son amour pour Tacite, cet écrivain des hommes mûrs et réfléchis, était une passion d'enfance. On raconte qu'étant un jour dans une cour d'Allemagne, on vint à parler de l'auteur des Annales, et que Juste-Lipse se vanta d'en réciter les écrits d'un bout à l'autre, consentant à recevoir un coup de poignard a la moindre erreur de mémoire qu'il viendrait à commettre.

Si on le considère sous le point de vue de la pédagogique, on voit qu'il n'approuvait ni la manière dont on exposait les éléments du latin dans la plupart des écoles, ni le temps énorme qu'on y consacrait. Lui-même, nous l'avons remarqué, avait fait la funeste expérience de cette fastidieuse et pénible méthode, et il avait pu dire avec son contemporain , Michel de Montaigne, que si le latin était, surtout à cette époque, un grand et bel agencement, on l'achetait beaucoup trop cher.

Frappé des abus de l'enseignement, Juste-Lipse voulait y

remédier en y faisant entrer l'art d'enseigner, et en créant des espèces d écoles normales, telles à peu près qu'on en a institué de nos jours.

Un des reproches les plus sensibles à Juste-Lipse , en ce quil compromettait sa probité constamment scrupuleuse et exemplaire, était celui qui portait sur de prétendus plagiats. On a fait sonner bien haut cette accusation, et des écrivains de réputation, les Muret, les Le Febvre, les Montaigu, les Saumaise, n'ont pas hésité à la soutenir. Mais pour avoir une idée de sa légèreté, il sufQt d'une anecdote.

Dans les lettres imprimées de Tacite on lisait : C. Naevum id Cœsari. Or, Muret avait corrigé ce passage, en mettant : Gnarum id Cœsari; ce qui n'est pas, il faut l'avouer, un tour de force bien merveilleux. Cependant Muret, le docte et pénétrant Muret, ne revenait pas de sa découverte ; il en était heureux et fier, il l'estimait un de ses plus beaux titres à la reconnaissance de la postérité. Au milieu de cette jubilation enfantine, il arriva que Juste-Lipse fit la même correction. Aussitôt Muret de crier au meurtre et d'invectiver son rival comme s'il lui avait dérobé un trésor. Une autre fois, il lui reprocha amèrement d'avoir traité un sujet qu'il s'était réservé. Juste-Lipse lui répondit avec modération et courtoisie ; et il est difficile de soupçonner, après avoir lu sa réplique, que le bon droit ne fut pas de son côté. On a dit encore qu'il ne savait pas le grec, car il jouissait d'une trop haute réputation pour qu'on ne mît pas de l'empressement à lui chercher un côté faible. L'ignorance de Juste-Lipse serait aujourd'hui un prodige de savoir, et il est à présumer que cette censure signifie tout au plus que les connaissances de Juste-

Lipse comme heUéniste n'étaient pas comparables à celles qull possédait dans les autres parties de la philologie.

Professeur d'histoire, il avait constamment vécu avec les Grecs et les Romains. Ce ne fut que vers la fin de sa vie qu'il comprit que les chroniques du moyen âge, pour n'être pas écrites par des Tite-Live et des Thucydide, n'en sont pas moins dignes d'intérêt. Il avait conçu l'idée d'écrire une histoire générale du Brabant, mais son Lovanium n'en est pas un brillant échantillon. Il méditait aussi, on l'a dit, une collection de chroniques belges originales, projet souvent repris, chaque fois abandonné, et que le gouvernement belge aura Fhonneur de mener à bonne fin.

Parmi ses lettres, collection curieuse qui nous montre plusieurs faces de Ihistoire littéraire de lëpoque, il y en a une à Henri Schott, dans laquelle il s'occupe de nouveau d archéologie nationale, et, en passant, des langues modernes que dédaignait alors d'embrasser renseignement académique, ce Nous avons souvent, Ci dit-il, causé et plaisanté à propos de notre langue et de Becanus c< qui, vous le savez, exalte non-seulement son antiquité et son « élégance, mais établit qu'elle est la langue primitive, celle d'où <c dérivent toutes les autres. » Là-dessus, après avoir cité le serment de Louis et de Charles, fils de Louis le Débonnaire, et tiré un vocabulaire étendu d'un psautier de la même époque qui était entre les mains d'Arnold de Wachtendonck, il rejette les conséquences qu'on prétend déduire de quelques ressemblances extérieures entre les divers idiomes, déclare inutile toute discussion sur la préséance chronologique des langues, et avoue son antipathie pour cette sorte de recherches.

JUSTE-UPSE. 11

Ed sexprimant ainsi, Juste-Lipse ne se doutait pas qu'un passage de ses écrits inspirerait un ouvrage de longue haleine, eon^ju dans Tesprit de Becanus, et où ses rêveries sont peutrétre surpassées. Qu'on me permette dlntercaler ici ce petit épisode.

M. Charles-Joseph de Grave, ancien conseiller du conseil de Flandre, fut, quand la Belgique devint partie intégrante de la France, nommé député au conseil des anciens. Cette magistrature lui laissait un loisir qu'il voulut utiliser en relisant les classiques. Ayant entamé Tacite dans le texte de Juste-Lipse, il s'arrêta àun passage de la Germanie, relatif au voyage qu'Ulysse, suivant une tradition, avait fait le long du Rhin, et à la fondation d'Asbourg. Sur quoi Justc^Lipse remarque, en narguant, qu'autant vaudrait dire qu'Ulysse a été le fondateur de Y lissingen ou Ulyssingen. M. de Grave fut frappé comme d'une lumière imprévue. Il prit au sérieux la plaisanterie de Juste-Lipse, et se sentit tourmenté du besoin de la convertir en réalité historique.

Mais son éducation sur ce point était entièrement à faire. En conséquence il demanda des livres à M. Van Hulthem, qui, membre du tribunat, était plus souvent dans les bibliothèques publiques qu'à la chambre. Celui-ci lui prêta les lettres de Baillet sur l'Atlantide, et M. de Grave fut tout près de croire que les Belges étaient les véritables Atlantes; il n'en douta plus après avoir lu Olaiîs Rudbekius, dont il détourna l'érudition pour l'appliquer à son pays, et d'étymologie en étymologie, de rap* prochement en rapprochement, il parvint a composer la RéptibUque des Champs-Elysées, ouvrage où l'erreur est du moins ingénieuse et l'absurdité piquante.

Revenons à Juste-Lipse.

Ses lettres imprimées^ eomposëes pour être lues, sont loin d'offrir toute sa correspondance, qui était très-etendue et qui devait Fétre ; car, dans un temps où il n'existait ni journaux, ni revues, ni recueils académiques, les savants ne pouvaient communiquer que par lettres, et ils n'avaient que ce moyen d'être avertis des faits nouveaux de nature à les intéresser. Les épitres de Juste-Lipse nous révèlent ses affections, ses antipathies, ses adulations intéressées , ses secrètes malices , et , quoiqu'il s'y pose de la manière qui lui semble la plus avantageuse pour lui-même, il y trahit involontairement ces prétentions et ces faiblesses dont les hommes les plus élevés ne sont jamais tout à fait exempts, mais que leur reprochent avec une colère superbe de vulgaires esprits , dont la médiocrité a le triste avantage d'être tout d'une pièce. Il est curieux d'y suivre ses relations littéraires. On se complaît, par exemple, à le voir causer avec Montaigne et adopter ses principes , ce qui semblerait prouver qu'au fond du cœur Juste-Lipse s'était sauvé par le scepticisme du conflit des opinions contraires, comme ce personnage de Molière qui s'échappait par la tangente.

Les questions soulevées par la réforme religieuse, et les changements politiques qui en furent la suite , tirèrent les écrivains de leur calme spéculatif pour les jeter dans la mêlée des intérêts actuels. Juste-Lipse avait vu de trop prés Rome, l'Allemagne et la guerre civile des Pays-Bas, pour demeurer étranger à ces discussions ardentes. Les Monita et exempla politica, dédiés à l'archiduc Albert , ne contiennent cependant aucune de ces pensées originales et hardies que font naître les situations neuves, les crises périlleuses. C'est une compilation commune,

dans laquelle on s'étonne même que l'auteur accorde de la con- Oance à l'astrologie judiciaire. Ce livre parut en 1605; il avait été précédé en i589 et en i590 de deux écrits beaucoup plus remarquables, sur le gouvernement et l'unité religieuse. Un passage du premier lui attira beaucoup de désagréments : Fauteur posait comme règle suprême qu'il ne devait y avoir dans un Etat qu'une seule religion, et que la tolérance n'était aucunement admissible, a Brûlez, tranchez, disait-il; mieux vaut supprimer un membre que laisser périr tout le corps. » Les protestants, surtout Cornbert, l'accusèrent de conseiller la persécution. Ils oubliaient que même dans leur église la liberté de conscience était ouvertement niée ; Théodore de Bèze, en effet, la condamnait sans détour, et Calvin traduisait par des bûchers la doctrine de l'unité contre laquelle il s'était révolté d'abord. Attaqué avec violence, Juste-Lipse s'effor^^a de pallier son système et répondit que la maxime Ure, seca, ne devait pas être prise à la lettre; que c'était une figure empruntée à la médecine, qui, dans les cas urgents, recourt aux remèdes extrêmes : qu'il ne fallait employer la peine de mort contre les hérétiques que rarement et secrètement, et que des châtiments plus doux suffisaient dans les cas ordinaires.

Au surplus, Juste-Lipse était partisan de la monarchie, et faisait de la probité une base de la politique. La science a bien marché depuis.

