DESJARDINS
Pendant la bataille de la Marne, le 11 septembre 1914, le maréchal des logis, Gérard Champigneulles, est en éclaireur, avec son peloton. Cette petite troupe est assaillie par Tennemi, et Tofficier qui la commande est tué. Champigneulles fait mettre pied à terre et le peloton, bientôt réduit à quelques hommes, se défend énergiquement.
Le maréchal des logis voit, dans cette lutte désespérée, tomber successivement tous les siens. Il reste seul, épargné, par miracle, par les balles. Au moment où les Allemands vont mettre la main sur lui, il
songe à les priver de la capture des chevaux, et, de deux coups de revolver, il abat le sien et un autre. Il aura, du moins, refusé ce butin à ses adversaires. C'est pourquoi, fait prisonnier, il va être fusillé, quand un officier, qui n'a pas été insensible à la belle attitude de ce Français, acceptant le combat dans des conditions aussi disproportionnées, le fait conduire chez un général, camipé au rez-de-chaussée d'une villa.
Le général commence à interroger ChampigneuUes, déterminé à ne répondre que pour l'abuser. Soudain, un mîouvement se produit. Des estafettes viennent d'apporter des nouvelles, gravés sans doute, puisque le général se lève, quitte la pièce, que son état-major partage son émotion — et qu'on oublie un moment le prisonnier. Celui-ci met cet instant A profit, saute par la fenêtre, se jette dans les bois et parvient à gagner le village de Saint-Albin.
Il entre dans une ferme, où il conte rapidement son aventure. La ferme est habitée
par de braves gens, qui raccueillent amicalement. Ils lui donnent des vêtements civils, et ils prennent la précaution d'enterrer son uniforme. Ils le feront passer pour un de leurs parents. Le maréchal des logis travaille aux champs, avec eux, en attendant des événements favorables.
Mais le village demeure sous l'oppression allemande, et la Kommandantur de la région, fait publier des menaces contre les habitants qui cacheraient un soldat français.
Les hôtes de Champigneulles sont braves ; ils ne se laissent pas effrayer par les sanctions annoncées. Mais c'est le jeune cavalier, transformé en paysan, qui ne veut pas les exposer à un châtiment de leur générosité. Bien qu'ils s'efforcent de le retenir, il les quitte. D'ailleurs, dès le premier moment, il n'a eu qu'un désir, celui de rejoindre l'armée, pour continuer à se battre.
Un matin, donc, vêtu en maraîcher, il s'éloigne de Saint-Albin. Il cherche à regagner les lignes françaises. Il poursuit son
chemin pendant quelques jours, mais il est arrêté par une patrouille, à laquelle il n'a pu échapper, malgré les précautions prises par lui.
Il proteste avec tant d'apparente conviction qu'il est ouvrier agricole, dégagé d'obligations militaires, réformé, qu'il finit par faire accepter sa prétendue situation civile. Son nom? Il se souvient que peu de temps avant les hostilités, il joua dans une comédie interprétée par des amateurs, le rôle d'un certain Desjardins. Va pour Desjardins ! C'est sous cette identité qu'il sera envoyé dans un camp de concentration, voisin de Stuttgart.
Il importe qu'il ne se trahisse pas. Il dissimule sa parfaite connaissance de la langue allemande, bien qu'on ait promis des adoucissements au sort des prisonniers qui pourraient servir d'interprètes. Une idée fixe le possède : revenir en France. Mais il est dénué de tout. Comment, après avoir rassuré sa famille, dont il imagine les anxiétés, entrer en communication avec
elle? Il tente un moyen de fortune qui, du moins, ne peut inspirer aucun soupçon aux autorités allemandes.
— Cher Monsieur et dame, écrit-il à ses parents, je suis Desjardins le cultivateur, dont vous avez bien voulu vous oQpuper..*
Et, sous le prudent abri de cette fiction, il tâche de se faire comprendre. Il est compris, en effet ; son écriture est reconnue. On lui répond avec la même circonspection, comme à un brave garçon auquel on s'intéresse. Une correspondance s'établit. Quelques envois peuvent être adressés au camp de Stuttgart.
Gérard ChampigneuUes songe, plus que jamais, à s'évader. Il s'est lié avec un compagnon de captivité, intelligent et aventureux, comme lui, et tous deux agitent des projets pour reconquérir leur liberté. Ils sont, l'un et l'autre, prêts à profiter de la première occasion qui s'offrira, si hasardeuse qu'elle puisse être.
C'est ainsi que, pendant l'été de 1915, en dépit des bandes de couleur criarde qui
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bariolent les vêtements des prisonniers pour les faire reconnaître, ils s'échappent du camp. Il est nécessaire de supprimer ces signes qui les trahiraient. C'est à quoi ils emploient d'abord leur ingéniosité.
Ils parviennent à gagner Francfort sans encombre, et les premières étapes accomplies ont fortifié leurs espoirs; mais, là, un pohcier défiant les interpelle. Le maréchal des logis le prend de haut ; son camarade, dont l'énergie n'aurait pas eu de défaillance devant un autre péril, se trouble, et cherche à éviter les questions, en fuyant. Il est repris, et, de ce fait, il entraîne l'arrestation de ChampigneuUes.
