‹ Les belles poupéesChapitre 11 sur 17 · LAITON · texte numérisé non relu

LAITON

seul être qui sait lout et peut tout, et pour qui aucune difficulté n'existe; en un mot : Aurélie Spire. Comme on le sait, après avoir été une comédienne de talent, cette femme, dont la jeunesse persiste par un effort de volonté et d'amour, a été une éducatrice de génie. Dans ce temps démocratique où, sans injustice, beaucoup de marchands de peaux de lapin auraient pu devenir pairs de France, s'il y avait encore des pairs de France, il n'existe guère d'homme puissant et. célèbre à qui Aurélie Spire n'ait appris à mettre ses gants, à tirer son mouchoir, à se servir de son couteau et de sa fourchette, à entrer dans un salon et à en sortir, à parler à une femme, à être spirituel, et même à ne pas dire de bêtises. Donc Alicia lui conta son affaire, et Aurélie la trouva bien mauvaise.

— Ah! LalTon, lui dit-elle, je n'ai pas de morale à te faire ! On peut tenir compte de tout, même des vices modernes (qui sont vieux comme le monde,) mais il ne faut pas leur appartenir, comme une marionnette. Et lu t'avises d'aimer, qui? Un homme bien portant, au talent sain comme l'œil, qui, lui aussi, pourrait tuer son bœuf d'un coup de poing et le manger, et croquer des brochettes de nymphes et de faunesses, comme des alouettes!

296 LES BELLES POUPÉliS

Crois-tu qu'un pareil homme puisse avoir affaire avec les finesses tragiques du marquis de Sade? Ah! n'espère pas entraîner jamais celui-là, et crois-moi, tu ferais bien d'y renoncer tout de suite.

— Mais, si j'y renonce, dit Alicia, ce ne peut être que pour mourir. Au contraire, toi qui peux tout, aie pitié de moi; change-moi, transfigure-moi, fais-moi celle que je dois être pour plaire à Sageret.

— Je le veux bien, dit Aurélie Spire; mais pour cela, il faudrait t'écorcher comme un chat, et faire peau neuve; en auras-tu le courage? Maintenant, Laffon, écoute-moi bien et ne m'interromps pas, car nous allons travailler. Tu n'as pas lieu ; il faut donc te recommencer et te repétrir à nouveau ; tu me comprendras, toi qui es statuaire. En toi, il faut refaire tout, l'être moral et l'être physique. Tu possèdes une espèce -d'esprit de mots à la Gavroche ; il faut le jeter dans la boîte aux ordures, et le faire emporter si loin qu'on ne le revoie plus. Tu es une fausse artiste ; il faut étudier ton art à nouveau, et communier dans la flamme avec les génies. Tu es égoïste et avare, comme tous les voluptueux : il faut t'habituer à être généreuse et tendre et à vivre pour les autres. Les traits de ton visage sont

devenus incohérents et diffus; il faut les rassembler et leur donner une expression sincère. Tes hanches et les seins ne s'en sont jamais allés, parce qu'ils n'étaient jamais venus ; cependant, il faut qu'ils reviennent!

— Tu as raison, dit Alicia, qui n'avait pas sourcillé. Grâce à toi, je me vois telle que je suis, c'est-à-dire : horrible. Maintenant, que faut-il faire?

— Mais, dit Aurélie, tu viendras ici, et je t'enseignerai tout, notamment à ne produire aucun effet, à éviter toute admiration indiscrète, et, par conséquent, à t'abstenir de tout ce qui est facile. Et pensons aussi aux choses matérielles! La mort de tes parents et les premiers travaux t'ont faite riche ; il faut prodiguer et jeter l'argent, et surtout ne pas le pleurer, car nous allons le dépenser comme s'il en pleuvait! D'abord, tu dois supprimer ou vendre tes travaux commencés, licencier ton atelier avec tout ce qu'il contient, et détruire jusqu'à tes ébauchoirs ; nous te ferons un autre atelier, quand tu revivras une vie nouvelle. Dans ton appartement aussi, même exécution. Meubles, toilettes, robes, lingerie, bijoux, livres, services d'argenterie et de faïence, tu te déferas de tout ce qui t'a appartenu, et du passé tu ne conserveras même pas une paire de bas et un

mouchoir de poche. Puis, de même, nous ferons tahle rase dans ton entendement et dans ton esprit; nous te donnerons à nouveau la notion du bien et du mal, comme nous te donnerons un trousseau tout neuf pour te vêtir; car de ce moment, lu es une toute petite fille qui -vient de naître au monde, et qui doit apprendre à balbutier, à parler et à penser. Tu sais ce que tu m'auras confié, n'insistons pas là-dessus! eh bien ! moi, dès que tes cheveux auront eu le temps de repousser, je te promets de te rendre ce qu'il y a de plus beau dans la création et dans la pensée des êtres : une femme!

Aurélie Spire tint parole ; son écolière Alicia eut le courage de renaître de ses propres cendres, et, mis au courant de tout, Sageret fut profondément ému de ces miracles réalisés pour l'amour de l'amour. Enfin, la pauvre LatTon vint chez lui, très dignement et sous un prétexte très plausible. Elle venait le prier de concourir à une vente organisée pour un grand artiste, devenu aveugle et tombé clans la mi sère. Sageret la reçut avec un tendre respect; mais lorsque la jeune fille entra, il travaillait, achevait un morceau, qui devait être enlevé de verve.

— Mademoiselle, dit-il, veuillez m'excuser; je suis à vous dans quelques instants.

