L'AVENTURE DE DEUX SOUS-LIEUTENANTS
Le sous-lieutenant Mofîroy, du 69® régiment d'infanterie, était fait prisonnier le 7 novembre 1914, à Mouchy-aux-Bois.
Le 13, il était embarqué dans un wagon à bestiaux, où il se rencontrait avec quelques officiers ayant eu la même infortune que lui, et dirigé sur Crefeld, en Prusse rhénane. Il était interné à la caserne des Hussards de la Mort.
C'était dans les conditions les plus honorables pour lui qu'il était tombé dans les mains de l'ennemi. Il n'en souffrait pas moins de n'être plus un combattant, et,
dès les premiers jours, il rêvait de s'évader. Cette idée fixe, il ne put la réaliser qu'au mois de mars 1916. On verra quelle force de volonté il déploya alors.
En janvier 1915, il était envoyé à Weilen-Westphalie. Le camp, installé dans les dépendances de la Francisktishaus, vieille maison de retraite, était « un camp modèle », un de ceux que les Allemands faisaient volontiers visiter aux délégués neutres, pour les abuser sur les traitements que subissaient les prisonniers. Il y avait là un peu moins d'une centaine d'officiers français, anglais, russes et belges. Malgré les apparences, la discipline était fort dure, ingénieuse en vexations et en humiliations de toutes sortes.
Le sous-lieutenant Mofîroy ne songeait qu'à reconquérir sa liberté, mais la surveillance était étroite. Une tentative d'évasion d'un de ses camarades, adroitement combinée, cependant, lui avait fait toucher du doigt les obstacles. Ce camarade avait trouvé le moyen de s'introduire dans
Torgue de la chapelle. Muni de quelques provisions, il avait attendu le moment de sortir de sa cachette. De la chapelle, il avait gagné la campagne. Malgré des circonstances qui semblaient favorables, puisqu'on ne s'était pas aperçu tout de suite de sa disparition, il avait été repris.
Du camp de Weil, la fuite apparaissait impossible. L'officier conçut quelque espoir quand il fut transféré au camp de Diilmen — un camp de soldats — sous couleur de représailles. Le prétexte de cette mesure était que, en France, le feldwebel-leutnant prisonnier n'était considéré que comme sous-officier, — avec raison, d'ailleurs, puisque son grade ne correspond qu'à celui d'adjudant-chei. Le gouvernement allemand brimait donc, avec son mépris coutumier des conventions, quelques sous-lieutenants français.
Les compagnons de Mofîroy, au moment où il était séparé d'eux, le plaignirent d'être exposé à un sort beaucoup plus rude encore. Ils savaient que de véritables souf-
frances Tattendaient. Mais, lui, il pensait que Dulmen n'était qu'à une quarantaine de kilomètres, à vol d'oiseau, de la frontière hollandaise. Et ce changement ne lui procurait-il pas Toccasion, tant attendue, de s'échapper?
Le camp de Dulmen était voisin de grands marécages, et, par conséquent, malsain.
Les prisonniers, n'ayant qu'une dérisoire nourriture, y étaient soumis à de pénibles travaux. La brutalité allemande s'exerçait amplement sur eux.
Le sous-lieutenant Mofîroy n'était pas contraint à ces travaux, mais, à cette exception près, c'était presque le même régime que celui des soldats, les mômes rigueurs, les mômes privations. Tout à son projet, qui le hantait de plus en plus, il observait les habitudes de la garde du camp, il cherchait à établir un plan. De ce projet, il s'était ouvert à un officier de son grade, qui partageait son sort, et avec lequel il s'était lié d'amitié, le sous-lieutenant Donsimoni. Celui-ci avait également
résolu de s'évader. Ces deux caractères énergiques étaient faits pour se comprendre.
Mais par quels moyens réussir? * Couper des fils de fer et tenter de franchir le réseau serré des sentinelles? C'était trop se fier au hasard.
Creuser un tunnel ? C'était à quoi on ne pouvait songer, en raison du terrain marécageux.
Il restait une chance de salut : se glisser dans les corvées qui allaient travailler au dehors et profiter d'un moment favorable pour s'enfuir. Mais, avant de tenter l'aventure, il y avait bien des points à examiner.
