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toi pour le rendre a pied à un rendez-vous, et à la porte de ta maison seront apostés L'agent Rougelol et son camarade Gonchon. Tu les reconnaîtras à leur laideur surnaturelle et à leurs vêtements indécents; car le plus propre des deux, autour duquel flotte une chevelure mérovingienne, est habillé d'une polonaise à brandebourgs! Tu pourrais me demander comment je sais tout cela ; mais, chère fille, j'ai ma police ou, si tu l'aimes mieux, mon petit doigt, qui me dit tout.
— Ah! lit Estelle Brusse, le bon, le cher, le rusé, l'excellent petit doigt!
— Eh bien! reprit madame Suzanne, pour te défendre contre ces bandits noirs de crasse et de crimes, tu as la finesse de femme, ton agilité, ton regard rapide, c'est-à-dire plus qu'il n'en faut. Mais tu ne manqueras pas des autres secours^ Deux hommes plus roués que Scapin, et cependant d'une probité rare, mon notaire et mon avoué (qui ne sont pas ceux de mon fils!) ont été prévenus de ta visite possible et. si lu le
is, te conseilleront avec une irréprochable sagesse. S'il y a quelque petit rôle à jouer, ta femme de chambre Aglaure, qui est amoureuse et veut une dot, et qui l'aime fidèlement, s'en acquittera comme une soubrette de la Comédie. Enfin, comme c'est le devoir de toute Parisienne,
duchesse, bourgeoise ou autre qui, même par le plus froid décembre, ne veut pas être prise sans vert, j'ai à ma disposition, c'est- à-dire à la tienne, une illustre marchande à la toilette, la célèbre Chavernas, une filandière qui sait emmêler, démêler et dévider tous les éche veaux du diable. Elle connaît Paris et tous les êtres vivants comme les connaissait Balzac; elle a sous ses tas de chiffons et de magnifiques étoffes royales tous les documents, toutes les paperasses, et si on lui demandait des autographes de Xerxès et d'Aménophis, elle en vendrait. Maintenant va, ma chère fille, fais de ton mieux, marche de ton petit pied hardi sur les nœuds de serpents, et souviens-toi que la femme, même si elle a tort, doit toujours avoir raison.
— Eh ! dit Estelle en se levant pour partir et en embrassant madame Suzanne B russe, de quoi ne triompherait-on pas, étant soutenue et conseillée par une mère comme vous ?
Le surlendemain, à une heure précise, par une belle journée de soleil, Estelle sortait à pied de chez elle, rose, élégante, souriante, vêtue d'une jolie toilette grise à toutes fins, qui, dans la lumière, devait briller comme la robe d'un lézard, et qui, dans la pénombre, permettait à l'aimable Parisienne de se dissimuler comme une souris. Non loin de sa porte, elle vit, immo-
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bile comme des cariatides, les agents Rougelot et Gonchon qui, pour tromper les ennuis de l'attente, dévoraient chacun une tranche de pain, sur laquelle avaient été jetées, à titre de gourmandise, quelques gouttes de vin couleur de lie. Ces deux artistes marchèrent l'un devant, l'autre derrière madame Brusse, en l'observant avec une attention minutieuse. Mais l'un d'eux, l'homme à la polonaise, Rougelot, ne tarda pas à être semé en route, comme une fleur; car, au coin de la première rue, il perdit la piste, et se mit à suivre la femme de chambre Aglaure qui, Vêtue d'une toilette exactement semblable à celle de sa maîtresse, et d'ailleurs élégante et svelte comme elle, composait à ravir son personnage de ménechme. Toute la journée elle entraîna, emporta l'espion à travers Paris, et il était nuit noire depuis longtemps déjà, lorsqu'elle le perdit enfin, afîamé et stupéfait, sur un des talus des fortifications.
