‹ Les Belges illustresChapitre 5 sur 18 · DE L'ESCLUSE · texte numérisé non relu

DE L'ESCLUSE

naissants, leur ont rendu pleine justice. La science de la vie avait aussi son triumvirat belge à cette époque : Vésale, Van Helmont et Spiegel expliquaient les mystères du pouvoir qui anime l'homme, lanimal et la plante. A voir le nombre et l'exactitude des descriptions, la finesse des remarques, l'élégance du langage, le choix des méthodes, tout incorrectes qu'elles étaient alors, à considérer surtout l'importance des introductions, l'eflet de ces découvertes sur l'état de la société, à tenir compte de ces différents résultats, on ne peut se refuser un moment de donner la palme, dans le premier de ces triumvirats, à Charles De L'Escluse. Dodoëns et de L'Obel étaient médecins et botanistes ; De L'Escluse a fait autant pour la zoologie que pour la botanique, il a même publié des faits intéressants pour la minéralogie, et Guvier, juge bien compétent sans doute dans cette matière, n'hésite pas à le nommer le plus savant des hommes de son temps. Tous les savants de l'Europe, Linnée, HaUer, Sprengel, Guvier, ont ratifié la prééminence de Charles De L'Escluse sur ses contemporains, et notre avis sur ce point ne saurait être douteux, c'est le plus grand naturaliste que le sol belge ait produit.

Charles de L'Escluse (Clusius) était Belge au même titre que Rubens était Flamand : il avait vu le jour, en 1526, à Arras, et l'Artois appartenait alors aux Pays-Bas; sa famille, noble, tirait son origine de la Flandre zélandaise. Gand et Louvain devinrent les villes où il fit ses études en droit; plus tard, il séjourna à Anvers où furent imprimées ses œuvres ; toutes ses relations étaient belges, les résultats de ses recherches se dirigeaient toujours vers la Belgique, qu'il regardait à juste titre

comme sa patrie ^ car toute sa vie prouve qu'il s'occupait beaucoup moins de la France que des Pays-Bas et de F Allemagne. Linnee le plaçait dans lecole belge.

La noblesse de sa naissance portait De L'Escluse à l'étude du droit; il prit ses grades à Louvain^ et très-jeune encore, il visita l'Allemagne. A Wittemberg^ il connut Melanchton et eut, à ce qu'on dit, d'assez fréquentes relations avec lui ; toutefois, ce fait rapporté sans preuves par quelques biographes, a besoin d'être vérifié. En 15S0, il voyagea dans les contrées rhénanes, la Suisse, le midi de la France, mais sans songer encore à l'histoire naturelle. A MontpeUier, il fit la connaissance du fameux Rondelet qui s'occupait de l'étude des poissons. Le savoir du naturaliste français eut un tel empire sur notre jeune jurisconsulte que celui-ci résolut inopinément de changer de carrière; il voulut connaître la nature, et crut que le meilleur acheminement vers cette science était de se connaître lui-même : il se fit médecin.

En moins de cinq ans, il avait achevé ses études médicales; mais de toutes les sciences, celle des fleurs et des animaux l'enchantait le plus. Dès ce moment, ses voyages doublent d'intérêt. Aux connaissances générales, il joint l'étude des objets de la création, parcourt de nouveau la Suisse et les bords du Rhin, se retire six ans à Anvers, trois autres à Paris et à Louvain ; puis visite la Bavière, l'ouest de la France et toute l'Espagne, descend en Angleterre, et examine partout roches, plantes et animaux. C'est ainsi qu'il découvre dans les prairies de Tolède, de Séville et de Cadix la jonquille; au mont Gibraltar, la tazette ; à Garcing, le narcisse des poètes, toutes

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jolies fleurs dont il a doté les jardins de sa patrie et qui rappellent à la posteVitë reconnaissante ses constants travaux.