En attendant, les deux officiers faisaient des préparatifs nécessaires dans toutes les occurrences. Ils calquaient une carte qu'ils avaient pu se procurer, et ils disposaient d'une boussole. Cette boussole avait été ingénieusement fabriquée dans le camp. Le boîtier était en bois découpé et collé ; pour pivot, une pointe d'aiguille ; l'aiguille était
LËS BELLES ÉVASIONS il
une lame de rasoir Giilette, découpée en losange allongé, de façon qu'un des trous fût au milieu. L'extrémité d'un protègepointe de crayon servait de tête de pivot. Le verre était un morceau de vitre cassée. L'aiguille avait été aimantée sur un aimant arrivé dans une boite de conserves. On avait collé sur elle une double aiguille de papier, faite en tenant compte de la déclinaison. L'extrémité, indiquant le nord géographique, était seule noircie. Le fond du boîtier était blanchi à la chaux, afin de pouvoir vérifier la direction même la nuit. La confection de cette boussole avait été un véritable traVail de patience, exécuté dans des conditions singulièrement difficiles.
Cette idée de se faufiler dans une corvée réclamait des complicités. Puis laquelle de ces corvées choisir? Il y avait avantage à suivre celles qui se dirigeaient au nord' et à l'ouest du camp, mais ^Ues étaient plus étroitement surveillées que les autres.
Les deux sous-lieutenants, le moyen admis, hésitaient encore sur la date de leur fuite, lorsqu'ils apprirent que le stratagènrie auquel ils s'étaient arrêtés était aussi celui qu'avait adopté un autre prisonnier le sous-lieutenant Blachon, du 147^ d'infanterie. Celui-ci, avant de partir, avait fait l'épreuve de cette manœuvre. C'était un samedi ; il devait s'évader le lundi suivant. Ainsi y avait-il, en quelque sorte, concurrence entre les internés, décidés à tout risquer, pour échapper aux geôles allemandes. Or, une fois l'évasion du souslieutenant Blachon constatée, les mesures rigoureuses qui seraient prises, rendraient poiir longtemps toute autre tentative impossible. Il fallait donc se jeter dans l'aventure le même jour (20 mars 1916).
Mofïroy et Donsimoni, par leur crânerie, ^habitude qu'ils ont de répondre d'une façon dégagée aux injonctions des Aile-
mands du camp, ont gagné Taffection de tous les prisonniers : ils sont certains d'être aidés par eux. Ils s'entendent particulièrement avec deux caporaux auxquels, au moment de la formation de la corvée, ils se substitueront. Ils se sont procuré Tun et Tautre, une capote de prisonnier britannique, une capote noire, dont ils pourront enlever la bande jaune significative ; ils n'emportent, et pour cause, que peu de provisions, des tablettes de chocolat et quelques biscuits.
Le matin du 20 mars, ils répondent à l'appel des officiers, puis, rapidement, ils s'introduisent dans les rangs des hommes qui vont partir pour la corvée. Sur un signe, et à la barbe même des sentinelles, qui ne se sont aperçues de rien, tant ce mouvement a été prompt des deux côtés, ils ont pris la place des caporaux qui sont de connivence avec eux. Mais il y a, ce jour-là, inspection du feldwebel faisant fonctions d'officier, et c'est une inspection tatillonne, pendant laquelle ce subalterne se
pîaît à abuser de Tautorité qui lui a été conférée. Or, il connaît le sous-lieutenant Mofîroy qui, à diverses reprises, lui a réclamé un colis égaré. Le sous-lieutenant s'est bien un peu maquillé, noircissant sa moustache avec du charbon de bois, mais c'est un premier moment délicat à passer, car toute la suite en dépend.
L'inspection, cependant, s'achève sans accident. Encadrés de soldats prussiens en armes, les officiers franchissent la porte du camp avec les autres travailleurs. Mais, à ce moment, ils se rencontrent avec un détachement de prisonniers français, qui viennent de la région de Verdun. Ces prisonniers sont dans un lamentable état de misère, et si affamés, qu'ils implorent la pitié des compatriotes dont ils vont partager la captivité. Les deux camarades qui vont essayer de se libérer éprouvent une telle émotion de cette détresse que, malgré l'intervention des Allemands, ils partagent avec quelques-uns de ees malheureux
les vivres qui leur seront pourtant si nécessaires.
