‹ Les belles poupéesChapitre 10 sur 17 · ARCHIBALD · texte numérisé non relu

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une baleine, devient ensuite une corolle de fleur aménagée en boudoir, et dans laquelle une demoiselle en or raconte à un cygne de diamant des histoires à mourir de rire. Voulez-vous épouser mademoiselle Alice Joannon, dont vous avez suivi la robe rouge et qui. en ce moment même, paraît sur la plate-forme ? J'ai des secrets pour vous faire aimer d'elle, et son père ne possède pas moins de vingt millions. Voulez-vous être riche, illustre, glorieux, connu comme Napoléon.

— \h! dit Gabriel Ram, comme mon ambition va bien plus loin et plus haut que tout cela! Je voudrais, après avoir longtemps peiné, travaillé et appris mon art, arriver, un jour, à écrire dix bons vers de suite !

— Par Saint-Maliom! dit Archibald furieux, c'est par trop d'enfantillage ! Qui peut vous pousser à entasser des lignes courtes, au bout desquelles se reproduisent symétriquement des sons identiques, et par quelle idée puérile vous amusez- vous à cela?

— Monsieur, dit Gabriel Ram, c'est que je songe à — la lyre !

En entendant ce mot, qui ne saurait être prononcé en. vain, Archibald Pallock fut visiblement en proie à une horrible souffrance. D'abord, il se décolora complètement ; puis, passant par

toute la gamme des gris, il devint d'un gris foncé pareil au granit, et se précipita par-dessus la balustrade. Mais ne voulant pas tomber sur le pavé de la place, de peur d'être remarqué, il s'accrocha au monument, où il resta attaché en qualité de gargouille.

Gabriel Ram s'en alla, tranquille comme à son ordinaire ; mais on ne fréquente pas certaines personnes sans subir un peu leur influence. C'est ainsi qu'après avoir causé avec Archibald, le poète sentit s'éveiller en lui des aspirations de volupté, auxquelles il s'abandonna. Comme l'heure de son dîner était venue, il fit un grand trajet pour acheter à la meilleure boulangerie viennoise un pain, non d'un sou, cette fois, mais de deux sous. Il garda même un morceau de la mie, et, le lendemain matin, le posa sur le bord de la fenêtre ouverte ; car il avait résolu de se donner chez lui un concert de musique. En effet, beaucoup d'oiseaux vinrent, chantèrent délicieusement, et Ram put se convaincre que ces petits compositeurs, appliquant les théories des nouvelles écoles musicales, se plaisent au développement persistant de l'idée mélodique.

Un peu avocat, un peu journaliste, d'ailleurs svelte et mince, extrêmement spirituel et suffisamment brave, Paul Ivray arrivait, par une série non interrompue de prodiges, à faire plus envie que pi lié et à mener une vie large, en apparence du moins. Non avec l'aide du peu d'argent qu'il gagnait et des dix mille francs de rente qu'il avait hérités de sa mère, mais parce que. relativement à son peu de fortune, il était un des hommes les plus chics de Paris. Vêtements, ameublements, relations, manière d'être, tout en lui était incontestablement chic. Mais quel effroyable travail, à décourager l'illustre esclave d'Eurysthée ; car, pour arriver à ce résultat, ne faut-il pas un génie inépuisable et une patience de toutes les minutes?

Pas un habit ridicule imposé par la mode que Paul Ivray ne sût porter avec une grâce irré-

