EN RADEAU
Après avoir combattu dans les Vosges, pris part à la bataille de la Marne, tenu quelque temps les tranchées en Champagne, le 158^ régiment d'infanterie fut envoyé dans le Nord.
Le 10 octobre, le colonel avait donné Tordre à la 12^ compagnie et à deux sections de la 10^ de tenir dans la Bassée et d'en occuper les lisières. Le reste du bataillon se trouvait au village de Violaines.
L'ennemi, cependant, avec des forces nombreuses, dessinait un mouvement tournant pour envelopper La Bassée, qu'il
bombardait violemment. Accentuant son mouvement, il put occuper les abords de la petite ville et ouvrit un feu très vif de mitrailleuses. Les Français y répondaient énergiquement, sous le commandement du chef de bataillon de Rochegude, mais, comparativement aux troupes qui les assaillaient, ils ne formaient qu'une poignée d'hommes, et, eux, ils n'avaient pas de mitrailleuses.
Vers deux heures de Taprès-midi, leur mission étant considérée comme terminée, par le retard qu'ils avaient, au moins, apporté à l'avance allemande, l'ordre leur parvint de rejoindre l'autre partie du bataillon. Ils n'avaient qu'une direction de repli, celle de l'ouest. Ils traversèrent la ville, dont les rues étaient battues par les feux et parvinrent à en sortir. Mais ils n'avaient pas fait un kilomètre dans les champs qu'ils étaient pris, par le flanc, sous la mitraille. Cette direction de l'ouest, qu'ils croyaient encore libre, était barrée par des cavaliers, ayant mis" pied à terre, qui tiraient sur eux avec
d'autant plus d'efficacité qu'il n'y avait, dans cette plaine, aucun abri. L'ennemi les ayant suivis à leur sortie de La Bassée, ils étaient complètement encerclés et soumis à un feu venant de quatre côtés à la fois.
La situation était désespérée ; les pertes s'augmentaient à chaque instant. Cependant, ils ne songèrent qu'à poursuivre la lutte, si disproportionnée qu'elle fût, et à résister jusqu'à la mort. Cette résistance dura presque toute la nuit.
Mais la supériorité numérique des Allemands était écrasante. Se rapprochant par bonds, ceux-ci resserrèrent leur étreinte. Ils finirent par s'emparer de vive force des derniers combattants qui, officiers et soldats, n'étaient plus que cent treize, ayant tenu pendant près de vingt-quatre heures contre deux régiments de cavalerie, un bataillon d'infanterie, un bataillon de la garde prussienne et les mitrailleuses.
— Si j'avais su ! dit le commandant des troupes ennemies, en apprenant qu'il n'avait eu affaire qu'à six sections.
Les prisonniers furent d'abord enfermés dans Téglise de La Bassée. Le chef de bataillon de Rochegude, grièvement blessé, était transporté à Tambulance.
Le lendemain, ils étaient dirigés sur Lens, où les habitants, émus de leur épuisement, parvinrent à leur faire passer quelques vivres. De Lens, ils étaient conduits à Douai, où ils furent rejoints par 250 Anglais, qui avaient été capturés à Vermelles.
La brutalité des Allemands se manifestait surtout, alors, contre les Anglais. Ils avaient laissé les Français recevoir des aliments, mais défense absolue fut faite à nos soldats de les partager avec les soldats britanniques, qui mouraient de faim. Les Français, comme on pense, ne tinrent aucun compte de cette défense, malgré toutes ces menaces, et vinrent en aide à leurs camarades anglais.
Le 15, départ de la gare de Douai, dans des wagons clos par des barres de fer où 60 hommes étaient entassés, pour TAUemagne.
Parmi ceux qui, après un voyage de soixante-quinze heures, furent débarqués au camp de Hameln-sur-Weser, dans le Hanovre, se trouvait le sergent-major Darche. Comme les autres, il avait subi, en route, pendant les arrêts, les injures et les menaces des populations. — « Coupezleur donc le cou ! » criaient les femmes aux sentinelles.
La vie était dure au camp de Hameln.
On y mourait de faim. Les Anglais et les Russes étaient surtout traités d'une façon implacable. Ces malheureux en étaient réduits à ramasser des épluchures dans les tas d'ordures. Des brutalités incessantes, toutes les misères. Elles inspiraient au sousofïicier une colère qui se traduisit, Tidée s'ancrant en lui, par le désir de se soustraire à cette existence affreuse.
En avril 1915, il s'entendit avec un caporal anglais, du Dorset Régiment, qui avait formé le même rêve. Celui-ci était employé dans un dépôt d'habillements.
Avec beaucoup de peines, il parvint à
mettre de côté deux vêtements civils et une carte de la région, qu'il enterra en attendant le moment de la réalisation du projet. Il avait aussi coupé des fils de fer de la clôture dans un coin habituellement caché à la vue des sentinelles par un baraquement inoccupé. Pour dissimuler cette entaille, les fils de fer avaient été rabattus.
Un sergent-fourrier du 158^, mis dans la confidence, demanda à se joindre à ses camarades, et, à lui aussi, l'Anglais lui procura un costume civil. Les trois complices obtinrent d'un Russe une boussole. Ils devaient, à la fin de mai, essayer de quitter le camp par la brèche pratiquée. Ils avaient étudié les moyens de ne pas rentrer dans leurs baraques à Theure habituelle. La frontière hollandaise qu'il s'agissait d'atteindre, était à 150 kilomètres environ. Les colis envoyés de France que, pendant longtemps, ils n'avaient pas reçus, arrivant enfin, i s se munissaient de quelques provisions.
