LE SERGENT LUCAS
C'est un Vendéen, né paysan, Henri Lucas, sergent au 69^ régiment d'infanterie. Blessé au-dessus de Toeil gauche par une balle et, au bras, par un coup de baïonnette, à Mouchy-au-Bois, à la fin de 1914, il tomba entre les mains de Tennemi. Quand, bien que très faible encore, il fut considéré comme guéri par les médecins allemands, on renvoya travailler aux mines de charbon, près de Dusseldorf. Besogne particulièrement dure pour im homme habitué à Tair libre. On descendait au fond de la mine à six heures du matin et on en remontait à six heures du soir.
Pendant la nuit, Téquipe dont Henri Lucas faisait partie logeait au troisième étage d'un bâtiment très élevé. Chaque étage était gardé par des sentinelles, qui veillaient aussi à toutes les issues. Les plus rigoureuses précautions avaient été prises par un officier soupçonneux. Cependant, le jeune sergent ne songeait qu'à s'évader. Mais comment, par quels moyens? C'était chose impossible pendant qu'on se rendait au travail, et le casernement était à une telle hauteur du sol qu'il n'y avait pas à tenter de descendre par les fenêtres, d'ailleurs solidement grillées. Henri Lucas roulait vainement dans sa tête des projets dont l'exécution lui apparaissait bientôt irréalisable. Il n'y avait qu'une chose certaine : c'est que cette captivité lui était insupportable et que, coûte que coûte, il voulait fuir, essayer de retrouver la France.
Un jour, des électriciens vinrent faire quelques réparations, et, ne les ayant pas achevées, ils laissèrent une échelle, que Lucas aperçut en rentrant de la mine. Il vit
m LES BELLES ÉVASIONS
dans cette circonstance une occasion unique de salut, et il forma instantanément son plan, pour aventureux qu'il fût. Il s'en ouvrit à ses camarades, qui voulurent le dissuader de se jeter dans une entreprise leur semblant folle. Mais il s'était décidé. Il leur demanda seulement d'occuper, par une apparence de querelle, la sentinelle la plus proche. Il les embrassa, et, à l'aide de l'échelle, il gagna le toit, d'où il étudia la situation. Il était alors onze heures du soir. La nuit était assez claire : avantage pour observer les saillies du bâtiment, mais aussi risque d'être aperçu. En admettant qu'il pût arriver jusqu'en bas, il s'agissait d'éviter les factionnaires.
En envisageant les divers aspects du problème, il conclut qu'il y avait beaucoup de probabilités pour qu'il se rompît le cou ou qu'il fût repris avant d'avoir été loin. Si déterminé qu'il fût, il conçut toutes les difficultés auxquelles il devait se heurter. Ce qui .se présentait, c'était une descente vertigineuse, et ses fatigues et ses souf-
frances ne lui avaient pas laissé toute sa souplesse d'autrefois. Mais il s'était trop avancé vis-à-vis de lui-même pour reculer* Il se confia à sa destinée.
C'était une série de tours de force à accomplir. En prenant un point d'appui sur les corniches, en s'aidant des barreaux des fenêtres, il parvint à toucher terre. Lentement, en évitant de faire le moindre bruit, s'arrêtant, puis se portant de nouveau en avant, il se mit à ramper jusqu'à ce qu'il eût atteint la campagne. Il fallait alors s'orienter ; il n'avait ni carte, ni boussole, mais il avait quelque peu braconné, jadis, et ses instincts de paysan le servirent. Il se guida d'après les étoiles et prit la direction du Nord. Il ne possédait que de médiocres connaissances géographiques, mais il savait que le Rhin traversait la Hollande : son plan était donc de saivre le cours du Rhin jusqu'à ce qu'il le menât à la frontière néerlandaise.
Quand le jour parut, il se jeta dans un bois et s'y tapit. A la nuit, il se remit en
route. Il évitait les grands chemins, de peur / d'une rencontre, mais, en raison même de ses détours, il s'égarait souvent et avait grand 'peine à retrouver la bonne direction. La troisième nuit, il arriva au bord de la Lippe, qu'il fallait traverser. — « Je m'en suis fait du chagrin, a-t-il dit, de n'avoir pas appris à nager! » Il espérait trouver une barque : il eût beau longer la rivière pendant quatre heures, il n'en découvrit pas une. Exaspéré de cette malchance, il eut, ses allées et venues l'ayant amené près d'une ferme, une idée aventureuse.