Mais à ce moment-là, par malheur, le dernier démon du passé fit encore des siennes dans l'âme de LafTon, qui, devenue simple, jolie, coquette, femme jusqu'au bout des ongles, eut pourtant un lapsus épouvantable, qui faillit la rejeter pour jamais au plus sombre flot du noir Cocyte.

— Oh! lit-elle, ne vous dérangez pas pour moi. Vous savez, je suis très bon garçon!

— Bon garçon.' cria Sageret, ivre de fureur. Eh bien! alors, adieu, allez-vous-en!

Laffon voulut en effet s'en aller, mais n'alla pas loin. Le peintre, ayant entendu des sanglots, sortit, et la reprit sur l'escalier, à demi morte. Eperdu, il la ranima sous ses baisers, dégrafa la robe qui l'étouffait, et alors Laffon, revenant à elle et sentant son épaule nue, devint toute rouge. En voyant cette précieuse, cette pudique rougeur, Sageret, définitivement vaincu, sentit son âme se fondre.

— Oh! chère, chère Alicia, dit-il, te voilà enfin guérie, et je t'aime!

Aurélie Zam est, par ses aspirations du moins, une créature perverse. Elle a dans l'esprit un jardinet où fleurissent des petites choses qu'elle croit être des Fleurs du Mal et qui ne sont que des fleurettes de papier. Elle a confectionné avec soin de nombreuses scélératesses dont elle ne comprendra jamais l'innocence, et elle a cru s'adonner à des vices contre nature, — comme si la nature, qui a créé les crapauds et les belettes, se laissait jamais contrarier! Comme elle a dû le reconnaître, s'il est très difficile de faire beaucoup de bien, il n'est pas fort aisé aussi de faire beaucoup de mal, et, devant renoncer au crime. Aurélie Zam, à litre de compensation, s'est réfugiée dans l'absurde.

Elle fait tout ce qu'à son sentiment il ne

faudrait pas faire; mais, comme tout le reste, le manque de sens commun a ses limites. Parfois, elle envoie à l'Hôtel des Ventes ses tapis d'Orient, ses coussins de lampas, ses cofFres ciselés et dorés, et elle remplace tout cela par un mobilier ayant appartenu à une cordonnière distinguée , en bois de palissandre garni de velours pensée. Parfois, elle se livre à des songeries voluptueuses et évoque les villes maudites, en lisant V Almanach Liégeois ou le Manuel de l'Étameur. Volontiers, pour aller elle-même (par dépravation) acheter pour deux sous de lait, elle s'habille comme une duchesse d'autrefois dans les grands appartements de Versailles, et à des soirées qu'elle donne, elle se montre vêtue d'un sarrau en lustrine noire. Quand elle invite ses amies à dîner, elle leur offre tantôt des salmis d'oiseaux exotiques et des poissons rares des pays lointains, qui semblent avoir dû être apportés par le télégraphe, arrosés par des bordeaux retour de l'Inde ; tantôt, un hareng- saur unique, des betteraves cuites dans la cendre et des bouteilles de petit cidre. Elle se fait entretenir par des adolescents beaux comme Roméo, vicomtes pour le moins, et prend pour amants de cœur des Turcs des rues ou des marchands de lorgnettes.

Il y a quelques mois, un événement bizarre

JLX DE L AMOUK 303

étonna et passionna Paris. On vit apparaître au Bois, montant toujours un cheval arabe noir comme la nuit, un très jeune homme si extraordinairement beau, qu'il semblait surnaturel et donnait l'idée d'un dieu victorieux descendu de quelque ciel. Avec ses grands yeux de femme, sa bouche de pourpre, ce cavalier était de ceux devant qui les simagrées s'évanouissent, comme devant un million en or étalé sur une table. Toutes les femmes auraient voulu le prendre, le saisir, l'emporter comme une proie, et, par provision, le mangeaient des yeux à n'en pas laisser une miette. Personne ne le connaissait, ne savait qui il était; mais pour pouvoir le désigner facilement, sans dire : ce dernier, une des plus charmantes femmes de ce temps avait pris L'habitude, tout de suite imitée, de le nommer Amadis. Si les regards incendiaient réellement les personnes, comme le prétendirent si longtemps les poètes madrigalistes, il aurait llambé mieux qu'un paquet d'allumettes. Mais Amadis était incombustible, et lui n'avait des yeux que pour Aurélie Zam, qu'il adorait désespérément et follement. Sans cesse, comme attaché à sa voiture par des liens invisibles, il trottait ou galopait autour d'elle, et il la couvait de ses humides prunelles de velours qui eussent fait éclore des ruses dans la neige.

Mais Aurélie était bien autrement insensible que la neige! Et quand l'évidence lui démontra qu'un tel être divin lui appartenait, sa colère et sa haine furent épouvantables, car rien ne lui déplaisait plus que les événements dépourvus d'abomination et de perversité. Etre aimée par une sorte d'Ange, la belle affaire, pour elle qui, en voyant jouer Le Songe d'une Nuit d'été, avait trouvé la fée Titania un peu poncif, et qui, au lieu d'une tête d'âne, aurait voulu baiser et couronner de fleurs une tète de crocodile! Chaque fois qu'ils se croisaient, elle envoyait à Amadis des regards chargés du plus horrible mépris ou, comme prise de dégoût, elle affectait de cracher par terre ,' ou elle se convulsait le visage et faisait des grimaces que n'eût pas désavouées, dans les foires, un grimacier de profession. Certes, Aurélie, en thèse générale, exècre tout ce qui est beau et charmant, et elle a en elle la nostalgie de l'horreur; mais, à ce moment-là surtout, elle devait dédaigner particulièrement Amadis, et cela par la meilleure de toutes les raisons.