Ils étaient prêts quand des circonstances
imprévues renversèrent subitement leur plan. Le 10 mai, Darche et le fourrier étaient, dune façon inopinée, désignés pour un autre camp, celui de Bohmte. Ainsi étaientils séparés de l'Anglais, dont ils ne devaient plus avoir de nouvelles.
A peine furent-ils arrivés au camp de Bohmte, situé plus au nord du Hanovre, au milieu des landes et des marais, que le fourrier tomba malade et fut expédié à Soltau.
Pour Darche, dont la résolution persistait, malgré ces travers, il s'occupa de prendre des renseignements, comme par pure curiosité. Il se trouvait rapproché de la frontière de Hollande, qui n'était plus qu'à une centaine de kilomètres, mais la route qui y menait était difficile, traversée de canaux et de rivières : or, il ne savait pas nager. On lui conta les mésaventures de quelques prisonniers qui, ayant essayé de fuir, avaient été repris, principalement aux abords de FEms, qui coule parallèlement à la frontière. Dans le moment même où il se faisait donner ces indications, il y avait, à la pri-
son du camp, des soldats qui avaient été arrêtés en tentant de fuir. La punition, extrêmement rigoureuse, qu'ils subissaient comprenait Tabsurde et barbare supplice du poteau. Au demeurant, la discipline, à Bohmte, où les prisonniers étaient employés, quatorze heures par jour, au creusement d'un canal, se montrait particulièrement sévère.
Que faire? Attendre une occasion, préparer le difficile voyage pour le cas où cette occasion se présenterait. Le sergent-major n'avait plus de carte. Il finit par découvrir qu'un sous-officier belge en possédait une; il la lui emprunta et la copia, en doublant 1 échelle pour pouvoir la lire plus facilement. . Il établit alors, spéculativement son itinéraire pour aborder la Hollande au sud de la boucle formée par la frontière, et formant un rentrant important en territoire néerlandais. C'était à la hauteur de la petite ville d'Oldenzaal.
Voici, dit-il, pour quelle raison j'avais choisi ce point. D'abord, il se trouvait directement à
l'ouest de Rheine, ville industrielle allemande située sur TEms, large d'une soixantaine de mètres, souvent grossi, du fait de ses rives basses, par l'abondance des eaux. Ne sachant pas nager, je ne pouvais le traverser que sur un pont : il y en avait trois à Rheine. Peut-être aurais- je la chance d'en trouver un non gardé. Sinon, au risque de rester en route six ou sept jours de plus, je remonterais le cours du fleuve jusqu'à sa source, ou, du moins, jusqu'à ce que je trouvasse un point où il fût guéable. Dans la région à traverser, les villages étaient nombreux, sans doute. Plus au nord, ils étaient plus espacés, mais le terrain était par trop marécageux. Un canal rendait aussi facile la surveillance des sentinelles.
Son plan arrêté, au moins théoriquement, le sergent -major Darche chercha un compagnon sûr, décidé, comme lui, à rompre avec cette existence odieuse. Ses camarades de chambre avaient été blessés et étaient encore peu valides. Ce fut, en fin de compte, à un ancien sergent de son régiment,
avec lequel il avait jadis fait son service et
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retrouvé au camp, qu'il s'adressa. Le sergent Faure, il le savait, était discret, intelligent et énergique, doué d'ailleurs de la force physique que réclamaient les épreuves à affronter. Darche se confia à lui et ses ouvertures furent d'autant mieux accueillies que Faure, de son côté, songeait à s'évader, ayant déjà, dans ce but, réservé quelques provisions. Entre eux deux, ce projet de fuite ne cessa dès lors d'être agité, mais on était en hiver. Rien ne serait possible, en raison de l'état des sentiers et du débordement des rivières, qu'à la belle saison. Un exemple confirma la nécessité de la patience. En mars 1916, quatre Français, travaillant près du village de Lingen, s'étaient échappés. Surpris par les inondations de l'Ems, ils avaient bientôt été arrêtés.
Darche et Faure purent leur parler à travers leur prison de planches, quand ils eurent été ramenés au camp. De pes conversations difficiles, par bribes, avec ces malheureux enfermés dans une étroite
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cellule obscure, il fut acquis que la direction du nord était, en effet, la plus dangereuse.
Peu de temps après, Tautorité allemande décida que tout ce qui restait de prisonniers valides et encore non employés serait envoyé en a kommando ». On sait que, par ce mot, on désigne le groupement des travailleurs de fermes réunis, la nuit, dans ]e mênie local, généralement au centre d'un village sous la garde de plusieurs sent'nelles. Les sous-offîciers pourraient faire partie de ces détachements.
C'était, peut-être, Toccasion attendue, mais, pour Faure, le cas était délicat. Il occupait au camp un emploi qui lui assurait uiie relative tranquillité. Comment ne serait-il pas suspect en Tabandonnant ?
Les deux amis réfléchirent, et ils se firent présenter au feldwebel Bûrich, en feignant de lui accorder Timportance qu'il s'attribuait volontiers.
Ils lui déclarèrent qu'ils étaient fatigués, anémiés, qu'ils avaient besoin de grand
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air et qu'ils feraient volontiers partie d'une équipe de travailleurs. Le feldwebel, bouffi de Torgueil de son pouvoir discrétionnaire en pareil cas, daigna accepter la requête. En fait, c'étaient deux travailleurs de plus qu'il fournissait. Il laissa même aux postulants le choix de leur kommando.
