ASTOR.. LENOX
sur le duel et les combats judiciaires, ce préjuge si vivace encore qui! arrachait à saint Louis même de larges concessions : u Le duel est contraire à la loi naturelle, quant à la disposition des combattants et à leur intention de tuer; il est expressément contraire à la loi divine, quant à l'intention téméraire de tenter le jugement de Dieu par un signe sensible; ainsi aucune loi juste ne permet ni ne peut permettre le duel; et le poids d une autorité quelconque, pas plus que la force d'une coutume contraire longtemps observée, ne saurait le rendre licite, n C'est encore dans le même esprit de raison et d'équité que le docteur solennel examine la question, assez délicate pour l'époque, si la dime est de droit évangélique, si elle doit faire partie de la nouvelle loi, comme elle fait partie de l'ancienne. c( L'Évangile, dit très-bien Henri de Gand, a pour but de nous ramener aux préceptes de la loi naturelle, en les faisant paraître dans leur jour véritable, et en y ajoutant quelques conseils de perfection. Or, on ne peut nier qu'il ne soit très-conforme à la loi naturelle, que ceux dont le temps est consacré tout entier au service des autels, reçoivent du public les choses raisonnablement nécessaires à leur subsistance. Par conséquent, la dime est de droit évangélique et naturel, si l'on entend par là une obligation de subvenir aux besoins des ministres du culte; mais la dime n'est qu'une observance légale qui peut être abolie, elle n'est pas de droit évangélique ni naturel, en tant que fixée à telle quotité plutôt qu'à telle autre; sous ce rapport, elle appartient au droit positif humain. ». Telle est la solution de Henri de Gand, et l'on ne voit pas ce qu'on pourrait dire de plus sensé aujourd'hui même au sujet des biensdu clergé.
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La renommée et le rang du célèbre professeur de théologie donnaient un grand poids à ses opinions. Sa science éclaira plusieurs conciles, et il n'est pas croyable qu'un monarque comme saint Louis ait dédaigné un tel auxiliaire dans ses sages réformes. Le docteur solennel dut trouver place à la table royale où s'assit plus d'une fois saint Thomas. Quelques historiens parlent de la faveur dont il aurait joui dans sa vieillesse auprès du jeune Philippe le Bel. Il ne faudrait pas conclure de ce fait, d'ailleurs contestable, que Henri de Gand partageât les sentiments politiques du cruel persécuteur de Boniface VIII. La doctrine qu'il enseigne dans ses ouvrages n'est rien moins que favorable au despotisme. « Si le prince, dit-il, donne des ordres évidemment injustes, et que tout avertissement ait été inutile, en un mot, s'il est incorrigible, les sujets doivent procéder à sa déposition plutôt que de le supporter, et ils sont déliés de l'obéissance. »
Cette théorie, qui n'était pas nouvelle au moyen âge, avait pour appui et pour couronnement la suprématie temporelle des papes, et la théocratie était au fond des principes démocratiques de Henri de Gand. Pour lui comme pour la plupart de ses contemporains, le pape est indépendant de toute puissance, et toute puissance lui est soumise comme au chef de la société spirituelle ; il est, selon l'expression de notre auteur, l'architecte de la cité humaine ; à lui appartient de distribuer les travaux et les fonctions, de veiller sur tous les empires, d'honorer les bons rois, de déposer et de remplacer ceux qui abusent de l'autorité suprême. On voit que les philosophes du moyen âge avaient laissé peu de chose à dire aux hommes
qui de nos jours essaient de restaurer ces vieilles théories. Il n'est pas moins curieux d entendre un docteur du treizième siècle traiter avec une haute liberté desprit la question du communisme, soulevée aujourd'hui comme une menace du pauvre contre le riche. C'est en se plaçant entre Platon et Âristote que Henri de Gand cherche à éclairer toutes les faces du problème. La communauté, poussée jusqu'à l'extinction des sentiments naturels les plus légitimes, voilà, selon notre docteur, le principe politique de Platon, au moins dans sa Republique; la propriété, l'individualité poussée jusqu'à l'égoïsme, voilà le principe d'Aristote. Tout en reconnaissant le bon sens pratique du philosophe de Stagyre, Henri de Gand n'en rend pas moins justice aux nobles et généreuses inspirations de l'immortel disciple de Socrate. Son esprit impartial et élevé se refuse même à condamner sans réserve ce principe de la communauté des femmes, dont on a tant abusé contre Platon. Henri de Gand sait y voir ce que Platon y a mis en eflfet, le vœu sublime quoique chimérique d'une fraternité universelle qui ferait de tous les membres de l'Etat une seule et même famille. Le seul tort de Platon, à ses yeux, c'est d'avoir eu de la condition humaine une idée trop parfaite. L'humanité aujourd'hui est corrompue et dégradée : nul législateur ne peut le méconnaître impunément. Mais ici, comme dans d'autres parties de sa doctrine, Platon, selon la belle expression de Henri de Gand, n'avait fait que rêver l'état d'innocence et la perfection primitive de l'homme, sans en avoir une notion distincte, et il fit des lois qui en sont comme un souvenir; mais un souvenir vague et incomplet, étendant ses voiles sur les tristes