Elle aimait Burlequin.

Burlequin est un chanteur bossu qui, aux Folies-Bécarre, passionne la foule, gagne des flots et des tas d'or, dédaigne les bonnes fortunes qui s'offrent à lui, et réduit en esclavage

son directeur, qu'il lient écumant sous son talon de fer. Difforme, incohérent, monstre absolu, chauve, avec des mèches rouges qui font ressembler son crâne à une peau de tigre, ce virtuose chante d'une voix fausse, éraillée, douloureusement bouffonne, des chansons sans rime, ornées de vers boiteux, plaqués sur des musiques indécentes, et qu'il écrit lui-même, parce que personne ne pourrait les composer aussi bêtes. Idole, coqueluche et démence de la foule, Burlequin la méprise comme une chienne docile, et souvent, quand le public fanatisé lui crie : Bis! fait un geste de dédain et répond : Zut! Quelquefois, le soir, avant de s'en aller des Folies, pour rien, pour le plaisir, il disait à son directeur : Tu vas m'augmenter de mille francs? — Et, stupéfait baissant la tète, le directeur Kockx emmenait l'artiste dans son cabinet, et lui disait d'une voix tremblante : Allons signer !

Dès qu'Aurélie Zam eut vu Burlequin, elle fut prise comme une carpe dans un filet. Plaire à ce ouistiti, à ce fantoche acclamé, à cette prodigieuse caricature, lui parut être le bonheur suprême. Tous les soirs, elle venait aux Folies- Bécarre, s'asseyait aux tables les plus rapprochées delà scène, déchirait ses gants en applaudissant et, quand Burlequin lançait une de ses

belles notes fausses, criait de joie. Mais le chanteur la regardait avec mépris et lui faisait des grimaces, comme elle-même en faisait à Amadis, dans les allées du Bois. Des lettres, qu'elle envoyait par les garçons, lui étaient rapportées intactes. Tous les jours, elle envoyait chez le bossu des forêts et des montagnes de fleurs; comme elle put facilement l'apprendre, il les faisait jeter au tombereau, avec les autres ordures. Mais il tenait à éviter tout ambage et à être clair. Un soir, comme il chantait, ou plutôt râlait pour la première fois une chanson terminée par le mot : Carrosse, il détacha la dernière syllabe du mot, et l'envoya à Aurélie Zam, la lui planta en plein visage.

Mais chacun son tour. Une nuit, comme, après s'être promené longtemps, Burlequin rentrait chez lui, dans la rue de Malle, il fut appréhendé par deux malandrins qui, après l'avoir bâillonné et garrotté, l'emportèrent dans un fiacre. Lorsqu'on fut arrivé aux Ternes, à la maison d'Aurélie, les deux bandits portèrent le chanteur dans un boudoir couleur des pâles roses, où, après l'avoir débarrassé de son bâillon et de ses liens, ils le laissèrent seul, non sans avoir soin de fermer la porte en dehors. Mais cette porte se rouvrit bientôt, et Aurélie Zam parut, nue dans un peignoir de neige tramée.

— C'est une farce, dit-elle. Veux-tu souper?

— Tout de même, dit Burlequin.

Le couvert était mis sur une nappe éblouie de porcelaines rares, de cristaux anciens et de vaisselles d'or. Sans s'occuper de la mulâtresse qui servait plus que si c'eût été une statue de basalte. Aurélie se mit tout de suite à baiser, caresser et dorloter son ami, avec la joie d'une chatte qui mange de la crème.

— Ah ! dit-elle, je t'aime à la folie ! Parce que tu es hideux. Il n'y a rien de si absurde que ta voix, et ta tète ressemble à une feuille de papier où on a collé des pains à cacheter. Ah! si tu savais comme je déteste ce qui n'est pas laid? Tiens, il y a un être beau comme une femme, l'animal! qui m'adore, qui est épris de moi, et qui...

— C'est moi, dit Burlequin.

En même temps, il dépouilla et jeta loin de lui l'habit contenant sa fausse bosse, il ôta son faux crâne chauve laissant ruisseler son abondante et douce chevelure; avec une serviette, il essuya sa barbe légère, empâtée de pastel rouge, qui aussitôt apparut soyeuse et noire. Enfin, d'un geste rapide, il décolla les morceaux de taffetas gommé qui simulaient de larges trous dans sa denture, et alors, ses dents, égales

303 LES BELLES POUL'ÉliS

et blanches, apparurent comme deux rangées de perles.

— Mais, misérable! cria Aurélie Zam, épouvantée et désolée, tu n'as plus rien de difforme et tu es beau comme un astre?

— J'en conviens, madame, râla et nasilla le virtuose ; mais comme j'ai pu m'en convaincre, tel que vous me voyez à présent, je n'aurais jamais gagné ma vie, et j'ai dû me rendre hideux pour avoir du succès ; car la foule ne chérit que les monstres, et, à ce point de vue, elle est parfaitement semblable à une femme. C'est ainsi madame, que vous-même vous n'avez pu m'aimer sous la figure qui est réellement la mienne, et vous avez adoré ma bosse en carton et mon crâne postiche.

— Ah! du moins, dit Aurélie Zam, encore extasiée, il te reste ta voix, ton absurde voix, enrouée, chevrotante, morne comme le son d'un tambour crevé, folle comme le son d'une crécelle prise de vertige ; et elle suffit encore pour que tu sois le plus fantasmatique et le plus dérisoire de tous les êtres.