Ceux-c souhaitaient, évidemment, se rapprocher de la frontière, mais ils ne voulaient pas inspirer de soupçons en indiquant un point qui en fût rapproché.
Après s'être consultés ils désignèrent Langerich, à l'ouest d'Osnabruck, en Westphalie. Là, ils seraient à 70 kilomètres de la Hollande.
Ils partirent donc le 20 mars, prenant le train à Bohmte. Ils pensaient arriver en peu de temps à destination, mais une surprise désagréable leur était réservée. Le Langerich pour lequel ils étaient embarqués n'était pas celui où ils avaient demandé d'être envoyés, mais un village du même nom, situé précisément dans la région m.arécageuse du nord. Leur désillusion fut
grande. Ils traversèrent Rheine, puis s'en éloignèrent. Avec quelle mélancolie avaientils vu, dans la gare, le train qui se dirigeait vers la Hollande !
A ce Langerich imprévu, les prisonniers furent répartis par fermes. Une école leur fut affectée comme logement.
Dans la journée, les deux camarades étaient séparés : Tun travaillait chez un certain Schmidt ; Temployeur de Tautre s'appelait Heese. Ils se retrouvaient le soir, et, malgré leur déception, reprenaient leur projet.
L'école était située au centre du bourg, entre le temple protestant et le logis d'un cordonnier. La porte d'entrée, donnant sur la place, était solidement verrouillée chaque nuit. Une autre porte ouvrait sur une petite cour, entourée de murs, renforcés par des fils de fer barbelés. Aux fenêtres, des barreaux solides.
A première vue, il semblait qu'il fut moins malaisé de s'évader pendant le travail.
Mais, en réalité, il était presque impossible
à Darche et à Faure de se trouver seuls un moment, chacun de son côté, hors des gens de la ferme ou des sentinelles. Puis, même en admettant ce hasard, on s'apercevrait tout de suite de leur disparition. Malgré les obstacles, c'était donc de Técole qu'il fallait partir, après la contre-visite qui avait lieu généralement à neuf heures, en pratiquant une ouverture dans les fils de fer.
Ils se donnèrent un délai de six semaines pour se procurer les diverses choses dont ils avaient besoin : vêtements civils boussole, cordes, tenailles, tiers-point pour limer les chaînes des barques, au cas où ils auraient la chance d'en découvrir. C'feût été une vraie chance, en effet, car l'ordre avait été donné aux riverains de retirer toutes les embarcations de la rive droite de l'Ems. L'expiration de ces six semaines mettait leur départ au dimanche 7 mai, à la pleine lune. Danger, mais aide aussi, pour la marche.
Les objets nécessaires, ils se les procurèrent peu à peu, grâce à l'adresse et à la
discrétion d'un prisonnier, chargé dos commissions dans les boutiques de Langerich, par une sorte d'investiture. Ils Favaient mis dans le secret de leur dessein, et ce secret fut bien gardé par lui.
Pour la boussole, ce fut plus compliqué. En supposant qu'une des médiocres boutiques du village en disposât d'une, cette demande eût éveillé les soupçons. La boussole était pourtant indispensable. On finit par l'obtenir d'un Allemand des environs, qui venait quelquefois causer avec les prisonniers, en lui persuadant qu'elle ne devait servir que pour un jeu.
— Vous faites bien, dit-il, de ne pas songer à la fuite, car il est absolument impossible de passer .'a frontière*
Avait- 1 deviné les intentions des deux sous-officiers et craignait-il les suites de sa complaisance? Il ajouta même, de son autorité privée, que les fils de fer étaient garnis de sonnettes, mises en mouvement par le moindre contact.
On le rassura, en imaginant devant lui
un jeu, en effet, un jeu auquel il ne comprit rien, sans vouloir Tavouer.
La date du départ, alors que tout était prêt, faillit être forcément modifiée. Le fermier Heese avait demandé que Faure couchât a la ferme dans la nuit du 7 au 8 mai, en raison de travaux qui devaient commencer de très bonne heure, pour aller extraire de la tourbe à Haselûnne. C'était un retard de trois ou quatre jours. Darche insista auprès de son compagnon d'aventure pour qu'on n'attendit point et on décida que la réalisation du projet aurait lieu le soir même, c'est-à-dire dans la nuit du 6 au 7.
Cette dernière journée nous parut terriblement longue, conte-t-il ; nous attendions le soir avec impatience. Après notre retour du travail, pendant que les sentinelles prenaient leur repas, nous annonçâmes ainsi notre départ aux camarades : « Qui a des commissions pour la France?» Quelques-uns parurent surpris. D'autres pensaient bien que nous avions eu une raison, en venant pour les travaux. A l'heure
habituelle, nous nous glissâmes dans nos couvertures pour que, à la contre-visite, nos gardiens nous trouvassent couchés. Cette contrevisite, ils la prolongèrent, par- hasard, d'une façon insolite. Ils se retirèrent pourtant.
A peine ont-ils tourné le dos que nous nous levons: nous réunissons nos outils; nous chargeons nos musettes de cent vingt biscuits et d'un peu de chocolat. Nous voulons prendre quelque nourriture, pour nous donner des forces, mais nous n'avons pas faim (chose rare !). Nous sommes tout de même un peu émus à la pensée que, si rien n'entrave nos dispositions, nous serons bientôt sur le chemin de la liberté.
Nous attendons que le cordonniej, notre voisin, soit couché. C'est à quoi il ne se décide pas. A onze heures et demie, il y a encore de la lumière dans sa chambre... Tant pis, il faut partir. Nous risquons peut-être d'être entendus, mais si nous différions encore, la nuit serait trop entamée.