Trois empereurs savants s'étaient suivis sur le trône d'Allemagne, Frédéric, Maximilien et Rodolphe, et tous trois s'adonnaient à rétude des plantes : Frédéric saisissait leurs caractères minutieux, Maximilien recevait des leçons de Dodoëns, herborisait même avec lui, et Rodolphe II aimait les sciences avec une passion si vive qu il négligeait pour elles les soins de l'empire ; et, comme si l'excès devait de sa nature être nuisible en toutes choses, même dans le savoir, les guerres civiles furent le triste résultat de ces préoccupations que Ton qualifierait d'honorables si elles n'avaient été funestes. Maximilien II appela à hii De L'Ëscluse, le nomma conseiller aulique, médecin de sa personne et directeur du jardin impérial de Vienne. Rodolphe le continua dans ces charges, qu'il occupa quatorze ans. Ces années de repos furent extrêmement utiles pour les sciences. C'est ainsi qu'en 1573, il reçut d'Auger Busbecq, ambassadeur de Ferdinand I^'' à la cour ottomane, les premières tulipes, qu'il expédia sans retard en Belgique ; il nous avait déjà donné la scorzonère et le haricot d'Espagne , le citronnier, inconnu avant lui en Belgique, le jasmin d'Arabie, le lis martagon, les anémones, les renoncules, beaucoup de lis et de plantes à bulbes, le platane que nous avions perdu, quoique importé chez les Morins du temps de Pline, le laurier-cerise, cet arbuste dont la chimie moderne a tiré le plus violent des poisons et un remède salutaire, le marronnier, que Christophe de Wex avait rapporté d'Orient, en 1587, etc. De L'Ëscluse aimait le marronnier, cependant il n'en a point connu le bel épi ; son regret

de ne pas avoir vu fleurir cet arbre élégant nous est rappelé par cette touchante' attention qui, à Gand comme à Leyde^ a fait planter autour de son buste cette production des forêts asiatiques. Mais de toutes ces introductions, la plus utile, faite vers cette époque, est celle d'une plante du Pérou. La botanique se préparait alors à chasser la famine de TËurope, et de même qu'un peu de soufre, de charbon et de salpêtre avait entre les mains d'un moine obscur de l'Allemagne mis fin à la féodalité, de même un tubercule précieux, dont un Belge, dont De L'Ëscluse fut appelé a faire connaître le premier la figure, les caractères et la culture, se multipliait pour nourrir le pauvre et le riche, et rendre à jamais impossible, par sa culture souterraine, la disette des substances alimentaires. De L'Ëscluse reçut en effet, en 1888, de Philippe de Sivry, seigneur de Walhain et gouverneur de Mons (en Hainaut), deux pommes de terre avec leurs fruits. C'est de ces deux plantes que sortirent celles qull réexpédia de Vienne à ses amis de Belgique, de Francfort et de Padoue. Ce seul bienfait, dotant notre pays, l'Allemagne et l'Italie, d'un végétal si utile, suffirait pour immortaliser un homme.

Pendant que De L'Ëscluse occupait à Vienne ces fonctions importantes, il se rendit une seconde fois en Angleterre, où les amiraux Sydney et Francis Drake l'engagèrent à publier Fhistoire des productions qu'ils avaient rapportées de leurs voyages. Ce fut l'occasion qui lui fit rédiger son ouvrage sur les Exotiques. Le premier, il fit connaître la roussette, cette chauve-souris qui réalise les harpies des anciens, le lamentin, ce type naturel des syrènes fabuleuses, le cachalot, le tatou^

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le calao, le macareux, le casoar, cet oiseau qui semble avoir des poils, le manchot qui ne vole ni ne marche, le dronte, cet énorme cygne encapuchonné qui avalait des pierres, et qui trèscommun au dix-septième siècle dans les îles de France et de Bourbon, n'a pas moins aussi complètement disparu du globe qu'un animal antédiluvien, les oiseaux de paradis, le boa constrictor, les chimères, les diodons, des poissons étranges, comme le coffre, des crustacés singuliers, comme les limules des Moluques, et enfin une foule de gorgones, dalcyons, de madrépores, etc. Cet ouvrage, ainsi que les six autres du même auteur, sont restés des traités sans lesquels l'histoire des productions de la nature est impossible, et il n'est nul savant au monde qui ne les ait consultés avec autant de fruit que de plaisir.