— Hélas ! dit le virtuose, cela n'est pas même certain. Et, s'asseyant au piano qui, sous ses mains agiles et hardies, résonna comme un orchestre, d'une voix harmonieuse, sonore, enflammée, virile, il chanla les admirables vers

que Victor Hugo a écrits sur la musique de Beethoven : Là-haut, qui sourit? Est-ce un esprit ?

— Allons, c'est complet, dit Aurélie, et il ne te reste plus qu'à ouvrir tes ailes, si tu en as. Allons, montre-les !

— Madame, dit Burlequin, je conviens qu'il y a tromperie sur la qualité de la marchandise... dérobée ; mais ce n'est pas moi qui me suis enlevé moi-même, dans la rue de Malte! Vous m'aimez, bossu; moi, je vous adore, en qualité d'homme droit comme un lys. L'affaire ne peut donc s'arranger; mais je vais vous rendre à vos chères études. Je vais vous saluer, vous quitter, prendre congé de vous, m'évader, m'enfuir, m'évanouir dans l'insondable.

— Non, dit Aurélie Zam, avec un profond soupir et avec des lueurs dans ses prunelles, pareille à un enfant qui à la fois rit et pleure ; non, Burlequin, restez tout de même! Car il faut se faire une raison. Faute d'un vieux sou debillon bien cabossé, bosselé et vert-de-grisé, on se contente, au besoin, d'un louis d'or tout neuf, et, faute de merles, on mange des grives, et même, à la rigueur, — des ortolans!

Muni d'un congé régulier, accordé pour qu'il put recueillir un héritage inattendu, le lieutenant Jérôme Silvent, pour la première fois de sa vie, vint à Paris. Il y arriva, seul, ne connaissant personne, par un de ces jours de boue, de pluie, d'obscurité, qui ressemblent à de vilaines nuits. Tout de suite, il sentit sur ses épaules comme une chape d'ennui et de désespoir, et se trouva plus dépaysé que dans le désert. Après qu'il eut vu le notaire et rempli quelques formalités indispensables, ce jeune homme, toujours inexorablement triste, fut alors comme accablé et stupéfait.

Après avoir terminé l'après-midi au Louvre, à regarder les chefs-d'œuvre, si désolants quand on n'est pas devenu leur ami, Silvent entra dans un restaurant, où il fit un dîner banal,

puis essaya de tuer le temps, d'abord dans un théâtre, puis au café-concert; mais la comédie bourgeoise et les chansons froidement bouffonnes l'ennuyèrent si fort, qu'il préféra s'en aller au hasard, marcher ruisselant sous la pluie, et traverser des ténèbres que les flammes du gaz éblouissent et rougissent de leurs feux sans pouvoir les éclairer.

Ainsi exilé dans le noir et dans le tumulte de la foule indifférente, Silvent, pensif, absorbé, en proie au songe du dormeur éveillé, évoqua et vit passer devant lui toute sa vie. Né à Dijon, il était tout enfant encore lorsqu'il avait perdu, presque en même temps, son père et sa mère, et il avait été envoyé à Nuits, chez son oncle Michelon, vieillard égoïste, gouverné par une gouvernante. Silvent trouva là une bonne vie matérielle, mais nulle tendresse, et ne connut jamais les baisers, nécessaires à l'enfant comme le pain qu'il mange. Envoyé comme externe au pensionnat Carbillet, il y reçut une instruction sommaire, et, dès qu'on la considéra comme suffisante, il fut placé, en qualité de petit clerc, chez maître Piedquin, successeur de monsieur Michelon. Entre la maison de son patron et celle de son oncle, Jérôme eût été tué par l'ennui et le manque d'affection, s'il n'eût trouvé dans la bibliothèque des livres de poètes, qu'il

put lire et dévorer sans que personne s'en inquiétât. Il connut les héroïnes, les Hélènes, les femmes immortelles, et elles furent d'abord pour sa petite àme comme de jeunes mëres qui le berçaient et le baisaient, et lui faisaient deviner les sensations ineffables qu'il. n'avait jamais connues.

Mais il eut bientôt un idéal, comme plus précis et plus rapproché de lui. De temps en temps, comme s'ils eussent parlé de quelque reine, de quelque personne supérieure à toutes les autres, monsieur Michelon ou la gouvernante Simone prononçaient ces deux mots : Mademoiselle Hyacinthe; et, à la façon dont ils étaient dits, ils semblaient évoquer une figure inouïe et resplendissante entre toutes. Il en fut ainsi pour le petit Silvent qui, dès qu'il eut entendu les deux mots magiques, appartint absolument et de toute son àme à mademoiselle Hyacinthe. Qu'était-elle pour lui? Tout, les saintes, les guerrières, toutes les héroïnes des poèmes, tenant des lyres, ou des palmes, ou des glaives, et quelque chose de plus encore, car le nom seul créait pour Jérôme la créature surnaturelle et divine. D'ailleurs, le notaire et sa bonne, âmes essentiellement peu poétiques, semblaient la voir ainsi, car lorsqu'ils disaient : Mademoiselle Hyacinthe, c'était comme s'ils eussent épuisé

314 LES BELLES POLTEES

toutes les formules de l'admiration et des éloges.