Trois de nos camarades font le guet, et deux autres nous aident à faire une ouverture dans les fils de fer. Nous allons serrer la main à ceux que nous laissons derrière nous, à qui nous
donnons quelques boîtes de conserves, trop lourdes pour être emportées; nous prenons nos légers bagages, dont une pèlerine qui devait nous servir à tour de rôle ; nous abandonnons nos effets militaires et nous nous glissons par l'ouverture faite dans les fils de fer sur le sommet du mur. Cette ouverture, nos complices la refermeront. Nous nous laissons tomber dans la rue, par un saut un peu aventureux. Nous passons, à petits pas, devant la maison du cordonnier, puis nous nous éloignons rapidement.
Je ne puis décrire le sentiment qui nous envahit à cet instant. Il nous semblait que nous avions déjà gagné un peu de cette liberté tant désirée.
Lorsque nous fûmes sortis du village, riôus le contournâmes en nous dirigeant d'abord vers l'est, puis vers le sud et le sud-ouest, de façon à rejoindre la route de Freren. Puisque l'éveil n'avait pas encore été donné, nous « pouvions suivre la route pendant quelques kilomètres pour gagner du terrain.
Cette route, nous la trouvions à un carr^efour. Elle était plantée de grands arbres qui^la rendaient très obscure : circonstance favorabloi
car, si nous étions rencontrés, nous pourrions nous dissimuler plus facilement. C'est, en effet, ce que nous eAmes bientôt à faire, car nous entendîmes des chants qui se rapprochaient. Nous nous couchâmes sur les bas-côtés jusqu'à ce que ces gêneurs eussent passé : c'étaient des permissionnaires qui avaient fêté leur permission dans un cabaret voisin, officiellement fermé à cette heure tardive, mais transgressant les règlements.
Nous nous remettons en chemin. Mais, au moment même où nous sommes devant lë cabaret, la porte s'ouvre, et un soldat en sort. C'est, sur nous, un jet de lumière. Heureusement, l'homme, à moitié ivre, ne se préoccupe guère de nous. En nous voyant^ il nous lance seulement un « Gùtten abend », auquel nous répondons vaguement. Les huit kilomètres qui nous séparaient de Freren sont donc parcourus sans autres incidents.
Les fugitifs entendaient non pas traverser, mais contourner Freren. Ils se lancèrent en pleins champs pour chercher, hors de la route, la voie du chemin de fer qu'ils^devaient suivre quelque temps. Ils
s'assurèrent ainsi qu'ils étaient dans la bonne direction.
Cependant, Taube commençait à blanchir rhorizon. Ils se réfugièrent dans un petit bois, où, après avoir mangé un biscuit, ils se reposèrent un peu. Ils s'aperçurent vite que Fabri était médiocre et ils s'enfoncèrent davantage dans le bois, se dissimulant dans une petite dépression de terrain, sous des branches coupées, pour dormir.
Ils avaient pu, préalablement, remplir leur bidon de l'eau d'un étang.
Ils furent brusquement réveillés par des cris d'enfants qui s'approchaient d'eux.
Leurs angoisses, à la pensée d'être aussi malencontreusement découverts, leur inspirèrent des résolutions extrêmes, dont ils sourirent plus tard. Ils avaient eu la tentation, non de faire quelque mal à ces enfants, mais de les attacher à des arbres et de les bâillonner. Mais ils n'eurent pas besoin de recourir à ces moyens désespérés. A quelques mètres d'eux, cette marmaille s'écarta, courut dans un autre sens. Elle
suivait simplement les bonds capricieux d'un écureuil.
Rassurés, les deux camarades firent le plan de leur marche pour la nuit. A dix heures du soir, ils se remettaient en chemin, sous la pluie qui tombait, en longeant la voie ferrée, à quelque distance. Cette pluie rendait l'obscurité complète, ils ne pouvaient s'avancer que pas à pas. Ils aperçurent soudain une petite lumière, sans doute la lanterne d'un surveillant de la voie, et ils s'arrêtèrent. Bien leur en prit, car, lorsque l'homme fut passé, ils se rendirent compte que le sentier dans lequel ils étaient engagés était coupé par un ravin à pic.
' — Attention ! dit Faure à son ami.
Il avait entendu le bruit de l'eau coulant dans le ravin.
Sans cette lumière, qui les avait forcés à se terrer un instant, et, par suite, leur avait fait étudier de plus près le terrain, ils se fussent vraisemblablement cassé la tête sur .les* pierres amoncelées dans le lit du torrent.
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Il fallait donc revenir en arrière, en tâtonnant dans la nuit noire.
— Et nous, s'écria Darche, qui avions compté sur la lune !
A la vérité, ils ne savaient plus où ils étaient. Leur but était de retrouver une direction parallèle au chemin de fer. Ils eurent la sensation de marcher au hasard pendant longtemps. Enfin, il leur sembla distinguer dans le lointain une lumière fixe. C'était, en effet, un disque éclairé, qui leur servit de point de repère.
Ils rencontrèrent un pont, sur lequel ils franchirent la voie. Mais, peu après, ils s'avisèrent qu'ils allaient droit sur une petite gare, où un train était attendu. Nouveaux détours. L'averse redoublait, ils étaient trempés, et la pèlerine pour deux qu'ils possédaient, ruisselait d'eau : il était impossible de continuer à s'avancer sous ce déluge. Ils s'adossèrent à une haie, attendant qu'un peu de clarté se dessinât. Cette clarté leur fit voir un village, qu'il importait d'éviter. A la recherche d'un asile pro-
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visoire, ils dirigèrent vers un boqueteau, où, épuisés, ils s'endormirent.