Quant au second observateur, son destin fut autre. Comme son compagnon venait de disparaître et comme il le cherchait des yeux, sans perdre de vue la proie convoitée, un gavroche aborda Gonchon et s'enfuit, après lui avoir mis dans les mains une enveloppe fermée et cachetée. Tout en regardant et suivant nia- .dame Brusse, l'agent ouvrit le pli, dans lequel
étaient contenus cinquante francs en or, avec un papier portant écrits ces mots : Offert à Isidore, par amour. Gonchon se nommait, en effet, Isidore ; mais qu'une femme put être folle de lui au point de faire en sa faveur une semblable prodigalité, voilà ce qui dépassait la limite de ses rêves. Jamais Gonchon n'avait vu cinquante francs ; subitement, avec une horrible commotion cérébrale, il comprit que Paris était à lui, tous les vices, toutes les ivresses, toutes les folies, toutes les femmes ; il eut en un instant'les pensées du vieux Tibère ou du jeune Héliogabale. Une noce effrayante, grande comme le monde, dont il serait le convive unique et l'unique marié, dansa devant ses yeux et alors, ah ! comme il eut besoin de s'accrocher au sentiment du devoir, pour ne pas planter là sa faction, la dame suivie, l'agence Chouc et Bemardy, et tout le tremblement, et pour ne pas se répandre éperdument dans toutes les mangeries et dans toutes les Cythères!
Mais cette lutte surhumaine ne dura pas longtemps ; car tout à coup, tandis que ce Tantale levait ses yeux vers le ciel, pour le prendre à témoin de sa prodigieuse vertu, madame Estelle Brusse disparut, comme une muscade subtilement escamotée. Elle était tout
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bonnement entrée dans la cour assez sombre d'une maison, et s'était collée, toute droite, dans l'encoignure de la porte cochère. Gonchon entra par cette même porte, regarda et ne vit rien, après quoi, assez consciencieusement, il cherclia la dame aux alentours. Mais ne la trouvant décidément pas, il en prit son parti avec une résignation révoltée, et s'abandonna aux vices qui le traînaient par les cheveux, sans plus se soucier de ses féroces patrons que d'une vieille pantoufle. Quelques heures plus tard, rue Maubuée, après avoir gravi un escalier où croissaient des champignons, madame Estelle Brusse, toujours souriante et nullement lasse, entrait à l'agence.
Un jeune gamin, bossu, chargé de garder l'antichambre, voulut lui barrer le passage ; mais l'ayant stupéfait au moyen d'une pièce de cent sous, la jeune femme pénétra dans le cabinet d'affaires où elle vit, assis l'un en face de l'autre au même bureau, Chouc et Bernardy, très dissemblables, et cependant pareils. Blond, chauve, maigre comme un clou, Chouc offrait une apparence spectrale, tandis que, gras, rouge, obèse, coiffé d'une chevelure de nègre, Bernardy étalait la corpulence d'un Falstalï qui serait du Midi. Mais tous les deux étaient vêtus, l'un comme l'autre, de robes de chambre
qui, sous la crasse, imitaient encore le cachemire français, et ornés de cravates roses.
— Messieurs, dit la visiteuse, je suis madame Estelle Brusse, et je viens vous faire mon rapport sur l'agent Gonchon.
— Hein! dit Chouc, que...
— Signifie? ajouta Bernardy.
— Ecrivez, dit impérieusement la dame, en jetant sur le bureau un billet de mille francs, qui fit passer par toutes les couleurs du caméléon le visage de Bernardy et celui de Chouc. Et elle ajouta : — De monsieur Gonchon et de moi, je ne sais lequel était chargé de suivre l'autre. Mais enfin, comme il ne m'avait qu'imparfaitement suivie, j'ai pris, moi, le parti de le suivre, et voici exactement ce qu'il a fait. D'abord, il s'est arrêté à d'innombrables comptoirs de marchands de vin, de distillateurs et de liquoristcs, où il a mangé et bu force prunes, marrons, cerises, verres de bière, de vin rouge, de vin blanc, d'eau-de-vie, de cassis et de liqueurs des îles. Puis, il a acheté un pain de quatre livres, qu'il a fait fendre en deux, et dans lequel le charcutier a inséré, du haut en bas, des côtelettes panées. Puis, après avoir dévoré cet en-cas et bu un litre, monsieur Gonchon est entré dans ce que j'appellerai, par euphémisme, un bateau de fleurs d'où, après un
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temps moral, ou immoral, il est ressorti ivremort, en loques, avec un œil poché et le visage en sang1.