Les corvées se rendent à leurs chantiers respectifs. Mofïroy et Donsimoni font ce qui est imposé à Téquipe, dans laquelle ils se trouvent ; ils doivent remplir de sable des wagonnets et les conduire à un kilomètre de là sur une route en construction. Tout en travaillant, ils réfléchissent. S'ils faisaient provoquer un déraillement? Les wagonnets culbuteraient, avec eux, sur des tas de bruyères où ils commenceraient par se. cacher? Mais ils s'aperçoivent que ces tas de bruyères, on vient précisément les enlever. Il faut trouver autre chose. Quoi? Un peu plus loin, des wagonnets avariés sont renversés. Peut-être y auraitil moyen, en rampant, d'y trouver un premier abri. C'est encore bien aléatoire. La surveillance, ce jour-là, semble particulièrement sévère.
L'après-midi est venu. Les deux amis n'ont pu encore s'arrêter à un parti, car ils constatent les obstacles, chaque fois qu'une
idée leur vient à Tesprit. Ils sont prêts cependant, à tout risquer, plutôt que de retourner au camp.
Vers quatre heures, la corvée est dirigée vers un bois que traverse la petite voie ferrée, sur laquelle on transporte maintenant des sacs de chaux. Les prisonniers, qui cherchent à favoriser les desseins des lieutenants, feignent une querelle, mon- Ùeiit quelque désordre pour attirer Tattention des sentinelles. Moffroy et Donsimoni profitent de cet instant, et se jettent dans un sentier. Mais à peine s'y sont-ils engagés qu'ils se heurtent à une patrouille. Ils doivent rebrousser chemin, rejoindre les travailleurs. Ils apprennent que le sous-lieutenant Blachon, dont ils connaissaient les projets, a réussi à prendre la fuite. L'alarme est déjà donnée.
— Je ne vous conseillerais pas de faire de même, leur dit un Allemand, avec un gros rire. On fait bonne garde, en ce moment...
Décidément, la chance ne semble guère
être pour eux ! Mais ils ne veulent pas se décourager. Ils conviennent que chacun d'eux, à la moindre possibilité, tirera de son côté, et ils s'assignent un point de rassemblement, au cas où Tun et Tautre parviendraient à tromper la vigilance des postes de garde.
L'heure du retour au camp va bientôt sonner, cependant. Les complicités dont ils sont assurés se manifestent encore.
On se met à pousser les wagonnets d'un train d'enfer, en même temps qu'on simule de nouveau une dispute. Les surveillants interviennent, se portent du côté d'où vient ce bruit, menacent, jurent, crient, s'emploient à réprimer cette effervescence. Mais deux sentinelles n'ont pas bougé de place, et l'une d'elles est à moins de cinq mètres de Mofîroy. Toutefois, elle suit des yeux la scène qui se déroule ; l'autre tourne le dos. Mofîroy utilise, en marchant sur les genoux, un rideau de sapins et parvient jusqu'à une allée du bois, où ne pouvant être aperçu, il se redresse... Il tombe à ce
moment sur un garde forestier, suivi de son chien. Conservant sa présence d'esprit, il affecte une attitude si tranquille en s'approchant d'un wagonnet vide, se trouvant heureusement là, que Thomme n'a pas de défiance et passe. Alors Moffroy franchit d'un bond un espace découvert, qu'il ne peut éviter, et il prend sa course dans une autre partie du bois. Mais il se sent, soudain, poursuivi... Comment ne lui commande-t-on pas de s'arrêter? Comment cet ordre n'est-il pas appuyé d'un coup de fusil? Acceptant le danger, il se retourne, et il a la joie de reconnaître son camarade Donsimoni.
Combien la situation est précaire, pourtant ! Ce bois, voisin des travaux, facile à battre, ne saurait être un refuge... Il faut se décider à aller de l'avant... Les fugitifs sont arrêtés par une rivière, un petit affluent de la Lippe. Ils cherchent une passerelle ; ils la traversent... Mais ils entendent des pas... Où se cacher? Ils fiyisent un fossé sur lequel plonge la route.
On doit donc y être vu... N'ayant pas le choix d'un autre abri, ils s'y couchent, restent immobiles, essayant de se confondre avec le sol boueux. Des soldats, qui paraissent, ne soupçonnent pas leur présence.
Mais d'autres se montrent bientôt, et ceux-ci ont, évidemment, la mission de découvrir le Français dont l'évasion a tout d'abord été signalée. Dans le bois, on entend les aboiements des chiens policiers.