La nuit suivante fut également très dure, fertile en dangers, en rencontres inquiétantes. Vers minuit, les premières maisons de Rheine leur apparurent. Cette ville était sur leur itinéraire. C'est là, comme on Ta dit, qu'ils espéraient passer TEms.
Des usines, traversées par la ligne du chernin de fer, à leur droite, étaient en pleine activité. Il s'agissait donc de s'en éloigner. Ils se portèrent vers la berge du fleuve, où ils se trouvèrent à peu près à la hauteur d'une écluse.
Ils s^ pensèrent d'abord favorisés par le sort,
— Voilà qui arrange tout, mon vieux! fit Darche.
Il venait d'apercevoir, contre toute attente, puisqu'il savait qu'il était interdit de laisser de§ embarcations sur la rive droite, un bateau amarré à un pieu par une chaîne.
CjBtte chaîne, ils commencèrent aussitôt à la limer. Soudain, ils entendirent un
sifflotement. Us se dissimulèrent aussitôt dans des broussailles. A ce moment, la lune qui, la veille, leur avait tant fait défaut, se dégageait des nuages. Ils reconnurent une sentinelle. Si elle eût gardé le silence, elle surprenait les évadés.
Les choses s'étaient présentées trop favorablement. Ils devaient renoncer à ce passàge facile de TEms. En quittant la berge, n'ignorant plus qu'elle fût gardée, ils furent, un moment, en pleine vue d'un gardien de l'écluse. Celui-ci les prit sans doute pour des gens de la famille de l'éclusier et ne leur adressa aucune question.
Mais, dans leur précipitation, alors qu'ils cherchaient le sentier par lequel ils étaient venus, ils se perdirent, et ils s'embarrassèrent dans des jardins. En voulant gagner au large, ils tombèrent, au contraire, au milieu d'un groupe de maisons. Un méchant roquet se mit à aboyer et à les poursuivre, signalant ainsi leur présence. Déjà, une fenêtre s'était ouverte, où une silhouette s'était montrée, semblant curieuse de ce
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bruit. Le moment était critique. Avant tout, il' était nécessaire de se cacher. Ils s'engagèrent dans une ruelle au bout de laquelle ils trouvèrent une grille. Ils n'avaient pas le choix des moyens : ils escaladèrent cette grille, mais, ce -qui ne les avançait guère, en cas de recherches, ils se virent alors enfermés dans une cour, probablement la cour d'une fabrique fermée la nuit. Le chien continuait à aboyer. A l'autre extrémité de la cour était une autre porte. Nouvelle escalade. La porte donnait sur une route, et, juste en face de la fabrique, par malechance, des baraquements pour la troupe avaient été construits.
Ils n'avaient rien de mieux à faire que de courir de toutes leurs forces pour quitter ces parages périlleux. Arrivés à peu de distance de la ligne de chemin de fer, ils se réfugièrent dans des taillis pour reprendre haleine et se remettre des émotions qui ne leur avaient. pas manqué.
Ils se concertèrent. Le problème était toujours de franchir le fleuve :
Nous décidons alors, puisque la ligne du chemin de fer traverse l'Ems, d'aller voir si le pont est libre. Nous nous faufilons, avec prudence, parmi des groupes de bâtiments et arrivons près du pont. Inutile d'aller plus loin. A la clarté de la lune, nous distinguons immédiatement, à une centaine de mètres devant nous, la sentinelle.
Il faut donc contourner la ville pour reconnaître l'autre pont, car il y a encore une ligne de chemin de fer au sud de Rheine. Nous n'avons d'ailleurs guère d'espoir, car il est probable que ce pont sera gardé comme l'autre.
Nous redescendons vers le sud, mais nous sommes bientôt arrêtés par une rivière, qui nous oblige à revenir vers l'est. Cette rivière était bordée par des pâturages clos de fils de fer, dans lesquels paissaient des bestiaux et des chevaux. A chaque instant, nous étions obligés de franchir des clôtures qui aboutissaient jusqu'à l'eau, et c'était une galopade des animaux effrayés. Enfin, voici un petit bois de sapins où nous nous arrêtons. Le jour était venu. Nous étions à la merci d'une rencontre. Un semblant de pont, fait de quelques planches, s'offre enfin à nous pour atteindre l'autre rive
de ce cours d'eau (hélas ! pour FEms, c'était bien autre chose !) et nous atteignons un plus grand bois, de chênes et de sapins, où nous nous enfonçons. Nous étions épuisés. Après toutes ces alertes, la journée se passe tranquillement. Vers le soir, comme nous allons puiser de l'eau dans la rivière, nous éprouvons une singulière surprise. A trois cents mètres de nous, nous apercevons des prisonniers français, occupés à charger une voiture de bois. Et nous qui pensions être bien à l'abri ! Nous ressentons une étrange impression de nous sentir libres (si on peut dire qu'on est libre quand on ne peut cesser de se cacher !) en pays ennemi, si près de nos pauvres camarades...
A la nuit, Darche et Faure se mettent à la recherche de Tautre pont. Comme ils l'avaient prévu, il est également gardé. Cachés derrière un mur, ils entendent les pas du factionnaire. Il n'y a donc qu'à rebrousser chemin. Nul moyen d'éviter des maisons. Ils font le moins de bruit qu'ils peuvent, et, au bout de quelque temps, ils se trouvent dans une prairie au bord du
fleuve. Ils ont perdu, inutilement, des heures précieuses. C'est un supplice de Tantale que de voir, en face d'eux, la rive qu'ils ne peuvent atteindre, au delà de laquelle, avec quelque sourire de la chance, serait le chemin de la liberté. Faudra-t-il donc remonter le fleuve jusqu'à sa source? C'est la seule solution qui leur apparaît. Mais quel prolongement du dangereux voyage !