— Mais, dit Bernardy, comment Gonchon aurait-il pu faire cela, et avec quel...
— Argent? dit Chouc.
Mais à ce moment-là même, l'agent, tel qu'il venait d'être décrit, entra en hurlant le Bi du lu, ut du banc.
— Misérable! dit Chouc, va te coucher dans ta...
— Soupente, dit Bernardy.
— Messieurs, dit madame Estelle Brusse, vous épargnerez ce fantoche, car je vous l'ordonne,et vous m'appartenez. Je vous ai donné tout à l'heure un très bon billet; mais dans ma main j'en ai un autre fabriqué par monsieur Bernardy, et, par distraction sans doute, signé d'un nom qui n'est pas le sien.
— Ah! madame, dit Bernardy, qu'exigezvoiis pour nous rendre ce...
— Papier? dit Chouc.
— Rien du tout, dit madame Brusse ; je ne tiens pas particulièrement à celui-là, et j'en ai d'autres.
Le lendemain, costumés en riches étrangers, comme lorsqu'ils allaient en ville, les
deux artistes rendaient leurs comptes à monsieur Antoine Brusse.
— Ah! monsieur, dit Chouc, nous ne voudrions pas, sans nul doute, vous voler votre argent, et madame Brusse ne sort que pour ses aumônes et ses bonnes œuvres. La personne qui vous l'a dénoncée a, involontairement, je l'espère, calomnié la vertu...
— Même, dit Bernardy.
— Mais alors, dit monsieur Brusse, que me voulait donc ma bien-aimée? Je veux dire celte grue de Séraphine Chagnon. Ah ! j'y suis ! c'est sans doute Tatius, son chanteur comique à travestissements, qui lui aura encore fait des traits avec Amanda. Quand cela arrive, elle a tous ses nerfs, elle vend des diamants comme s'il en coulait dans l'eau de la Vanne, et elle devient méchante comme la gale. Tenez, pour un peu, c'est elle, à présent, que j'aurais envie de vous faire suivre.
— Ah ! monsieur, dit Bernardy, pour cela ce n'est pas des agents qu'il faudrait : ce sont des clowns! Car vouloir observer mademoiselle Chagnon, ce serait monter sur les toits pour y suivre une chatte...
— Amoureuse, dit Chouc.
Le poêle Gabriel Ram quitta son tout petit grenier, situé rue Cassini, grand comme un mouchoir de poche, mais orné d'une fenêtre, ouverte sur des jardins antiques. Il sortit sans autre intention que de travailler en se promenant, de se promener en travaillant, et de se rendre utile en composant des vers lyriques. Tout d'abord, il savoura avec une irréprochable gourmandise son déjeuner de chaque matin, dont le menu, toujours semblable à lui-même, comportait un pain d'un sou et une tasse d'eau bue à la fontaine Wallace.
Lorsque, par un beau matin de mai ensoleillé, Ram entra dans le Luxembourg-, ce fut une véritable explosion de joie parmi les oiseaux, les feuillages, les fleurs, les canards japonais et les cygnes, tous ivres de joie de voir
un jeune homme si beau. En effet, ce rimeur ressemblait à un Hamlet qui serait joyeux. En l'admirant, on pouvait croire qu'après avoir pétri les anges, le grand Statuaire, ayant un peu d'argile de reste, l'avait employée, par esprit d'ordre, à modeler un homme revêtu d'une figure angélique. Un promeneur, jetant des mies de pain autour de lui, à la volée, attirait une foule d'oiseaux, qui venaient se poser sur ses doigts, sur ses longues mains, sur son front ; et le poète, mais sans avoir besoin de mies de pain, exerçait le même charme sur d'autres oiseaux également familiers, les rimes, suffisamment heureuses de se rassembler entre elles, dans le rayonnement d'une pensée caressante et dominatrice.