réalités de la vie. « La politique chrétienne, continue notre auteur, ne saurait être ni la politique de Platon ni la politique d'Aristote. Elle ne peut s'arrêter aux vues impraticables de Platon, parce qu'elle a un sentiment trop vif de l'imperfection et des misères de l'homme déchu ^ elle ne doit pas non plus s'enfermer dans l'étroit horizon d'Âristote , car le christianisme a pour mission de régénérer l'homme et de le rendre à son premier état de perfection. Quelle est donc la loi véritable de la politique chrétienne? C'est la plus grande réalisation possible de la communauté, non par des institutions extérieures et coërcitives, mais par le libre mouvement de la grâce et de la charité. » Je l'avoue : ce n'est pas sans une émotion profonde que j ai rencontré, dans le vieux philosophe flamand, ces pages touchantes où respire à la fois une si haute raison et un si tendre intérêt pour les hommes. Quelle supériorité de vues! Quel dédain de tout préjugé vulgaire ! Quelles inspirations d'avenir ! Qui ne bénirait la céleste influence du christianisme, quand on le voit susciter, jusqu'au sein de l'immobilité féodale, de tels apôtres du progrès et des destinées meilleures de notre race!
Cependant tange de VÉcole^ saint Thomas, était mort en 1 274. après avoir exercé sur l'université tout entière l'empire légitime du génie. Il laissait des admirateurs enthousiastes qui, dans l'excès de leur zèle, voulaient arrêter toute liberté de discussion, et faire recevoir sa doctrine comme une sorte d'oracle, dont il ne serait plus permis à l'avenir de s'écarter. C'était un despotisme magistral que Henri de Gand ne pouvait subir : sa philosophie s'écartait, sur des points importants, des idées
du docteur angélique. Il se mit donc à la tête du parti opposé ; plusieurs réunions de théologiens eurent lieu chez Etienne Tempier, évéque de Paris^ et tel était l'ascendant de Henri, qu'il fit triompher sa cause Tannée même de la mort de saint Thomas. C'était armer contre lui l'ordre entier des dominicains : aussi un grand nombre de religieux, dont les noms sont parvenus jusqu'à nous, s'efforcèrent-ils de repousser les attaques du docteur solennel. Tout prouve que Henri de Gand fut en quelque sorte l'héritier de l'influence de saint Thomas. Aucun rival alors ne paraît lui avoir disputé le premier rang. Sa doctrine s'était répandue jusqu'en Italie et en Allemagne. Il domine, par son enseignement et son système, tout l'intervalle qui s'écoula entre la mort du docteur angélique et l'arrivée de Jean Duns Scot à l'université de Paris, vers le commencement du quatorzième siècle. Quoique Henri fût mort depuis plusieurs années, Scot, le docteur mbtil^ eut besoin, pour établir sa propre doctrine, de combattre à outrance celle du docteur solennel qui régnait encore. Aussi le franciscain Matthieu Veglensis écrivait-il, à la fin du seizième siècle : ^ On compte deux adversaires principaux de Duns Scot; en effet Scot lui-même se constitua l'adversaire de Henri de Gand, et Guillaume Occam, celui de Scot. »
Au milieu de ses succès académiques, Henri avait été nommé, en i275, archidiacre de Tournai, en même temps que Philippe Mouskes, cette autre gloire de Gand, devenait évêque de la même ville. L'archidiacre et l'évéque de Tournai, unis par l'élévation du caractère et la supériorité de l'esprit, gouvernaient le diocèse d'un commun accord. Aubert Lie Mire dit en
propres termes que Henri fut l'œil de l'évêque. Cependant, malgré leclat de sa nouvelle dignité, le docteur solennel ne renonça point aux fonctions de renseignement. Jusqu'à la fin de sa vie il paraît avoir pris une certaine part aux afiaires de l'université de Paris. Peut-être partageait-il le temps de son séjour entre Paris, Tournai et sa terre de Mude-lez-Gand. Il s'occupait dans la retraite d'œuvres de bienfaisance, d'études et de fondations pieuses, et c'est au milieu de ces soins paisibles que la mort vint l'enlever. Il succomba, en 1293, aux attaques d'une fièvre violente. Une clause de son testament léguait à la ville de Gand différentes sommes pour les pauvres, et une rente perpétuelle pour l'entretien de deux étudiants à luniversité de Paris. L'illustre archidiacre fut enseveli avec pompe dans l'église cathédrale de Notre-Dame à Tournai.