Né avec une grande vivacité d'esprit, une mémoire prodigieuse, l'amour de l'étude et un impatient désir de célel)rité, il avait voyagé dans sa jeunesse et pu acquérir cette sorte de lumières que donnent la comparaison des différents pays et le

commerce de leurs hommes supérieurs, avantageauquel la lecture ni la méditation ne sauraient jamais entièrement suppléer. En visitant l'Italie, il retrouva dans Rome les traces encore vivantes de ce qu'il avait admiré dans les livres. Il parcourut la France et l'Allemagne, et habita la Hollande, où venaient de se résoudre des questions toutes nouvelles et d'une si haute importance. Ces excursions durent faire germer dans sa tête des idées qui autrement y auraient pris diflicilement naissance. Mais en séjournant sur la terre classique des beaux«arts, il ne parait pas avoir cédé à leur séduction. Impérialis assure quil ressentait pour la musique une aversion si prononcée, que le son des instruments le plongeait dans une noire mélancolie. Il y a plus : Juste-Lipse dit de lui-même qu'il avait un esprit propre à tout, excepté à la musique ; quand il explique sa doctrine politique sur l'éducation convenable à un prince, il n'est pas loin d'en exclure la musique et la poésie, et proscrit sans pitié toutes sortes de romans, YAmadis à leur tête. Le curé du chevalier de la Manche n'était pas si sévère. Qu'aurait dit Juste-Lipse du Télémaquef

Quant à son caractère, on est en droit de lui reprocher beaucoupde versatilité. Mais vivant dans un sièdeoùs'accomplissaient de continuelles révolutions, il a peut-être pris pour modèle l'inconstance des événements, et ne s'est pas mis en peine de rester d'accordaveclui-méme, quand toutle monde avait cessé de l'être.

Fréron a tracé, dans YÀnnée littéraire, un portrait spirituel de Juste-Lipse. Il ne faut pas beaucoup de subtilité pour s'apercevoir que, sous le nom du savant de Louvain, c'est à Voltaire qu'il lance des épi^ammes. Juste-Lipse et Voltaire! il n'y a guère que la haine qui puisse se permettre de semblables liaisons d'idées.

Les crayres de Lipse ont été réunies deux fois : dans Tëdition dePlantin, laquelle parut l'an 4637^ en six volumes in-folio, et dans celle de Wesel, quatre volumes in-8'' imprimés en i 675. On y a rassemblé ses lettres, ses ouvrages de critique, d'archéologie, d'histoire, de politique et de philosophie, car, il ne faut pas Foublier, il s'occupa avec succès de la philosophie grecque et fut un des premiers, parmi les modernes, qui jetèrent du jour sur la secte des stoïciens.

Rubens a placé son portrait dans le fameux tableau des quatre philosophes; pour mieux le désigner, il a mis à ses pieds Saphir, l'un de ses trois chiens favoris, et derrière lui des tulipes, fleurs encore peu communes, dont Charles de Lange, chanoine de Saint-Lambert de Liège, lui avait inspiré le goût. Les fleurs sont une parure qui sied à tout, à la science comme à la beauté, aux cheveux gris comme à la jeunesse, et j'aime qu'on reconnaisse un érudit à ce gracieux symbole.

Sa devise consistait dans ces deux mots : Morihus antiquis. Ce n'était pas seulement un dicton d'antiquaire ; il en avait fait réellement la règle de sa vie privée.

En mourant il légua sa plume à la Vierge de Halle, qui avait inspiré ses dernières pensées et ses dernières pages, à la grande édification de Imfante Isabelle et aux éclats de rire de ses adversaires.

Il habitait à Louvain, dans la rue dite de Paris, une maison modeste, occupée en dernier lieu par un ancien orfèvre du nom de Rousseau, qui se croyait confusément cousin du poëte de ce nom , et de la vie du célèbre lyrique ne savait qu'une chose , c'est qu'ayant placé de l'argent sur la compagnie d'Ostende,

il avait perdu ce capital^ qua son calcul, à lui, les plus belles odes n'auraient probablement pu compenser.

La maison où Juste-Lipse vit le jour à Ische, subsiste encore: elle appartient à Monsieur le juge de paix Jean-François Poot.

Aucun écrivain n'avait essaye pour Juste-Lipse ce qu'on a exécuté pour Erasme, Grotius et d'autres savants. On devait se contenter de courtes notices biographiques éparses dans Mirœus, Nicéron, la Biographie universelle^ etc., quand l'Académie de Bruxelles se proposa de combler une des sérieuses lacunes de notre histoire littéraire. Cette compagnie qui, disons-le franchement, a fait beaucoup pour les lettres, et qui ferait plus encore si sa vicieuse et incomplète organisation ne se bornait à représenter une partie seulement de Tintelligence nationale, et entravant la classe des sciences et celle des lettres l'une par l'autre, n'asservissait en réalité la seconde à la première, demanda, en 1821, un mémoire sur la vie et les ouvrages de Juste-Lipse. Nous doutons que son appel ait été parfaitement entendu, et la lice, suivant nous, reste toujours ouverte.

Le baron de Reiffenberg.

^A^-^-^Vv.vWtL^

Le Prince de Ligne

bieo partagé par la naissance et par la fortune ; doué d un nom

uaiid on fouille au hasard les mémoires relatifs à la seconde période du xviii^ siècle, on voir souvent apparaître la physionomie d un homme qui , rempli de qualités et de défauts brillants, nous offre peut-être le type le plus complet d'une classe sociale qui allait disparaître. Ce n'est pas un conquérant célèbre, ni un personnage politique de première importance que le prince de Ligne ; c'est tout simplement un gentilhomme bien partagé par la naissance et par la fortune ^ doué d un nom

LES BBLttBS ILLUSTRES.

illustre, d'une figure distinguée et d'un caractère aventureux ; passionne pour la gloire et pour le plaisir; toujours animé du dësir de plaire; tantôt faisant de petits vers badins pour les dames, tantôt de belles et grandes actions pour son empereur: généreux et magnifique au delà de toute expression; si rempli de grâce et de tact, que ses travers mêmes nous paraissent sous un beau jour; capable de tout, de calcul et d'étourderie, de profondeur et de légèreté, de raison et de folie; également actif et paresseux; dépravé en apparence, sans que son cœur fût le moins du monde corrompu; courtisan sans bassesse, philosophe aimable et mondain; cachant sous des dehors évaporés une haute intelligence ; facile, enjoué, agréablement moqueur dans sa conversation et dans ses écrits ; aussi brillant dans un salon que sur un champ de bataille ; amoureux du faste et de l'ostentation; menant grand train, fesant des dettes et s'en voyant par moments tout criblé, sans cesser d'être incroyablement riche ; prodigue à l'excès de son esprit et de son argent comme de sa vie ; aujourd'hui la passant dans les plaisirs et la rêvant belle, dorée, luxueuse, pour l'exposer demain à la première balle venue avec une insouciance pleine de coquetterie. Militaire intrépide comme Montmorency, causeur spirituel comme Grammont, écrivain original comme Brantôme, M. de Ligne, Belge de naissance, peut être regardé comme le dernier représentant de la chevalerie française.

Aux plus belles qualités morales, la nature avait joint ea lui les avantages physiques les plus séduisants. Elle loi avait donné une physionomie agréable, la taille svelte et bien prise qui sied à un gentilhomme, la stature haute, les épaules dégagées, le

port majestueux d un commandant d'armée. 11 y avait dans son aspect ce je ne sais quoi d aristocratique qui ne s'acquiert pas; on devinait qu'il avait fallu toute une longue et brillante généalogie d'aïeux pour produire un modèle si accompli de grâce et de dignité.

Fils de Claude Lamoral, xviu® prince de Ligne, Charles- Joseph appartient à une illustre maison bdge, qui descend directement des anciens comtes souverains d'Alsace et qui partage cette origine avec la famille de Lorraine dont elle porte les armes. Il naquit à Bruxelles le 39 mai i735. Ses premières années se passèrent à Bel-OEil, sous les ombrages du grand et magnifique parc que Delille a chanté. Ses études furent assez négligées; l'enfant allègre et pétulant préférait au rudiment 1 exercice, la liberté, le grand air; il aimait à poursuivre les papillons de fleur en fleur et à dénicher les oiseaux au sommet des arbres. Quelquefois aussi on le surprenait assis sur les genoux de quelque vieux dragon wallon qui lui racontait les exploits du prince Eugène. CharIes*Joseph n'écoutait pas sans une certaine joie belliqueuse ces rwits qu'animait d'un charme tout particulier le langage éner^que et pittoresque du soldat; les mots de redoutes emportées, de batailles gagnées, d'ennemis vaincus faisaient tressaillir le coeur du jeune prince, et dans un âge où l'on se plaît d'ordinaire aux jeux paisibles et aux douces distractions, tout en lui trahissait déjà de vives inclinations militaires* Aussi, dès que le jeune prince eut atteint seize ans, on lui mit un habit d'enseigne et on l'enrôla dans le régiment de son père.

Bientôt la guerre de sept ans s'allume : Charles4oseph fait

aO LES BELGES ILLUSTRES.

des prodiges de valeur; aux journées de Kolin, de Breslau et de Leuthen, partout on l'aperçoit suivi de ses braves Wallons.^ sa présence les anime, sa voix les ëlectrise, et plein dlmpétuositëf il s'élance à leur tête dans la mêlée, au cri de f^ivat Maria-Theresia!

Dans la campagne suivante (1758) le courage du jeune de Ligne ne se dément point : il s'empare, à Hochkirchen, d'un poste important, et déjà capitaine, il gagne à la pointe de l'épée ses épaulettes de colonel.

Son nom brille encore parmi ceux des plus braves à la bataille de Maxen. L'impératrice, qui veut l'en récompenser, l'envoie à la cour de France pour annoncer l'heureux succès de cette journée. Il s'y présente, comme il le dit, dans Tdge le plus brillant et dans l'occasion la plus brillante. Chacun s'attendait à voir un officier autrichien, bien raide, bien guindé, bien empesé; on est tout émerveillé de sa mine avenante et de sa tenue martiale. On ne revient pas surtout de ce qu'il s'exprime en français avec autant d'élégance et de facilité; on le complimente, on le fête, il s'amuse avec l'ardeur natureUe à son âge, et, tout préoccupé de ses plaisirs qu'il paraisse, le madré gentilhomme ne laisse pas de remarquer la faiblesse d'un gouvernement dirigé par une femme galante et un abbé bel esprit.