Cependant De L'Ëscluse se dégoûta de la cour; quoique d'une sérénité de caractère remarquable et d'un commerce pacifique, il déplut. En 1588, il quitta Vienne et se retira à Francfort, où le landgrave de Hesse, Guillaume, le recevait souvent en intimité et lui faisait une pension. Les voyages l'ayant rendu boiteux, il marchait avec des béquilles. Cette infirmité n'empêcha nullement les curateurs de l'université et le magistrat de Leyde de le nommer professeur de botanique. Ce fut là qu'il retrouva son ami Dodoëns. Aujourd'hui leurs mausolées se trouvent tous deux dans le même temple. Le 4 avril 1609, De L'Ëscluse expira, avec la douleur toutefois d'avoir survécu a Dodoëns et à son ami Jules Scaliger.

Les voyages et les études l'avaient empêché de se marier. Son portrait, conservé parmi ceux des professeurs les plus

célèbres de 1 université de Leyde, lui donne une figure scvérc et chagrine ; mais il faut se rappeler que Tassiduité à des travaux de cabinet, après une vie agitée, lui avait donné la gravelle dont il souffrait beaucoup. Le père Plumier a consacré à la mémoire du célèbre auteur de X Histoire des plantes rares un beau genre d arbre (Clusia) de FAmérique méridionale, que nous cultivons dans nos serres ; mais cette digne récompense est bien faible encore à côté de la haute estime que lui ont vouée, à tant de titres, les savants livrés à Tétude des admirables créations de la nature. Charles Morren.

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enkin (Swalm ou Sualm)^ gé- ^^l néralement designé en France sous le nom de Rannequin^ plus conforme aux habitudes de Torthographe française^ naquit à Jemmeppe^ près de Licge^ en i644.

Fils d'un simple charpentier, il ne reçut guère d'autre instruction que celle qu exigeait la pratique de ce métier. Ce fait, qui rend plus étonnante encore Tœuvre à laquelle il dut sa célébrité, est attesté par le professeur Frédéric Weidler, son contemporain, qui nous apprend que Sualm a savait à peine lire, mais qu'il était exceUent ouvrier. » Peut-être avait-il droit à un éloge moins restreint; car dès sa jeunesse il joignait à la dextérité qui opère Tintelligence qui combine. Employé à la construction des machines destinées à l'épuisement des eaux souterraines qui entravent l'exploitation des houillères, il y fit preuve d'une habileté remarquable, surtout dans une circonstance qui devint la cause immédiate de sa fortune et de sa réputation.

Louis XIV venait d'élever le château de Versailles : il fallait des eaux abondantes pour compléter l'embellissement du parc magnifique qui s'étend devant cette royale demeure. Mais la nature du sol, qui avait déjà présenté d'autres obstacles^ péniblement surmontés par la volonté absolue du monarque, était surtout défavorable à cette entreprise. Malgré les efforts des hommes les plus instruits dans la science de l'hydraulique, on n'était parvenu à se procurer que des eaux dites blanches^ qui, considérées sous le rapport hygiénique, étaient d'une mauvaise qualité. Par l'ordre du roi, qui voulait à tout prix triompher de cette nouveUe difficulté, Colbert s'entoura de renseignements à l'aide desquels il découvrit que le problème avait été résolu danls un pays voisin. Le baron de Ville, gentilhomme liégeois, était propriétaire de la terre de Modave, dont les jardins, aussi élevés que l'aqueduc de Marly, étaient

arrosés par les eaux que fournissait la petite rivière de Hoyoux, au moyen d'une machine construite par Renkin. De Ville et son ingénieux protégé ayant été appelés à Paris, l'ouvrier liégeois fut entendu, et son plan approuvé. Par suite d'examens et de travaux préliminaires, on avait décidé que les eaux potables de Versailles seraient tirées de la Seine, et que la prise d'eau serait établie dans le voisinage de Bougival, un peu au dessous du village de Lachaussée. Il restait à trouver les moyens de faire franchir au fluide l'espèce de barrière établie par la nature entre les points de dérivation et daffluence. Le projet conçu par Renkin fut présenté au roi; et, pour obtenir des données certaines sur la puissance motrice, on fit en sa présence, sur la terrasse du château de Saint-Germain, l'essai de l'eflet produit par une roue hydraulique, qui, mue par le courant de la Seine, devait élever les eaux de ce fleuve à une hauteur considérable. L'expérience eut un plein succès, et ne laissa aucun doute sur le résultat de cette vaste entreprise, qui, commencée en 1675, fut terminée sept ans après, sous le ministère de Louvois.