Il était à un de ces moments où on est prêt à tout tenter. Il avait aperçu, sous un hangar, un baquet à laver. Il le roula, aussi doucement qu'il put, jusqu'au bord de l'eau, et il s'embarqua dans cet étrange esquif , se servant d'un piquet comme d'une rame. Mais le baquet, qui eût malaisément supporté le poids d'un homme, était en mauvais état, fuyait de toutes parts. A peine Lucas s'était-il confié à cette nacelle de fortune qu'elle s'emplissait et sombrait.
L'évadé faillit devenir un noyé. Il eut beaucoup de peine à revenir à la berge. C'était aussi une catastrophe parce que ses dernières provisions qu'il avait si parcimonieusement économisées, étaient perdues. Enfin, ce naufrage avait fait quelque bruit, dont le fermier, réveillé, avait eu la curiosité de connaître la cause, et il s'était levé. Lucas, se dissimulant sous les herbes, se mit, peu à peu, hors de sa portée. Mais il était trempé, il grelottait et il n'était pas plus avancé. Le jour allait poindre : il découvrit enfin une barque amarrée à un pieu. Avec un bout de fil de fer, patiemment, il ouvrit une maille de la chaîne, put détacher le bateau et passa sur l'autre rive. En ces recherches pour l'aborder, il s'était fort éloigné de son chemin.
Il lui fut difficile, au soleil levant, de trouver un abri, bien que la fatigue de cette nuit agitée le lui fît particulièrement désirer. Des gens commençaient à se montrer, qu'il fallait éviter à tout prix. Il n'eut d'autre ressource que de se jeter dans un
fossé, en se recouvrant, autant qu'il le pouvait, de petites mottes de terre. Ce fut une mauvaise journée : il n'arrivait pas à se sécher, il souffrait de la faim et, se sentant si peu en sûreté, il n'osait fermer les yeux. On traversait parfois, en effet, le champ où il s'était réfugié. Il attendait impatiemment le soir pour sortir de sa cachette.
Une longue marche nocturne Je conduisit dans une région boisée, en se dirigeant vers le nord-ouest. Il n'avait trouvé, pour s'alimenter, que de l'oseille sauvage. Lucas ne se rappelle plus lui-même par quel miracle il parvint à subsister en mangeant des choses invraisemblables, qui n'étaient pas pour raviver ses forces. Quand il se rapprochait d'endroits habités, il cherchait sa vie dans des détritus qu'il allait fouiller, mais la pénurie alimentaire de l'Allemagne n'y laissait guère de débris qui fussent vaguement comestibles. Une fois, pendant quelques heures, il put se croire véritablement empoisonné et pensa qu'il
allait mourir dans un coin du sol ennemi, où il pourrirait obscurément. Mais cette vision le révolta et, les souffrances aiguës s'étant un peu apaisées, sa volonté d'arriver au but fut plus ardente que jamais.
Au matin de la septième nuit, il se trouva dans une grande plaine. Nouvelle difficulté de se cacher : il se tapit dans un champ de seigle qui commençait à être en épis. Il s'endormit.
Le soleil était déjà haut quand il fut réveillé brusquement à coups de botte par un grand diable d'Allemand en uniforme. Celui-ci avait aperçu Lucas, flairé en lui un prisonnier français et il le faisait lever par ces moyens violents. A peine Lucas fut-il debout que, d'un mouvement rapide, il lui enlevait la ceinture qui retenait son pantalon, dont il arrachait les boutons. C'est un procédé simple, mais éprouvé, pour empêcher un homme de courir, par conséquent de fuir.
L'Allemand grogna des mots que son captif ne comprit pas, mais il lui mit une
énorme main sur Tépaule, ce qui, joint à la première précaution, était parfaitement significatif.
— Ça, pensa Lucas, c'est embêtant...
J'aurais été repris tout de suite, je me serais fait une raison... mais, maintenant...