Cette nuit nèfles a donc aucunement avancés. Il est quatre heures du matin. Il est nécessaire de se dissimuler de nouveau. Mais il n'y a ni accident de terrain, ni bois. Ils ne rencontrent qu'une maison en construction. Ce serait folie que de s'y installer, car, sans doute, les ouvriers, quelques heures plus tard, viendront reprendre leur travail.
Ils marchent encore. Le seul refuge possible est un bosquet étroit, d'une largeur de quelque cinq mètres, servant de limite entre un pré et un champ. Ils coupent des broussailles et les disposent autour d'eux pour épaissir le rideau qui les cache. La
pluie, qui tombe bientôt, leur semble un événement heureux.
Cette pluie, cependant, n'empêche pas un cultivateur devenir labourer son champ. Les deux camarades, fort alarmés, se couvrent de feuilles et restent immobiles. Le chien du laboureur vient les flairer, mais, par bonheur, n'aboie pas.
Le laboureur se retire à midi, mais revient bientôt. Et, autre sujet d'inquiétude, un berger apparaît dans le pré, faisant paître son troupeau. Entre ces deux ennemis, Faprès-midi fut long.
Quand ils furent seuls, Darche et Faure se communiquèrent une idée hardie, qui leur était venue en même temps. Cette idée était extrêmement téméraire, en effet. Mais la nécessité ne pouvait suggérer que des moyens aventureux.
— Ni pont ni barque, dit Tun d'eux...
Eh bien, si nous construisions...
— Un radeau ?
— C'est cela... Assurément, ce ne sera pas très facile, mais vois-tu autre chose à faire?
— Non. C'est notre dernière ressource.
— Alors, essayons. La maison qu'on est en train de bâtir nous fournira les matériaux.
— Improvisons-nous donc charpentiers et navigateurs !
Ils commencèrent par couper, avec la ilime, quelques fils de fer de la clôture du pré. Ces fils de fer serviraient à attacher les planches les unes aux autres. Puis ils s'enquirent d'un « port d'embarquement ». La berge surmontait l'Ems de quelque six mètres, mais, à un coude du fleuve, ils découvrirent un étroit banc de sable.
Il n'y avait plus qu'à travailler en hâte, car le temps était limité par la nuit, courte à cette époque de l'année. Ils transportèrent en premier lieu à leur « port » six grands poteaux de sapin, puis quatre grands plateaux de chêne, utilisés pour monter les échafaudages et enfin trois traverses carrées pour lier ensemble les plateaux et poteaux.
Ils étaient neufs dans ce métier, mais le
rêve de la liberté stimulait leur ingéniosité. Ils disposèrent les poteaux parallèlement, puis placèrent les traverses par-dessus. Pendant que Darche coupait les fils de fer en morceaux d'une longueur convenable, Faure liait chaque poteau aux traverses. Puis ils posèrent sur les traverses les plateaux, également liés avec le reste.
Cette besogne malaisée et fatigante avait été menée si rapidement, pourtant, que, un peu après minuit, elle était terminée.
Il s'agissait maintenant de faire descendre le radeau dans l'eau. Cette opération était très difficile, car l'engin que nous avions fabriqué était fort lourd. Un des poteaux, beaucoup plus long que les autres, s'accrocha dans les branches d'un arbre sous lequel nous avions travaillé, et il fallut le couper.
Nous réussissons enfin à faire basculer le radeau dans l'eau et nous le maintenons auprès du bord au moyen d'une corde. Nous le chargeons de notre léger bagage et nous prenons place sur notre esquif. Faure s'embarque le premier et prend place à l'avant, tandis que, à
Tarrière, j'essaye d'activer la marche du radeau avec une perche de cinq à six mètres. Mais, bientôt, je ne peux plus m'en servir : le fleuve est trop profond. Nous remplaçons la perche par deux petites branches, qui nous servent de rames. Nous nous appliquons à faire le moins de mouvements possible ; notre radeau était très étroit (à peine 80 centimètres) et un geste un peu brusque l'eût fait chavirer. Aussi, nous nous mettons à genoux pour resserrer nos évolutions. Debout, nous avons de l'eau jusqu'au-dessus des chevilles, car le bois que nous avions employé était très lourd, et notre poids contribuait à le faire enfoncer davantage.
J'avais donc mis le radeau en route avec la perche, mais, à cause du peu de courant à cet endroit, nous ne bougions guère. « Mais, me dit Faure, nous n'avançons pas ! « C'est alors que nous primes les rames de fortune. Seulement, marins novices, nous ramions, chacun de notre côté, un peu au hasard, et ce manque d'ensemble imprima à notre embarcation un mouvement de rotation. Nous tournâmes ainsi deux ou trois fois sur nous-mêmes.
Nous n'avions guère le temps de nous égayer de notre maladresse. Au reste, s'il n'y avait
pas de courant près des bords du fleuve, en son milieu, où nous étions parvenus tant bien que mal, le courant était fort, au contraire. L'expérience s'acquiert vite, en certaines circonstances. Nous arrivâmes à manœuvrer sans nous contrarier. Il était temps ; ce diable de courant nous entraînait. Il fallut redoubler d'efforts pour nous diriger vers la rive que nous souhaitions tant d'atteindre.
