DANS LA TEMPÊTE
Les Allemands n'eurent aucune gloire à faire des prisonniers après leurs attaques du 22 avril 1915 à Langemark. Pour la première fois, ils venaient d'employer les gaz asphyxiants. Ceux des nôtres qui n'avaient pas succombé aux effets de cette abominable chimie, déshonorant la guerre, étaient restés inanimés sur le terrain.
C'était le cas du sergent-major Fédelich, du 1^^ Tirailleurs. Mais la mauvaise chance s'était acharnée contre lui ; au moment où il fut surpris par les gaz, il venait d'être, à la tête de sa section, blessé par une grenade li la tête et aux bras.
^ Quand, dans son lamentable état, quelque sentiment lui revint, il s'aperçut qu'il avait été jeté, au milieu d'un tas de blessés, auxquels, dans Téglise où on les avait rassemblés, on ne donnait aucuns soins.
Une odeur affreuse se dégageait de cette sorte de charnier, et des morts, en effet, qu'on n'avait pas pris la peine d'enlever, étaient étendus parmi ces malheureux, livrés à toutes les souffrances.
Ce ne fut que le surlendemain que les Allemands s'occupèrent de ces quelque quatre cents prisonniers français qui avaient été réunis là. Ils s'en occupèrent en les faisant lever à coups de pied, et les infirmiers se signalèrent en ces brutalités, pour les forcer à se tenir debout. Dans quelles conditions les asphyxiés, dont plusieurs devaient succomber peu de temps après, contraints à marcher, malgré leur faiblesse, furent-ils conduits à Roulers !
A Roulers, nos soldats furent embarqués, soixante par wagon à bestiaux. Trois jours de voyage, par Bruxelles et Cologne. Pour
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toute nourriture, un bol de café de glands, distribué le matin, accompagné d'une dérisoire tranche de pain noir. Dans les gares où on s'arrêtait, Teau était impitoyablement refusée à ces blessés, qui mouraient de soif.
Quand on eut atteint le territoire allemand, il y eut une exhibition des prisonniers. On les fit descendre du train et ils furent dirigés dans des baraquements où, pour montrer la « merveilleuse organisation allemande », chacun d'eux trouva une assiette et un couvert. Seulement, quand des hommes de corvée, armés d'une louche et puisant dans une marmite, remplirent l'assiette, ce n'était que d'eau chaude claire.
Le sergent-major Fédehch, fut d'abord envoyé au camp de Meschede. Nulle différence de traitement entre les blessés et les valides, qui étaient déjà les hôtes de ce séjour de misère. Dès la première semaine, une soixantaine de territoriaux des 73^ et 74e régiments agonisaient, les poumons desséchés par les gaz. Un médecin français
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prisonnier, essayait de les soigner : on ne lui accordait aucun remède. L'inhumanité la plus complète. En revanche, un feldwebel venait lire à ces moribonds, chaque jour, un règlement draconien, auquel l'approche de leur suprême délivrance donnait une tragique ironie.
De Meschede, Fédelich fut transféré à Hamberg, dans le Wurtemberg.
Le camp était formé d'une cinquantaine de baraques, placées sur six rangs parallèles, entourées de fils de fer barbelés. A chaque angle du camp, une mitrailleuse.
Des tourelles d'une quinzaine de mètres, avec sentinelles doubles, assuraient la surveillance la plus étroite. La nuit, c'était un éclairage électrique constitué par une ampoule tous les quinze mètres, et, par conséquent implacable. Le commandant du camp qui disposait, en plus, de quatre chiens-loups, se flattait d'avoir pris toutes les précautions possibles pour empêcher une évasion. C'est à quoi songeait Fédelich, cependant, et il avait fait part de ses inten-
tions à un autre sergent-major, Rougeot, du 371^ régiment d^infanterie depuis un an prisonnier, prêt, à tout tenter, lui aussi, pour conquérir sa liberté.
Mais ils devaient, Tun et l'autre, reconnaître que les difficultés étaient presque insurmontables. Il ne fallait compter, pour déjouer Tefficacité de tant de mesures sévères, que sur un hasard.
— Ce hasard viendra peut-être, dit Fédelich à son camarade, soyons prêts à en profiter.