prochable el heureuse, et dont il n'adoptât les exagérations avec des élans de joie. D'après la coutume, déjà relativement ancienne, qui supprime les ridicules professionnels et les remplace par d'autres, le cabinet d'avocat de Paul Ivray était exclusivement encombré de tapis, de dieux féroces, d'objets venus du Japon, de la Chine et du Tonkin, et on y eût trouvé assez d'armes barbares pour organiser une guerre dans l'extrême Orient. Le malin, Ivray se promenait au Bois sur un cheval très convenable : d'où avait-il pu le tirer? Le reste du temps, il se montrait partout où un Parisien doit être pour obéir aux préjugés, adorés comme les dieux à têtes d'oiseaux, dans l'ancienne Egypte. Aussi et surtout, car là commence le chic, il était dans tous les endroits où on ne peut pas être. Dans le faubourg- Saint-Germain, il était admis dans les salons où on ne reçoit que des ducs, et si une célèbre courtisane donnait chez elle une réunion exclusivement consacrée à des êtres mystérieux, vivant en dehors de tous les mondes, même les plus mauvais, Ivray trouvait le moyen d'en être, à titre exceptionnel. Aux réceptions de l'Académie, il savait être placé mieux que les ministres, les diplomates et les femmes d'académiciens. Si un auteur dramatique, jaloux (ô Shakespeare!)

de garder son secret, organisait une répétition générale à un huis tellement clos qu'il en chassait même le directeur, Ivray était là comme chez lui, commodément installé aux fauteuils d'orchestre, en vertu d'un droit d'autant plus imprescriptible qu'il ne reposait sur rien.

Ivray avait soigneusement recuit, refondu et épuré son âme, et il en avait éliminé sans faiblesse tout ce qui n'était pas chic. Les hommes politiques, les poètes, les financiers, les richissimes Américains lui disaient : Nous autres! tous l'admettant ainsi d'emblée dans leur franc-maçonnerie spéciale, et aucun des états-majors de la civilisation ne le traitait comme un pékin. Si un souverain passait à Paris dans le plus strict incognito et sans recevoir personne, il recevait cependant Paul Ivray. Pourquoi? Il eût été aussi difficile de le savoir qu'il est difficile de savoir pourquoi le hareng est le plus intrigant de tous les poissons. Certes, pour visiter l'Exposition de peinture, notre avocat n'eût pas attendu qu'il fût question de vernissage dans un avenir plus ou moins lointain. En pleine ordure, en pleine poussière, en plein balayage, il s'y promenait, vêtu d'un costume clair, et recevait en plein visage les balayures, sous le regard stupéfait des autorités éperdues.

Mais r'osl surtout ou fait de femmes et d'amour que Paul Ivray avait domestiqué son cœur et lui avait imposé silence, comme à un chien familier. Sans jamais se permettre une fantaisie ou un goût personnel, il aimait où et comment la mode lui ordonnait d'aimer, avec la docilité d'un soldat qui obéit à son chef. Dans le monde, il avait eu les bonnes fortunes réglementaires et pour les dames illustres dont l'attention bienveillante suffit à classer un homme, il avait su rajeunir les lieux communs de la passion, avec une science exacte et précise de la poétique féminine. Mais dans le troupeau bêlant et hurlant de la galanterie, dès que la renommée marquait de son rouge baiser quelque nouvelle créature, Ivray s'arrangeait pour être aimé d'elle ; pas longtemps, sa pauvreté ne le lui eût pas permis, mais assez longtemps pour être chic. A ces maîtresses d'une heure, il ne pouvait pas toujours donner des liasses de banknotes ; mais il savait dénicher les marchands de bric-à-brac vivant dans les taudis, qui vendent des diamants et des vieux torchons. Il trouvait chez eux, non, comme le cousin Pons, des éventails peints par Watteau, car il n'y en a plus, mais des joyaux ou des bibelots anciens, bizarres et très ofTrables. Ainsi Paul Ivray, n'ayant pas un goût ni une idée ni

un sentiment à lui, épouvantablement résigné,

traînait et croyait qu'il traînerait jusqu'à la mort sa chaîne de forçat, il est vrai splendidement dorée, mais si lourde! Cependant qui l'eût pu croire? il fut subitement délivré, comme le Titan Prométhée, cloué sur son rocher, quand le vautour qui lui mangeait le foie fut percé par la flèche d'Hercule.

