LES JUMEAUX
— Tout est miraculeux dans notre évasion, nous disent les frères jumeaux Joseph et Pierre Le Bihan, de Port-Louis, qui furent faits prisonniers pendant Toffensive du 25 septembre 1915.
A la vérité, par leur esprit de décision, ils aidèrent beaucoup au « miracle ». La réussite de leur tentative fut due à leur courageuse volonté.
Ils avaient d'abord été envoyés au camp de Munster, en Westphalie. Leur refus de travailler dans un atelier de serrurerie les fit transférer dans des camps de représailles, où la rigueur des Allemands
s'exerçait, avec des raffinements de cruauté, sur ceux qu'ils appelaient «les fortes têtes )). Ainsi, avec leur obstination de Bretons à ne pas plier, malgré punitions et sévices, les frères Le Bihan connurent-ils les barbares traitements infligés aux prisonniers des camps d'Hameln, d'Uchter-Moos, de Sagan, vers lesquels ils furent successivement dirigés.
L'idée d'une évasion les hantait, et ils se sentaient, en efîet, capables d'afîronter toutes les épreuves, pour essayer de regagner la France. Mais il leur fallait une carte, une boussole et quelques instruments, comme un couteau et une pince.
— Le premier miracle, continuent les évadés, ce fut que, à Sagan, en Silésie, un prisonnier russe nous procura ces objets qui nous étaient indispensables. Dès lors il n'y avait plus qu'à attendre une occasion. Mais ce n'était pas du fond de la Prusse qu'elle pouvait venir. Donc, nécessité de feindre de filer doux, pendant quelque temps.
En raison de leur apparente soumission, ils sont acceptés, comme ouvriers spécialistes, pour le camp de Wahn, qui les rapproche de la Hollande. De Wahn, ils sont conduits à Hercassel, petite ville située au sud de Cologne, sur le Rhin, formant une défense naturelle pour la garde des prisonniers. Aucune possibilité, en effet, de traverser les ponts, hérissés de sentinelles, sans des effets civils, que les deux frères n'avaient aucun moyen de se procurer. Ce qu'il fallait étudier, c'était comment le fleuve, lui-même, serait franchi. Il y avait donc, en premier lieu, à faire une reconnaissance minutieuse des bords du Rhin, Mais t)omment l'opérer, de la cour de l'ancienne fabrique où ils étaient internés?
Pierre et Joseph Le Bihan semblent appliqués à leur travail. Leur adresse est appréciée par le feldwebel, sous le commandement duquel ils sont placés. Un jour, Joseph s'adresse à lui en exagérant les signes extérieurs du respect, attitude qui charme la lourdeur du sous-ofTicier. Il lui
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adresse une requête : le travail donnerait encore un meilleur rendement, s'il était permis aux prisonniers, enfermés toute la semaine dans des ateliers, de prendre un peu d'air le dimanche^ — sous bonne escorte, naturellement. Le feldwebel, persuadé qu'il a dompté son monde, se rend aux arguments qu'on lui fait valoir, et autorise, le dimanche, dans l'après-midi,une courte promenade. Les internés sont encadrés de soldats en armes.
Les Le Bihan paraissent s'intéresser beaucoup au paysage qui a, en effet, de la beauté, avec ses collines boisées, ses perspectives de forêts, ses pittoresques ruines de manoirs féodaux penchés sur le fleuve. En réalité, ils cherchent l'endroit où pourrait être amarrée quelque embarca- tion. Ce n'est qu'après plusieurs promenades, qu'ils découvrent une barque bizarre, une manière de pirogue, évidemment abandonnée depuis longtemps, n'ayant plus qu'un aviron, retenue à la rive par une chaîne.
— Voici notre affaire, dit Pierre à son frère.
— Oui, répond Joseph. Nous n'avons pas le droit d'être difficiles... Que ce méchant bateau ait seulement un reste de fond, et on s'en contentera...
La barque se trouve amarrée à deux kilomètres environ du camp. L'endroit est bien repéré. Un autre aviron est vite fabriqué avec un manche à balai et une planche enlevée à un support de paillasse.
La tentation est forte de profiter dès lors de la découverte. Mais il est sage d'attendre un colis annoncé. Le colis arrive le 13 mars 1916.
— Il n'y avait plus, nous disent les jumeaux, qu'à mettre notre projet à exécution.
La baraque qui leur servait de dortoir était un ancien atelier, au milieu d'une cour entourée de murs de quatre mètres de haut. Comme si ces murs n'avaient pas paru suffisants, ils étaient surmontés de deux mètres de fils barbelés.
Quelques camarades, mis au courant du dessein des deux frères, détournent l'attention de la sentinelle, et une brèche est promptement pratiquée dans les fils barbelé?.