Mais bientôt Gabriel Ram eut comme l'impression d'avoir vu et de voir une tache, un éclat, une note délicieusement écarlate. Enchanté, il suivit ce ton qu'il avait dans les prunelles, sans se demander par quoi il était justifié, et ce qu'il était. Car le rimeur, estimant que le rouge est toujours un bienfait et qu'on n'a jamais assez d'occasions d'en voir, se garda bien d'approfondir et de chicaner son bonheur. Sans aucun de ces raisonnements qui abolissent les philosophes, il suivit docilement la tache rouge. C'est ainsi qu'il parcourut la rue de
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V Ancienne-Comédie, la rue de Seine, les quais et que; finalement, il se trouva avoir grimpé sur la plate-forme de l'une des tours de Notre- Danii'. Ah! ne cherchons jamais à comprendre! En réalité, l'objet rouge, deviné ou entrevu, était simplement la robe de mademoiselle Alice, fille du riche financier Joannon. Mais notre pipeur d'oiseaux aurait-il gagné quelque chose à le savoir?
Sur la plate-forme, il y avait très peu de monde et pas de gardien ; Ram crut pouvoir rouler et allumer une cigarette. Alors s'approcha de lui un étranger, qui lui demanda du feu, et la désagréable désinvolture de cet inconnu affecta douloureusement le poète. Mince et maigre jusqu'à la déraison, étroitement serré dans un vêtement quadrillé qui semblait peint sur sa peau, portant une sacoche en bandoulière, coiffé d'un chapeau d'étoffe, ce touriste montrait un visage aquilin, caduc, affaissé, flétri, strié, égratigné de rides épouvantables, dont les réseaux ressemblaient à une carte aphique. En revanche, une soyeuse chevelure couleur d'or, une jolie barbe naissante, qui eussent convenu à Chérubin grandi ou à don Juan enfant, et de belles dents de jeune fille, pareilles à des perles, ornaient ce visage, de façon à dérouter l'esprit et à compléter la
plus abominable discordance qui pût désoler une âme délicate, Bien qu'attristé par ce ridicule spectacle, Gabriel Ram fit ce qui lui était demandé, et tendit sa cigarette. Mais à peine eut-il été allumé, le cigare de l'étranger se trouva immédiatement consumé et réduit en cendres. Et il en fut de même de tous ceux qui le suivirent ; ils brûlaient jusqu'au bout, en moins d'une demi-seconde. Cependant cet étrange fumeur avait pris soin de se présenter lui-même.
— Monsieur, dit-il à Gabriel Ram, Archibald Pallock, fabricant de fourneaux et de grils, à Birmingham. — Et il ajouta, comme avec une mélancolie résignée : il faut toujours beaucoup de grils! J'en confectionne un grand nombre et j'en emploie, pour mon propre usage, une assez importante quantité.
Le poète salua, sans manifester pour l'industriel une sympathie qu'il n'éprouvait pas, ce qui se comprend du reste. En effet (car, en tant que narrateur, comme en tant que simple lecteur, j'ai horreur des surprises,) le prétendu Archibald Pallock n'était autre que le démon Satan, venu en villégiature à Paris, afin de s'y procurer une âme distinguée et délicate, dont il avait besoin pour ses expériences scientifiques. Mais, pour la commodité du récit, laissons-lui
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le nom dont il lui avait plu de s'affubler. Car Satan n'est vraiment lui-même que dans certaines circonstances définies, c'est-à-dire lorsqu'il se montre sous l'éclatant habit de cour, orné des colliers, des insignes, des rubans et des plaques de tous ses ordres.
— Monsieur, reprit donc Archibald, excusezmoi de vous avoir abordé peut-être un peu cavalièrement. Mais, monsieur Gabriel Ram, car vous n'êtes pas un inconnu pour moi, j'ai eu occasion de lire, dans la revue intitulée : Le Passant plusieurs de vos ouvrages. Et je ne crains pas de le dire avec certitude, vous êtes, sans contestation possible, le plus grand poète de ce siècle.
— Quoi! dit Ram avec un fin sourire,, audessus de Hugo, de Lamartine, de Henri Heine, deLeconte de Lisle, de Baudelaire...
— Oui, dit Archibald, énormément au-dessus. Non, tous ceux-là, et d'autres que vo^is pourriez nommer, ne vous vont pas à la cheville.