Mofîroy et Donsimoni ne peuvent rester où ils sont. Dans un moment de répit aux allées et venues des Allemands, ils marchent dans le fossé, qui devient de plus en plus vaseux, au point qu'il leur faut prendre la précaution d'effacer leurs traces. A un endroit où il fait un coude, ils s'y tapissent, bientôt à demi enlizés. Ils observent à tour de rôle. Il fait encore jour.
Et voici qu'ils distinguent un homme, en un uniforme qu'ils ne précisent pas, portant un fusil II s'approche du fossé,
non sans précautions... Il n'est plus qu'à quelques mètres des deux officiers qui, cette fois, se sentent dépistés et perdus. Moffroy enterre dans la vase sa carte et sa boussole, pour ne pas avoir à en expliquer la provenance... Minutes de découragement, dans l'impossibilité de tenter quoi que ce soit !... Il faut donc déjà renoncer à cette liberté, à peine entrevue !... Cependant, l'homme, après s'être arrêté si près du fossé, continue son chemin... C'est par une sorte de miracle qu'il n'a rien soupçonné.
La nuit est tombée. Les évadés demeurent pourtant dans leur refuge jusqu'à dix heures du soir, par prudence, bien que transis de froid. Au moment de quitter le fossé, ils connaissent quelques minutes anxieuses. Ont-ils bougé sans s'en douter? Ils ne retrouvent plus la carte et la boussole enfouies dans la vase ! Et que faire, sans elles? Ils fouillent désespérément de leurs mains dans cette fange, en pleine obscurité. La perte de ces moyens de se
guider, ce serait la pire des mésaventures... Tout serait compromis...
Enfin, après avoir éprouvé de poignantes émotions, ils ressaisissent la carte et la boussole.
Ils avaient étudié leur itinéraire. Ils devaient pousser à travers champs droit au nord pour contourner les grands marais de la région, se rabattre ensuite à Fouest, pour traverser la frontière en un endroit propice, parce que boisé. Mais leur première tentative de piquer vers le nord fut entravée par Tétat des champs, transformés par les pluies des jours précédents en marécages infranchissables. De fait, ils furent obligés de rebrousser chemin.
Ils appuyèrent alors à Test, et prirent une route tracée à travers bois. Leur fatigue était telle que, malgré Taverse qui tombait, ils s'accordèrent un moment de repos, et, quelle que fut leur situation critique, s'endormirent. Ils se réveillèrent brusquement à une heure du matin et se remirent à marcher. Mais la route qu'ils avaient
prise n'était qu'amorcée et aboutissait à un sentier inondé, où ils avaient de l'eau jusqu'à la cheville. Il fallait cependant continuer. Soudain des aboiements de chiens retentirent. Ils se jetèrent dans des taillis, où ils s'enfoncèrent.
Quand le silence se fut rétabli, ils continuèrent à aller devant eux. Ils aperçurent un village : ils hésitèrent un instant, puis ils le traversèrent sans encombre. De nouveau, un bois s'offrait à eux. Ils pensèrent pouvoir s'y cacher pour la journée, mais, au petit jour, ils découvrirent que ce bois était en exploitation. Il allait bientôt se peupler de travailleurs.
Ils n'avaient d'autre ressource que de chercher un coin désert. Ils se dissimulèrent sous des branchages et attendirent le soir. Longues heures d'angoisses, pendant lesquelles ils souffraient cruellement de la soif. Certes ils ne regrettaient pas leur générosité, qui leur avait fait partager leurs vivres avec les prisonniers, si misérables, arrivés de Verdun, mais ils constataient
aussi TinsufEsance de leurs provisions, si kur difficile voyage devait se prolonger, par suite d'obstacles, plus qu'ils ne Favaient imaginé.
Ils entendaient le sifflet des locomotives. Ils s'orientèrent. Ils devaient être à proximité de la ligne de Cœsfeld à Dorsten. Un village, dont ils entendaient les cloches, était sans doute Grossepe Kenn.