Aussitôt après Tappel du soir, le 14 mars, Pierre et Joseph Le Bihan, escaladent le mur, et, avec mille précautions, ils se dirigent vers le Rhin.
— Voyez, reprennent-ils, si le miracle ne se continuait pas !... La barque, bien qu'en mauvais état, avait dû servir dans la journée. Elle avait été vidée et un second aviron, rendant inutile celui que nous avions apporté, sV trouvait. Couper la chaîne avec la pince, n'était qu'un jeu. La traversée fut bien un peu accidentée, et, par là, plus longue que nous n'avions pensé, mais nous finissions par atteindre la rive opposée. Première étape...
Mais il y en avait beaucoup d'autres à accomplir. La frontière hollandaise la plus voisine, par l'espèce de poche que dessine, entre la Belgique et l'Allemagne, la pro-
vince du Limbourg, était encore à cent vingt-cinq kilomètres. Et les fugitifs, n'ayant pu se travestir, portaient leur uniforme. La région qu'ils avaient à parcourir était, en outre, très peuplée.
' Marchant la nuit, ils se creusaient avec leur couteau et à Taide de leurs mains, une tranchée où ils se terraient le jour, restant couchés sur le dos, sans bouger et sans parler, car, dans les champs voisins, ils entendaient aller et venir les cultivateurs.
La chance les favorisait. Les alarmes ne leur étaient pas épargnées, cependant. Le deuxième jour de leur voyage, comme ils venaient de s'enfouir dans leur trou, ils eurent l'inquiétante surprise de voir s'avancer vers eux deux grands gaillards.
L'abri d'herbes et de feuillage n'était sans doute pas suffisant, car les deux hommes s'arrêtèrent et examinèrent curieusement la tranchée. Les Le Bihan purent se croire perdus : ces deux hommes étaient, par bonheur, des prisonniers russes, qui furent discrets et eurent même la présence d'es-
prit d'éloigner un jeune garçon qui se promenait près de la cachette, en sifflant.
Une autre fois, les évadés avaient établi leur « oubliette » dans un épais fourré. Soudain, un chien de chasse tomba en arrêt devant eux. Il appartenait à deux braconniers qui piquèrent droit vers la tranchée.
— Toujours le miracle ! reprend un des deux frères. Les deux Allemands n'étaient plus qu'à une quinzaine de pas de nous, quand brusquement, sans raison apparente, ils changèrent de direction... Mais quoiqu'il fît encore froid, nous avons senti, à ce moment-là, de la sueur sur notre visage.
Le 19 mars, un peu avant minuit, Pierre et Joseph, non sans peine, étaient arrivés à proximité de la frontière. Un canal de quatre à cinq mètres de large, bordé de fils barbelés, sépare au point où ils voulaient gagner la terre libératrice, l'Allemagne de la Hollande.
Des sentinelles, très rapprochées les unes des autres veillaient. De temps en temps, la lumière de puissants projecteurs balayait
le terrain. C'est alors qu'il fallait faire appel à la chance, en agissant hardiment.
Les deux frères s'espacèrent. Joseph parvint à se glisser, sans être aperçu, derrière la guérite qui commandait le passage sur un porit léger. Il n'y avait point de sentinelle dans cette guérite. Quelle aubaine! Ses souliers à la main, pour ne pas faire de bruit, il s'élança sur la passerelle. Mais la disposition de la rive du canal ne lui avait pas permis de se rendre compte de l'installation d'un corps de garde, auquel l'alerte fut donnée par les aboiements d'un chien. Pendant que des coups de feu étaient tirés sur lui, Joseph s'empêtrait dans les ronces artificielles du pont. Il échappa, cependant. Il était en territoire hollandais. Mais ce n'était pas de la joie qu'il éprouvait, en touchant au port : c'était de l'accablement. Séparé de Pierre, il le croyait tué par cette fusillade, ou repris par les Allemands. Ce ne fut qu'après une longue attente qu'il continua son chemin jusqu'à une ferme JioUandaise, où il fut bien accueilli.
Pierre, quant à lui, s'était prestement éloigné du pont et s'était jeté à la nage dans le canal. Il éprouvait des inquiétudes semblables sur le sort de Joseph. Également reçu avec sympathie, il éprouvait une tristesse qui ne se dissipa que deux jours plus tard lorsque, à Rotterdam, il retrouva son frère.
— Encore du miracle ! insistent les jumeaux. De Hollande, il nous fallait d'abord aller en Angleterre, d'où nous devions nous embarquer pour la France... Un retard providentiel nous fit manquer le départ du Sussex... Peu de temps après avoir levé l'ancre, le Sussex était torpillé par un sousmarin allemand... N'avons-nous pas eu, jusqu'au bout, une étoile favorable?
Ce qu'oublient de dire les* deux vaillants frères, c'est que cette chance, ils avaient tout fait pour la mériter par leur audace et leur résolution.