Au bout d'un hiver charmant, qui avait fui comme un rêve au sein des délices de Paris, M. de Ligne s'en revint à Dresde. En arrivant il reprit son rang dans l'armée, et fit partie à cette époque du corps d'armée du général Lascy, qui alla bravemrat s'emparer de Berlin et de Postdam. Déjà sa réputation d'héroïque vaillance était faite. Les Wallons, fiers d'obéir à un aussi

hardi capitaine.^ se faisaient tuer sur un mot, sur un geste, sur un signe de lui. On ne saurait se faire une idée de leur enthousiasme : ii était porté à un tel point qu'un jour Marie- Thérèse, annonçant au prince sa nomination à un nouveau grade, lui dit : « M. de Ligne, en prodiguant votre vie, vous m'avez fait tuer une brigade la campagne dernière; n'allez pas m'en faire tuer deux dans celle-ci; conservez-vous pour l'État et pour moi. »

Joseph II partagea l'intérêt affectueux que l'impératrice, sa mère, portait au jeune militaire belge. Lors de son couronnement, il éleva M. de Ligne au rang de général-major; et, en 1 770, il se fit accompagner par lui à l'entrevue fameuse qu'il eut avec le roi de Prusse au camp de Neustadt en Moravie. Admis dans rintimité des deux souverains, M. de Ligne put recueillir cette foule d'observations ingénieuses et piquantes, qu'il rassembla plus tard dans des lettres adressées au roi de Pologne. Le grand Frédéric semble revivre dans ces pages saisissantes de vérité; on le voit marcher, causer, s'agiter ; mélange de génie et de petitesse, le grand guerrier apparaît là toujours à côté du petit philosophe, le vainqueur de Liegnitz et de Torgau à côté de l'ami des d'Ârgens et des Lamettrie. Le monarque autrichien était jaloux de la renommée de son rival et brûlait de se mesurer avec lui. L'occasion impatiemment attendue se présenta en i 778 : l'électeur de Bavière étant mort, l'Autriche prétendit avoir des droits à sa succession, la guerre survint; elle fut courte, et si peu fertile en événements qu'elle n'était, au dire de Frédéric lui- même, qu'une guerre de plume. Quoi qu'il en soit, M. de Ligne sut encore y profiter des moindres circonstances pour déployer

â2 LES BELGES ILLUSTRES.

une valeur toute chevaleresque, et ajouter de nouveaux fleuroos à sa couronne militaire. Grâce à la médiation de Louis XVI et de Catherine II, la paix ne tarda point à se conclure. Elle permit enfin à notre jeune héros de se livrer tout entier au penchant qui l'entratnait avec tant de fougue vers le plaisir.'

Accueilli à Paris avec une sorte d'enthousiasme, M. de Ligne nous apparaît sous un nouveau jour, qui le montre briUant de toutes les grâces de Tesprit et du corps. Grands seigneurs, philosophes, femmes aimables, c'est à qui le recherchera avec avidité; Marie-Antoinette elle-même en est toute charmée. Dans les salons on fait cercle autour de lui, on se presse, on Fécoute, chacun semble recueillir la parole sur ses lèvres. Pour un homme dont l'esprit prime-sautier aimait surtout à se dégager en vives et brillantes saillies, causer était plus qu'un plaisir, c'était un besoin impérieux. La conversation devenait le véritable domaine de M. de Ligne : c'était là qu'il pouvait déployer à son aise les richesses de son imagination, cet atticîsme de langage, et cette franchise de manières qui chez lui se montraient unis à la plus exquise politesse; c'était là qu'il semait en riant une foule d'idées fines, piquantes, toujours originales, mais perdues pour nous commeces fleurs qui tombent de la brancheemportées par le vent. On le vit un soir engager une lutte d'esprit avec Madame Du Deflant; et cette lutte fut si vive, si animée, que l'aube surprit inopinément autour d'eux le cercle étonné. Chez certains esprits heureusement doués, la profondeur se cache sous l'agrément. Dans les réunions plus sérieuses de Madame Geoflrin, les personnes qui ne voyaient dans le prince qu'un diseur de jolis riens, s'étonnaient de Télcvation de son jugement

et de l'étendue de ses eonnaissances. Grâce à un mélange de sérieux et de gaieté, de profondeur et d'enjouement, son esprit brillait par un contraste perpétuel. On voyait M. de ^Ligne passer d'un sujet de conversation à un autre avec une extrême facilité, relevant les petites choses par Fart avec lequel il les disait, et mettant les grandes en commun par la merveilleuse facilité de sa parole. On a cité de lui une foule de bons mots qui lui ont échappé, et comme on ne fH^te qu'aux riches, on lui en a attribué une foule d'autres qu'il avouait ingénument n'avoir jamais dit.

Au milieu des brillantes causeries, des divertissements et des fêtes de la capitale, l'hiver se passe insensiblement. Dès que le printemps a ramené les beaux jours, le prince, voyageur par goût, s'élance dans une chaise de poste, et disparait comme une ombre. Adieu Paris! adieu Versailles! M. de Ligne va, vient, s'arrête; il parcourt l'Europe comme l'abeille un champ de fleurs. L'Italie lui montre ses trésors artistiques, la Suisse ses merveilles pittoresques, l'Allemagne ses châteaux féodaux, ses églises sombres et massives. Frédéric le Grand l'attire à Postdam, le prince Henri à Rheinsberg. Quelqu'un lui parle avec enthousiasme de l'Angleterre et de sa constitution; il s'embarque pour Londres, d'oii il revient en Belgique, sa chère patrie, et se met à cultiver les plates-bandes de son grand parc de Bel-Œil. Tout à coup il se rappelle que son fils aine a 200,000 roubles à réclamer de la cour de Russie, du chef de son mariage avec la princesse Massalska; incontinent il part, il traverse toute l'Allemagne; la Pologne l'arrête en passant; on veut l'y nommer roi, il refuse, mais il accepte Tindigénat héréditaire de Prince polonais que la

Dicte lui offre^ et dont sa descendance est encore en possession.

Catherine II traite avec une distinction toute particulière le sémillant et spirituel courtisan, qui oublie en arrivant le but de son voyage, car il lui parait peu délicat de profiter de la grâce avec laquelle on le reçoit pour obtenir des grâces; et qui s en revient bientôt chamarré de croix et de rubans.

Six ans après (1780), la czarine veut visiter la Tauride. Elle revoit le prince que Joseph II venait de faire général d artillerie; elle Faccueille avec joie, lui rappelle mille choses dont il se souvient à peine, le tutoie et veut être tutoyée, et cette majesté tutoyante et tutoyée a toujours l'air de Vautocratriee de toutes les Ri^ssies et presque de toutes les parties du monde. Pendant le voyage à Kherson de Catherine le Grand avec Joseph II , un gentilhomme charme tout le monde par son esprit et sa grâce; il semble communiquer à chacun sa verve, sa chaleur, sa gaieté naturelle : il est tout entrain. Ce brillant parangon de galanterie, c'est le prince de Ligne. Quelquefois seulement, il fuit la cour et ses plaisirs et s'aventure, au risque de sa vie, dans de vastes solitudes, où la rêverie vient s'emparer de son âme. Ce fut sans doute pendant ces longues heures d'isolement, qu assis à l'ombre des noyers et des cerisiers en fleur, écoutant murmurer l'écume des flots qui se brisaient à SCS pieds, M. de Ligne écrivit à Madame la marquise de Coigny ses lettres délicieuses, trop peu connues et cependant si dignes de l'être. Quelles pages charmantes! quel parfum de fraîcheur et de poésie! Dans le calme du paysage qui l'entoure, Charles- Joseph éprouve une vague mélancolie : échappé au tumulte des

*fl"^'

Séjour en Tauride.

grandrars, il sent en lui un nouvel être; il juge le monde et se juge; il jette un coup d'ceil sur son passé, et là, cet homme si gai, si insouciant, cet homme qui n'appréhendait rien tant que le reproche de sensiblerie, laisse tomber de sa plume ces lignes mélancoliques :

c Aimer! Quel mot ai-je prononcé? Je fonds en larmes sans savoir pourquoi; mais que ces larmes sont douces! c'est un attendrissement général; c'est un épanchement de sensibilité, sans en pouvoir fixer Tobjet. Dans ce moment où tant d*idées se croisent à la fois, je pleure sans être malheureux; mais, hélasl me dis*je, en m'adressant à quelques personnes auxquelles je pense souvent : peut-être suis-je triste, peut-être l'êtesvous aussi d'être séparées de moi par des mers» des déserts, des remords, des parents, des importuns et des préjugés? Peut-être suis-je triste pour vous, qui m'avez aimé sans me le dire, et que j'ai quittées faute de le deviner? Peut-être le suis-je pour vous, esclaves superstitieuses de tant de devoirs? L'amour des vers et des champs, nos lectures, nos promenades, mille rapports secrets nous avaient réunis sans nous en douter. »

Ainsi, de loin en loin, M. de Ligne aime à se délasser par d'innocentes rêveries des fatigues de la repr^ntation et des plaisirs de la cour. On eût dit en tout point Topposé de Joseph II . Celui-ci, plein dambition, roulait toujours dans sa tête mille projets chimériques ; il lui semblait même en voir déjà raccomplissement, lorsqu'un événement inattendu vint détruire toutes ses espérances. Aigris par des mesures arbitraires, les Belges s'étaient révoltés, et les troupes impériales avaient dû se retirer devant une poignée de rebelles. Cette nouvelle précipita ledépart de lempereur qui alla cacher dans ses palais de Vienne les vive^ agitations de son âme.

M. de Ligne resta seul alors dans ces contrées : chargédlnstnictions diplomatico-militaires,il suivit le prince Potemkin, pendant que celui-ci, à la tète des troupes russes, assiégeait Oczakow.

Cependant l'Autriche s'était engagée à seconder la czarine dans son entreprise contre les Ottomans ; l'empereur voulut lui-même commander la première campagne; elle échoua complètement : ses troupes furent battues, et les ennemis se répandirent jusque dans le sein des provinces autrichiennes. Dans cette extrémité , Joseph II appelle le feld-maréchal Laudon : celui-ci s'adjoint le prince de Ligne; la prâence de deux braves serviteurs de Marie-Thérèse rend tout à coup la confiance aux soldats : on reprend l'ofiensive avec énergie ; les Turcs sont repoussés, et l'armée autrichienne vient mettre le siège devant Belgrade ; Laudon dirige l'attaque sur la rive droite de la Save, M. de Ligne sur la rive gauche, la ville est emportée.