Et, tout en marchant difficilement, car le pantalon tombait jusqu'à ses pieds, il examinait l'homme — sans doute un vaguemestre — qui n'avait pour arme que sa baïonnette, mais qui, à la façon dont il tenait son prisonnier, paraissait robuste.
Lucas, comme il l'a dit depuis, prit d'abord le parti de « filer doux », en feignant un grand abattement. Cette attitude avait chance de faire peu à peu desserrer l'étreinte ; elle lui permettait aussi de réfléchir, et, sans en avoir l'air, de regarder autour de lui. Ses réflexions aboutirent à ceci : tout à coup, il se dégagea et sauta à la gorge de l'Aflemand. Mais, bien que surpris par cette attaque, celui-ci se ressaisit vite et il se défendit vigoureusement. Ce fut une lutte très rude : le Boche était
plus fort, mais le Français, malgré les épreuves qu'il avait subies, était plus souple. Lucas finit par terrasser son adversaire, et, quand il Teut renversé sur le dos, il lui martela la tête de coups de poing, pour Tétourdir. Il reconquit alors sa ceinture, se rajusta et gagna promptement du terrain. Il avait bien choisi son moment : une minute plus tard, il eût croisé des passants, qu'il aperçut de loin, et ils eussent prêté main-forte à l'ennemi. Puis, il reconnut qu'il était à très peu de distance d'un poste militaire.
C'était la proximité de la frontière hollandaise. Mais comment la franchir? Il s'engagea dans un bois, où l'on avait pratiqué des coupes récentes. Il trouva à terre un journal, daté de l'avant-veille, qui n'était pas un journal allemand. Lui, qui avait supporté si énergiquement tant d'heures cruelles, il fut pris d'une émotion violente. Un hasard favorable l'avait-il conduit, plus tôt qu'il ne l'eût supposé, sur la terre de délivrance? Avait-il échappé à
la vigilance des sentinelles détachées du poste? Mais ne s'abusait-il pas? Le périlleux voyage n'était pas fini, sans doute : on devait guetter, autour de lui... il allait se heurter à des défenses, à des réseaux de fils de fer... Il eût été trop beau qu'il eût, par fortune, trouvé le seul passage possible. N'était-ce pas le moment, pour cette dernière phase de l'évasion, de ramasser toute son énergie?
Après tant de péripéties, après tant d'obstacles dressés contre lui, il avait été servi par la chance, cependant. Un poteau indicateur, sur la route qu'il longeait, lui prouva qu'il était bien en Hollande. C'était le salut ! Il était payé de ses peines et de ses souffrances. Par une impulsion instinctive, il se hâta de mettre de la distance entre l'Allemagne et lui, et ce fut en courant qu'il fit quelques centaines de mètres, jusqu'à ce qu'il arrivât devant une ferme... Maintenant, quelque dépense qu'il eût faite de sang-froid et de résolution, il se sentait presque timide, il hésitait à se présenter. Il
pensait aussi à son accoutrement loqueteux, dont il avait une sorte de pudeur. Mais il était à bout de forces, il mourait de faim. Il frappa doucement à un volet ; une fenêtre s'ouvrit. Il était tombé chez de braves gens qui Taccueillirent et le secoururent. C'était le 18 mai 1915, à Winjkerwik. Onze jours auparavant, ses hôtes avaient déjà reçu amicalement un officier français, le lieutenant Mofîroy, Je lieutenant même de Henri Lucas, dont il apprit ainsi avec joie Tévasion. Sur le sol libérateur, une bonne nouvelle le saluait.
Ce village hollandais de Winjkerwik devait voir arriver plusieurs prisonniers échappés des camps allemands. Ce furent, entre autres, le caporal Jannin, du 73^ régiment territorial, le caporal Hischmann, et le soldat Louis Palier, du 155^ d'infanterie. Tous trois attestèrent leur forte volonté.