Gomme ce travail, d'autant plus merveilleux qull était le résultat de conceptions d'un génie sans culture, a été considérablement modifié depuis lors par les progrès des sciences, et qu il serait fort difficile de reconnaître dans cette machine, telle qu'elle existe aujourd'hui, l'œuvre primitive de notre compatriote, nous tâcherons d'en donner l'idée, d'après la description qu'en a faite Belidor, dans son Architecture hydrau- Kque^ en y joignant quelques développements, extraits d'un mémoire publié en 1801 sur la même matière. Le barrage qui

produit la chute et la force motrice a été formé entre la rive gauche du fleuve et les atterrissements ou ilôts Lalofye et Gauthier réunis. Toute la longueur de la Seine, depuis le port de Marly jusqu'à Bezons, était, avant le dix-septième siècle, presque entièrement divisée en deux bras, par une suite dllots, dont la jonction a été opérée pour ne former qu'une seule ligne longitudinale d'environ deux lieues et demie, de manière que, sur toute cette étendue, une grande partie des eaux fût exclusivement employée au mouvement de la machine. Au-dessous de la chute étaient établies quatorze roues hydrauliques, de trente-six pieds de diamètre chacune, mues par la chute du fluide. Ce système de roues mettait en jeu soixante-quatre pompes, pressant immédiatement l'eau du fleuve et la refoulant vers un premier puisard, placé sur le penchant de la montagne. Parvenue à ce point, l'eau y était reprise par soixante-dix-neuf pompes et refoulée une seconde fois jusqu'à un autre puisard supérieur; là enfin, soixante-dix-huit nouvelles pompes achevaient d'opérer l'ascension du fluide jusqu'au haut de la tour^ dont la plate-forme est élevée au-dessus des eaux moyennes de la Seine de i54 mètres 7 centimètres, et qui se trouve placée à i ,236 mètres de distance horizontale de la machine en rivière ou du premier mobile. La tour est bâtie à l'origine d'un magnifique aqueduc de 643 mètres de longueur, que l'eau élevée parcourt avec la seule déclivité d'écoulement. On voit, par ce qui précède, que la machine était le résultat du travail de deux cent vingt et une pompes, placées tant dans le lit du fleuve que dans les deux puisards ; sans parler des pompes intermédiaires, qui n'avaient pour objet que le jeu du mécanisme. Ces indica-

tioDS, bien que sommaires, suffisent pour faire concevoir le volume de cet ensemble, qui occupait sur la montagne une longueur d'environ 700 mètres. L'aspect de cette construction colossale, le mouvement bruyant de toutes ces masses en quelque sorte animées, dont les hommes instruits dans cette partie pouvaient seuls saisir la correspondance avec le premier moteur, excitaient à juste titre Tadmiration publique; toutefois cette vaste complication n'était qu'apparente, et le mécanisme, examiné dans ses éléments, ne présentait que des procédés assez simples. La multiplicité des appareils provenait de la difficulté de faire monter une colonne d'eau, depuis le fleuve jusqu'au faite de la tour, d'un seul jet, c'est-à-dire par un tuyau unique, qui ne fût interrompu nulle part entre ses points extrêmes. Des raisons, tenant en grande partie à la capacité de résistance du fer de fonte, avaient déterminé Renkin à subdiviser la colonne ascendante : il fallait, par conséquent, appliquer à chaque point de subdivision ou d'interruption un appareil mécanique particulier, pour faire continuer à l'eau qui y arrivait sa marche ascensionnelle, et les appareils intermédiaires ne pouvaient communiquer d'autre mouvement que celui qui leur était transmis par l'action inférieure des eaux du fleuve. De là l'immense quantité de pièces mécaniques qui ne fonctionnaient que pour opérer cette transmission, et qui couvraient la surface du sol sur un espace de plus de moitié de la distance entre la tour et la machine inférieure ou premier mobile ; appareil colossal que devaient simplifier les procédés de la science moderne, mais qui, à cette époque, révélait dans son auteur de vastes connaissances et une intelligence

