LE ROBINSON DE LA MONTAGNE
C'est un sous-officier d'infanterie, dont il y a des raisons de ne donner que l'initiale, le sergent A. Il était prisonnier depuis le premier mois de la guerre. A la suite d'un très rude combat, à Signeul- Baranzy, en Belgique, les débris de sa section, qui avait reçu Tordre de se porter en avant, se trouvèrent isolés. Il ne restait que six hommes. Cette poignée de braves, n'acceptant pas la fatalité de se rendre, résista aux forces qui l'entouraient et ne leur permettaient plus de se replier.
A la nuit, le sergent, avec les derniers survivants, se cacha dans un trou rempli
m LES BELLES ÉVASIONS
d'eau, guettant le moment de s'échapper des lignes allemandes qui occupaient maintenant le terrain. Ce ne pouvait être qu'un fragile espoir : il fut déçu. Quatre heures plus tard, ces soldats, qui avaient fait, largement leur devoir, jusqu'au bout, étaient découverts.
Le sergent A. fut envoyé dans un camp de Bavière. L'idée d'une évasion ne tarda pas à germer enlui. « La tentation», selon un mot célèbre, « est, à sa naissance, une fourmi qui chatouille, et, à sa fin, c'est un lion qui dévore)). Il était hanté, jusqu'à l'exaspération, de cette pensée de fuite. Il sut pourtant attendre dix longs mois avant que l'occasion, si périlleuse qu'elle fût, se présentât.
Il pensa l'avoir trouvée, un jour. Échappant un moment à la surveillance, il put, en effet, se tapir dans un trou qu'il avait creusé. Mais à peine avait-il quitté sa retraite pour se lancer dans la campagne qu'il était poursuivi et traqué par les chiens dressés à la chasse à l'homme. Il n'évita d'être repris qu'en se jetant dans une
rivière. Il marcha à travers des bois, ayant vite épuisé les maigres provisions qu'il avait emportées. Mourant de soif, il essaya de se glisser jusqu'à une fontaine. Il fut malencontreusement aperçu et une nouvelle poursuite commença. Il put grimper sur un arbre et se réfugier dans son feuillage épais.
Il avait projeté de traverser la frontière autrichienne et de gagner la Suisse, en Tabordant par le canton de Saint-Gall.
Comme guide, il n'avait qu'une carte d'Europe, provenant d'un cahier d'écolier et qui, dans de telles circonstances, était dérisoire. Ses observations suppléaient à ce manque d'indications. Se nourrissant de choses invraisemblables, que la faim lui faisait accepter, il mit longtemps à atteindre la Lech, le torrentueux cours d'eau qui sépare la Bavière de l'Autriche, et il faillit s'y noyer. Mais il était loin encore du but. Se blottissant, le jour, dans quelque abri, il continuait sa route la nuit.
Un matin, n'ayant trouvé aucun aliment depuis quarante-huit heures, il se
hasarda dans un village. Il avait calculé qu'il lui fallait encore deux jours de ces dures étapes pour arriver à leur terme. Il était épuisé : s'il ne pouvait reprendre quelques forces, il était perdu. Des gens, sur le pas de leur porte, lui semblèrent avoir Fair assez débonnaire. Il se risqua, en montrant quelque argent, car il ne savait pas un mot d'allemand.
Ce vagabond, qui portait sur son visage la trace de toutes les misères, parut suspect. A la sortie du village, dans le temps même qu'il se félicitait d'avoir rencontré quelque pitié peut-être, il reconnut son illusion. Il avait été dénoncé, et il était arrêté par des soldats autrichiens.
Tant d'efforts, tant de peines, tant de souffrances restaient stériles. Et sa déception était d'autant plus cruelle qu'il apprenait que, s'étant trompé dans ses conjectures, il n'était plus qu'à huit kilomètres de la Suisse. Il échouait au port.
Traité d'abord, comme un espion au service de l'Italie, avant que son identité fût
reconnue, il était emprisonné à Feldkirchj puis livré à TAUemagne. Pendant les deux jours qu'il avait passés à Feldkirch, il avait encore cherché à s'évader. Au moment où il allait quitter sa prison, à la minute même où il pouvait croire au succès de sa tentative, Talarme était donnée. Décidément, la mauvaise chance s'acharnait contre lui.
Il était transféré à Bayreuth. Cour martiale, condamnation, nouvelles épreuves, d'implacables rigueurs subies, les tortures de la faim, les privations ayant raison d'un robuste tempérament. Cependant, son double échec n'avait pas pu décourager le sergent A. Ce qui l'avait soutenu, pendant ses cinq mois d'une détention atroce, c'était la pensée d'une fuite, mieux préparée, du camp où il serait interné.
