‹ Les belles âevasionsChapitre 9 sur 19 · A VISAGE DÉCOUVERT · texte numérisé non relu

A VISAGE DÉCOUVERT

L'officier dont nous allons conter Taventure ne veut pas être nommé. Il estime, avec quelque modestie, qu'il a été favorisé par la chance, oubliant quelle dépense de volonté et de présence d'esprit il lui fallut pour réussir. Il parle plus volontiers des autres, de camarades dont il exalte la résolution et le courage, comme ce lieutenant-interprète, particulièrement surveillé à la suite de plusieurs tentatives d'évasion, qui parvint, cependant, à sortir de la cellule où il était aux arrêts. Il avait scié les barreaux d'une fenêtre, et, la nuit, habillé d'un caleçon noir, d'un sac transformé en

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veste, chaussé de sandales noires, il quitta son cachot. La sentinelle, quelques précautions qu'il eût prises, Taperçut et fit feu dans sa direction. Il franchit rapidement une pente très raide qui le mena au sommet du fort d'Ingolstadt, où une deuxième sentinelle tira sur lui. Avec un remarquable esprit de décision, il descendit en courant un talus abrupt, au pied duquel il essuya une nouvelle décharge. Il se jeta alors à Teau, et, sous les balles, il traversa un fossé large de quarante mètres. Il échappa aux recherches et marcha dix nuits. Il allait atteindre la frontière suisse quand, trahi par le sort, il fut arrêté.

Revenons à Tévasion, heureuse celle-là, qui se caractérisa par le sang-froid du prisonnier.

Le fort 9, à Ingolstadt, est un fort de terre, entouré d'un très large fossé sur les trois faces de tête, plus resserré sur le front de gorge. Des sentinelles veillent, la nuit, à rintérieur des cours ; d'autres sont placées au bord du fossé, à l'intérieur de l'enceinte»

Les officiers captifs habitent des chambres, munies de barreaux, donnant sur le front de gorge, lequel est bordé, à sa partie externe, par un treillage en fil de fer s'enfonçant sous Teau et s'élevant à un mètre cinquante au-dessus de la surface. La seule entrée du fort est un pont, fermé @n son milieu par une grille, et gardé par un factionnaire. Dans la cour où aboutit le pont se trouve le poste allemand.

Au moment de la relève, les sentinelles viennent en groupe du poste, passent le pont, se séparent en deux fractions, à droite et à gauche. La relève est ainsi effectuée tout autour du fort. Au fur et à mesure qu'elles sont relevées, les sentinelles reviennent individuellement et rentrent au poste en repassant le pont.

Ce fut cette particularité de la consigne que songea à utiliser Toffîcier pour se glisser entre les sentinelles, habillé comme Tune d'elles, et pour sortir ainsi du fort.

Aidé de quelques camarades, il fabriqua avec du bois, du carton, du fer-blanc, un

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semblant de casque à pointe, un faux fusil et une fausse baïonnette. La cartouchière était une boîte de corned-beef, peinte en noir. A sa capote, il ajouta des pattes d'épaules rouges. Il acheta des vieilles bottes allemandes. Ainsi, avec l'obscurité pour complice, devait-il être à peu près équipé.

Il fallait, alors, scier un barreau d'une fenêtre pour pouvoir se porter sur le chemin • suivi par les sentinelles. Il dut interrompre une première tentative.

Sur ces entrefaites, il apprit qu'un officier russe, ayant descellé un barreau de la fenêtre de la chapelle, ayant même pu en sortir, s'était heurté aux fils de fer de clôture, qu'il n'avait pas eu les moyens de couper.

L'officier français s'entendit avec lui, lui procura une pince, et il fut convenu que le Russe partirait le premier. Quel que fût son sort, le Français se risquerait.

Le 8 octobre 1916, à huit heures du soir> habillé en soldat allemand, et sous ce costume, vêtu en civil, couché de tout son

long dans la profonde ouverture de la fenêtre, il vit passer le groupe de sentinelles allant faire la relève, puis celles qui revenaient de garde. Dès que la deuxième - se fut montrée, il se laissa couler à terre, prit le fusil de bois que lui tendit un camarade et, en se baissant, fit rapidement les cinq ou six mètres qui le séparaient du chemin de ronde, sans être remarqué. Il se redressa, et Tarme à la bretelle, comme les autres, traversa le pont, ouvrit la grille et arriva dans la cour du poste. Là, il se rendit aux latrines, où il attendit que tout le monde fût rentré dans le poste. A ce moment, il sauta le mur d'enceinte. Une fois dans la campagne, il se débarrassa de son accoutrement militaire et il se dirigea vers la gare d'Ingolstadt, à sept kilomètres. Il y arriva à neuf heures et demie ; un train devait partir à dix heures. Parlant parfaitement Tallemand, il demanda un billet de seconde pour Nuremberg. Il avait été forcé de frapper au guichet pour le faire ouvrir.