Comme tous les autres démons, la mode a des tendresses pour les êtres qui se donnent à elle franchement et sans arrière-pensée. C'est elle qui avait ordonné à Ivray d'acheter, en grande partie à crédit, des terrains sur une plage absurde, où la mer ressemble à un tableau à vingt-cinq francs, et où on cherchait en vain dans tout le pays un arbre ou une tète de salade. C'est elle aussi qui subitement rendit Ivray millionnaire, lorsque fut votée, décrétée et exécutée avec la rapidité de la foudre une nouvelle ligne de chemin de fer, qui dévora ces terrains goulûment et d'une seule bouchée. Oui. Paul Ivray empocha un bel et bon million, en billets de la Banque de France, blancs comme la neige, bleus comme l'espérance, et alors imaginez la vertigineuse joie d'un damné qui devant lui verrait s'écrouler les murailles bâties de fer et de cuivre rouge, et les citadelles de l'enfer, et devant qui se dresserait pour ses pas

le mystérieux escalier bleu qui monte au ciel ! Tout de suite, Ivray eut le cerveau traversé par une idée fulgurante. Il n'était plus forcé d'être chic, et il ne serait plus jamais chic! En effet, il ne le fut plus jamais et se roula dans le bonheur de vivre comme un pourceau dans la fange, ou comme un ange dans les étoiles. Dans une vieille maison, il choisit un appartement vaste, commode, haut de plafond, s'y meubla de façon à être à son aise, eut des livres qu'on peut ouvrir, et se fit habiller et chausser par un tailleur et un cordonnier respectueux pour le corps humain. Il savoura l'orgie de diner chez les rares traiteurs qui savent encore cuire à petit feu une viande cuite dans son jus avec des nouilles dessous, ou chez le célèbre marchand de rosbif qui, pas bête, fait venir de Londres ses grands quartiers de bœuf. Par sa propre volonté exilé des premières représentations, comme Dante fut jadis exilé de Florence, il se promit de ne plus jamais voir Sarcey ni les demoiselles qui, autrefois brunes, ont maintenant des cheveux rosés comme les cirolles des églantines, et il se tint parole. Il découvrit alors qu'il adorait le théâtre, à la condition de vivre et de s'amuser avec un public sans façon, qui ne fût pas d'élite. Il vit l'Exposition de peinture avec tout le monde, en don-

nant vingt sous, et regarda les tableaux qui l'amusaient, sans voir s'ils étaient vernis ou non, et sans s'inquiéter de savoir s'ils avaient jamais été vernis. Enfin, il laissa les courtisanes aux courtines, comme les roses aux rosiers, il évita les salons comme un chat échaudé évite l'eau bouillante ; il n'eut plus de bonnes fortunes, ni de mauvaises non plus, et il résolut de ne plus aimer aucune femme jusqu'à ce qu'il aimât une femme. Alors il serait un mari tendre, dévoué, fidèle, bon surtout, et il ferait tous les jours exactement et consciencieusement son ouvrage de mari, avec la persistante joie que donne un travail volontairement accompli et toujours de même. Ne serait-ce pas le meilleur moyen et le plus sûr de n'être plus du tout chic ?

Un dimanche, en traversant la rue d'Aboukir, Paul Ivray regarda machinalement la boutique du pâtissier Santerne : c'était du plus profond lointain qu'il s'en souvenait! et il se rappela alors avec quelle conscience, avec quel art de la proportion, avec quel honnête génie ce cuisinier savait ordonner des vol-au-vent, dans le temps aboli où ce mets délicieux existait encore, où il était possible de composer de vrais jus, et où les quenelles étaient réellement faites avec du poisson ou de la volaille pilée, et

non avec do vagues panades. Il se le rappela, et il eut sur la lèvre un frisson de gourmandise. Certes, il lui eût été facile d'entrer chez Santerne, d'y commander son plat favori et de le faire porter n'importe où ; mais le souvenir de Paul Ivruy ne s'arrêtait pas là. Autrefois, tout jeune homme, quand il n'était pas encore chic, ces vol-au-vent de'Santerne, il les avait surtout mangés le dimanche, chez le meilleur ami de sa famille, chez le vieux Dumex, ce grand ouvrier obscur, cet admirable horloger de l'école de Bréguet qui, depuis longtemps déjà, ayant pris sa retraite, vivait paisiblement dans un calme logis de cette même rue d'Aboukir.