Entretemps, les Belges adressaient coup sur coup des propositions à leur célèbre compatriote; Van der Noot lui-même l'engageait à venir se mettre à leur tête. D'autres peut-être y eussent réfléchi ; M. de Ligne leur répondait tout simplement qu'i/ les remerciait de leurs provinces, mais qu'il ne se révoltait jamais pendant l'hiver. D'abord, sa fidélité ne fut point récompensée comme elle méritait de l'être. Un voyage que l'un de ses aides de camp fit mal à propos dans les Pays-Bas, au plus vif de la rébellion, excita les soupçons de Joseph IL II donna au prince l'ordre de choisir Belgrade, Emesk ou Pétervéradin pour quartier d'hiver : c'était une sorte d'exil. M. de Ligne le sentit bien; mais plus sensible aux grâces qu'aux disgrâces, et rassuré d'ailleurs par la pureté de ses intentions, il demeura calme, attendit

que le temps vint tout édaircir, et donna ainsi comme militaire le plus noble exemple de soumission et de constance.

L'empereur ne tarda pas à reconnaître ses torts envers le prince et désirant les réparer, il lui envoya quelque temps après la croix de commandeur de Tordre de Marie-Thërèse '.

On sait que peu de jours avant sa mort (1789), Joseph H, revêtu d'un brillant uniforme et de ses ordres, voulut prendre un dernier congé de tous ses généraux et de ses plus braves ofiQciers, Il les fit tous venir et leur parla à chacun en termes affectueux. Quand ce fut au tour de M. de Ligne, il lui tendit la main : « Prince, lui dit-il, votre pays m'a tué; Gand pris a été mon agonie; Bruxelles abandonné, ma mort. Quelle avanie pour moi ! » Puis il ajouta : « Laudon m'a fait un grand âùge de vous; je vous remercie de votre fidélité. Allez aux Pays-Bas, faites-les revenir à leur souverain, et si vous ne le pouvez, restez-y; ne me sacrifiez pas vos intérêts; vous avez des enfants... » M. de Ligne portait jusqu'à l'exaltation le sentiment de l'honneur ; il ne put jamais se résoudre à suivre de semblables conseils. La perte de l'empereur le navra; son affliction éclata noble et vraie, et peut-être fii1>^lle la seule cause qui lui aliéna les bonnes grâces de Léopold II.

Les troubles qui ne cessaient d'agiter la France et la Belgique, ces deux pays bien-aimés, ajoutaient chaque jour aux peines du noble prince. Rien cependant n'avait pu troubler profondément l'admirable stoïcisme de son âme, ni la privation d'une fortune seigneuriale, ni l'abandon où le laissait languir un pouvoir oublieux de longs services, ni les souffrances d'un âge

' Le prince de Ligne avait été créé en 1787 chevalier de Tordre de la Toison d*or.

m LES BELGES ILLUSTRES.

déjà avancé^ ni la perte de ses amis dont le temps éelaircîssail peu à peu la troupe fidèle et chérie. Le sort aime à se mesurer avec des êtres vraiment supérieurs, et quand une fois il a choisi l'un d'eux pour victime, il se lasse difficilement de le frapper. Un jour, pourtant, dans cette lutte courageuse avec l'adversité, le brave gentilhomme succomba : la tête penchée sur sa poitrine, il versa des larmes amères. Son fils Chartes, celui dont les belles actions l'avaient réjoui tant de fois et quil avait toujours aimé jusqu'à lidolfttrie, était mort frappé par une balle ennemie dans les plaines de la Champagne. Le cœur brisé, le vieillard s'isola dans lermitage poétique quil s'était fait bâtir sur une haute montagne, dans les environs de Vienne. Là, pour chasser la tristesse et Fennui, on le voyait occupé tantôt à cultiver ses jardins, tantôt à rassembler et à composer de curieux mémoires sur tous ceux qu'il avait vus, entendus, aimés pendant sa vie.

Je me le figure, enfermé seul dans son cabinet, non pas sem-* blable à Buflbn travaillant majestueusement en habit de cour, ni comme Diderot, qui dans ses moments de verve fougueuse lançait sa perruque par-dessus les toits ; mais je le surprends dans son négligé de grand seigneur, écrivant au saut du lit, à cette heure où, suivant lui, on peut le mieux juger un homme. Point de livres, point de poudreux dictionnaires entassés sur sa table ; un cahier, une plume, de l'encre, voilà tout. Pendant qu'il écrit, sa main court ou plutôt vole sur le papier; il semble que les idées jaillissent incessamment de son cerveau fécond ; elles descendent vives, joyeuses, originales; elles arrivent tout habillées, mais à la hâte et sans que l'écrivain prenne

souci de les parer, ni de les discipliner, ce qui leur donne un air de décousu qui, loin de nuire, semble chez elles une grâce de plus. Son style se ressent de ce désordre dlraagination ; comme celui de SaintrSimon, il se fait remarquer par un certain tour capricieux, une allure dégingandée, une désinvolture qui sent son gentilhomme d'une lieue. Rarement M. de Ligne perd haleine dans les sinuosités de la période ; il ne va que par bonds et par sauts, s égare, revient, retourne sur lui-même; l'oiseau, qui vole de branche en branche ou décrit mille courbes dans les airs, n'est pas plus espiègle et plus capricieux que lui. Son cachet consiste principalement en de petites phrases, sveltes, agiles, court-vétues, comme elles abondent dans la conversation. Ses expressions ne sont ni choisies, ni laborieusement enchâssées; on sent qu'il prend les premières venues, et pourtant elles sont presque toujours simples et naturelles; à leur trait, à leur précision, on les croirait souvent frappées au coin de Madame de Sévigné.

Mais si le prince de Ligne est un écrivain remarquable, on se tromperait gravement en le rangeant parmi les auteurs classi* ques. 11 écrit pour cela trop à sa guise, oubliant maintes fois l'Académie et la Grammaire. Aussi ne vous amusez point à l'éplucher pédantesquement, mais abandonnez-vous à lui tout entier, comme la branche au courant d'une eau folâtre, et bientôt vous vous sentirez ému, saisi, entraîné par cette parole vive et charmante, par ces tours hardis, par cette causerie écrite, toute pétillante d'esprit et d'animation.

Les œuvres littéraires du prince de Ligne se composent de : Coup d'œU mir Belr-OEU et mt une grande partie desjardins^

de l'Europe, 2 vol. — Discours et kttres, i vol. — Ldtres à Eulalie sur les théâtres, l vol. — Mes écarts, ou Ma tête en liberté, 2 vol. — Poésies et pièces de théâtre, l vol. — Supplément à mes écarts et portraits. — Mémoire sur Bonneval, 1 vol.

— Sur la correspondance littéraire adressée au grand duc de Russie par M. La Harpe, 1 vol. — Préjugés militaires, 1 vol.

— Fantaisies mUitaires, i vol. — Mémoires sur les campagnes du prince Louis de Bade en Hongrie et sur le Rhin, ^ vol. — rie du prince Eugène racontée par lui-même, i vol. — Mémoire sur la guerre des Turcs, de \ 736 à i 739; Mémoire sur le roi de Prusse Frédéric II, i vol. — Mon journal de la guerre de sept ans et campagnes de i 737 et i 758, i vol. — Campagnes de i 759 eM760, i vol. — Campagnes de 1760, 1761 et 1762, 1 vol.— Mémoires sur les grands généraux de la guerre de 30 ans, 1 vol.

— Relation de ma campagne de 1788 et 1789, 1 vol.

En 1809, Madame de Staël fit paraître un extrait de cette volumineuse collection , sous le titre de Lettres e( pensées du prince de Ligne, travail précieux et remarquable, que MM. de Propiac et Maltebrun essayèrent ensuite de compléter. Néanmoins le vieux gentilhomme, mécontent de ces recueilS', avait résolu de publier lui-même un choix de ses meilleures productions. Le temps lui manqua pour réaliser ce projet, et ses ouvrages, dont il n'existe point de belle édition, se trouvent très-difficilement, même dans nos bibliothèques publiques. C'est là une absence déplorable; nous nous empressons de la signaler au prince qui, par de brillantes qualités d'esprit et de cœur, se montre aujourd'hui le digne descendant de son illustre aïeul.

Absorbé par ses études littéraires et par sa passion pour les

fleurs, notre héros s'était voué à une solitude presque complète: mais le monde n oublie pas si tôt ceux qui pendant longtemps lont charmé. Chaque jour les étrangers de distinction affluaient dans la retraite que M. de Ligne s était choisie; chacun s'empressait de rendre vi^te à cet aimable vieillard; on aimait à retrouver en lui cette grâce coutumière, cette gaieté imperturbable, cet esprit scintillant, cette courtoisie de manières, en un mot cette eulrapélie qui répandait tant de séductions autour de sa personne. Quelquefois on s'étonnait de ne pas voir un homme aussi remarquable prendre une part plus active aux affaires de l'État. « Je suis mort avec Joseph II, » répondait-il avec résignation. Cependant on le consulta plusieurs fois encore pour des opérations mili* taires; et, comme pour le dédommager de l'oubli où on l'avait laissé pendantquelquesannées, le nouvel empereur, François I''>', le nomma, en 1807, capitaine des trabans de sa garde, et le fit feld-maréchal l'année suivante.

Lorsque Vienne vit s'assembler dans son sein les souverains de l'Europe, le prince de Ligne vivait encore. Il comptait alors quatre-vingts ans; mais à cet âge voisin delà caducité, il avait conservé l'enjouement et la vivacité de la jeunesse. Loin de s'éteindre, sa verve hardie et moqueuse semblait lancer ses plus vives étincelles. Le Congrès surtout était le point de mire de ses saillies : il se plaisait à l'appeler un tism politique brodé de fleurs, et s'égayait fort spirituellement aux dépens de cette cohue de rois, qui prenaient leurs ébats sans souci de leurs peuples. Tout le monde enfin se rappelle cette phrase charmante et triste à la fois, échappée au spirituel vieillard : « Le Congrès danse, il ne marche pas ; quand il aura épuisé tous les genres de spec-

tacles^ je lui donnerai celui de Tenterrement dun feld-ma* réchal. »

Ses pressentiments ne le trompaient pas.