Le caporal Jannin, capturé à Steenstraete, après avoir été intoxiqué par les gaz lancés pour la première fois par les Allemands en avril 1915, avait, après un séjour au camp
de représailles de Wasilewski, en Pologne, et des mois de misère matérielle et morale, été dirigé sur la manufacture de Bochum, dans la région d'Essen. Là, décidé à tout pour recouvrer sa liberté, il se concerta avec un compagnon de captivité, le caporal Hischmann, exerçant, dans la vie civile, la profession d'ingénieur-électricien. Hischmann se chargea de fabriquer une boussole et d'établir une carte. Le 30 novembre 1916, Jannin, qui travaillait au déchargement des wagons, trouva le moyen de jeter sur ses effets de prisonnier le manteau soustrait à une sentinelle. Son camarade le rejoignit. Ce furent six nuits employées à marcher dans la direction de la Hollande, avec des précautions sans cesse renouvelées, à travers des pays habités, au milieu d'alertes épuisantes, l'impossibilité du repos pendant le jour, mais la pensée du but à atteindre soutenant l'énergie des évadés.
Le soldat Louis Palier avait été fait prisonnier en juin 1915 en Argonne. Le travail dans la mine de charbon de Morten
LÈS BELLES ÉVASIONS llà
lui avait été imposé. Il ne rêvait que d'une évasion. Il parvint, contre deux boites de conserves, à obtenir d'un civil allemand affamé, une carte cycliste et une boussole. Décidé à partir, il souleva une planche de la baraque où il couchait et démolit une partie des soubassements. Pendant qu'il escaladait les fils de fer barbelés de la clôture, l'éveil fut donné, et des coups de feu furent tirés dans sa direction. N'ayant pas été blessé, par bonheur, il gagna la campagne. On se mit à sa poursuite, et ce fut une chasse à l'homme obstinée; pendant laquelle il faillit plusieurs fois être atteint. Il était signalé partout, il se sentait traqué, et il lui fallut user de ruses incessantes. Évadé dans la nuit du 9 au 10 juillet 1916, il arrivait, le 17, dans un lamentable état d'épuisement, à Winjkerwik.
sous L'UNIFORME ALLEMAND
Ce sont trois officiers, prisonniers au camp de Crefeld, en Prusse rhénane, les lieutenants Robert, Pobel et Albertini.
Ce camp dépendait, au début de a guerre, du trop fameux généra) von Birsing, gouverneur de la province, avant d'être le bourreau de ]a Belgique. Ce tortionnaire se plut à y établir des règlements particulièrement vigoureux. Il entendit que ce centre de détention fut « le mieux tenu » de rAUemagne, et on imagine ce que ces mots pouvaient signifier dans sa pensée.
Des officiers français, anglais et russes sont réunis dans cette ancienne caserne de
hussards. Ils ne peuvent prendre Fair que dans une cour, qu'ils ont tôt arpentée. Ils doivent épondre journellement à trois appels. U:i ' étroite surveillance est assurée par deux compagnies d'infanterie, qui ont des postes rapprochés Tun de Tautre, aux différentes enceintes. Des rondes sont faites presque continuellement dans les sous-sols et dans les chambres. Des microphones sont installés pour donner immédiatement réveil, au cas d'une tentative de creusement d'une galerie souterraine. Cette dernière mesure a été prise à la suite de la découverte d'un tunnel laborieusement percé et qui — il n'y avait plus qu'un mètre à dégager ! — eût été une issue vers la liberté. Les punitions sont exemplaires et, au delà de la cellule, c'est sans cesse la menace de l'envoi au camp « spécial » d'Ingolstadt, et ce camp de discipline, ce n'est plus qu'une geôle. L'hypocrisie allemande se révèle en ce qui concerne les projets d'évasion, ou les actes interprétés comme tels. Selon la convention de Genève,
Févasion manquée n'est pas passible du Conseil de guerre ; mais il y a des moyens de tourner cette convention : i] y a, notamment, rinculpation, toujours facile à prétexter, de rébellion et de mutinerie. Il y a celle de dégradation du matériel. Un souslieutenant de chasseurs, surpris comme il déplaçait une planche de la palissade, fut condamné par le Conseil de guerre de Munster à six mois de forteresse. Il y a un certain article du code militaire qui punit des travaux forcés toute atteinte à «la majesté de Tempire allemand. »
Les trois lieutenants s'étaient confié leur désir d'échapper à cette existence misérable. Mais ils s'étaient rendu compte des difficultés de la fuite, que les précautions accumulées avaient rendue presque impossible. C'est de quoi deux d'entre eux avaient déjà fait la pénible épreuve. Leur échec, cependant, ne leur avait pas apporté la résignation. Ces compagnons de captivité ne cessaient d'agiter des projets qu'ils devaient, après examen, reconnaître comme irréalisables.