Henri de Gand a-t-il appartenu à quelque ordre religieux? Le rôle qu'il remplit dans la querelle des ordinaires et des mendiants ne porte pas à le croire. Cependant les Servîtes ou serviteurs de la bienheureuse vierge Marie^ le réclamaient encore au dix-septième siècle, comme l'ornement et la gloire de Tordre. Leurs historiens racontent avec détail la vie religieuse de Henri de Gand, ses nombreux voyages au delà des Alpes , et ses instances auprès des souverains pontifes, pour conjurer les orages qui menaçaient leur congrégation naissante. Rien n égale l'admiration et l'enthousiasme que leur inspire le docteur solennel, et c'est grâce aux Servîtes que nous possédons des éditions modernes et commodes de ses principaux ouvrages. Un zèle si persévérant, tant de récits, tant de détails, doivent avoir quelque fondement, et sans voir dans Henri de Gand un
religieux servite, rien n'empêche qu'il n'ait prêté à l'ordre, dans quelques circonstances importantes, l'appui de sa science ou même de sa voix. C'est là, selon nous, ce qui aura donne lieu à tous les récits postérieurs, que l'esprit de corps répandit et accrédita.
Henri de Gand avait composé un grand nombre d'ouvrages sur des sujets de théologie, de philosophie, dhistoire, de dévotion. Les plus importants ont été imprimés plusieurs fois; quelques-uns existent encore manuscrits : nous ne parlerons que des premiers. Ce sont : le Livre ou Catalogue des écrivains illustres, les Quodlibeta, et la Somme de théologie. Nous pensons que ces trois ouvrages ont été publiés à Paris, et qu'ils l'ont été dans l'ordre où ils sont placés ici.
Le Catalogue a été imprimé pour la première fois à Cologne, en i580. Deux autres éditions parurent en 1693 et i718. La traduction du commencement de l'ouvrage en fera connaître la nature et le but : « Continuer jusqu'à nos jours, avec les renseignementsque j'ai pu me procurer à cet égard, le Catalogue des hommes illustres, commencé par saint Jérôme, et dont Sigebert, moine de Gemblours, a donné une suite jusqu'au temps oii il a vécu, tel est le dessein que je me suis proposé, malgré tout ce qui me manque pour une tâche aussi difficile ; mais je ne voulais pas laisser à la postérité un trop juste sujet d etonnement, si aucun des hommes de notre âge n'eût dirigé son zèle de ce côté, lorsqu'on a vu paraître tant de personnages dignes de mémoire, depuis les temps où Sigebert a cessé d'écrire. » Ce début à la manière de Tacite, rappelle la gravité habituelle de Henri de Gand. Le Catalogue est bref et concis,
mais sans aridité. Le style est toujours clair et ne manque pas d'élégance. Une haute impartialité distingue Henri de Gand comme historien.
Les Quodlibeta parurent pour la première fois à Paris , en 1 51 8 ; il y eut deux autres éditions à Venise, en 1608 et en 1613. Les Quodlibeta îusû&ent très-bien leur titre; ce sont des espèces de Mélanges^ où l'on trouve de tout, de la philosophie, de la théologie, de la physique, du droit canon, de la morale et de la politique. Cet ouvrage est regardé comme le chef-^l'œuvre de Henri de Gand : il avait reçu dans les écoles le surnom de Livre d'or.