Quelque temps après, c'était le i3 décembre 18i4, une funeste nouvelle circula dans Vienne, et se répandit partout avec la rapidité de 1 éclair; le Congrès suspendit ses travaux et ses plaisirs, leropereur et sa cour lurent émus, l'armée en deuil pleura : le vieux prince de Ligne était mort.

Charles Hen.

Bel-ŒiL

PU c Lie ].i?- :.?:{\ ï

DodoDés.

cite avec admiration.

LES RCI.r.£S I LUSTRES.

e n est pas en Belgique qu on oserait se permetire de contester Futilité de la science des fleurs, elle qui compte^ depuis le treizième siècle jusqu'à nos jours, des noms aussi respectables que ceux des Jean de Saint- Amand, des Spiegel , des Fuchs , des De L'Escluse , des De L'Obel , des Dodoëns, des De Laet, des De Boodt, des Tradescant, etc. Au nombre de ces hommes, qui tous ont laissé des écrits utiles, des pages de savoir et d érudition, il en est que l'Europe cite avec admiration.

La nationalité belge, si ancienne de date et tant de fois effacée des cartes politiques, était, il y a un siècle, confondue dans la domination autrichienne, quand le plus grand naturaliste du monde, Linnée, nous en donnait une bien distincte dans le paisible empire des sciences, en plaçant plusieurs de nos compatriotes parmi ceux qui, en botanique, méritent de passer pour de véritables inventeurs. Et en effet, si dans la peinture nous avons notre école spéciale, placée si haut dans les arts, nous en avons* aussi , dans la douce et féconde étude de la nature, une autre non moins renommée dans les sciences.

Un peuple ne s'adonne pas aux travaux dune science quelconque, pendant six siècles au moins, sans qu'elle soit utile par elle-même, sympathique avec les mœurs, propre au sol de la patrie. Les fleurs ont toujours captivé et Fattention studieuse et lamour de nos aïeux. Nés cultivateurs, à Taspect des fleurs de nos champs, nous nous sommes laissés aller à aimer toutes les fleurs de la terre ; et c'est de notre pays que sont partis les premiers livres qui ont fait connaître aux peuples étonnés les merveilles végétales du nouveau monde. Au seizième siècle surtout, Fhorticulture séduisante de charmes, la botanique attrayante d'instruction, comptaient en Belgique d'infatigables adeptes, de sérieux et profonds savants. On a eu tort de placer à leur tête Rembert Dodoëns ; car il n'est ni le premier en date, ni le premier en mérite, tout amour-propre de petite ville à part. Nous ne risquons rien d'ailleurs à donner ses vraies proportions à cet homme justement célèbre; car celles qui lui restent sont encore et belles et grandes. Puis, si nous retranchons un peu de la hauteur de la colonne sur

DODONEE. 35

laquelle on Fa place, ce n est pas pour reporter nos éloges sur une gloire étrangère, c'est pour rendre justice à d'autres Belges. Il faut être juste avant tout, Flamand, Brabançon, Liégeois après. Or, De L'EscIuse doit être considéré comme le premier botaniste de son temps. De L'Obel et Dodoëns sont les seconds : cela est incontestable pour quiconque sait lire et apprécier les écrits de la vraie science. Dodoëns était plus populaire que ses deux émules; ses traités de botanique ont été, pendant un siècle et demi, ceux qu'on étudiait le plus. On Fa nommé le père de la botanique belge; c'est un excès d'éloge maladroit, car le père de la botanique belge est Jean de Saint Amand,et pour les beaux jours du sièclede Charles V, Rémacle Fuchs, le dernier médecin-chanoine de la cathédrale de Liège. Ces restrictions , il nous était nécessaire de les poser, avant d'apprécier Dodoëns sans nuire aux autres illustrations de notre pays.

Rembert Dodoëns vit le jour à Malines, le 29 juin 1517; sa famille était frisonne et s'appelait Van Joenckema ; son père, connu sous le nom de Denis Dodoën, s'adonna au commerce. Rembert abrégea, selon la coutume du temps, son nom de Dodoën's zoon (fils de Dodoën), en celui de Dodoëns, et quand il publia ses livres il le latinisa et en fit Dodonœus , d'où les Français ont tiré celui de Dodonée, sous lequel il est généralement connu. Il est probable qu'il suivit les cours du collège de sa ville natale, et il passa de bonne heure à l'université de Louvain où, à l'âge de dix-huit ans, il obtint le grade de licencié en médecine.

Très-jeune encore, il affectionnait de préférence l'étude

des plantes^ alors fortement recommandée aux médecins^ l'astronomie, la géographie, la physiologie, et en général les sciences philosophiques. Le latin, le grec et le flamand lui étaient familiers. Lés biographes le font voyager ensuite en Allemagne, en France et en Italie; mais un de ses amis intimes. De L'Escluse, qui traduisit en français son grand ouvrage sur les plantes, affirme qu'avant 1574, époque à laquelle il fut nommé médecin de l'empereur Maximilien II, Dodoëns ne sortit pas de son pays. Ce qu'il importe de remarquer à cet égard, c'est que jamais le célèbre botaniste de Malines ne dit, comme ses contemporains De L'Escluse et De L'Obel, où il a vu les plantes étrangères qu'il décrit : il ne cite, en parlant de quelques-unes, que des localités de Belgique, et surtout les environs de Malines et de Bruxelles. Ses descriptions ont par cela seul moins dintérct que celles de ses compatriotes qui, pour enrichir la botanique, avaient recueilli les productions naturelles dans une grande partie de l'Europe. Dodoëns, fixé à Malines, y pratiquait son art, et devint ce qu'on appelait dans ce temps médecin de la ville, fonction correspondante à celle de nos médecins des pauvres. A cette époque où la lèpre, la peste et de nombreuses maladies contagieuses venaient de temps à autre étendre leur fléau sur nos contrées, cette charge n'était pas sans danger. Les lépreux et les pestiférés étaient séquestrés. Le malade, avant de se rendre à l'hôpital, recevait la visite d'un prêtre qui l'exhortait à la mort, et allait à l'église entendre la messe, à genoux ou assis derrière un cercueil. La messe finie, le prêtre chantait le libéra, et conduisait le malade au lieu de la séquestration, où, lui

DODONÉE. 57

jetant de la terre sur les pieds, il lui disait : Quoique vous soyez mort pour le monde, vous vivrez néanmoins pour Dieu! — Puis, le patient était recommandé aux soins des assistants; toute communication avec ses concitoyens lui était défendue, et s'il échappait d abord aux effets moraux et physiques d une cérémonie de ce genre, et ensuite au mal lui-même, le prêtre le recevait de nouveau à Téglise et le purifiait. Dodoens ne Gt jamais voir combien cet usage devait nuire à la guérison ; il n'eut d'autre démêlé avec 1 echevinage que sa discussion relative au droit de ne pas assister aux processions, ou de forcer son collègue, également médecin, à les suivre comme lui. En 1857, le magistrat de Louvain désira nommer Dodoens, dont la réputation de savant était déjà bien établie à cette époque, professeur à l'université; mais cette nomination, qui eût été un titre de gloire pour la Belgique, une misérable question d'argent la fit échouer. Le savant médecin demandait 300 florins d'or, l'édilité n'en voulait donner que S50; elle ne nomma pas Dodoens, et comme si nul n'avait osé remplir une chaire qui revenait de droit au médecin de Malines, de par le droit du savoir, la place resta vacante. Plus tard, Leyde enleva à la Belgique cet homme célèbre, et la régence de Louvain ajustement encouru le blâme de toute la nation.

Dodoens continua donc de résider à Malines jusqu'en 1574. Joachim Hopper, son cousin, était maître des requêtes et conseiller de Philippe IL Le roi d'Espagne tenait i avoir un médecin, un chirurgien et un confesseur belges, lui si Espagnol par son caractère et par ses goûts , par son naturel et par son éducation. Le duc d'Âlbe devait les engager; mais

cette mission d'humanité et de religion convenait peuà cet homme de sang et de vengeance. Viglius s'en chargea et s'en ouvrit à Hopper. Le médecin de Philippe II devait recevoir trente sous par jour ; le confesseur^ douze. Dodoëns fut désigné^ mais le moment était mal choisi : le botaniste de Malines venait de perdre sa femme, et pour comble de malheur^ le S octobre 1572, les Espagnols, au nom de Philippe II, qui l'appelait à lui, pillèrent sa maison et dévastèrent sa ville natale. A 57 ans, il dut fuire sa patrie, suivi de ses cinq enfants. Ruiné, il pensa un instant n'avoir d'autre ressource que de servir le prince qui rendait la Belgique si malheureuse ; mais un mois de réflexion le ramena au milieu des siens. Philippe II tenait fortement à Dodoëns, car il écrivit lui-même une lettre à Viglius, pour se l'attacher. Le duc d'Âlbe, tout en ayant l'air de remplir les intentions de son maitre, s'y opposait en réalité : la cour d'Espagne pouvait fort bien, selon lui, se contenter de médecins et de confesseurs espagnols ; comme si la confiance se commandait. Cependant, en 1574, Nicolas Biesius de Gand, premier médecin de Maximilien II, empereur d'Allemagne, vint à mourir. Alors, a Vienne comme à Madrid, à Padoue, à Florence, à Rome, comme dans toute l'Europe enfin, les médecins belges jouissaient d'une haute et solide réputation. Maximilien II était un empereur botaniste. Il avait fait nommer, en 1573, Charles De L'Ëscluse directeur du jardin impérial. De L'Ëscluse était l'ami intime de Dodoëns^ il l'appelle souvent son frère; il dit lui-même que c'est d'après ses conseils que l'empereur jeta les yeux sur le médecin de Malines.