Paul Ivray ne put résister à son désir au flot de souvenirs qui l'assaillait, et, gravissant le vieil escalier jusqu'au premier étage, il monta chez ses amis Dumex. Rien n'avait été changé, ni les gens, ni le décor. C'étaient toujours le vieux mobilier du temps de Louis XVI, hérité de père en fils, les tables carrées et rondes, avec leurs pieds cannelés garnis de cuivre, les bergères couvertes de soie à fleurs, avec leurs sièges faits d'un coussin de plumes, les lampes Çarcel avec leurs globes en champignons, les rideaux de précieuse perse antique, les gravures du siècle dernier, devenues d'un prix inestimable. Ivray retrouva, tels qu'il les avait

toujours vus. Dames et sa femme, si affables et vénérables sous leurs soyeux cheveux blancs ; mais la petite Claire, comme elle avait changé ! Bonne, gaie, heureuse, ayant dans son regard et dans son sourire la probité de tous ses aïeux, elle était maintenant la plus belle des jeunes filles. Rose comme une rose, ses cheveux châtains coiffés en bandeaux, vêtue d'une robe très simple, faite d'une seule étoffe, elle offrait cette originalité, prodigieuse et inouïe de nos jours, que les traits de son visage étaient excellemment hien dessinés.

Le temps d'abandon étant soudainement raturé, Paul fut reçu comme un fils et retenu à dîner. Il mangea la bonne soupe, le bouilli entouré de persil, le vol-au-vent de Santerne et les autres bonnes choses, et le plat de sucrerie. Surtout il se sentit renaître dans la douce atmosphère de confiance, d'honneur, d'affection. Quelque temps après qu'on eut dîné, Claire joua divinement, sur l'épinette signée du premier des Erard, quelques airs de Gluck. Sa mère lui fit signe alors de sortir, et il n'était que temps, car Paul Ivray éclata en sanglots et montra son visage inondé de larmes.

— Ah ça! mon cher Paul, dit le vieux Dumex, est-ce que vous aimez notre fille?

— Oui, dit Paul Ivray, et je l'ai toujours aimée. Seulement, je ne me le rappelais pas.

Le mariage eut lieu le mois suivant, et ne comporta ni célébrités, ni chapeaux Gainsborough; ni habits éclaboussés de croix, de rubans et de plaques. Aussi, à la sortie de l'église, Ivray eut-il la joie d'entendre le plus autorisé des reporters dire dédaigneusement à un de ses collègues :

— Pas chic, ce mariage!

Alors Paul regarda avec ravissement la vierge heureuse et rougissante qui était sa femme. Elle ressemblait à une sainte des primitifs; elle était belle à enchanter l'azur et à faire cligner les yeux des étoiles, aussi belle que cela est possible. Mais elle n'était pas chic!

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Au dernier bal de l'Opéra, une jeune femme se trouva mal et tomba, évanouie, sur une banquette du foyer. Bientôt elle fut entourée, secourue, étouffée surtout, par une foule de ces gens affairés qui, en toute circonstance, s'empressent inutilement. On avait demandé de tous côtés un médecin, qui n'arrivait pas; la malade, à qui on avait fait respirer des sels, commençait à ouvrir les veux; mais plus que jamais on obstruait l'air autour d'elle ; cependant, on lui avait ôté son masque, pour la soulager sans doute, mais aussi par curiosité. Soudain, un Parisien bien connu, le vicomte Henri de Treslin, fendit le groupe des officieux et s'approcha de la jeune femme, pâle comme une morte .

— Laissez-nous, dit-il avec autorité ; ma-

dame est ma parente, et tout soin à prendre me regarde.