— Eh bien, dit Tun d'eux, par une matinée de décembre 1916, une matinée semblant encore plus sinistre que les autres, où tout disparaissait sous une brume glacée, puisqu'il n'est guère de moyen de quitter clandestinement ce camp, si on s'en allait simplement par la porte ?
Et il rappela l'aventure légendaire du pseudo-capitaine von Kopenick qui, sous un uniforme d'officier, s'était fait prendre au sérieux, en abusant toute une garnison.
L'idée ne laissa pas que de paraître d'abord paradoxale, en dépit de l'exemple fameux invoqué. On y revint cependant.
On la remua, ne fût-ce que par passe-temps ; on la suivit dans ses développements éventuels. Puis elle se dessina avec une force impérieuse, comme l'unique chance de salut, malgré tout ce qu'elle présentait de hasardeux. Elle devint l'aliment de toutes les conversations. Trois jeunes hommes ardents et décidés, que ronge l'amertume de l'exil, que passionne le désir de servir encore leur pays, sont bien près d'accepter les concep-
tions les plus téméraires. Bref, cette idée, analysée, creusée, étudiée de toutes les façons et sous tous ses aspects, finit par être adoptée. On songea dès lors aux possibilités de sa réalisation. Il avait été résolu qu'on tâcherait de sortir du camp sous Tuniforme allemand. Le premier point était donc de s'occuper de la question du costume.
Une pensée fortement arrêtée inspire une manière de génie. Il en fallut pour se procurer trois vieilles capotes, deux noires et une « feldgrau » loques auxquelles, avec des soins infinis, on rendit une apparence de correction. Dès lors, on travailla activement, non sans de grandes précautions, à la mise en scène d'une comédie qui pouvait soudain se changer en drame.
Les rôles avaient été distribués. Le lieutenant Robert, qui parlait parfaitement l'allemand, feindrait d'être un officier, suivi de deux hommes. On fabriqua tout ce qui était nécessaire pour donner l'illusion de la vérité. On simula des pattes d'é-
paule d'argent sur la capote feldgrau, des croix métalliques sur la casquette des landsturm mânner ; les sabres et les baïonnettes furent de bois noirci, les équipements de carton. A la condition de ne pas être en pleine lumière, et que l'attention n'eût pas de raison d'être éveillée, ces semblants pouvaient tromper.
Tout étant aussi prêt que possible, le départ fut fixé au soir du 16 janvier 1917. Des camarades aidèrent les fugitifs, qui allaient se jeter dans cette grande aventure, à se grimer et masquèrent leur mouvement de sortie.
Les trois complices se rendirent d'abord dans le vestibule de la cantine, faiblement éclairé. De là, en formation de patrouille, ils se dirigèrent vers la porte centrale du grillage séparant les prisonniers de guerre du casernement des soldats allemands.
C'était la première difficulté : il y avait là quelque cent vingt mètres à franchir et, dans cet espace, l'électricité avait été récemment renforcée : telle rencontre qui
pouvait tout perdre, au début même de l'entreprise, ne se produisit pas. Le lieutenant Robert se présenta résolument à la porte, et, par signe, donna Tordre au factionnaire de l'ouvrir. Celui-ci rendit les honneurs et obéit. La patrouille passa et s'engagea dans le chemin de ronde pour atteindre une seconde porte, près de laquelle se trouvait un corps de garde. Cette fois, le lieutenant Robert interpella assez rudement la sentinelle, comme si elle tardait à se rendre à son injonction. Mais, dans cette sorte de citadelle, cette seconde porte ne conduisait pas dehors. Elle s'ouvrait sur une cour d'exercice, entourée de murs, qui, à cette heure de la soirée, n'était pas encore déserte. Des militaires saluèrent le prétendu officier, qui cherchait le point où la lumière était le plus faiblement distribuée. Il s'agissait, maintenant, d'escalader le mur. A peine les évadés s'étaient-ils hissés sur sa crête qu'ils devaient rapidement battre en retraite : des passants longeaient l'enceinte de la caserne. Enfin, les trois
Français franchissaient ce dernier obstacle et se trouvaient dans les champs que la neige fondue transformait en cloaques. On imagine qu'ils se hâtèrent de mettre de la distance entre eux et le camp, puis, ayant contourné le village de Saint-Ponis, ils prirent délibérément la grand 'route, dans la direction de Kempen. Si leur absence n'avait pas encore été constatée, c'était là, en somme, qu'ils pouvaient paraître le moins suspects, au cas où ils se seraient croisés avec des habitants regagnant leur logis. Ils savaient qu'ils avaient à ménager leurs forces pour des moments difficiles. D'ailleurs, il était tard, déjà.