Mais rheure du train était passée. On imagine combien le temps lui semblait long. L'appel des officiers avait eu lieu déjà, son évasion avait été certainement constatée. Il se promenait fiévreusement devant la gare quand il apprit avec dépit, par un soldat du poste de la gare, qu'il aborda audacieusement, que le retard du train durerait probablement jusqu'à trois heures du matin.

Ce ne fut, en effet, qu'à cette heure avancée de la nuit que le convoi fut signalé. Il monta dans un compartiment, et, à Nuremberg, eut juste le temps de prendre la correspondance pour Francfort, sans pouvoir aller chercher un billet. Il s'adressa d'un air dégagé au contrôleur qui lui donna un billet pour Wûrzburg, où il devait y avoir quinze minutes d'arrêt.

A Wûrzburg, il jugea plus prudent, quoi qu'il eût adopté ce parti de ne pas se cacher, de ne pas aller et venir dans la gare. Un employé de chemin de fer, moyennant un pourboire, se chargea de lui rapporter

le billet. Il fit de même à Francfort.

Le wagon était bondé. Il avait dû voyager debout dans îé couloir. A Cologne, il sauta dans le train d'Aix-la-Chapelle. Là, il devait cesser d'user du chemin de fer. C'était le 9 octobre, à neuf heures du soir. Il se jeta dans le tramway n^ 7 qui le mena à Ponthor, à la lisière nord de la ville. Puis, à pied, désormais, il s'engagea, à travers les faubourgs, sur une route, suivant la direction du nord-est. Mais il se heurta à une sentinelle, gardant un pont du chemin de fer, cachée dans Tombre projetée par une de ses arches.

L'ofTic'er, se remettant vite de cette surpr se, répondit qu'il habitait tout près, qu'i avait cubl'é ses pièces d'identité et qu'il al ait revenir, après s'en être muni. I revint sur ses pas et n'ayant naturellement pas l'intention de reprendre le même chemin, quitta la route pour les champs. Caché derrière une haie, il fit un Icger repas, arrosé d'un flacon de vin acheté pour lui, en gare de Wiirzburg, par un commission-

naire et il marcha à la boussole dans la direction du nord-ouest, évitant les lieux habités, les contournant prudemment.

Il estima, peu de temps avant le jour, qu'il devait être à un kilomètre de la frontière du Limbourg hollandais. Des lueurs de lampes électriques, se déplaçant, lui indiquèrent la ligne des sentinelles. Le ciel était couvert, heureusement; il tombait une pluie fine. Il se mit à ramper, s'arrêtant souvent pour écouter et pour reprendre souffle. Il entendit, au bout d'un certain temps, tousser, puis marcher sur un chemin. Il fut, par suite, fixé sur remplacement exact de la frontière. Il se trouvait si près des soldats qu'il les apercevait, mais il réussit à se glisser entre eux, sans que rien le décelât. A Taube, il était libre.

Ainsi avait-il témérairement usé de moyens singulièrement aventureux. Pendant les trente-six heures, ou presque, du voyage, il avait été à la merci d'un hasard. Il eût suffi, pour qu'il fût découvert, d'une question, d'un examen attentif, d'une

demande impérative de pièces. C'était à visage découvert, pendant la plus grande partie du trajet, qu'il avait opéré son évasion.

Sa première pensée, en se voyant en sûreté, à Viengeldaal, fut pour ceux de ses camarades que les circonstances avaient moins favorisés que lui. Il songea, notamment, à un officier belge qui, après sept tentatives, avait été repris à moins de dix mètres de la frontière. Il souhaiterait que,, d'après les témoignages que peuvent donner ceux qui ont réussi, on n'oubliât pas, un jour d'attester l'estime due à des prisonniers qui, malgré le sort contraire, donnèrent, en ayant cherché à regagner la France, les preuves les plus certaines de leur force d'âme.

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