Peut-être, à la rigueur, la jeune dame auraitelle pu marcher ; mais, lui ayant embrassé la taille, Treslin l'emporta comme une plume, et de fait elle était presque aussi légère qu'une plume. Pour tout dire, le vicomte n'était nullement parent de celle qu'il enlevait ainsi, et elle était pour lui une inconnue ; mais en, l'apercevant, pâle, ayant sur ses joues les lys funèbres, il avait été subitement frappé au cœur d'un violent amour pour lequel, sans hésiter, il eût mis le feu à l'Opéra et brûlé Paris. Un visage nacré, transparent, ingénu de sainte extasiée, des traits fins, des yeux de pervenche doux et célestes, des cheveux blonds coiffés en bandeaux, une bouche parée de toutes les ignorances, commandaient le respect pour cette vierge, et certes il n'eût pas été possible de voir en elle autre chose qu'une vierge. Mais comment se trouvait-elle au bal de l'Opéra, et qu'y faisait-elle? Monsieur de Treslin se posa à peine cette question. Une telle Béatrice, si peu semblable à ce qu'il avait vu jamais, était évidemment descendue du ciel, à travers les floraisons d'étoiles, sur les escaliers de nuées ; qu'importait qu'elle eût atterri ici ou là?

Treslin posa l'inconnue dans un fiacre, où il

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s'assit à côté d'elle. Il n'osa pas la mener chez lui où, si bien servi qu'il fut, il risquait de ne pas trouver à l'instant un feu allumé et tous les secours nécessaires. Il la conduisit donc au café Anglais, où, très connu, il put obtenir sans retard sels, cordiaux et tout ce que réclamait l'état de souffrance de la malade. Ce fut dans un petit salon de ce cabaret que la jeune fille, assise, à demi étendue sur un divan, revint à elle tout à fait, et retrouva définitivement sa connaissance. Alors, elle regarda autour d'elle et, avec un mouvement de honte et d'effroi, se leva pour partir.

— Monsieur, dit-elle, merci et adieu.

Treslin ne fit pas un geste pour la retenir;

mais son visage exprima un profond désespoir.

— Monsieur, dit la jeune fille, j'habite avec mes parents, que je n'ai jamais quittés une minute. A la suite d'une lecture de roman, la sotte curiosité s'est éveillée en moi. J'ai voulu voir quelques instants le bal de l'Opéra : j'y suis allée avec ma femme de chambre qui, malheureusement, a été séparée de moi par la fouit'. Alors, me voyant seule, j'ai été en proie à une telle épouvante que je me suis évanouie. Vous comprenez bien que vous ne sauriez me garder ici, fût-ce un instant, sans

risquer de faire verser bien des larmes, et de perdre toute ma vie.

— Adieu, mademoiselle, dit Treslin ; mais il faut cependant que je vous dise ce qui se passe en moi, et comment, dans un instant plus rapide qu'un éclair, mon être a été métamorphosé et transfiguré. Oui, retournez chez votre père, et si vous le permettez, moimême je vous mettrai à sa porte; mais demain même, accordez-moi une grâce ; autorisez-moi à aller le trouver et à lui demander votre main. Ah! que ne vous ai-je rencontrée ailleurs! Mais quand je vous ai vue sur ce banc, mourante, j'ai senti que mon cœur mourait avec vous ; j'ai été brûlé par un amour qui s'est emparé de tout moi, et qui ne saurait s'éteindre. Moi, je suis le vicomte Henri de Treslin; je n'ai besoin de rien savoir de vous, je vous regarde et cela suffit; car en tous vos traits se manifeste votre âme adorable et pure.

— Sachez tout, dit la jeune fille, j'ai pris depuis longtemps déjà la résolution absolue et irrévocable de ne me marier jamais. Aussi nous voyons-nous pour la dernière fois ! De nouveau, je vous dis adieu, et je partirai seule. Mais je veux vous l'avouer et, pour adoucir l'absence éternelle, gardez ce mot dans votre souvenir, ce que vous avez éprouvé je l'ai éprouvé aussi,

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et il m'a semblé que, clans mon esprit, un voile se déchirait. Je vous ai reconnu; j'ai senti que, si je pouvais donner ma vie à quelqu'un, ce serait à vous. Mais l'idée seule du mariage me fait horreur, et je ne puis supporter la pensée que jamais, à propos de mol, un homme pourrait brutalement dire : Ma femme !