Son étroite captivité, son séjour à l'hôpital, son rétablissement d'un état d'extrême dépression physique avaient occupé une année. En juillet 1916, bien qu'instruit par l'expérience de difficultés presque insurmontables, il reprenait un projet d'évasion^
Du camp d'L.., où il se trouvait, à la frontière suisse, la distance était encore plus considérable que celle qu'il avait eue à franchir la première fois, et, partant, il devait se heurter à plus de dangers. N'importe ! il était à bout de résignation : il tenterait Taventure.
Il parvenait à se procurer, à force de volonté et d'ingéniosité dans les moyens, une boussole, une petite lampe électrique, un poignard et il putcopier une carte, en ses tracés essentiels. Il avait mis de côté quelques vivres. Un de ses camarades lui avait donné une arme qui ne pouvait servir, le cas échéant, que pour un effet d'intimidation, car elle était fort inoffensive. C'était un pistolet en bois.
Il obtint d'être employé à des travaux agricoles chez un fermier, particulièrement indifférent aux tiraillements d'estomac des prisonniers qui luf avaient été attribués.
Il attendit quelque temps. Une nuit, il se cacha dans un grenier à foin, d'où il fallait faire, sur la route, un terrible saut. Il en
resta un moment étourdi. En revenant à lui, il s'avisa d'une perte qui devait lui être très sensible, celle de sa lanterne de pocHe.
Qu'on imagine la fermeté d'âme dont il avait besoin ! Cinq cents kilomètres à parcourir, en pays hostile, en ayant à se défier de tout, en n'attendant de ressources que du hasard... Et le souvenir de mille supplices qui allaient fatalement recommencer, souvenir auquel se pouvait joindre, sans qu'il fût superstitieux, l'inquiétude de la persistance de la fortune contraire.
Il avait établi un itinéraire qui l'écarta des lieux habités, à travers les montagnes du Tyrol. Il fut une manière de Robinson, mais contraint d'être plus industrieux que Robinson qui. de son naufrage, avait sauvé des outils et des armes. Le sergent A... était dépourvu de tout,, et le problème de la vie se représentait aussi angoissant chaque jour. Une aubaine était, pour lui, de découvrir un hérisson engourdi. Alors, il le dépouillait, et il ne le faisait cuire qu'après avoir creusé un grand trou dans le sol.
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pour que la fumée ne trahît pas sa présence ; car, bien qu'il se fût engagé dans une région solitaire, il rencontrait parfois des bûcherons. Un après-midi, il se trouva en face d'un inspecteur des forêts qui se disposa à l'arrêter. Le fugitif se souvint de son pistolet de bois et en menaça l'inspecteur qui battit en retraite, mais pour appeler du renfort et pour diriger une poursuite d'autant plus redoutable qu'il connaissait tous les sentiers. A... roula dans un ravin, et cette chute égara les recherches. La Providence se décidait à se déclarer, d'une façon encore très relative, en sa faveur. Il aurait dû se tuer ; il n'était que blessé. Dans son état, sortir de ce précipice fut une opération laborieuse. La détermination dont il était animé le fit, après un peu de repos, se remettre en route, en cherchant plus que jamais les chemins déserts.
Cette lutte de tous les instants était pleine d'accidents. Il faillit être enseveli sous la neige. Tout semblait s'être conjuré contre lui. Il n'était plus qu'une sorte de spectre,
allant toujours. Une fatigue inouïe le faisait quelquefois délirer. Le voisinage de la frontière suisse se révéla à lui par des postes de soldats autrichiens. Il n'était rien qui ne lui parût préférable à l'éventualité d'être, de nouveau, prisonnier. Au risque d'être brisé sur les rochers, il se jeta dans les eaux écumantes d'un torrent. Mais on l'avait aperçu, et les balles sifflèrent autour de lui. L'autre rive atteinte, c'était une espèce de chaos qui le laissait hésitant sur la direction à prendre, car, cette frontière tant attendue, comment se délimitait-elle exactement, quels détours suivait-elle? Sa carte, trop sommaire, ne le renseignait qu'imparfaitement. Il franchit encore une montagne... Enfin, il était en Suisse, il foulait la terre libératrice...
Il y avait quarante jours qu'il marchait ; il fit ce compte plus tard, car, alors, il avait perdu la notion du temps. C'était, en cet extraordinaire voyage, la victoire de la volonté sur toutes les forces ennemies, celles des hommes et celle des éléments...