DODONÉE. 39

Dodoens accepta ; son traitement était considérable : il avait reçu deux cents ducats pour son voyage. Les deux botanistes belges se communiquaient continuellement leurs observations^ pendant leur séjour à Vienne, où Maximilien mourut le 12 octobre 1576. Dodoëns continua ses fonctions de médecin et de conseiller aulique auprès de Rodolphe 11 ; mais l'empereur avait un second médecin, Krato Von Krafftheim, homme dur, méchant, avare, en un mot, fâcheux. Le botaniste de Matines se brouilla avec lui, et fut forcé de quitter la cour de Vienfte. Il résolut de revenir dans sa patrie, où ses biens allaient être confisqués comme propriétés abandonnées. Malines fut de nouveau pillée, en 1580, pendant que Dodoëns, arrêté à Cologne par ces troubles, y publiait son Traité sur la vigne et le vin. En 1582, il arriva enfin à Malines ; mais prévoyant qu'il jouirait de plus de tranquillité à Anvers, il s'éublit dans cette dernière

ville.

Au milieu de ces déplacements, de ces pillages, de ces horreurs de la guerre, le botaniste, calme et résigné, s'occupait uniquement de science et de médecine, et en moins de deux ans, passés dans des anxiétés mortelles, il publia sept de ses plus beaux traités : trois sur l'art de guérir, un sur la zoologie, et trois sur la botanique. Ce fait prouverait à lui seul que Dodoëns n'était pas un homme de parti, comme on s'est plu^ contrairement à Ihistoire, à nous le représenter. En 1582, les curateurs de l'université de Leyde le nommèrent professeur de cette célèbre institution:, c'était une fonction lucrative. Son ami Del'Escluse y donnait le cours de botanique; Dodoëns, celui de thérapeutique et de pathologie : preuve que de leur temps

aussi, le premier de ces hommes remarquables avait une réputation plus grande en botanique que le second. Le 10 mars 1 S8S. celui-ci mourut.

On a déduit récemment dans notre pays de ce que Dodoens avait son tombeau à 1 église de Saint-Pierre à Leyde, au milieu des protestants, quil aurait apostasie; mais il est connu à Leyde que les restes du célèbre Malinois ont été inhumés dans Icglise catholique de Notre-Dame, démolie en 1825. L'argument tombe donc de lui-même. Quoique Dodoëns n'ait pas vu créer le jardin botanique de Leyde, commencé seulement en 1S87, les Hollandais n'en ont pas moins placé son buste dans ce lieu célèbre, où Boerhaave, Van Royen et Linnée ont fait depuis de si belles découvertes. Les jardins de Malines et de Gand ont aussi inauguré son buste ; des sociétés royales d'horticulture frappent des médailles en son honneur ou placeqt son portrait sur leurs diplômes ; la science consacre son nom par un genre de plantes ou le titre d'un livre ; on lui élève un mausolée ; sa ville natale lui doit une statue, et l'Europe entière l'honore comme un savant utile.

Les uns ont fait de Dodoëns un catholique passionné, c'està-dire un Belge espagnol; les autres, un libéral, et même comme on l'a appelé dernièrement, un libertin; c'est-à-dire un partisan du Taciturne, un partisan de la réforme, voire même un apostat. Il n'était ni l'un ni l'autre. Ses ouvrages à la main, on le voit dédaigner toutes les passions de la politique, qui ne l'occupent même pas, qui ne valent pas la peine de l'occuper; il dévoue son temps, son labeur, ses forces, son génie, à la science, à la science qui se place bien au-dessus des querelles de la multi-

DODONÉE. 41

tude; à la science, qui est le culte de la vérité, et par conséquent un sacerdoce placé hors des atteintes de rhomme.

Dodoëns fut un de ces philosophes qui débarrassèrent la science du joug de la scolastique ; il ramenait la connaissance des choses aux choses elles-mêmes, et non aux anciens. Dans la botanique, à laquelle il fournit une Histoire des fruits, des Commentaires sur les espèces, un Herbier, devenu fameux, traduit en anglais et en français, et réimprimé ou traduit dix fois, quoique en un gros volume in-folio, des Histoires des légumes, des fleurs, des herbes médicinales, de la vigne, Dodoëns eut le mérite de réduire en codex les connaissances générales de son temps, de faire connaître les productions de son pays, de décrire, le premier, bon nombre despèces nouvelles, et de conserver entre toutes ces choses un ordre assez naturel, de sorte qu'il eut l'intuition de lart et la sagacité de l'esprit. Son érudition était étendue, son style clair, précis et correct. Ces avantages lui ont valu, avec moins de science, de devenir plus populaire que ses émules. En cosmographie, en astronomie et en géographie, sciences qui lui doivent un traité dont il a paru deux éditions, il suivit le système de Ptolémée, et n'inventa rien. La zoologie lui est redevable d'un écrit sur l'Élan, considéré plutôt sous le point de vue historique que sous celui de la science des animaux. En médecine, Dodoëns fit des ouvrages remarquables : un nouveau système de physiologie, un exposé des doctrines de l'époque, et des observations de la plus grande finesse sur les maladies, et ce qui vaut mieux que tout cela, il devint un des créateurs de Fanatomie pathologique, cette science qui découvre, explique, pallie ou guérit

LES BBLGfiS ILLUSTHES. 6

le mal^ par Fétude de la mort, et qui est à la médecine ce que rimprimerie est aux lettres : le ve'hicule de la vérité'. On s'est peut-être mépris sur la vraie gloire de Dodoens : il était plus profond médecin que savant botaniste. Vésale était son maître enanatomie; De L'Escluse, en botanique; nul ne la été dans la médecine rationnelle, philosophique, vraie. La France, ritalie, nous disputent la découverte de lanatomie pathologique; Dodoens en revendique Thonneur pour notre pays; la date et la valeur de ses opinions, irrécusables preuves, sont là pour attester que nos droits sont imprescriptibles, et la justice nous les conservera.

Charles Morren.

Vésals

codeur et réievauoû

une époque déterminée

aumain, mais qui semblent le

compreuure uaus son entier, et en constituer l'éternel symbole.

Par eux , toute idée qu'on croirait nouvelle a déjà été conçue;

toute découverte, sinon faite, du moins pressentie. Leur

VéSûk

VESVLE.

1 II est des hommes qui, par la grandeur et Idc'vation de leur génie ^ n'appartiennent à aucune époque déterminée du développement de l'esprit humain ^ mais qui semblent le comprendre dans son entier, et en constituer l'éternel symbole. Par eux , toute idée qu'on croirait nouvelle a déjà été conçue; toute découverte, sinon faite, du moins pressentie. Leur

histoire est celle de la science même à laquelle ils ont consacre leurs veilles, et plus celle-ci marche, plus on les trouve à son niveau, car ils Font devancée , comme pour présenter aux géneVations futures le flambeau qui devra les guider dans la recherche de la vérité'.

Ce brillant caractère distingue les natures privilégiées qui ont rei^u de Dieu la mission d'étendre la sphère de Fintelligence. Dès leur apparition dans la carrière , la lumière se produit; les causes et les lois qui régissent les phénomènes de la nature cessent d'être un mystère; en un mot, la science est créée. De la région élevée où ils se sont placés, ils la dominent tout entière, et répandent autour d'eux une vaste clarté, aurore d'une ère nouvelle.

Tels furent Bacon, Galilée, Descartes, Newton, Lavoisier, Bordeu, Bichat, qui ont changé tout d'un coup la face des sciences; tel fut aussi notre immortel André Vésale, dont le génie créa l'anatomie de l'homme et préside encore aujourd'hui à la construction du grand édifice que sa vie trop courte ne lui a pas permis d'achever.

André Vésale naquit à Bruxelles vers le commencement du seizième siècle, selon quelques auteurs le 30 avril i513, selon d'autres le 31 décembre 1514. C'est cette dernière version qu'ont adoptée les auteurs de la Biographie universelle^ en la copiant de Manget, qui affirme que l'anatomiste belge naquit le 31 décembre à cinq heures six minutes du matin.

Vésale appartenait à une famille où l'enseignement et la pratique de l'art de guérir étaient héréditaires. Elle était origi-

VESALE. 4«

naire de Wesel. dans le duché de Glèves, d où elle prit le nom de fFesele ou de fFessale^ quoique son véritable nom fût fFittings.

Le père de Vésale qui portait également le nom d'André, était pharmacien delà princesse Marguerite, tante de Charles- Quint et gouvernante des Pays-Bas. Son grand-père, Evrard Vésale, mathématicien très-habile, était auteur de plusieurs ouvrages sur la médecine. Le père d'Evrard, le bisaïeul d'André, Jean de Wesele, avait été médecin de l'empereur Maximilien, et successivement professeur et recteur magnifique de l'université de Louvain. On rapporte qu'il avait dépensé une partie de sa fortune à rassembler les manuscrits les plus précieux sur l'art de guérir. Enfin Jean avait eu pour père Pierre de Wesele, médecin aussi et qui de son temps avait joui d'une assez grande réputation. Le frère d'André, François Vésale, étudiait également l'anatomie ; par condescendance pour ses parents, il était entré d'abord dans la carrière du barreau; mais bientôt, cédant à un penchant irrésistible, il revint aux études médicales qu'une mort prématurée l'empêcha de terminer. — Si nous sommes entré dans ces détails de généalogie, c'est à cause de linfluence salutaire que les honorables souvenirs de ses aïeux ont dû exercer sur la carrière de notre compatriote. Médecin de race, comme il le dit lui-même, il sentit de bonne heure le besoin de ne pas dégénérer de ses doctes ancêtres.

Destiné à suivre leur noble profession, André fut envoyé très-jeune à Louvain pour y faire ses humanités. On ne saurait douter des progrès qu'il y fit, puisqu a l'âge de seize à dix-sept ans, outre le latin qu'il écrivait habituellement avec

une grande pureté, et le grec qu'il possédait assez bien pour que plus tard il fût chargé par l'imprimeur Vénitien Junta de corriger les épreuves du texte de Galien, il connaissait encore la langue arabe. Il ne s'appliqua pas avec moins d'ardeur aux études physiques et mathématiques : aussi le voyons-nous chercher avec empressement le commerce de ceux qui les cultivaient, et se lia-t-il d'une étroite amitié avec son condisciple Gemma de Groeningue, qui devint plus tard le mathématicien le plus distingué de son époque.