Jérôme Silvent n'éprouvait aucun besoin de la voir, de la connaître matériellement ; il croyait l'avoir vue toujours, l'avoir toujours contemplée dans le clair rayonnement de la lumière. Fille de monsieur Gaudron, le plus riche propriétaire de vignes de Nuits, mademoiselle Hyacinthe, qui continuait, déjà célèbre, les charités et les bonnes œuvres de sa mère, morte très jeune, était une enfant encore, à peine âgée de treize ans ; mais elle avait l'importance d'une femme, pour le peuple dont elle soulageait les misères, et pour les daines de la société qui s'associaient à ses généreux desseins et déjà lui obéissaient. Par une belle matinée de soleil, passant devant la maison de monsieur Gaudron, Jérôme, sans surprise, vit à une fenêtre mademoiselle Hyacinthe elle-même, telle qu'il se la figurait, telle qu'il la connaissait, telle qu'il devait l'adorer, jusqu'à son dernier soupir, non comme une femme, mais comme une Béatrice céleste, faite pour fouler les escaliers d'azur et pour marcher dans les jardins de clarté, parmi les lys de diamants et les pervenches d'étoiles. Elles furent infiniment rares, espacées par de long-s mois, les occasions qu'il eut de la revoir ainsi ; mais cet

immense bonheur lui suffisait et au delà, et le souvenir de mademoiselle Hyacinthe, entrevue dans son idéale blancheur, n'eût-il pas rempli pour lui des éternités?

Il le croyait du moins : mais quel écroulement, quel cataclysme emplit de raines l'âme dévastée de Jérôme, lorsque, brutalement, il apprit qu'il ne reverrait jamais la reine de sa joie et de sa pensée ! Les années avaient passé comme un rêve, pleines de bonheur à en déborder; maintenant, c'était le réveil atroce, sans espoir, épouvantable. Subitement ruiné, monsieur Gaudron était parti pour l'Amérique, sans destination fixe, emmenant sa fille, emportant les restes de sa fortune, et résolu à recommencer le combat de la vie comme un jeune homme. Il n'avait même pas pris le temps d'arranger ses affaires, laissant pour cela sa procuration et ses ordres à maître Piedquin. Il était parti sans hésiter, sans regarder derrière lui, et ce départ, Silvent l'apprenait quand c'était déjà une chose irrévocable, faite, accomplie. L'idée de rester à Nuits, où n'était plus mademoiselle Hyacinthe, le glaçait d'effroi. Avec la permission de son oncle Michelon, qu'il obtint facilement, il s'engagea, et fut envoyé en Afrique, dans un régiment de zouaves.

Jérôme Silvent. qui fut un soldat dévoué,

fidèle, héroïque, espérait trouver très vite la mort ; mais il n'eut pas cette heureuse chance et, souvent blessé, tailladé, foulé sous les pieds des chevaux, il en réchappait toujours. Il conquit rapidement ses grades, devint officier dans le temps rigoureusement indispensable, et donna alors le spectacle d'un chef intrépide, téméraire, aventureux, toujours prêt à se faire trouer la peau et à verser son sang comme l'eau d'une fontaine, mais sobre comme un Arabe, et chaste comme une fille. Amant d'une Ange, pour qui toute autre maîtresse eût été impossible, sa seule compagne était l'absente, qui lui souriait dans la fumée des batailles, et qu'il voyait aussi, pâle et pensive, pendant les veilles des claires nuits étoilées. Mais par instants, la chère image pâlissait encore plus, s'effaçait presque, semblait s'évanouir dans les flottantes nuées; alors, Jérôme Silvent s'examinait, interrogeait sa conscience, qu'il trouvait pure, exempte de toute mauvaise pensée, et se désespérait, tremblant d'être abandonné pour toujours, et pourtant ne sachant par quel crime il avait pu faire fuir loin de lui la troublante bien-aimée.

Telles étaient précisément ses angoisses lorsque, se promenant, comme je l'ai dit, dans le Paris pluvieux et noir, il marchait devant

lui au hasard, comme un exilé, sentant mourir le dernier souffle de son espoir, et comprenant trop que la chère figure de lumière ne se montrerait pas dans cette atmosphère de suie et de ténèbres. Mais, tout à coup — comment un homme peut-il en un instant être transfiguré du tout au tout, devenir le contraire de luimême, et renier son passé, son âme intime, son être, avec ravissement? — Jérôme Silvent sentit dans son sang-, dans sa chair, toutes les braises et toutes les flammes qu'il n'avait jamais connues, qui avaient respecté en lui un élu trempé dans les eaux vives de l'impérissable amour. Délicieusement mordu par les griffes amères de la Volupté, il ne songeait plus qu'à savourer ses extases effrénées et ses plus lancinants supplices. Devant lui marchait, se balançant avec une grâce raffinée et perverse, relevant sa longue robe, onduleuse, agile comme un serpent, une femme élégante comme une reine, malgré ses allures de fille. Jérôme la suivait, il l'eût suivie jusqu'en enfer, et elle, se sentant suivie, se retournait de temps en temps, à demi, d'un mouvement enchanteur, irrésistible. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rue Montyon, où habitait cette vagabonde, et alors, s 'arrêtant, se laissant atteindre, la femme errante s'approcha de Jérôme Silvent et mur-

mura dans son oreille : Voulez-vous passer la nuit avec moi ?