aussi vaste que hardie. Nous n'entrerons point ici dans des détails ultérieurs sur ce savant mécanisme : ils n'offriraient d'intérêt qu'à la classe peu nombreuse des hommes de l'art, qui, au surplus, les trouveront dans quelques ouvrages spéciaux, et principalement dans le second volume de Belidor, que nous avons mentionné ci-dessus. Mais nous citerons, parce qu'elles caractérisent la simplicité native d'un homme de génie qui ne savait pas lire, quelques particularités, rapportées dans les Mélanges historiques et littéraires de M. de Yillenfagne, qui dit les tenir d'un vieillard intimement lié avec l'illustre charpentier de Jemmeppe.

ce Le jour que l'on devait faire jouer pour la première fois cette machine, Louis XIY , voulant jouir d'un spectacle aussi nouveau que surprenant, s'y rendit, accompagné d'une cour nombreuse. De Ville attendait le signal du monarque : on le lui donne : il fait signiGer à Rannequin, qu'il croyait présent, les ordres du roi. On le cherche en vain; il avait disparu, emportant le secret de son ouvrage. Notre artiste, ayant à se plaindre du baron de Ville qui ne l'avait satisfait qu'en paroles, voulait le forcer à tenir ses engagements. 11 y réussit. Le baron courut après lui, eut le bonheur de le rencontrer, lui assura la somme promise; et la machine, mise en mouvement, étonna la cour et la France.

c< Le même vieillard m'a assuré, continue M. de Villenfagne. que Louis XIV fut enfin informé que le baron de Ville devait l'invention de cette machine merveilleuse à un Liégeois peu connu, que cet illustre potentat voulut voir Rannequin, qu'il le combla de bienfaits, et que souvent il l'appelait à Versailles, où,

entouré de ses courtisans, il se plaisait à entendre le langag^e dur et grossier de notre concitoyen, qui ne savait que le liégeois, dont la naïveté et les termes singuliers divertissaient ce grand roi. »

Ces deux anecdotes, et surtout la première, suffiront pour démontrer le défaut de fondement de Topinion qui attribuait au baron de Ville la conception de cet admirable ouvrage, ne laissant à Renkin que Thonneur de Texécution, si d'ailleurs cette assertion pouvait subsister devant le témoignage de Weidler, cité plus haut, qui dit en propres termes : « Ceux qui furent présents aux premiers travaux m'ont unanimement affirmé que Renkin était le véritable auteur de la machine, et que de Ville fut seulement le protecteur de l'artiste auprès de la cour, et comme le négociateur de cette affaire {commendatorem apud aulam et veluti ergodioctem extitisse). » Enfin, cette certitude résulte également de Tinscription gravée sur le marbre qui recouvrait la tombe de Renkin, inhumé dans l'église de Bougival, voisine du lieu où il avait commencé son œuvre gigantesque. Sur cette pierre tumulaire, enlevée pendant la révolution, mais conservée dans une auberge voisine, où elle se trouve probablement encore aujourd'hui, on lit les paroles suivantes : «Ci-gissent honorables personnes, sieur Rannequin « Sualem, seul inventeur de la machine de Marli, décédé « le 29 juillet 1708, âgé de 64 ans, et dame Marie Ruelle, son « épouse, etc. » Ce témoignage contemporain, évidemment né de la notoriété publique, détruit toute assertion contraire, et ne permet plus de douter que la France du dix-septième siècle n'ait été redevable à cet enfant d'un de nos villages de l'admirable

monument sans lequel fût restée incomplète la magnificence du plus vaste et du plus splendide de ses palais.

Ph. Lesbroussart.