Le premier éditeur des Quodlibeta publia également la Somme de théologie j en 1520; Touvrage est dédié au comte Louis de Flandre, au sénat et au peuple gantois. Une seconde édition, très-belle et très-correcte, parut en 1646, à Ferrare, en trois volumes in-4°. Jérôme Scarparius, provincial de l'ordre des servîtes, y a joint une table raisonnée des matières, qui forme à elle seule 260 pages ! La Somme est distribuée en trois parties. La première renferme des généralités sur la science et principalement sur la science théologique. La deuxième traite de l'existence et des attributs de Dieu, et la troisième du dogme de la Trinité. Quoique la Somme soit principalement un ouvrage de théologie, les deux premières parties ofirent aussi un intérêt philosophique véritable, et il est étonnant que les historiens de la philosophie les aient à peu près négligées.
Ces nobles monuments des travaux d'un autre âge nous ont transmis les titres irrécusables de la gloire de Henri de Gand. Lors même que toute trace de sa haute influence sur son
siède aurait disparu de Thistoire^ on la retrouverait là vivante et indestructible. On admire dans ses beaux ouvrages la sagacité, la profondeur et Findependance de Fesprit philosophique. Mais il n est pas facile de pénétrer dans le sanctuaire de la doctrine, et encore moins d'y introduire le public. La nature des questions et la langue de la scolastique y mettent des obstacles de plus dun genre. Aussi ne voulons-nous essayer que d'en offrir ici les traits les plus marquants.
On sait qu'Âristote eut au moyen âge le titre et le rang de prince des philosophes. On en vint presque à voir en lui un père de l'Église. Il régnait surtout par l'autorité de la langue et des formules qui dominait tout l'enseignement. Cet empire semble d'autant plus extraordinaire que les doctrines d'Aristote, aujourd'hui mieux connues et mieux comprises, sont en grande partie opposées aux dogmes chrétiens.
Henri de Gand était de son siècle. S'il ne secoua pas entièrement le joug d'Aristote, s'il est encore péripatéticien par le langage qu'il emploie, par la manière dont il pose les ques^tions, il ne l'est plus par celle dont il les résout, et le fonds de sa doctrine est conçu dans un esprit tout différent de celui d'Aristote : il le combat avec force au nom de la philosophie et du christianisme; s'élevant comme conciliateur et comme juge entre Aristote et Platon, il sait défendre ce dernier contre d'injustes attaques, se nourrit de ses nobles inspirations, et s'envole sur les ailes de son génie dans le monde supérieur des idées. L'originalité de Heori de Gand comme philosophe consiste dans son platonisme, et c'est ce qui le distingue éminemment de saint Thomas, de Scot et des autres scolastiques.
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Mazzonius en porte ce jugement remarquable : « Henri de Gand est le seul entre tous les scolastiques qui mente vraiment le nom de platonicien. »
Ainsi le docteur solennel appartenait à cette grande école philosophique qui compta dans son sein les plus illustres d entre les premiers Pères, et en particulier saint Augustin. Comme eux il croit que l'alliance de la veVité théologique et de la vérité philosophique ne peut qu'être féconde, et il rejette énergiquement cette opposition imaginaire entre la raison et la foi, que révent, jusque dans le sein de l'Église, des esprits secrètement malades de scepticisme. Si l'on objecte que la raison a égaré les hérétiques, Henri de Gand répond que la fausse interprétation des textes de l'Ecriture a été une source tout aussi fréquente d'hérésie, et qu'au surplus l'erreur ne s'est jamais appuyée que sur des raisons faibles et défectueuses. c< Quant aux vraies raisons, dit-il énergiquement, elles ne sont ni la propriété des hérétiques, ni la nôtre, mais la propriété de la vérité même et de Dieu ; car la vérité, c'est Dieu. » Les idées de Henri de Gand sont tellement larges et hardies, qu'elles feraient reculer peut-être plus d'un théologien de nos jours. Partout, à l'exemple de Richard de Saint-Victor, qu'il suivait avec prédilection, Henri de Gand cherche à développer l'intelligence, en lui proposant comme une noble conquête, la vue de plus en plus claire des vérités révélées; il représente la foi, non en ennemie de la raison, mais empressée à lui tendre la main, à diriger ses regards en haut, et à la nourrir d'une divine espérance *.