Vers neuf heures et demie, ils se risquèrent à sortir de leur retraite, cherchant, tout d'abord, un ruisseau, pour y boire. Puis ils longèrent quelque temps la ligne du chemin de fer, bordée par d'autres marécages. Mais ils souhaitaient rencontrer une route. Ils s'engagèrent sur celle qu'ils découvrirent enfin : elle les menait trop au sud et ils se mirent en quête d'un chemin de traverse, qui les fit passer devant une assez humble ferme. La pluie, à ce moment, faisait rage. A quelque prudence qu'ails s'appliquassent, ce déluge les exaspéra^ et ils songèrent à se réfugier sous un hangar, La, forte volonté qui les soutenait
ne les abandonnait pas, assurément, mais, dans leur extrême lassitude, ils sentaient en eux une sorte de révolte contre cette cruauté du temps, qui augmentait leurs épreuves. Ils franchirent les fils de fer barbelés servant de clôture, en déchirant leurs vêtements. Sous le hangar, ils allaient savourer un instant de répit, lorsqu'un gros chien se précipita sur eux. En même temps, un volet s'entr'ouvrit. Il fallut donc enjamber de nouveau la clôture et fuir au plus vite.
Ce fut, jusqu'aux approches du matin, une marche pénible et dangereuse. La soif, une fois de plus, torturait les évadés, qui, malgré leur dégoût, burent de Teau croupie dans une mare. Un brouillard épais régnait. Ils s'aperçurent, quand il se dissipa, qu'ils étaient parvenus à la hauteur des premières maisons d'un village. Le refuge qu'ils adoptèrent pour cette autre journée, était singulièrement précaire : un bouquet de sapins s'offrait seul. Ils creusèrent rapidement un trou, où ils s'enterrèrent sous quelques
branches coupées. Ce furent néanmoins pour eux, des alertes perpétuelles. Des gens passèrent, frôlant presque leur cachette.
Ils en vinrent à considérer comme une circonstance heureuse une chute de neige, conséquence d'un abaissement presque subit de la température. Cette neige les dissimulait, mais le froid les engourdissait peu à peu... Ce n'est qu'avec un grand effort que, le soir revenu, ils reprennent leur marche, sous une sorte d'avalanche, dans les conditions les plus difficiles, tombant dans tous les creux que recouvre le grand tapis blanc s'étendant devant eux.
Cette nuit-là est extrêmement dure, presque décourageante. Les fugitifs se sont égarés, ont fait inutilement du chemin, alors que chaque pas est si laborieux. Ils sont, plusieurs fois, contraints de s'arrêter, quand le temps est pour eux, si précieux. S'avancer, la nuit, sur un tel terrain, si rempli de pièges, est vraiment impossible. Au risque d'être aperçus par un gardebarrière, ils empruntent, pendant un cer-
n Les belles évasions
tain espace, une voie ferrée, qu'ils supposent être celle qui mène à Borken. A un passage à niveau, traversé avec des précautions infinies, un écriteau qu'ils déchiffrent, au coin de la route, les avertit qu'ils vont décidément beaucoup trop au sud. Qu'elle leur paraît loin, cette frontière de Hollande !
Leurs provisions sont épuisées. La fatigue leur a donné la fièvre. Ils éprouvent toujours une soif ardente. Puis ce sont des rencontres, pendant qu'ils obliquent vers l'ouest. Malgré l'heure tardive, des paysans conduisent des chariots, allant on ne sait où, et ces rencontres, les deux camarades doivent les éviter, par toutes sortes de stratagèmes. Les fermes sont aussi plus voisines les unes des autres, et ce sont, constamment, des aboiements de chiens, qui peuvent donner l'alarme. .
Ils arrivent, à bout de forces, jusqu'à un bois de sapins, où, harassés, ils s'endorment. Le sous-lieutenant Donsimoni réveille heureusement à temps son ami : celui-ci était déjà à demi paralysé par le froid.
Une longue marche encore. Mais Tétude de la carte leur indique qu'ils sont enfin dans la bonne direction. Ils vont bientôt trouver de plus vastes bois, traversés par la ligne de chemin de fer qui entre en Hollande. Cette ligne devra être côtoyée, mais naturellement à distance.
Quelles qu'aient été jusque-là les difficultés, voici maintenant les plus redoutables, car la région où ils pénètrent est sévèrement gardée par des postes qui détachent sans cesse des patrouilles et qui ont établi une double ligne de sentinelles.