Ils étaient à une douzaine de kilomètres de leur prison, quand ils atteignirent la voie ferrée de Kempen- Vanlo, Ils suivirent cette voie avec prudence, se dissimulant au passage des trains, faisant des détours pour éviter les postes de gardes-barrière et les gares. Ils se heurtèrent pourtant à un veilleur de nuit, mais celui-ci ne s'occupa pas d'eux. Il en alla autrement lorsqu'ils
furent à proximité de la gare de Lôbberich, vers une heure du matin. Des voyageurs étaient descendus du train, et ce fut la nécessité de se terrer rapidement. Mais un sérieux péril se présenta soudain par rapproche d'une patrouille cycliste, munie de projecteurs avec lesquels elle fouillait la route et la campagne. L'apparition de cette patrouille avait été subite. Comme devant les lignes, à Tillumination d'une fusée, les fugitifs se plaquèrent sur le sol.
L'alerte passée, ils se remirent en marche, et atteignirent les marais s'étendant sur un vaste espace, et qui sont d'une redoutable traîtrise. Si on s'enfonce le plus souvent jusqu'aux genoux dans leur eau boueuse, il y a des trous profonds, cachés par les roseaux. Le lieutenant Pobel, qu'une tentative précédente de fuite avait conduit jusque dans cette région, se mit en tête de la petite caravane, reconnaissant les passages, écartant les broussailles, sondant le terrain, frayant le chemin à ses camarades. Cette traversée des marais recouverts de
neige, dans la nuit glacée, avec des chutes continuelles, avec des enlisements, malgré les précautions de Tofficier qui servait de guide, fut extrêmement laborieuse, eut des moments critiques qui eussent été décourageants, si la pensée de la liberté à conquérir n'eût soutenu les cœurs. Une des moindres souffrances n'était pas celle de la suffocation par les miasmes qui se dégageaient de cette fange remuée, qui pénétraient les vêtements trempés. Il fallait se hâter, pourtant. L'espoir du salut était au prix de cette rapidité d'action.
A l'extrémité de ces interminables marais, ce fut une rivière à franchir, avec de l'eau jusqu'à la poitrine. Il était déjà quatre heures du matin lorsqu'on arriva à un bois de sapins qu'on franchit en rampant, car on savait qu'il avait des parties gardées. A la sortie du bois, une grande plaine où la neige s'était durcie. Là, nouveaux dangers, cette plaine étant parfaitement unie, et n'offrant, en cas d'alerte, aucun moyen de se cacher. On s'y engagea résolument. Au
loin, des lueurs s'apercevaient. Signalaientelle Venlo, la Hollande, le terme des épreuves? Ce fut vers ces lueurs qu'on se dirigea. Mais, au bout d'une grande heure, on découvrit des éléments de tranchées, des commencements d'installation de fils de fer barbelés. Si les évadés ne s'étaient opportunément arrêtés, ils couraient droit sur un important poste allemand. Ils obliquèrent aussitôt vers le nord, puis, après ce détour, vers l'ouest. Ils trouvèrent un passage à niveau, puis une briqueterie. Il importait de savoir exactement où on était. Le lieutenant Robert, comptant sur l'obscurité pour que le désordre de sa tenue ne fût pas remarquée, interrogea le veilleur, qui lui indiqua qu'un autre poste allemand, celui de Caldenshausen, était à une cinquantaine de mètres. Indication précieuse...
pour en prendre le contraire.