Certes, Jérôme le voulait; il voulait passer avec elle la nuit, cette nuit-là et mille autres nuits! Il se serait damné tout de suite, rien que pour baiser la houe de ses bottines! La porte cochère s'ouvrit ; ils montèrent ensemble, en s'appuyant à la rampe, l'escalier où le gaz était déjà éteint. Lorsqu'ils furent au troisième étage, la femme, avec une clef qu'elle avait, ouvrit la porte de son appartement, et, disparaissant aussitôt, confia Jérôme aux soins d'une fille de chambre, qui le conduisit et le laissa seul dans une chambre où il y avait un lit, et où une lampe très voilée jetait une vague clarté. Là, Jérôme Silvent sentit ce qu'on éprouve au moment de commettre un crime, de subir un grand malheur, de faire une action irréparable. Il eut nettement l'idée que, sous peine de se perdre à jamais, il devait se sauver, s'enfuir, s'éloigner de cette maison, où il sentait que son sort se déciderait. Il se le disait nettement, et cependant, bien qu'il comprît le prix des minutes, il restait immobile, ne partait pas, alangui et grisé peut-être par un parfum très délicat et suave dont les meubles et les tentures étaient imprégnés, peut-être aussi par la jouissance perverse. d'agir précisé-

mont comme son instinct lui conseillait de ne pas le faire. Il s'était assis sur un fauteuil très bas, près d'une fenêtre, et, comme possédé par un bien-être inouï, songeaft, s'enivrait du silence, et demeurait immobile.

Mais une porte s'ouvrit ; Jérôme devina, plutôt qu'il ne vit, passant et s'envolant près de lui, un nuage de batistes et de dentelles. Déjà la femme s'était mise au lit, éparpillant sur les oreillers le flot de ses cheveux, et, d'une voix très douce, harmonieuse et pénétrante, elle dit :

— Eh bien! venez-vous?

Jérôme Silvent s'approcha très près du lit, et dès qu'il eut pu voir le visage de la femme couchée, poussa un hurlement, un rugissement horrible, et s'écria :

— Mademoiselle Hyacinthe !

Il tomba à la renverse, évanoui. Une grande heure s'était passée lorsqu'il reprit ses sens. Celle dont il ne voulait plus dire ni se rappeler le nom magique n'était plus là, heureusement! et, penchée sur lui, la femme de chambre épongeait son front et ses tempes avec un vinaigre très puissant, et lui faisait respirer des sels. Pendant de longs moments, Jérôme, le visage baigné d'un torrent de pleurs, fut secoué par do tels sanglots qu'il était comme un arbre

320 LES RELLES POUPÉES

tordu et souffleté dans l'ouragan. Enfin, il se reprit, retrouva un peu de force, et donna une poignée d'or à la servante qui, sur son ordre impérieux, l'accompagna jusqu'en bas, et fit ouvrir la porte de la maison.

Une fois dehors, Jérôme, assommé, marcha, titubant, ivre-fou, battant les murailles. Il n'eut pas le courage de rentrer à l'hôtel où il était descendu, ne supportant pas la pensée d'être, là ou ailleurs, enfermé et seul avec luimême. Ayant passé devant un restaurant qui reste ouvert la nuit, il y entra, s'assit et bientôt se prit de querelle avec son voisin de table qui, à demi-voix, lisait, d'une façon réellement irritante, un article de journal. On se battit dès le petit jour, à la Cellc-Saint-Cloud, avec des témoins racolés dans le café même, et le jeune lieutenant reçut en pleine poitrine un coup d'épée, qui lui perfora le poumon gauche. Le docteur Peyradieu, qui a assisté Jérôme à ses derniers moments, dit qu'il n'a jamais vu un homme mourir plus volontiers que lui, et avec une plus effroyable joie.

L'n flâneur qui, en passant dans la rue des Yieilles-Haudriettes, ou dans toute autre rue, reçoit une cheminée sur la têle et n'en est pas écrasé du coup, ne peut se défendre d'un douloureux étonnement. La fluette madame Céline de Tlieveny éprouva une impression analogue en s'apercevant qu'elle était tombée amoureuse folle, amoureuse à lier du jeune Raoul Signon. Il n'v avait pas à s'en dédire, l'idée inébranlable et fixe était dans le joint : il s'agissait de vaincre, et surtout de ne pas mourir... Mais la jolie Parisienne perdit la tète, se sentant fourvoyée. Certes, auparavant elle avait aimé, autorisée par sa haute situation dans le monde, par sa noble attitude qui imposait le respect, par sa richesse inépuisable, et aussi par les éclatantes infidélités de son mari. Elle avait

aimé, plus d'une fois peut-être, mais clans son monde aristocratique, où elle était reine et où ses pieds se posaient sur un terrain solide. Cette fois, entraînée dans la nécessité d'une aventure incertaine, elle devait avoir affaire à une sorte d'animal qu'elle ne connaissait pas. En un cas pareil, la méthode expérimentale s'imposait ; il fallait avant tout se renseigner, connaître les forces et les faiblesses de l'ennemi. Pour cela, madame de Theveny s'adressa à Louis de Pertus , cet impeccable démon de Paris qui sait tout et le reste sur les bouts de ses doigts et qui, pour être utile au nouveau Balzac, s'il en revenait un, pourrait reprendre, non sans succès , l'emploi des Maxime de Trailles.

— Madame, dit cet historien, Signon est une manière de bohème, qu'on pourrait voir sans coiffe et sans semelle, si le hasard ne lui eût accordé deux cent mille francs de rente. Il a servi dans un régiment de hussards où il était lieutenant, et depuis qu'il a donné sa démission, n'a exercé, à ce que je puis croire, aucun métier. Il aime passionnément tous les arts, s'en va au bout du monde pour entendre un drame lyrique de Wagner, et achète sans marchander un dessin de Millet ou des éditions rares, que les Rothschild ont trouvées trop

chères. Je ne sais s'il a composé des vers, et c'est une affaire entre sa conscience et lui, mais cela se peut bien, car il est aussi bête que doit toujours l'être un bon poète. En effet, il a l'esprit si divers, si ailé, si rapide, si apte à comprendre tout sans une objection, qu'il est aisé de lui persuader tout ce qu'on veut, comme à Jocrisse .