' On dirait qu'il porte dans son cœur les paroles si remarquables de Tillustre moine de Saint-Victor, dans le Prologue du Traité de la Trinité : « Si dans la foi réside le
Dans Henri de Gand, la philosophie éclaire la religion, et une haute inspiration religieuse pénètre la philosophie tout entière. L'intelligence de Dieu est pour lui le monde intdli-gible de Platon, la région des vérités éternelles de Leibnitz. Un rayon divin doit descendre dans l'intelligence de Thomme, pour qu'il connaisse la vérité pure, pour qu'il soit certain de la posséder. « L'homme, dit-il, ne peut apercevoir la vérité que
dans la lumière pure des idées, qui est lessence divine
Lessence, la raison detre de chaque chose est une idée en Dieu. » Voilà Platon tout entier.
En exposant les preuves de lexistence de Dieu, le docteur solennel a rencontré des aperçus ingénieux et profonds que rhistoire de la philosophie doit recueillir. Et d'abord, demande Henri de Gand, Ihomme s mquiéterait-il de l'existence de Dieu, si letre inGni lui-même navait déposé dans Tintelligence humaine un sentiment et une idée dont il est Fobjet suprême? 11 faut déjà, pour rechercher si Dieu est, en avoir une notion plus ou moins claire. Autrement, ce serait comme si Ion se mettait à la poursuite d'un esclave fugitif, sans posséder son
commencemenl de toul bien, c'est dans la connaissance que se trouve la consommation et la perfection... C'est peu, pour des cœurs que la foi dirige, que Pespérance altère, que la charité entraîne, d'avoir des opinions justes et vraies sur Dieu, mais il faut joindre la connaissance à la croyance; il faut autant qu'il nous est permis, autant qu'il est possible, comprendre avec la raison ce que la foi nous a transmis. Mais quelle merveille si notre âme se trouble et s'obscurcit devant les mystères de Dieu, lorsqu'elle est souillée presque ù chaque instant de la poussière des pensers terrestres ! Sors enfin de la poussière, ù vierge, fille de Sion ! Si nous sommes de vrais fils de Sion, dressons l'échelle sublime de la contemplation, et prenant notre vol, comme des aigles, éciiappons.à la terre, i>our planer dans les hauteurs dcscieux. »
signalement en aucune manière; car il est bien certain alors que, même en le rencontrant, on ne pourrait le reconnaître.
Henri présente une autre preuve à laqueUe il ne manque que des développements pour mériter de figurer à côté de la célèbre démonstration de Descartes. L'existence de Dieu, pour l'esprit, est inséparable de la notion de Dieu. Comme être absolu, on ne peut en avoir l'idée sans penser en même temps à son existence; de sorte que ceux qui doutent de l'existence de Dieu, n'ont réellement pas l'idée de Dieu. On peut le dire sans crainte : le philosophe flamand, sur ce point capital, est supérieur à saint Thomas lui-même, qui semble rejeter toute preuve métaphysique de l'existence de Dieu.
Le talent philosophique de Henri de Gand s'est encore exercé avec succès sur la question célèbre des univenaux, sur celle de la création, sur le problème de l'union de l'àme et du corps. Sa pensée est en général mâle et forte; son expression est souvent d une heureuse énergie. Il a quelques-uns des défauts de son siècle ; mais il est riche de qualités qui n'appartiennent qu'à lui, et que la philosophie plus mûre de notre âge n'a pas le droit de dédaigner.
La vie et les ouvrages de Henri de Gand se rendent un mutuel témoignage, et nous apprennent également qu'il servit l'humanité et mérita la gloire. Il fut l'un des maîtres intellectuels de l'Europe, à une époque qui n'est pas sans grandeur. Digne émule des Albert, des saint Thomas, des Alexandre de Haies, honoré des suflrages d'un Gerson et d'un Bossuet, l'histoire de la scolastique et de luniversité de Paris gardera fidèlement sa mémoire. Il sut être philosophe et chrétien. Il
défendit le droit contre la force; il parla de raison dans un siècle de préjugés. Les libertés de TEglise trouvèrent en lui un infatigable défenseur. II honora sa patrie, et aujourd'hui encore son exemple et ses succès rappellent éloquemment à la Belgique que les triomphes de Findustrie et leclat des arts ne doivent pas être les seuls objets de son ambition, et qu il y a aussi des palmes glorieuses à cueillir dans la carrière des sciences et dans les nobles travaux de la pensée.