Ils s'occupèrent, en effet, de mettre de côté quelques vivres. Ils s'appliquèrent aussi à donner par d'ingénieux artifices, une apparence civile à des vêtements xjiilitaires usés. Ils s'étaient procuré tous les deux une casquette qui devait remplacer leur képi. Ils avaient minutieusement reconnu toutes les particularités du camp. Enfin, au cas où ils pourraient quitter leur prison, ils avaient établi leur itinéraire. Ils devaient une boussole à une amicale complicité.
Une fois sur les routes, ils savaient quel parti ils prendraient. Mais, pour sortir d'une enceinte aussi bien gardée, de tous les côtés, quel plan était-il possible de former? La moindre circonstance imprévue Teût fait s'effondrer. Il n'y avait donc qu'à attendre, si longue et si pénible que fût cette attente d'une occasion qui ne cessait de se dérober.
Elle vint, toutefois, le 26 juin 1915. Vers dix heures, une pluie diluvienne commença à tomber. Il semblait que, sous ses rafales; le camp dut être noyé. Les sentinelles se couvraient la tête sous leur manteau ruisselant ; les chiens se mettaient à l'abri des cuisines. C'étaient de tels torrents d'eau qu'ails aveuglaient la lumière des lampes électriques. Un vent violent soufflait, augmentant l'impossibilité pour les hommes de garde de tenir sous ces cataractes célestes. Le temps le plus affreux qui se pût imaginer, un déchaînement de la nature.
Le sol s'était rapidement transformé en une manière de lac.
— C'est le moment, ou jamais ! dit Fédelich à Rougeot.
— Eh bien, en route ! répondit celui-ci. Ils s'attachèrent sur le dos, avec des
ficelles, le sac qui contenait leurs maigres provisions, et, sans hésiter, ils se jetèrent au milieu de cette tempête. Le bruit qu'ils pouvaient faire devait être couvert par les sifflements de la bourrasque. Ils longèrent les baraques et, plongeant dans la boue, passèrent à plat ventre sous la première clôture de fils de fer. Puis ils grimpèrent aux poteaux, d'une hauteur de deux mètres cinquante, qui maintenaient les barbelés de la deuxième clôture. Ils n'étaient qu'à quelques pas des sentinelles, mais celles-ci, affolées par cette fureur des éléments et luttant contre eux, ne les aperçurent point.
Sous cette tourmente, qui les favorisait d'une façon inespérée (car, même avec une vocation de geôlier, qui eût pu supposer que cette trombe serait mise à profit?)^ les prisonniers, insoucieux d'être trempés, leurs vêtements inondés leur collant sur le corps,
gagnèrent la campagne dans la direction du sud-ouest. Ils étaient à ce point mouillés qu'ils ne pouvaient marcher que difficilement. Mais ils avaient vraisemblablement, dans les conditions où ils étaient partis, une nuit devant eux avant qu'on s'aperçut de leur fuite. Coûte que coûte, il fallait donc user de cet avantage et faire le plus de chemin possible.
La pluie ne cessait pas. L'obscurité était profonde, ne permettait pas de regarder la boussole. Au petit jour, ils s'aperçurent qu'ils n'avaient pas suivi la direction qu'ils avaient cru prendre. Ils ne s'étaient pas éloignés du camp autant qu'ils l'avaient pensé.
Gomme tous les autres évadés, ils cherchèrent, dans la journée, l'abri des bois. Leurs provisions avaient été transpercées, et, à l'exception de deux boîtes de conserves, ne formaient plus qu'une bouillie.
— Diable ! dirent-ils, nous serons forcés d'être économes !
Les difficultés, les dangers, les rencontres
fâcheuses; nécessitant des courses éperdues, les privations, le froid que leur communiquaient leurs habits ne séchant points ils connurent toutes ces épreuves pendant les cent kilomètres qu'ils parcoururent dans la vallée du Danube. Ils arrivèrent près d'Immenlengen. Là, ils étaient obligés de traverser le fleuve. Les ponts étaient gardés. Dans la nuit, se déshabillant, suspendant leurs effets à leur cou, ils se jetèrent à la nage, et ils atteignirent l'autre rive Cachés dans la forêt, ils se sentaient tellement glacés que, contre toute prudence, ils songèrent à allumer du feu, mais ils ne purent y parvenir.