— Ah ! dit madame de Théveny, il est bètc !

— Oui, dit Pertus, et c'est pour cela, sans doute, qu'il est en même temps un sage.

— Comment l'entendez-vous?

— Mais, répondit le vieux lascar, Signon est beaucoup trop naïf pour s'assimiler les lieux communs et les conventions mondaines; aussi n'aime-t-il que ce qui est bon. Nulle fiction ne le ferait consentir à manger des asperges dans le temps où il n'y en a pas, ni à lire un livre palpitant d'intérêt et mal écrit, ni à entendre réciter des vers dans un théâtre. Son hôtel est exclusivement meublé de livres, de tapis, de coussins, de coffres peints en vermillon rehaussé d'or, et il n'admet pas chez lui d'autres fleurs que des roses coupées. Enfin, madame, il professe en amour les goûts les plus méprisables, et il appartient à l'école de Shylock, très aggravée, car il exige que ses amies lui

apportent, non pas une, mais beaucoup de livres de chair.

— Mais alors, dit madame de Theveny, c'est un Caraïbe !

— Précisément, dit Pertus. Les dames avec qui on le rencontre sont toutes ornées d'une beauté souveraine, mais fortes à dompter des chevaux sauvages et à étouffer des loups dans leurs bras. Elles ressemblent, non aux nymphes et aux déesses empiriquement soufflées du divin Rubens, mais aux féroces guerrières qui combattent sous le ciel rouge de l'Afrique. Enfin, vous ne doutez pas de ma respectueuse admiration pour vous ; excusez ce qui dans mes paroles peut vous sembler insolite; mais puisque Raoul Signon a pu, à un titre quelconque, intéresser voire curiosité, n'est-il pas nécessaire que vous le connaissiez complètement? En somme, clans sa pensée, un seul : Tiens 1 vaut mieux que trente-six mille : Tu ne l'auras pas ! et ce n'est pas à lui qu'on ferait prendre pour des lanternes les reflets blanchissants des étoiles !

— Ah ! dit madame de Theveny, devenue très pensive.

Puis elle congédia Pertus, sans lui recommander la discrétion, et, demeurée seule, songea. Raoul Signon, elle le savait, n'allait

presque pas dans le monde; cependant, il paraissait à peu près régulièrement aux soirées de quinzaine de la marquise de Faverie ; Céline était donc certaine de pouvoir le rencontrer. Mais une fois qu'il aurait ouvert ses yeux tout grands, que lui montrerait-elle? Pas de la chair, assurément, et là était la cruelle, la douloureuse question. Ses portes bien fermées, dans un boudoir où les murs étaient revêtus de glaces, madame de Theveny, les cheveux dénoués, et costumée comme un petit enfant qui vient au monde, se regarda, s'examina avec l'impassibilité de la critique la plus féroce. Elle n'était ni mince, ni légère, ni svelte, elle était maigre ; elle n'avait rien de ce que n'a pas Catherine de Sion, et elle ne pouvait compter que sur son génie !

S'étant immédiatement habillée , la triste mais intrépide Céline de Theveny se rendit chez son couturier où, pendant des heures, elle causa, expliqua ses plans, dessina des croquis, coupa des étoffes. Elle eut le bonheur que sa pensée fut bien comprise et bien interprétée par l'habile ouvrier. Aussi le samedi suivant, chez madame de Faverie, apparut-elle comme une figure véritablement céleste.

Une femme moins géniale que cette ingénieuse Céline eût essayé de dissimuler sa min-

ceur ; elle, au contraire, l'avait exagérée jusqu'à la plus audacieuse invraisemblance. Naturellement et sans nul effort, elle ressemblait aux saintes des Primitifs ; et elle avait donné à ce caractère une intensité attirante et sublime. Ses cheveux blonds, que leur soyeuse finesse pouvait faire paraître un peu pauvres, elle les avait aplatis, lissés jusqu'à ce qu'ils fussent seulement une tache de lumière ; son visage transparent, ses prunelles qui étaient comme des pierreries, créaient l'extase, et madame de Thoveny était serrée dans une robe collante trop étroite pour son corps, robe qui, avec ses grands partis pris d'écarlate et de pourpre et ses rosaces d'or très larges, brodées avec un fini merveilleux, amincissait encore cette créature délicate, abominablement immatérielle. Raoul Signon fut d'abord étonné,, avouez qu'il y avait de quoi; présenté à Céline, elle le grisa et l'hypnotisa de sa voix de harpe angélique, et le bon bohème ingénu fut retourné comme un gant. Madame de Theveny, qui avait pioché le livre de Delécluze : Dante et la Poésie amoureuse, emporta son auditeur en plein treizième siècle, et, séance tenante, le convertit au platonisme; car Louis de Pertus ne s'était pas trompé, et Raoul était, en effet, assez poète et assez imbécile pour se laisser transporter par

la magie des mots dans n'importe quel ordre d'idées.