Après avoir terminé son cours de philosophie, André quitta Louvain et se rendit d'abord à Montpellier, et de là à Paris, pour s'y livrer d'une manière spéciale à l'anatomie et à la chirurgie. C'était vers iS32, de manière qu'il ne pouvait avoir plus de 18 ans. Jacques Dubois, célèbre anatomiste, attirait alors à cette dernière école la foule des élèves. Vésale ne tarda pas à s'y faire remarquer, car son ardeur pour l'étude était excessive ; aussi la communiqua-t-il à ses nouveaux condisciples. Souvent on le vit dans le cimetière des Innocents ou à la butte de Montfaucon, disputer à des chiens affamés une proie déjà décomposée. Souvent aussi, après la leçon du maître, il revenait à l'amphithéâtre, pour interroger plus longtemps la nature, et là, usant pour son propre compte et celui de ses amis de la supériorité qu'il avait déjà acquise, le jeune anatomiste recommençait la leçon, et rectifiait bien souvent les erreurs que le maître avait laissées échapper. Gonthier d'Andernach, autre professeur distingué de l'école, le prit en affection et l'associa à ses travaux. Ainsi, dès son début dans la carrière, Vésale se montre le Gis de ses œuvres, et malgré la haute repu-

Vfcale et son ami Gemma à Montiaucon.

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donner sa proie. A la nuit tombante, il sort de la ville et seul, au milieu de ces morts qui effrayaient alors si vivement les imaginations, il escalade Ah nouveau le gibet et ne l'abandonne que lorsqu'il est nanti de lobjet de ses vœux. La besogne faite,

Vésale et son ami Gemma à MoDtkcon.

talion de ses maîtres, se pose à côté d'eux plutôt comme leur égal que comme leur élève.

La guerre survenue entre Charles-Quint et François l^ força Vésale de quitter Paris. Il revint à Louvain, et y obtint la permission de faire publiquement des démonstrations anatomiques. C'était alors un spectacle nouveau pour l'université, car renseignement de lanatomie y était purement nominal. Une circonstance remarquable dans la vie de notre compatriote, c'est la manière dont il parvint à se procurer un squelette complet. Vésale a fait lui-même le récit de cette aventure, qui mérite d'être rapportée ici, parce qu'elle peint bien l'esprit de l'époque et les di£Dcultés de toute espèce qui s'opposaient alors à l'étude de l'anatomie.

Un jour quïl parcourait avec son ami Gemma le champ des exécutions judiciaires (car c'est vers ces lieux ou vers les cimetières qu'il dirigeait de préférence ses promenades), il vit flotter au haut d'un gibet le cadavre d'un pendu que les oiseaux de proie avaient dépouillé de ses chairs et converti en squelette naturel. La vue de ces os resplendissants de blancheur, fit naître en lui l'idée de s'en emparer. A l'aide de son compagnon, il se hisse sur la potence et se met en devoir de détacher le squelette. Les extrémités sont facilement enlevées, mais le tronc, fixé par une chaîne solide, résiste à ses eflforts. L'audacieux jeune homme ne peut cependant se résoudre à abandonner sa proie. A la nuit tombante, il sort de la ville et seul, au milieu de ces morts qui effrayaient alors si vivement les imaginations, il escalade dC nouveau le gibet et ne l'abandonne que lorsqu'il est nanti de lobjet de ses vœux. La besogne faite,

il enterra soigneusement chaque pièce du squelette, pour les introduire ensuite clandestinement en ville, tant était grande la crainte que la police lui inspirait.

Vers 1533^ les événements delà guerre ramenèrent Vésale en France. Il était alors attaché aux armées de Charles-Quint comme médecin-chirurgien. De là il passa en Italie, où se del)attaient les intérêts des deux géants politiques qui aspiraient à l'empire du monde. Cette circonstance fut heureuse pour Vésale, car l'Italie était alors le foyer des sciences, et ses riches universités présentaient des ressources qu'on eût vainement cherchées ailleurs. On conçoit combien il mit de zèle à en profiter; ce fut au point que, vers 1537, le sénat de Venise lui confia, malgré son jeune âge et sa qualité d'étranger, la chaire d'anatomie de l'université de Padoue.

Vésale passa sept années en Italie. Dans cet intervalle, indépendamment des cours qu'il fit à Padoue, il professa également à Bologne et à Pise, où Cosme de Médicis, grand duc de Toscane, l'avait attiré moins par l'appât de gros appointements que par les facilités qu'il lui avait fait donner pour ses dissections. L'anatomiste belge se rendait de l'une de ces villes à l'autre, pour y faire des cours, qui d'ordinaire duraient sept semaines. Le temps que lui laissait l'enseignement était consacré à la composition de son grand ouvrage d'anatomie. Celui-ci fut commencé dès les premières années de son professorat, mais ne put être livré au public qu'en i543, à cause du soin minutieux qu'il apporta à la confection des planches. Cependant Charles-Quint lui avait fait offrir un poste avantageux à sa cour et dans ses armées. Quand sa présence ne fut plus nécessaire

ni à Padoue, ni à Bâie où se faisait Timpression de son livre, il se rendit aux vœux de Fempereur. A peine lui eût-il été présenté, qu'il fut envoyé à larmée qui opérait dans la Gueldre (1543). À eette époque, il Gt un assez long séjour à Nimègue, pour soigner le légat de Venise tombé dangereusement malade dans cette ville. Après avoir été assez heureux pour le guérir, il se rendit à Ratisbonne auprès de Charles-Quint, très-souffrant alors de la goutte.

Sur ces entrefaites son Anatomie avait été livrée au public. Pour bien apprécier Finfluence que cet ouvrage était appelé à exercer sur la science, il faut se rappeler les circonstances au milieu desquelles il fut composé. L'anatomie de Thomme existait à peine alors à Ictat d'enfance, tant le préjugé en avait arrêté la marche. On sait quel respect les anciens avaient voué au cadavre humain ; y porter la main leur eût paru un crime, d'autant plus odieux qu'ils croyaient que l'âme, dépouillée de son enveloppe matérielle, était obligée d'errer sur les rives du fleuve infernal jusqu'à ce que le corps eût été confié à la terre ou dévoré par les flammes. Un instant ce préjugé sembla être vaincu à Alexandrie : Hérophile et Erasistrate, soutenus par la protection éclairée des Ptolémées, osèrent soumettre le cadavre à leur scalpel investigateur. Mais cette hardie tentative ne trouva pas d'imitateurs après eux et la science recula, faute de matériaux. Les dissections d'animaux, auxquelles les anciens philosophes s'étaient livrés avec tant d'ardeur, devinrent de nouveau l'unique ressource des anatomistes.

C'est ainsi que Galien dut se borner à deviner en quelque sorte la structure humaine dans celle des quadrupèdes. Cepen-

dant, il faut en convenir, de tous les ouvrages d'anatomie que nous a légués Fantiquité^ ce sont ceux du médecin de Pergame qui offrent les observations les plus précises, les plus nombreuses et les mieux coordonnées ; aussi ne faut-il pas s étonner de linfluence qu'ils exercèrent dans les écoles. Lorsqu après rinvasion des Barbares du Nord, TEurope sortit des ténèbres où ces derniers l'avaient plongée, ce fut aux écrits de Galien que se ralluma le flambeau des sciences médicales. Les Arabes, et après eux les médecins de l'occident de l'Europe, ne suivirent pas d'autres guides, et comme la religion, d'accord avec les mœurs, continua à commander le respect du cadavre, lanalomie se retrouva au point où le médecin grec lavait laissée, c'està-dire qu'elle ne s'appliqua point à Fhomme, mais à ceux des animaux qui s'en rapprochent le plus par leur structure. Gomme dans l'antiquité, différentes tentatives furent faites pour émanciper la science du préjugé qui pesait sur elle. Mais ces efforts ne produisirent que des lueurs incapables de percer la nuit profonde qui entourait ses mystères.

En 12i3, Frédéric II, roi des Romains et des Deux Siciles, promulgua une loi par laquelle il était défendu de se livrer à l'exercice de la chirurgie sans avoir été préalablement examiné sur l'anatomie. En exécution de cette ordonnance, il prescrivit aux écoles de Sicile et de Naples d'anatomiser publiquement un cadavre humain au moins tous les cinq ans. Mais Frédéric, pas plus que les monarques égyptiens, ne vit se réaliser les espérances qu'avaient fait concevoir d'aussi sages instructions. Ce ne fut qu'en 1306, c'est-à-dire plus d'un demi-siècle après la mort de ce prince, que Mondino, professeur d'anatomie à l'uni-

VÉSALE. 5t

versitc de Bologne, disséqua publiquement le cadavre d'une femme. Dix ans après, il en anatomisa deux autres; mais ce scandale ne se renouvela pas, Boniface IV lança un ëdit contre ceux qui osaient attenter à la dignité de Thomme, et la science fut privée de nouveau des dissections qui seules pouvaient assurer ses progrès.

Ainsi, personne jusque-là n'avait osé toucher au système de Galien : on admettait avec le même respect religieux tout ce qu'il avait enseigné, erreurs ou vérités. Dans les rares occasions d'autopsie qui se présentèrent alors, il arriva cependant que l'on s'aperçut que les descriptions du médecin grec ne s'accordaient point avec les résultats de ces nouvelles recherches. Mais convaincus de son infaillibilité, les plus hardis supposèrent que le texte de ses ouvrages avait été corrompu ; d'autres, plus fanatiques, aiSrmèrent que c'était la nature qui avait changé et que le corps de l'homme n'était plus conformé comme au temps où Galien l'avait décrit. Loin daider aux progrès de la science, les dissections ne firent donc que les retarder. Telle fut la situation dans laquelle se trouva Vésale au début de sa carrière. Lui-même nous apprend combien était profond le respect qu il avait voué au médecin de Pergame. Il l'estimait à l'égal d'Hippocrate, et admirait surtout son habileté dans les dissections et la clarté de ses descriptions. Mais quand il put se livrer lui-même à l'étude du cadavre humain, il ne tarda pas à s'apercevoir des erreurs graves que Galien avait commises. Dès lors il perdit toute confiance dans une autorité qui lui avait servi si longtemps de guide, et il songea à refaire Tanatomie entière. Chaque partie du corps

fut revue avec un soio extrême^ aucune Gbre, en quelque sorte, n'échappa à son scalpel et chaque fois qu'il rencontrait une disposition qui ne s'accordait point avec le texte de Galien, il avait soin de la noter en marge du volume dont il se servait. Ainsi fut composée sa grande Anatomie, production d'un jeune homme de vingt-huit ans,^qui devait changer subitement la face de la science, et lui donner l'impulsion à laquelle elle obéit encore de nos jours.