— Oh! monsieur Pallock, dit Gabriel Ram, je serais heureux et tout à fait enchanté de vous croire. Car, si je vous croyais, j'aurais le droit de porter la perruque au-dessus de laquelle voltige, au bout d'un fil d'archal, le papillon symbolique, et de me costumer en Jocrisse; c'est-à-dire de porter un habit rouge, sans être
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cardinal, juge ni professeur, ce qui me semble être le but le plus élevé que puisse viser l'ambition humaine.
— Ah ! dit Archibald, je donnerai à la vôtre des pâtures bien autrement appétissantes ! Mais parlons le cœur sur la main, et jouons cartes sur table. Mes longs séjours dans l'Inde, mes relations avec les brahmes, devenus supérieurs aux Dieux par la pénitence, m'ont permis de pénétrer les secrets qui font obéir la nature et qui terrifient le chœur silencieux des Etoiles. — Tenez, ajouta-t-il en s'appuyant sur la balustrade et en étendant le bras, vous voyez bien ce Paris, coupé en quadrilatères et baigné par le fleuve, qui, d'ici, ressemble si parfaitement à ces réductions de villes exposées sous verre dans les musées, posées sur une grande table, avec les constructions en liège colorié, les arbres représentés par des copeaux frisés et passés au vert, et les cours d'eau imités par des morceaux de miroirs disposés à souhait pour le plaisir des yeux?
— Oui, je le vois, dit Gabriel Ram.
— Eh bien! dit Archibald, cette ville d'amour, de génie, de faste, de misère; cette ville, Babel, paradis, forge, lumière, enfer, ville de toutes les clartés, de toutes les épouvantes, de tous les ravissements ; ce Paris, avec ses pompes, avec
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ses trésors, ayec ses milliers de femmes, si vous le voulez, je vous l'offre, je vous en fais maître, je vous le concède gratuitement, je vous le donne.
— Mais, dit Gabriel Ram, Paris est à moi déjà; car j'ai des pieds pour le parcourir, des yeux pour le voir, une intelligence pour le comprendre, une âme patriote pour l'aimer. Il m'appartient même à titre de modèle, de motif, de sujet descriptif; et, si j'en avais le talent, rien ne m'empêcherait de le faire revivre en des peintures ardentes et sincères. Voulez-vous dire que je posséderai Paris matériellement et au pied de la lettre? Mais alors, qu'en ferais-je? Car je ne puis, en vérité, le faire encadrer, ni l'étaler sur ma chemise comme une épingle de cravate. Il me serait difficile d'enfermer seulement clans mon porte-monnaie tout l'argent qui ruisselle à la Banque de France, ni de serrer à la fois dans mes bras une grande quantité de femmes diverses, ni même, comme on le dit proverbialement, de manger h la fois deux, biftecks.
— Laissons là ces vaines arguties, dit Archibald. Vous, un lettré, un délicat, un maître, un Cellini de la rime, qui devriez avoir tout el qui n'avez rien, n'èles-vous pas indigène de ce qui se passe? Le roman de Génique, publié par l'édï-
teur Edgar Collinet, en est à son deux cent soixante-quinzième mille ! . . .
— Seulement! dit Ram, avec un étonnement ingénu.
— Eh! dit Archibald, les scandaleux succès que remporte ce sabotier, n'est-ce pas vous qui mériteriez de les obtenir?
— Monsieur, dit Ram, si jamais, par une série de circonstances qui, je crois, ne sauraient se produire, il arrivait que quelques-unes de mes poésies fussent imprimées, je me contenterais fort bien de douze lecteurs.
— Voyons, dit Archibald, dont un rayon de soleil caressa la douce chevelure blonde et en même temps alluma les rides atroces, ne faites pas l'enfant! Je vous le répète, rien ne me coûte, rien n'est trop cher, je vous donnerai tout ce qu'il vous plaira. Demandez, faites-vous servir! Voulez-vous des documents, pour faire un roman à clef, où tout le personnel parisien sera écorché, troussé et habillé, comme une anguifle? Voulez-vous faire une pièce de théâtre., qui restera trois mille soirs de suite sur l'affiche? Je puis vous fournir un truc, une transformation, un clou, dont le plus intelligent des directeurs restera stupéfait. C'est une petite souris, qui se chang-e en une frég-ate à vapeur, laquelle frégate à vapeur, d'abord avalée par