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Henri ds Gand.

propre organisation ne lui permettaient pas de se répandre au dehors et d'aspirer à devenir populaire; elle eut ses destinées.

ses combats et ses révolutions, sa grandeur et sa décadence ; mais elle devait mourir comme elle avait vécu, sans sortir des écoles, et le nom de scolastique^ qui lui est resté, rappelle à la fois son origine, son caractère et ses deïauts les plus saillants. Protégées par d'importants privilèges, les universités se gouvernaient elles-mêmes, et restaient à peu près indépendantes de tous les pouvoirs de l'État : c'était comme un monde à part dans cette société si variée, où s'agitaient les hauts barons et les fières communes, où les nobles dames inspiraient la chevalerie, où le moine sévère et le maître de la gaie science trouvaient également place.

La scolastique croissait à lombre de ces fortes institutions ; en parfaite harmonie avec la société féodale, elle fournit la même carrière. Comme elle, on la voit s'essayer du neuvième au onzième siècle, prendre ensuite possession de la scène, entrer dans son âge héroïque, décroître enGn et succomber sous les attaques redoublées de l'esprit moderne.

Henri Goethals^ plus connu sous le nom de Henri de Gand, et surnommé le docteur solennel^ appartient à l'époque la plus florissante de la scolastique. 11 fut l'une des lumières de l'université de Paris, alors qu'elle comptait dans son sein les Albert le Grand, les saint Bonaventure, les Alexandre de Haies, les saint Thomas d'Aquin. Après avoir éclairé son siècle, il resta une autorité dans le monde des savants et des théologiens, et si l'on descend le cours des âges, on rencontre une longue suite des plus glorieux témoignages qui semblent se succéder pour défendre sa mémoire contre un injuste oubli. Dans une lettre où il trace aux étudiants du collège de Navarre un plan d études

pour la théologie, Gerson n'hcsite pas à placer lun des ouvrages de Henri de Gand, les QuodUbeta^ sur le même rang que la Somme de saint Thomas. Nous citerons aussi un curieux passage où le célèbre Jean Pic de la Mirandole caractérise d'une manière vive et concise tous les maîtres de la scolastique : c< Jean Scot, dit-il, a de la vigueur et du mouvement; Thomas est constamment grave et solide; Egidius, élégant et exact; François de Mayronis, vif et animé; pour Albert, il a quelque chose d'antique, de grand et de noble; et je trouve partout, dans Henri de Gand, un ton sublime et qui inspire la vénération. » Mais un suffrage qui vaut à lui seul tous les autres, c'est celui de Bossuet. Quelle idée ne prend-on pas de Henri de Gand, lorsqu'on entend l'aigle de l'éloquence chrétienne, le dernier des Pères, portant la parole devant des théologiens du siècle de Louis XIV, placer le nom du docteur solennel à côté des noms les plus illustres de l'église gallicane ! « Ceux qui consultaient le grand maître du collège de Navarre, dit Bossuet dans une de ses oraisons funèbres, admirant le consentement de sa vie et de sa doctrine, croyaient que c'était la justice même qui parlait par sa bouche ; et ils révéraient ses réponses comme celles d'un Gerson, d'un Pierre d'Ailli et d'un Henri de Gand '. » Ce n'est pas seulement comme théologien, c'est comme philo-

' Pour ne pas hérisser de textes et de citations cette notice, je renvoie à Touyrage que j'ai publié en 1888, sous le titre de : Recherches historiqueê et crUiqueeêurlavie, les ouvrages et la doctrine de Henri de Gand. On y peut voir tous les témoignages et les pièces justificatives. Hais comme je ne connaissais pas alors le passage remarquable de Bossuet, j'avertis ici qu'on le trouve dans VOrais. funèb, de N, Cornet. OEuv. compl. Paris, Lefévre, 1830, t. v, p. 303.

sophe que Henri de Gand a reçu d'unanimes éloges. Il suffira de citer, parmi les historiens modernes de la philosophie^ Tiedemann, Tennemann et de Gérando. C'est que le philosophe flamand exerça sur son siècle une heureuse et salutaire influence ; qu il se montra, dans les grandes querelles de 1 époque, 1 apôtre éclaire de la raison et de la justice ; et qu'il remplit un rôle original dans les destinées de la scolastique. L'histoire de sa vie et de ses ouvrages va nous apprendre comment il mérita une réputation que les siècles devaient respecter.