Toute serrée et emmitouflée dans son domino et sous son capuchon, ayant rattaché son masque, la jeune fille mit le doigt sur le bouton de la porte, mais doucement, avec un regard chargé de prière, Treslin la ramena vers le divan et la fit asseoir. Puis il se plaça sur une chaise, loin d'elle.

— Oui, dit-il, il y a quelque chose d'abominable dans cette prise de possession qui se nomme : le mariage, dans ce contrat au nom duquel une femme devient la servante et la chose d'un maître, au lieu d'être vénérée, adorée à genoux, sans cesse courtisée et de nouveau gagnée et conquise! Si ce marché est indispensable entre gens qui, pour ne pas s'enfuir l'un bien loin de l'autre, ont besoin d'être, comme des forçats, rivés à une même chaîne, combien ne doit-il pas être inutile dans un amour divin, céleste, plus fort que le temps, qui, pour toute la durée de la vie, ne peut que grandir et s'accroître ! Alors on marcherait

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dcvanl soi la main dans la main, sans que nul obstacle se dressât devant vous, et prenant possession de l'univers. Qu'importeraient alors les familles qu'on abandonnerait, les pleurs même qu'on laisserait derrière soi, étant l'un pour l'autre tout et plus que tout, et se sentant victorieusement délivrés des fictions sociales! Ah ! s'il est vrai que, jusque-là inconnu de vous comme de moi, l'impérieux, le délicieux, le tyrannique amour ait brûlé et éclairé votre âme comme la mienne, osons, comme des oiseaux de proie, voler le bonheur ; laissons tout, partons, venez, suivez-moi vers les forêts de fleurs et vers les cieux inconnus, allonsnous-en !

— Oui, dit la jeune fille, je vous aime, et j'ose d'autant plus vous le dire que je vous le dis pour l'unique, pour la dernière fois de ma vie. Mais l'obstacle qui nous sépare est bien plus invincible que vous ne pouvez le supposer; car il ne tient à aucune circonstance qui puisse être modifiée, et il est en moi-même! Dois-je mon étrange nature aux austérités religieuses que ma mère s'est toujours imposées? Suis-je une extatique ou une malade? Je ne sais, mais je ne me sens pareille à aucune des créatures humaines qu'il m'a été donné de voir. 11 n'y a en moi qu'une vie toute imma-

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térielle. Quelques gouttes de lait et quelques miettes de pain suffisent à ma nourriture ; je n'ai jamais pu me résoudre à être embrassée par mon père et par ma mère; la brise qui, en passant, me caresse, me fait l'effet dune insulte ; je crois me sentir souffletée, et si jamais la plus chère main devait eflleurer la mienne, j'aimerais mieux tout de suite mourir. — Ah ! dit Treslin, qu'entre nous la matière et la chair soient à jamais abolies, et si je devais vivre mille éternités, serait-ce trop de temps pour comprendre et admirer dans sa beauté votre âme infinie? Si nous en avons le génie et l'amour, nous saurons, pour nous, faire descendre sur la terre le ciel même, où tout est idéal, et, par conséquent, vrai! Qu'avons-nous besoin des baisers, si je suis vous et si vous êtes moi, et si nous sommes confondus et mêlés dans une union qui réunira inéluctablement les essences même de notre être ? Venez ; cette chose méprisable et vaine, la richesse, je la possède, infinie, et, pour la première fois depuis que j'existe, je comprends à quoi elle peut servir; car nulle difficulté matérielle n'arrêtera nos pas ; nous trouverons partout des forêts et des jardins qui seront à nous, et des palais que nous abandonnerons lorsqu'il nous plaira, et que nous pourrons brûler en nous

enfilant! L'univers sera à nous, partout nous y serons servis par des esclaves, et nous savourerons la joie immense d'être ensemble, et seuls ! Et quand même la vie devrait durer toujours, aurai-jo jamais assez de temps à moi pour contempler autant que je le veux vos yeux profonds comme la mer, et pareils à un ciel plein d'astres ?