— Eh bien, oui! s'écria celui-ci avec dépit, nous sommes Français... Et après?
« Après », c'est Je transfert à Mannheim, une période de cachot, l'incarcération la plus dure. Puis un séjour dans un camp de représailles, d'où, débilité par ces mauvais traitements, Gérard ChampigneuUes est envoyé à Wesel.
Il ne s'est pas départi de son rôle. Il est
toujours Desjardins, et c'est sous ce nom qu'il reçoit de sa famille, se conformant à des instructions devinées, des colis où quelque argent est parfois dissimulé. La première tentative a échoué, mais il n'a pas renoncé à tout mettre en œuvre, pour abréger son emprisonnement. Il essaye d'un stratagème : un de ses compagnons est phtisique ; il achète la complicité d'un infirmier qui présente au médecin les crachats du malade, comme ceux du soidisant Des jardins, affectant un tel état d'épuisement qu'il est compris dans un convoi d'internés destinés à être échangés. Il a attendu cette chance jusqu'à la fin de mai 1916. Le voici au seuil de la Suisse, à Constance. Mais, avant le moment, tant espéré, de franchir la frontière, il passe une visite sévère, et, à la suite de cet examen médical, il a la déception d'être renvoyé en Allemagne.
Le coup est rude pour lui. Mais cette mésaventure n'a fait qu'exaspérer sa volonté d'échapper à ses geôliers. Le voici
au camp de Holzminden, en Westphalie.
Il songe sans cesse à son évasion, disposé à tout risquer. Un grand blessé a emporté une lettre de lui, roulée dans un tuyau de pipe, où il annonçait aux siens sa résolution. On lui fait parvenir, par fragments, entourant des boîtes de cacao, une carte d'état-major allemande qui lui sera précieuse. Les renseignements qu'il a recueillis lui indiquent qu'il est devenu à peu près impossible de gagner la frontière hollandaise ; c'est donc vers la frontière suisse qu'il cherchera à se diriger.
Mais il sait, par expérience, les dangers qui le menaceront. L'exécution du projet, dont il s'est ouvert à un camarade, demande une minutieuse préparation. Il pensera à tout, en effet, et ce sera à ces menus détails, qu'il devra sans doute son salut.
Il parvient à acheter les bons offices d'un gardien du camp qui lui procure une boussole, puis des vêtements ne se signalant pas à l'attention, comme ceux qu'il a été contraint de porter. Le soir du 14 juillet,
que veulent, malgré tout, célébrer les prisonniers français, avec les pauvres moyens dont ils disposent, sous les yeux de Tennemi, il y a un peu plus de mouvement que d'habitude, et, par là, la surveillance est plus éparpillée. Gérard ChampigneuUes saute le mur de Tenceinte où sont parqués ses compatriotes. Le camarade auquel il s'est confié, en qui il a reconnu une volonté pareille à la sienne, raccompagne.
Mais des chiens ont été dressés à la chasse des fugitifs, dès que leur absence a été constatée. Pour dérouter leur flair, les évadés se sont munis d'ail. Comme provisions, ils n'ont pu emporter que quelques tablettes de chocolat. Payant d'audace, ils font parfois de petits trajets en chemin de fer le jour, gagnant, la nuit, une autre station. Ils ont pensé à tout. Ces marches nocturnes, toujours hasardeuses, hors des routes, dans les bois ou en pleine campagne, laisseraient leurs vêtements en désordre et, par là, les rendraient suspects. Ils ont emporté une brosse et une boîte de
cirage, et ils veillent à ce que leurs chaussures soient présentables.
Les conditions de leur voyage vers la liberté, sont de plus en plus difFiciles, à mesure qu'ils approchent de la frontière. Ils ontj plus que jamais, besoin de toute leur présence d'esprit. Il leur faut répondre à des questions embarrassantes, et, si bien que parle allemand le maréchal des logis Champigneulles, ses réponses sont malaisées en de certains cas. C'est maintenant la zone particulièrement dangereuse.
Voici que la Suisse est voisine. Mais sur ce peu d'espace qui reste à franchir, une active surveillance s'exerce. Les fugitifs réfléchissent aux moyens de la tromper, et, tout compte fait, ne voient rien d^ mieux que de se jeter en pleins risques, espérant en leur bonne étoile. Ils échappent à la vigilance des postes et des sentinelles, et, par une nuit, dont ils gardent l'émouvant souvenir, ils atteignent la frontière, où est le salut.
Les voici à Schaffouse, puis à Zurich, où
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ils éprouvent quelque amertume de ne pas trouver, au consulat de France, un accueil aussi amical que celui qu'ils espéraient rencontrer, après tant d'épreuves.
Mais ils sont accueillis par de braves gens, qui les hospitalisent et leur prodiguent leurs soins.
Le 21 juillet 1916, ils rentraient en France, par Pontârlier.