C'est aux environs de Gand, dans la seigneurie de Mude, dont une partie est renfermée aujourd'hui dans l'enceinte de la ville, que naquit, en 12i7, le futur rival de saint Thomas d'Aquin. Son père, GerremGoethals, était un vaillant chevalier, qui combattit à fiouvines. Après avoir reçu dans sa patrie les premiers germes d'une instruction Ubérale, le jeune Henri se rendit a Cologne pour suivre les leçons d'Albert le Grand. Une tradition veut qu'U y ait eu pour condisciple saint Thomas ; ce que la chronologie ne permet guère d'admettre. Mais ils se rencontrèrent plus tard, avec leur maître Albert, sur le théâtre de l'université de Paris. Henri ne quitta pas Cologne sans emporter le titre de docteur, et il parait qu'en regagnant la Flandre, il eut plus d'une occasion de faire admirer son savoir dans ces espèces de tournois de l'intelligence, alors aussi communs que les autres, où chaque champion entrait dans Tarène armé de syllogismes et de textes d'Aristote '. S il faut en croire

' Je corrige ici une faute que les connaisseurs auront remarquée à la page 1? de Touvrage cité dans la note précédente.

un de ses biographes, il aurait donné à Gand des leçons publiques de philosophie et de théologie. Mais le séjour qu il fit dans sa ville natale ne dut pas être fort long ; car nous le retrouvons bientôt à l'université de Paris, dont il ne tarda pas à être Tornement et la gloire.

Depuis Abailard, dont renseignement, les aventures et les malheurs avaient jeté tant d éclat, luniversité de Paris était devenue le centre du mouvement intellectuel. Paris renfermait tout un peuple d'étudiants, et les maîtres les plus célèbres ambitionnaient l'honneur d'y enseigner. Robert Sorbon venait de fonder la maison fameuse qui garde encore aujourd'hui son nom. Les premiers maîtres furent trois des plus illustres docteurs de l'époque, Guillaume de Saint-Amour, Eudes de Douai et Laurent Langlois. De leur côté, les ordres religieux, et en particulier les dominicains et les franciscains, avaient ouvert, dans rintérieur de leurs couvents, des cours publics qui attiraient la foule par le mérite et la renommée des professeurs. C'était de toutes parts une ardeur de zèle et une rivalité favorable aux progrès de l'instruction.

Formé à l'école de ces maîtres fameux, Henri de Gand fut bientôt jugé digne de les remplacer. Dés l'année 1247, lorsqu'il n'avait encore que trente ans, sa réputation naissante avait attiré les regards de la cour de Rome. Innocent IV lui conféra la dignité de protonotaire apostolique, avec des pouvoirs qui s'étendaient non-seulement à Paria et sur tous les diocèses de France, mais encore sur celui de Tournai. La bulle du pape, qui existe encore aux archives de la ville de Tournai, nous apprend que Henri Goethals était prêtre^ maitre es arts de

^université de Paris^ et, ce qui offre un intérêt particulier, que ledit maitre Henri, dans sa promotion au grade de doOeur en théologie, venait de recevoir, à cause de sa science éminente, le glorieux surnom de docteur solennel. Valère André rapporte aussi que ce titre fut donné à Henri de Gand par le suffrage unanime de l'université .

Désigné par la faveur du saint-siége au choix de la Sorbonne, le docteur solennel en devint l'un des membres les plus actifs^. Il avait ses admirateurs et ses partisans; on s'occupait avec soin dans lecole des questions et des difficultés qu'il soulevait. Ce fut une longue et belle carrière. Déjà célèbre en 1247, on le voit en 1274 à la tête d un parti académique ; des manuscrits de la Bibliothèque royale de Paris prouvent qu'il enseignait encore en 1 278 et 1 282, et s il faut en croire Thistorien Mézeray , il dut présider en 1289 à une décision importante de la faculté de théologie.