— Eh bien!... dit la jeune fille, comme à demi vaincue.

Mais à ce moment, un léger, un imperceptible, un involontaire mouvement d'un muscle delà face changea, du tout au tout, l'expression de son visage, et, soudainement frappé d'un fulgurant souvenir, le vicomte de Treslin ressentit le monstrueux sursaut d'un homme qui tomberait du haut d'une tour.

— Ah ça ! mais, dit-il, je te reconnais très bien. Tu es Séraphine Jox ! Je t'ai rencontrée pour la première fois, il y a cinq ans, à la foire de Saint-Cloud, où je t'ai payé des pommes vertes et un sucre d'orge. Depuis ce temps-là, tu as jeté tes bonnets par-dessus tous les édifices, et c'est loi qui as mangé, comme deux pralines, ce Hongrois richissime, le prince Dorasil, et le fastueux notaire Poumarèdc, sans parler de beaucoup d'autres festins.

Nullement étonnée, Séraphine Jox appuya

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son front sur sa main transparente et rose, et, sans nulle transition inutile, se mita son aise. Je ne sais si elle défit un cordon ou quelque agrafe; mais, subitement, elle cessa d'être mince comme un lys, pour n'être plus que svelte et, sur son visage qui rappelait les saintes des Primitifs, s'établit, avec la science de tout, une calme et tranquille ironie.

— Monsieur le vicomte, dit-elle, vous êtes un grand chercheur, dénicheur et collectionneur d'innocences, et rien ne me semble plus légitime : car chacun n'a-t-il pas ses manies? Mais hier soir, vous avez dépassé le but, en cherchant une innocence dans un endroit qui n'en comporte pas, et où il ne saurait y en avoir. Toutefois, attendrie par votre héroïque effort, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous empêcher de rentrer bredouille, et pour vous servir, sur un plat de diamant, l'ombre d'un rêve. Mais puisqu'il vous a plu de me connaître et aussi de me reconnaître, nous pouvons laisser tout cela, et recommencer la conversation sur de nouvelles bases !

En parlant ainsi, Séraphine se mit à écrire le menu du souper. Mais elle ne voulut pas se servir pour cela du papier réglementaire posé sur la table, et elle prit un feuillet de couleur crème dans un portefeuille qu'elle tira de sa poche.

— Tiens, fit Henri de Treslin, vous avez là un joli portefeuille japonais.

— Oui, dit Séraphine, c'est pour mettre les billets de mille francs... dans le cas où j'en trouverais par terre !

Cependant, elle avait sonné le garçon, qui entra et prit le menu.

— Cyrille, lui dit-elle, tout cela très soigné. Comme pour moi. Beaucoup de caycnne dans le homard à l'américaine, et énormément de cayenne dans les écrevisses à la bordelaise. Le Champagne alcoolisé, vibrant, très monté de ton. Du Champagne pour les voyageurs anglais !

A peine âgée aujourd'hui de vingt-sept ans, Alicia Laffon est, sans nul doute, une de nos femmes artistes les plus dignes d'attention et les plus intéressantes. Les figurines qu'elle modèle en cire et ciselle ensuite, pour Denière et pour quelques autres grands fabricants de bronzes, révèlent une grande sincérité d'impression et une puissante originalité. Précision, certitude, justesse de mouvement, telles sont les indéniables qualités de ses œuvres hardies et pures, dont l'inspiration semblerait remonter, bien au delà de la renaissance, jusqu'à ces merveilleux tailleurs d'images du moyen âge français, aujourd'hui injustement oubliés. Affranchie de toute fausse grâce et de toute recherche du joli sentimental. Alicia Laffon est certainement quelqu'un. Mais, ce qui vaut mieux, ce qui est

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plus précieux et plus rare, avant tout et surtout, elle est une femme.