Ils décident de ne plus aller de Tavant qu'à une dizaine de mètres Tun de Tautre. Maintenant, c'est une aube grise, quelques flocons de neige tombant encore. Dans cette opacité, ils n'ont point vu venir des bûcherons, qui sont sur le point de les croiser. Ils n'ont que le temps de se jeter dans un fossé. Un instant après, c'est un forestier. Ils rampent dans le fossé. Le forestier les a-t-il entendus? Il se retourne, semble regarder de leur côté. Mais non. Se
garant du vent, il réajuste seulement son capuchon.
Ces rencontres leur indiquent du moins qu'ils sont près de la frontière. Ils ramassent, en eux, leur énergie et leur sang-froid. L'œil et Toreille au guet, ils rampent plus souvent qu'ils ne marchent. Mais il leur faut traverser la route de Borken à Odnig. Ils viennent de s'y engager, quand apparaît une patrouille. Impossible de reculer. Que faire ?
— Payons d'audace ! dit le sous-lieutenant Mofîroy à son compagnon.
Et ils franchissent la route lentement, d'un pas militaire, comme s'ils étaient euxmêmes des soldats allemands, comptant sur la brume pour que leur étrange accoutrement ne soit pas remarqué.
Ils passent en effet. Mais si quelque curiosité, par réflexion, venait au chef de la patrouille ? Dans le sentier où ils se glissent ils prennent la précaution de brouiller leurs empreintes en faisant des pas à reculons.
Ils retrouvent la voie ferrée. Un bruit bizarre leur fait tourner la tête. C'est un surveillant, monté sur un quadricycle spécial qui emprunte les rails. Ils se couchent aussitôt par terre. Cette alerte est immédiatement suivie d'une autre : voici une ronde de douaniers, accompagnés de leurs chiens. Faudrait-il échouer, si près du but? Les chiens grondent, les douaniers observent un moment autour d'eux. Mais les évadés se sont promptement jetés dans une sorte de petit canal.
Ruisselants d'une eau fangeuse, ils se relèvent, quand ils estiment ce sérieux danger passé, et instinctivement ils se mettent à courir. Ils arrivent devant une briqueterie dont la construction leur paraît un peu différente des bâtiments analogues allemands. Seraient-ils en Hollande? Leur cœur bat d'une forte émotion. Mais, ce n'est qu'un peu plus loin, devant un poteau indicateur, qu'ils ont la certitude d'avoir, malgré le cordon de sentinelles, atteint le sol libérateur.
Alors, dans leur joie, ils s'embrassent, et par une manière de gaminerie, ils se redressent et prennent fièrement le milieu de la route. Cependant, en se regardant, ils doivent s'avouer que, trempés comme ils sont, sordides, le visage décomposé par la fatigue, ils n'offrent pas un aspect bien rassurant. Bah ! On verra, maintenant.
Leur première rencontre est celle d'un vieil homme qui s'arrête, un peu surpris, en les apercevant.
— Sind mr in Nederland ? demande l'un des fugitifs, pour plus de sûreté encore.
— Yo, Yo.
Les deux camarades, à l'aide d'un interprète, un jeune paysan, qui survient, content brièvement leur aventure et déclinent leur qualité d'officiers français. Ils sont reçus à bras ouverts dans la maison qu'habite l'hospitalier M. Nijenhuis. On les réconforte ; ils se sèchent près d'un bon feu : ils réparent un peu l'extraordinaire désordre de leurs vêtements et, après être restés jusqu'à quatre heures de l'après-midi
LËS BELLES ÉVASIONS 3/
dans ce hameau de Kotten, ils sont conduits, au milieu d'amicales démonstrations à Winterswijsk, où ils ont le plaisir de retrouver sains et saufs, comme eux, les sous-lieutenants Blachon, du 147® et Kamps, du 153®, dont Tévasion, qui avait également réussi, ressemblait en beaucoup de points à la leur.
Des officiers hollandais leur font fête. L'un d'eux les accompagne le lendemain jusqu'à Rotterdam, et, en leur serrant la main devant le consulat de France, crie en pleine rue : « A bas les Boches ! »
Ces évadés servent aujourd'hui au Maroc. Nous avons conté, par le menu, les péripéties de leur délivrance, pour donner un exemple typique de la détermination qu'exige la conquête de la liberté. C'est l'acceptation de toutes les épreuves et de tous les périls. Et nous le répétons, n'eût-il pas été équitable que de telles dépenses d'énergie, pour revenir se mettre à la disposition du pays, fussent largement récompensées ?