Enfin, ils en approchaient. Mais le débarquement était peu commode. La berge était à pic sur Teau. Les fugitifs ne trouvèrent que quelques broussailles qui les aidèrent à Tescalader. Ils effacèrent les traces de leur passage, et, avec la perche, renvoyèrent le radeau dans le fleuve. Quand ils se furent assurés qu'il suivait le courant et que, par conséquent, rien ne signalerait Tendroit où ils avaient atterri, ils partirent dans la direction de Touest. La satisfaction d'avoir triomphé d'un obstacle capital leur mettait de l'espoir au cœur.
— Eh bien, on s'en est tiré ! ,
— Et on se tirera bien du reste !
— C'est qu'il ne s'agit pas de se faire reprendre, maintenant?
— On pourrait payer cher le bois de l'échafaudage.
— Bah ! j'ai confiance.
— Moi aussi... seulement, je suis éreinté.
— Me crois-tu moins las que toi? On se reposera au petit jour.
— Nous aurons bien mérité un repas de deux biscuits au lieu d'un?
— Sybarite !
— En route, en attendant !
Au bout de peu de temps, ils s'enfonçaient dans une forêt, en suivant un sentier qui, parfois, se perdait dans des marécages, et ce lî'était pas, dans la nuit, une chose simple que de le ' retrouver. Vers deux heures et demie, ils traversaient la ligne Rheine-Miinster, puis, une heure plus tard, la ligne Rheine-Biirg-Steinfurt-Hollande. Ils étaient donc dans la bonne voie. Mais peu après avoir franchi cette dernière ligne, ils se heurtaient presque à de grands
baraquements éclairés. C'était encore un camp de prisonniers. Ils s'en éloignèrent rapidement. Une troisième voie ferrée (la ligne Rheine-Gronau) s'offrit à eux.
Le jour s'était levé, le moment était venu de s'arrêter pour se cacher. Mais ils n'avaient devant eux, à perte de vue, que des champs cultivés. En ce terrain plat, nul abri. Que faire ? Continuer encore la marche, bien que le soleil se montrât déjà. Mais la situation était périlleuse. Il leur sembla distinguer, au loin, une tache sombre formée par un bouquet d'arbres. C'est de ce côté qu'ils se dirigèrent, tout en constatant, non sans émotion, qu'il leur fallait absolument passer devant une ferme.
Or, dans la cour de cette ferme, ils apercevaient des gens occupés à atteler un ^ cheval. Comment espérer échapper à leur attention? L'imprévu était là cruel. Qu'ils restassent où ils étaient ou qu'ils avançassent, les risques étaient les mêmes. Il n'y avait pour eux qu'à se fier à leur bonne étoile. Ils se décidèrent. Par fortune, ces
fermiers avaient affaire à un cheval vif ou vicieux, et se donnant quelque peine pour le faire entrer dans les brancards, ils tournaient le dos. Le bruit qu'ils faisaient euxmêmes les empêcha d'entendre le bruit des pas des deux Français. Ceux-ci se hâtèrent de prendre de la distance.
Il était près de sept heures du matin quand ils pénétrèrent dans le petit bois qu'ils avaient eu tant de peine à atteindre. Ils avaient bien gagné un peu de repos.
La nuit suivante se déroula sans autres incidents que la difficulté de la marche et que l'aggravation qu'y apportait la pluie. Plus ils accentuaient leur direction vers l'ouest, plus le terrain était mauvais. Il était formé de hautes bruyères et de vastes marais dans lesquels ils s'enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Puis ils abordèrent une forêt qui avait été incendiée quelque temps auparavant, une forêt spectrale sous la lune, où ils s'entravaient aux grandes branches épargnées, où ils glissaient sur le sol poudré de débris. Leurs vêtements, déjà
déchirés aux clôtures de fils de fer, n'étaient plus que des loques. Les averses fréquentes ne leur avaient d'ailleurs jamais donné le temps de se sécher, et, malgré Tété, ils avaient très froid. Au matin, les traces du feu qui avaient dévoré ces bois cessant, ils purent se blottir dans des fourrés. Ils firent alors le point, pour savoir où ils se trouvaient exactement. Au nord et au sud, ils entendaient, au loin, des sons de cloches et le bruit du passage de trains. Ils se rendirent compte qu'ils devaient être entre Bentheim et Ochtrûp, c'est-à-dire à neuf kilomètres environ de la frontière hollandaise, à vol d'oiseau. A l'ouest, ils rencontreraient une route à peu près parallèle à cette frontière, mais elle était évidemment gardée. Il valait donc mieux marcher vers le nord-ouest, et couper la route à un endroit où elle se rapprocherait particulièrement de la terre libératrice...
Était-ce la dernière nuit? Les évadés touchaient-ils au but? Ce fut avec émotion que, ver^ dix heures du soir, ils se remirent
en chemin. Cette nuit était sombre. Ils parcouraient une région de tourbières et ils étaient obligés de vérifier constamment leur direction à Taide de la boussole. Ils s'inquiétaient du retard que leur imposaient ces obstacles. Vers une heure du matin, la route cherchée leur apparut.
L'oreille au guet, avec mille précautions, ils observèrent autour d'eux. Puis, en courant, ils franchirent la route. Ils retombaient, après l'avoir pour ainsi dire sautée, dans des landes et des marais. De petits sapins leur servaient, de temps en temps, d'abri pour vérifier si rien de suspect ne pouvait les inquiéter.