On était tout près du but, la terre de liberté était proche. Mais que de difficultés encore pour l'atteindre, parmi les embûches dressées de toutes parts ! La moindre
erreur de direction, et on serait perdu, au moment d'arriver au port.
Les trois officiers, se défiant de tout, tiennent conseil, à voix basse. Ils s'avancent lentement, malgré leur impatience, à travers champs. Soudain, avec quelque attention qu'ils observent le terrain, ils sont surpris par une rencontre. Deux femmes, qui portent des ballots sur leur dos : elles aussi, elles ont un mouvement d'émoi, et les uniformes qu^elles distinguent vaguement les inquiètent. Les deux groupes s'arrêtent, se regardent avec une anxiété réciproque, puis, n'éprouvant aucun besoin de lier conversation, passent. Ces femmes sont des contrebandières, venant de Hollande.
Si les fugitifs ont pu s'alarmer un moment, cette rencontre va être pour eux une chance peut-être décisive : en suivant les pas de ces voyageuses clandestines, qui ont dû chercher des voies détournées, ils gagneront la frontière dans les conditions les moins hasardeuses. Ce raisonnement leur donne de l'espoir.
Mais les traces les conduisent à une grande route, et ils aperçoivent les sentinelles allemandes qui la gardent, rapprochées les unes des autres. Cette route doit séparer les deux pays. De Tautre côté, c'est la délivrance. Comment forcer ce cordon serré, cependant? Et, si on hésite, si on tâtonne, si on s'attarde même à réfléchir, ce sera le petit jour qui va poindre.
Les trois amis sentent leur cœur battre très fort. Mais ils sont arrivés à la minute suprême. Ils ont été, jusque-là, servis par leur détermination même : ils prennent le seul parti qui s'offre à eux, et ils se glissent silencieusement entre les factionnaires; espacés de quelques mètres.
La route est franchie. Ils aperçoivent; à leur gauche, deux petits bâtiments éclairés, dont Tun doit être le dernier poste allemand et l'autre, la douane hollandaise. Le plus sage, toutefois, est de ne pas risquer de les confondre, et ils ne sont pas certains encore d'être tout à fait en sûreté. Le territoire néerlandais ne dessine-t-il pas quelque
crochet? Ils poursuivent leur chemin. Enfin, dans Taube grise, ils aperçoivent une maison qui porte cette enseigne : « Café-restaurant ». Restaurant - - et non « restauration ». Ils frappent à la porte. Un vieil homme vient ouvrir, avec quelque défiance. Des déserteurs prussiens? On a des ennuis, avec ^ eux. Cependant, il leur dit : « Hier Nederland. »
En Hollande ! Les évadés sont bien en Hollande. Le succès a couronné leur aventureuse entreprise ! Ils s'embrassent, ils se livrent, malgré leur fatigue, à de telles démonstrations de joie que le bonhomme reste étonné. Il finit par comprendre que ceux-là qu'il a devant lui sont des officiers français ingénieusement travestis. Alors, son accueil est cordial : il les fait asseoir près du poêle, il leur prépare du café. Puis, lorsqu'ils sont à peu près réchauffés, il les conduit au poste hollandais, où ils expliquent leur cas, qui provoque une curiosité sympathique. Quand ils ont dévoilé leur identité, les soldats se mettent
au (( garde-à-vous ». Un officier, prévenu, leur offre courtoisement une hospitalité provisoire à la caserne de la ville de Vanlo, dont les habitants, bientôt instruits de cette audacieuse évasion, leur font fête. Ce sont, toute la matinée, des démonstrations amicales. Dans la journée, les autorités désignent un affable lieutenant pour escorter les fugitifs, enfin libérés, avec des égards dont ils avaient été longtemps privés, jusqu'à Rotterdam, où ils se présenteront au consulat général de France.
Des moyens romanesques, et spirituellement romanesques, dans leur exécution initiale, avaient, joints à une forte volonté, triomphé des rigueurs allemandes.