Une femme bonne, simple, aimable, gracieuse, femme jusqu'au bout des ongles, bonne à regarder, bonne à admirer, bonne à aimer, qui jamais ne profère un mot teclinique, et jamais n'ébauche un de ces gestes évocateurs, au moyen desquels des artistes ou des amateurs d'art, trop enclins à la mimique, résument le galbe d'une figure sculptée ou peinte. Elle est logée comme une grande dame qui serait bien logée, dans un appartement exquis, nullement encombré de bibelots; elle est accueillante, cause spirituellement et surtout sait faire causer les autres. Enfin, qualité sans prix ! elle ne souligne pas son manque de pédantisme, en affectant de repriser des bas ou de faire des confitures. Non, elle est élégante, indulgente et d'une distinction rare, sans afféterie d'aucun genre, et son salon, où elle accueille de rares élus, est un des derniers endroits où l'on cause! Il n'en a pas toujours été ainsi. Il y a eu un temps où le talent d'Alicia, aujourd'hui si ferme, était indécis et vague. Alors, Alicia ellemême, en tant que créature humaine, était bonne à jeter aux chiens, et elle ne valut pas mieux jusqu'au jour où elle fut fouaillée et cinglée en plein visage par l'impérieux Amour.

En ce temps-là, elle n'était ni femme ni homme, et pas même Auvergnate. Vêtue du costume masculin dans son atelier encombré d'armes, de dieux furieux et de chimères féroces, elle y parlait argot, tous les argots ! en fumant des cigares gros comme des sycomores. D'ailleurs, on la voyait dans tous les endroits fastueux et turbulents, au vernissage de choses non vernies, aux cabarets où le service est fait par des galériens ou par des nourrices. Alors, noyée dans une jupe imitant le pantalon de zouave, serrée dans un corsage-veston, avec gilet, chemise d'homme, faux col droit, cravate lâche, et coiffée d'un chapeau de brigand, comme l'Arelin, elle traînait après elle un troupeau de femmes diverses, caillettes, grues et cocottes. D'autres fois, c'était un troupeau d'hommes, qui causaient avec elle en mots naturalistes, la tutoyaient et l'appelaient familièrement Laffon ; car, pareille à un garçon, dans le tas, elle avait perdu son prénom à la bataille.

Or, voilà qu'un jour, sans préparation ni transition d'aucune sorte, Alicia devint amoureuse folle du peintre Hector Sag-eret, qui, justement, ne pouvait pas la souffrir; et quoi de plus naturel? Sag-eret est un bon homme simple, robuste, énergique, tout d'une pièce, qui ressemble à son talent, et dont l'àme est

saine comme le corps. Lorsque, l'avant rencontré, Alicia essaya de le regarder tendrement, elle vit bien qu'elle ne trouverait pas là de quoi frire, et qu'elle pouvait s'en brosser le bec. Cependant, elle dépérissait, venait à rien, s'en allait en fumée, et, la voyant si cruellement férue, des amis obligeants voulurent essayer de s'entremettre ; mais aux premiers mots qu'ils dirent, Sag'eret entra dans une colère bleue.

— Ali I s'écria-t-il, j'ai ramassé des femmes dans le ruisseau ; je les ai baignées et parfumées d'essences, et couvertes de mes plus tendres baisers! Toute femme est auguste et divine; mais qu'on ne me parle jamais de ce monsieur ! Oui, le nommé La ff un m'inspire une horreur insurmontable, et j'aimerais autant le Bathylle d'Anacréon ou le berger Corydon de Virgile! Et si j'adressais des paroles d'amour à ce sphinx ambigu, ne pourrait-on pas avec raison dire de moi ce que Voltaire disait des imprudents qui n'aimaient pas Alzire ou les Américains et L 'Orphelin de la Chine?

Ces nouvelles furent reçues par Alicia avec un véritable désespoir; il ne lui restait plus guère qu'à se jeter à l'eau, comme George Dandin, avec une pierre au cou. Cependant, avant de s'y résigner, elle alla trouver la grande savante, la grande magicienne du monde moderne ; le

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