Ils calculèrent, le lendemain, qu'il ne leur faudrait plus guère qu'une douzaine d'heures pour arriver à Schafîouse. Mais il était nécessaire d'étudier la surveillance des sentinelles, et, quelle que fut leur fatigue, ils décidèrent de consacrer encore une nuit à ces observations d'une importance capitale. Elles leur servirent à s'avancer sans être inquiétés. Ils se trouvèrent au
milieu d'une coupe de bois avec des piquetages pour lesquels on avait utilisé des morceaux de journaux, et ces journaux semblaient bien être des journaux suisses. Où étaient-ils donc? Mais quelques précautions qu'ils eussent prises, comment avaient-ils pu passer àu milieu du réseau des mailles allemandes ?
Cependant, au bout d'une heure de marche, ils apercevaient, dans un basfond, les lumières de Schafîouse. Il était trois heures du matin. Ils avaient trop souffert pour ne pas garder quelque défiance. On ne perd pas en un instant l'habitude acquise, en de telles circonstances, de redouter* tous les pièges. Puis ils se demandaient si, même en étant certains d'être en territoire suisse, il serait prudent de se faire connaître. Leur long isolement les avait laissés ignorer ce qu'était le sort des évadés, une fois hors d'Allemagne. Les internerait-on? Dans ce doute, ils traversèrent hâtivement Schaffouse. Peu de temps après avoir quitté les faubourgs de
la ville, ils s'arrêtaient brusquement devant un poteau-frontière : il était temps, ils allaient rentrer chez Tennemi.
Ils étaient hantés de cette crainte de ne pouvoir garder la liberté enfin conquise. A la vérité, c'est en escaladant les clôtures de villas pour éviter la rencontre d'un douanier de la Confédération qu'ils eiîssent risqué d'être arrêtés, pris pour des malfaiteurs. Leur lamentable costume, qui n'avait jamais séché, aurait eu besoin d'être expliqué.
Ils mirent deux jours pour arriver près de Zurich, et ils passèrent la nuit dans les champs, à portée de la ville. Ils avaient quelque argent, mais non de monnaie. Un hasard heureux leur fit trouver sur une route une pièce d'un franc. Ils entrèrent dans un cabaret, et une tasse de café chaud leur parut une merveille. A la gare de Zurich, ils se décidèrent, en changeant un billet de 50 francs, à prendre un train en partance. Ce train allait à Bâle. Ils s'avisèrent, en cours de route, que cette direction pouvait
être dangereuse pour eux, et ils sautèrent dans un autre train, pour Neufchâtel. Mais, avec leurs allures suspectes, ils avaient été signalés. A Neufchâtel, à leur descente du wagon, ils furent « cueillis » par le chef de la Sûreté, qui les interrogea. Toujours dans rinquiétude d'un internement, ils prétendirent être des ouvriers maçons.
Le chef de la Sûreté, M. Tournevisier, souleva à Tidentité qu'ils prenaient, des objections qui leur firent avouer la vérité.
— Que ne disiez-vous plus tôt qui vous êtes, mes pauvres amis ! s'écria M. Tournevisier, vous auriez tout de suite éprouvé notre sympathie...
De fait, leur ayant demandé le récit de leur aventure, il les combla de prévenances, d'attentions cordiales, s'occupa de les réconforter et de les vêtir.
— Mais vous avez hâte de revoir la France, leur dit-il et la meilleure hospitalité ne vaudrait pas, pour vous, la joie de fouler le sol de la patrie...
Et il assura leur départ pour Pontarlier,
OÙ ils se présentèrent au commissaire de la gare. C'est alors que, sûrs d'être arrivés au but de leurs dures étapes, ils eurent en se retrouvant « chez nous », un éblouissement.
— Vous n'entendez donc pas les questions que je vous pose? leur dit assez rudement Tofficier ?
Non, ils n'entendaient pas ; ils étaient hors d'eux-mêmes; ils goûtaieat infiniment la joie de la patrie retrouvée*