C'est une époque riche en événements -. l'université de Paris eut alors à traverser des jours d'épreuves, de gloire et de combats. L'incertitude des juridictions amène des luttes acharnées; une jeunesse ardente fait valoir par l'épée ses droits méconnus ; les leçons cessent, le sang coule, et toute l'autorité du chef de l'Eglise, secondé par la puissance royale, suffit à peine à calmer l'agitation des esprits. En même temps l'université de Paris avait à soutenir une guerre des plus vives avec les ordres religieux. L'ardent .et belliqueux Guillaume de Saint- Amour donna le signal par son livre énergique Des périls des derniers temps, dirigé contre la mendicité religieuse. Saint- Amour était une des puissances de l'époque. Il disposait de

quatre mille clercs dans luniversite'. Le pape lui adressait des bulles^ et traitait directement avec lui. A la fin cependant il dut céder, et saint Thomas, qu'il avait longtemps écarté des honneurs du doctorat, fut veqa en 1257.

Henri de Gand, jeune encore, parait s'être peu mêlé à ces premiers del)ats ; mais il n'en fut pas de même lorsque la querelle se ranima, plus vive que jamais, à l'occasion du privilège de prêcher et de confesser dans tous les diocèses, qui avait été accordé aux frères mendiants, et qu'ils invoquaient pour se soustraire à la juridiction des pasteurs ordinaires. On ne peut nier que les ordres religieux, placés sous la main du pape, naient contribué puissamment à resserrer les liens de Tunité catholique, ce merveilleux et imposant spectacle au sein de l'Europe morcelée et divisée jusqu a 1 infini par le système féodal. Mais trop souvent aussi on les vit, dépassant le but de leur mission utile, anéantir tous les pouvoirs devant l'autorité de Rome, et méconnaître les droits de Fépiscopat inscrits dans l'Evangile. A l'époque où Henri de Gand florissait, leur puissance était parvenue à son comble, et il était temps d'y poser des bornes. Toute l'Église s'était émue. Henri de Gand fut le défenseur en quelque sorte officiel des évêques et des pasteurs ordinaires. Ses ouvrages prouvent avec quel soin et quelleardeur il traita la question. Les attaques ne lui manquèrent pas; mais animé d'un zèle infatigable, il répliquait, dupliquait et répliquait encore. Il examine en théologien le3 rapports du pape et des évêques, et il nous semble s'éloigner également d'une indépendance schismatique, et de la servilité extrême des docteurs réguliers. Il eut le bon sens et le courage de protester contre

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l'aveugle prosélytisme, qui, dans ces siècles d'ignorance, voulait à toute force peupler les monastères. Il alla même jusqua établir, contre lopinion générale du temps, que le mélange de vie active et de vie contemplative, dans le cle^^gé ordinaire, constituait un état plus parfait que la vie purement contemplative des moines. Saint Bonaventure et saint Thomas étaient les colonnes des ordres religieux et les adversaires du docteur solennel. Un de leurs arguments les plus hardis, cétait la scandaleuse ignorance des curés, quil fallait, disait saint Thomas, remplacer par des travailleurs plus habiles. Henri de Gand répondit avec non moins de vigueur, qu on peut opposer à rignorance des curés les désordres des religieux, et que dans tous les cas, ce n est pas un motif pour bouleverser la discipline de rÉglise.

On voit par cet exemple, et ce n est pas le seul que présentent les ouvrages de Henri de Gand, quelle liberté de discussion régnait parmi ces docteurs du moyen âge, que nous nous représentons volontiers courbant la tète sous le plus étroit despotisme intellectuel. Le lecteur éclairé comprend aussi toute l'importance politique du débat ^ et c'est ici le lieu de présenter une observation qui a échappé à plus d'un historien. On attribue généralement aux seuls légistes l'honneur des réformes par lesquelles les rois de France sapèrent les fondements de l'édifice féodal ; la vérité est qu'une bonne part en revient aux théologiens et aux philosophes scolastiques. Souvent le docteur du moyen âge s'élève au-dessus de son siècle; souvent son argumentation courageuse flétrit les abus de la féodalité. On en jugera par la manière dont notre philosophe flamand s'exprime

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