Ils n'avaient pas aperçu, cependant, une cahute, qui était un refuge de douaniers, et ils s'y cognèrent presque. Moment angoissant ! D'autant qu'il leur sembla entendre quelque mouvement à l'intérieur. Ils firent un bond de côté. Par chance, le sol était mou, leurs pas s'y enfoncèrent et l'éveil ne fut pas donné. Ils enjambèrent ensuite un fossé, mais, de nouveau, ce
furent des marécages et Teau clapotait SOUS leurs pieds.
Ce bruit attira Tatt^tion des sentinelles, qu'ils savaient proches. Des coups de feu retentirent, mais, heureusement, dans cette obscurité, ils ne pouvaient être tirés qu'au hasard. Darche et Faure entendirent les balles siffler: ils précipitèrent leur course. Ils étaient sortis des marais et les bruyères étouffaient le résonnement du galop dont ils faisaient leur suprême ressource. La fusillade cessa.
Maintenant, c'est une petite rivière qu'ils ont devant eux. Est-elle profonde? Ils la sondent avec un bâton qui s'abîme dans la vase. Ils tâtent un autre endroit, en s'engageant eux-mêmes dans le lit de la. rivière. Ils s'y sentent enlisés.
Quoi ! si près du terme d'un tel voyage, faudrait-il être arrêté là? Les épreuves s'étaient si souvent renouvelées pendant leurs étapes qu'ils n'eussent point douté de venir à bout de cette autre difficulté, mais ce qui était grave, en de telles conditions,
c'était du temps perdu à chercher un moyen de passer, alors que, d'une minute à Tautre, après Talerte des sentinelles, ils pouvaient être poursuivis et découverts.
Hallucination ou réalité, il leur paraissait que, à peu de distance d'eux, on fouillait le terrain. Il y avait plus de vraisemblance, en effet, à ce que ce fut une réalité et non une sensation imaginaire.
Leur parti fut vite pris. Darche attacha sous les aisselles de Faure, plus grand que lui, la corde dont ils disposaient, et Faure s'engagea dans la rivière, ainsi soutenu.
— Le milieu est solide ! dit-il.
La vase ne s'était accumulée que sur les bords. Il atteignit l'autre rive, et, à son tour, il aida son camarade. ^
La rivière dépassée, étaient-ils en Hollande? Délimitait-elle la frontière? Ne fallait-il pas se défier de ses méandres? S'ils avaient véritablement quitté le sol allemand, avec quelle vigilance il fallait éviter de courir le risque d'y rentrer ! On conçoit leur anxiété, qui ne leur permettait
pas encore de croire tout à fait à la réussite de leur évasion. Au demeurant, il n'y avait, où ils étaient parvenus, aucune amorce de route. C'est à travers des bruyères qu'ils s'avancèrent, et ce ne fut qu'après longtemps qu'ils aperçurent un chemin, aux premières lueurs de l'aube. Ce chemin les mena vers un village, où, au milieu de la chaussée de la grande rue, se dessinaient les rails d'un chemin de fer vicinal. Les maisons étaient propres et coquettes; d'un aspect différent de celui des villages allemands.
— Nous sommes au bout de nos peines!,..
— En Hollande !... Enfin!
Les deux compagnons de cette rude aventure avaient besoin de se persuader l'un l'autre qu'ils fussent arrivés au but. Ce n'était pas, tout d'abord, de la joie qu'ils éprouvaient. C'était encore, quelque patiente énergie qu'ils eussent déployée, de la surprise, un sentiment presque indéfinissable où il y avait de l'hésitation devant l'acceptation définitive de leur succès,
comme s'il eût été trop beau, après tout ce qu'ils avaient souffert. Ils gardaient le cœur serré. Ce ne fut que peu à peu que cette sorte de perplexité se fondit en allégresse.
Ils étaient là, dans la rue, embarrassés d'eux-mêmes, quand ils virent venir un passant matinal. Bien qu'ils ne doutassent plus de leur arrivée en terre amie, ils ne purent s'empêcher de le questionner, de se faire confirmer qu'ils fussent bien en Hollande.
Le passant, après les avoir examinés curieusement, leur demanda qui ils étaient. Lorsqu'ils eurent répondu qu'ils étaient des prisonniers français évadés, il leur serra les mains avec cordialité et voulut les emmener chez lui. Il réveilla toute la maison, et les braves gens qui l'habitaient s'empressèrent auprès des fugitifs libérés. Après qu'on les eut séchés et restaurés, ils furent conduits à Oldenzaal, où le commandant militaire de la gare ne leur fit pas moins bon accueil, leur demandant s'ils voulaient être internés ou renvoyés en France,
C'est la France qu'ils désiraient revoir, et le plus tôt possible. On leur proposa de téléphoner à notre consul de Rotterdam.
Mais un train partait à midi. Ils avaient encore quelque argent, et ils s'embarquèrent sans délai, escortés par un sousoffîcier hollandais. C'est pendant ce trajet qu'ils sentirent se dissiper, comme par enchantement, tous leurs mauvais souvenirs. Le ravissement qu'ils éprouvaient compensait tous les risques auxquels ils s'étaient exposés, toutes les fatigues qu'ils avaient supportées.
De Rotterdam, ils firent la traversée pour l'Angleterre sur un paquebot hollandais, le Bafaçier II, où ils se rencontrèrent avec dix-sept Français, vingt-quatre Russes et un Serbe, échappés, comme eux, des geôles allemandes.
Le 18 mai 1916, ils passaient d'Angleterre en France.
Le sergent-major Darche est aujourd'hui sous-lieutenant au 2^ tirailleurs, au Maroc,