On comprend Tanxiété et l'impatience avec lesquelles ce livre était attendu ; on. connaissait déjà les vues et les tendances de l'auteur par ses leçons publiques, et l'on savait qu'elles étaient de nature à compromettre bien des réputations. Aussi son apparition fut-elle le signal des attaques les plus violentes. Vésale les avait prévues, et ce fut sans doute pour ce motif qu'il dédia son ouvrage à Charles-Quint, comme s'il eût voulu opposer la majesté de ce nom à la fureur de ses ennemis. Dans une épitre dédicatoire, modèle de franchise et de raison, il explique à l'empereur la nécessité d'un nouveau traité d'anatomie et le droit qu'il se croit à le composer. « Fils, petit-fils et arrière-petit-fils de médecins distingués, je devais, lui dit-il, satisfaire à ce besoin, au risque de rester étranger au mouvement scientifique qui a commencé avec votre règne, et de me rendre indigne de mes nobles ancêtres. » Il rappelle ses veilles, ses efforts et les laborieuses recherches auxquelles il n'a cessé de se livrer depuis sa plus tendre jeunesse. « Jamais, poursuit-il, je ne serais devenu anatomiste si, pendant que j'étais à Paris pour y étudier la médecine, je ne m étais adonné aux dissections , et si je m'étais contenté des mani-

puiations grossières faites par d'ignorants chirurgiens. » Il énumère ensuite ses travaux à l'université de Louvain, son professorat à Padoue^ à Bologne et à Pise^ et insiste avec un noble orgueil sur les applaudissements qu'il y a reçus. « Là encore, dit-il, secouant le joug des maîtres et des écoles, je me suis attaché à démontrer Thomme sur Fhomme lui-même. Car de ce qu'ont écrit Hérophile et Erasistrate, il nous reste à peine quelques fragments, et quant à ceux qui ont suivi Galien, tous se sont attachés à le compiler, à le commenter et, le plus souvent, à le défigurer de la manière la plus ridicule. Est-ce là le respect que l'on doit à un grand écrivain? Est-ce en perpétuant ses erreurs qu'on prétend conserver sa mémoire intacte? Qu'ai-je fait, moi qu'on accuse de l'avoir calomnié? Je lui ai rendu constamment justice ; mais au lieu d'imiter le commun de nos médecins qui n'y trouvent pas la moindre faute à reprendre, j'ai contrôlé ses opinions et j'ai prouvé, les pièces à la main, que le médecin de Pergame a fait ses dissections non sur l'homme mais sur des animaux, particulièrement des singes. En cela Galien n'a pas été coupable, puisqu'il a été arrêté par un préjugé plus fort que sa bonne volonté et son génie : les coupables sont ceux qui, ayant les organes de rhomme sous les yeux, s'obstinent à copier servilement les erreurs de leur idole. »

Jetant ensuite un coup d'œil sur l'enseignement de l'anatomie, il s'écrie : ce Que dire de ces professeurs qui, du haut de leurs chaires, répètent empathiquement, comme des perroquets, ce qu'ils trouvent dans les livres, sans avoir jamais fait par eux-mêmes la moindre expérience, ou qui font leurs leçons

d après des pièces si monstrueusement préparées que les spectateurs en apprendraient beaucoup plus d'un boucher au milieu des halles ! »

a Du reste, dit-il en terminant, je ne me cache point qu'ayant à peine accompli ma vingt-huitième année, on me trouvera bien hardi d'avoir osé attaquer le médecin de Pergame. Je sens que je serai en butte aux morsures de ceux qui n'ont pas, comme moi, étudié l'anatomie avec conscience, et qui, quoique déjà vieux et courbés par l'âge, conservent encore au fond du cœur assez de fiel pour ne point pardonner à un jeune homme d'avoir découvert et démontré ce qu'ils n'ont pas vu, eux qui se disent les maîtres de la science. »

Ce qu'ils ne lui pardonnèrent point, ce ne fut pas d'avoir manqué de respect à Galien, mais d'avoir démontré publiquement leur ignorance. Parmi ses afdversaires les plus acharnés on vit se ranger son ancien maître, Jacques Dubois qui, malgré un savoir réel, se laissa entraîner par le culte fanatique qu il avait voué à Galien. Peut-être aussi que Dubois, trop avancé en âge pour recommencer ses études, ne put voir, sans en être vivement affecté, une tentative qui renversait toutes ses idées. Et puis, l'homme qui osait porter atteinte à linfaillibilité de Galien, était ce petit Vésale qui, il y avait peu d'années encore, était venu s'asseoir sur les bancs de son école. C'en était assez pour réveiller la colère du vieillard. Dans l'excès de son dépit, il composa un pamphlet, intitulé : Sylvius Fœsani cahimnias depulsahdus ', où prenant en main la défense de Galien, il traite

' Dubois joue ici sur le mol laliii vœsanus (fou, insensé)^ dans lequel, par un misérable calembour^;, il transforme le nom de Vésale.

son ancien clève d'orgueilleux, de calomniateur, d'impie, de transfuge, et le signale comme un monstre dont Ihaleine impure empoisonne l'Europe .

Fort de son droit, Vcsale ne cessa pas un seul instant de montrer du respect pour le vieux professeur dont il appréciait les talents, et pour lequel il conservait une sincère reconnaissance. 11 ne répondit par aucun écrit, laissant à l'opinion publique le soin de le venger des diatribes dont il était devenu l'objet.

Cependant notre compatriote avait trouvé en Italie un adversaire plus redoutable : Eustachi, professeur d'anatomie à l'université de Rome, s'était également constitué le défenseur de Galien, et avait cherché à combattre son antagoniste, non comme Dubois avec les armes de la colère et du ridicule, mais par des arguments puisés dans la science. Des attaques de la part d'un homme considéré à juste titre comme un des premiers anatomistes de l'époque, ne pouvaient être laissées sans réponse. Vésale partit de nouveau pour l'Italie , aGn d'obtenir publiquement raison de son adversaire. L'université de Padoue revit avec joie son ancien professeur, et mit à sa disposition les cadavres nécessaires aux démonstrations. Vésale y convia ses contradicteurs, les engageant à lui exposer leurs motifs, étant prêt à y répondre. Est-il besoin de dire que son triomphe fut complet, et qu'il ne fut plus permis à personne de se refuser à levidence des faits qu'il exposait au grand jour? 11 se rendit de même à Pise et à Bologne, où il fut également l'objet des attentions les plus honorables. Partout il excita l'enthousiasme, et son apparition dans ces différentes villes universitaires fut l'occasion

d'un véritable triomphe. Les élèves se précipitaient sur ses pas. avides de l'entendre ; les professeurs eux-mêmes abandonnaient leurs chaires^ les médecins leur clientelle, pour aller grossir la foule de ses auditeurs.

Cependant les clameurs de Dubois, ses accusations de tous les jours éveillèrent lattention de l'autorité et du public. On s'étonna d'une querelle qui avait le cadavre de l'homme pour objet, et les choses en vinrent au point que Charles V ordonna une enquête et au besoin la censure du livre incriminé. Les théologiens de l'université de Salamanque furent appelés à décider s'il était permis à des catholiques d'ouvrir des corps humains. (La consultation est de 15S6.) Heureusement, les moines espagnols répondirent que puisque cela était uHle, cela était licite. Toutefois quand Vésale apprit cet ordre de l'empereur, quand il vit que ses ennemis étaient parvenus à lui faire croire que ses découvertes n'étaient que des mensonges , et un moyen de parvenir à la renommée , il résolut de quitter l'Italie, et de venir par sa présence imposer silence à ses ennemis. Etrange et terrible destinée des hommes qui sont appelés à révéler à leur siècle une vérité nouvelle, et qui doivent passera combattre un temps qu'ils auraient pu employer au développementdeleurs sublimes conceptions ! Tropheureuxlorsque, comme Vésale, ils ne succombent point dans cette lutte d'un seul contre une masse d'ennemis intéressés au maintien de l'erreur!

Le coup qu'on venait de porter au grand anatomiste l'avait profondément blessé. Lui qui s'était montré si fort et si plein d'énergie, tant qu'il ne s'était agi que des droits de la science, fut abattu quand il fallut défendre son honneur. Dans l'excès

de son indignation^ il jeta au feu ses livres et ses manuscrits., causes innocentes des persécutions qu il éprouvait. En un instant le travail de plusieurs années fut dévore par les flammes : perte à jamais déplorable, puisque la science fut privée des richesses que la position nouvelle de Vésale ne lui permettra plus de récupérer.

Depuis son retour d'Italie, il sembla vouloir s effacer et vint résider à Bruxelles. Chose étonnante! il n'y a laissé aucune trace de son séjour : rien, pas même une marque matérielle de son existence ; pas un buste, pas un portrait n'y rappelle sa mémoire. C'est à peine si l'on sait dans quelle rue, dans quel quartier il a demeuré. Ainsi, tandis que dans Anvers, la ville aux souvenirs artistiques, tout rappelle les grands noms de Rubens et de Van Dyck, de longues années se sont écoulées avant que la renommée du père de l'anatomie ait trouvé un écho dans sa ville natale.

En 1S46, Vésale fit un voyage à Bàle, où il séjourna assez longtemps pour soigner la réimpression de son ouvrage. Il y consacra quelques heures à des démonstrations anatomiques. et, en reconnaissance de l'accueil qu'il avait reçu, fit présenta l'école de médecine d'un squelette qu'on y conserve encore avec un soin religieux.

Après l'abdication de Charles V, il suivit Philippe H en Espagne en qualité de médecin de la cour. Ici se termine la carrière scientifique de notre anatomiste: jeté au milieu d'une cour triste et remplie de préjugés, il fut loin, malgré la considération dont il jouissait, d'y vivre heureux et tranquille. S'il faut en croire les historiens, de basses jalousies, des luttes d'amour-

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