Il fut bien mieux converti encore lorsque, quelques jours plus tard, il fut reçu par madame de Theveny dans une chambre, ou plutôt dans une sorte de cellule qu'elle avait imaginée et composée exprès pour lui. Les murs en étaient couverts d'une étoffe blanche très légèrement brodée de jais blanc, et sur laquelle, très éloignés l'un de l'autre, brillaient d'un éclat effacé et pâli une palme d'argent et un lys d'or. Dans la trame du très épais tapis blanc, deux roses seulement pâlissantes, habilement figurées, semblaient déchirées et effeuillées par le vent. Pour tous meubles, des chaises d'ivoire d'un dessin subtil et spirituel, garnies d'un cannage doré à l'or vert et sur lesquelles on était très mal assis. C'est sur ces mauvais sièges que, pendant deux mois, Céline instruisit son ami au mystère de l'union des âmes et lui fit gravir en pensée tous les escaliers d'azur qui mènent aux paradis où l'on boit de l'harmonie et où l'on mange de la lumière Complètement dompté, Raoul ne comprenait plus qu'il existât une vie non idéale. Il appartenait entièrement à madame de Theveny, et, pénétré par l'invisible charme, évanoui dans un néant délicieux, ne se souvenait pas d'avoir

jamais désiré une autre chose que rien. A ce moment-là, étant venue à ses fins, ayant payé l'avide amour en bonne monnaie de singesse, une autre femme que Céline eût triomphé. Elle, au contraire, s'inquiéta, comprenant bien que l'absurdité même a ses limites, et elle se hâta de mander son vieil ami le docteur Voilquin.

Ce spirituel vieillard qui, mieux que pas un de ses confrères, s'entend à guérir les maladies des femmes, pensa d'abord qu'il en serait quitte pour envoyer sa malade à n'importe quelles eaux, innocentes ou coupables, choisies selon son caprice, ou pour lui ordonner l'application immédiate d'une rivière de diamants de cent mille écus ; car Voilquin pensait du mari en général ce que Boileau (peut-être à tort) pensait de la rime; selon lui, ce bipède est un esclave et ne doit qu'obéir.

— Hélas, docteur, dit madame de Theveny, mon mari, occupé à parcourir les cinq parties du monde avec une gourgandine, me laisse libre comme l'oiseau. Je suis affreusement riche et je puis, tant qu'il me plaira, acheter des rivières de diamants, et aussi des fleuves! Mais il s'agit ici d'une bien autre paire de manches.

Alors, écartant son peignoir, avec un geste

d'une impudeur si osée qu'elle en fut superbe. et, montrant au vieux praticien une planche droite et lisse (il est vrai du plus bel ivoire. mais enfin une planche,) eHe ajouta :

— Voici la question. Pouvez-vous me faire pousser de la chair là-dessus?

— Madame, dit Yoilquin, avec l'aide de Dieu tout est possible, et, en tout cas, il ne vous en coûtera rien d'essayer.

Puis il donna ses conseils, que Céline se promit de suivre aveuglément. S'étant arrangée de façon que Raoul Signon ignorât où elle serait, reçût de temps en temps ses lettres par l'intermédiaire d'une servante fidèle, mais ne pût, lui-même, lui écrire, elle partit pour un château qu'elle possédait dans les Ardennes, à Aiglemont. Mais elle n'y entra que pour déposer ses malles inutiles, et s'en alla habiter tout près de là, aux Gibeauds, chez ses fermiers Cochard, dont la fille Margot est sa sœur de lait. Pendant six mois, elle y mena exactement la même vie que Margot Cochard, levée avant le jour, allant garder les vaches, restant pendant des heures sous la pluie, abritée par une cape blanche faite en linge, portant aux hommes leur repas dans les champs, faisant la lessive, donnant à manger aux cochons, et, le soir, dévorant la soupe aux choux et le lard

avec la voracité d'une ogresse, puis filant sa quenouille et dormant dans les étables, sur le fumier. A ce jeu, une Parisienne délicate et frêle devait crever; mais, au contraire, elle ne creva pas et devint robuste. Il lui vint tout ce qui lui manquait, et ses cheveux même se mirent à foisonner, comme une forêt d'épis.

Quand madame de Theveny revint à Paris, elle put inviter Raoul à dîner, d'autant plus aisément que son mari était alors à Constantinople, en compagnie de Nina Fidèle. Il arriva entre chien et loup, devant que les chandelles fussent allumées, et reprit, où il l'avait laissée, sa leçon d'amour platonique. Mais il fut frôlé par un bras dodu, qui sentait la chair fraîche, puis serré par deux bras, baisé comme du pain, et il eut l'occasion belle pour renier ses dieux récents. Un temps moral s'étant écoulé, la femme de chambre Arsène vint annoncer que madame était servie et, en passant dans la salle à manger, Raoul Signon ne fut pas médiocrement étonné de voir sur la table un opulent rosbif, bientôt découpé en tranches qui ressemblèrent à des feuilles de rose.

— Oui, mon ami, lui dit madame de Theveny, quand je n'ai eu à vous offrir que la rosée du ciel, je vous ai fait croire que cela se mangeait ; mais à présent, nourrissons-nous

comme toul le monde. J'ai acquis une excellente santé, j'espère que je pourrai la conserver, et, d'ailleurs, c'est vous, désormais, que ce soin regarde !

J'attendais Chanderlos depuis un grand moment déjà. Car, selon l'ordre qu'il m'avait donné, j'avais fidèlement écoulé les belles histoires et j'avais hâte de lui communiquer mes impressions. Il entra enfin, ses besicles sur le nez et tenant à la main un livre, qu'il lisait avec une admiration passionnée. Il ne me vit pas, s'assit sur une chaise et continua. Je passai derrière lui, je regardai par-dessus son épaule; je vis que le livre était les Choses vues, de Victor jllugo, ouvert à l'admirable chapitre sur la mort de Balzac. Mais, à tout prix, je voulais attirer l'attention du grand artiste qui fabrique des figures vivantes. Je revins donc me placer en face de lui, je le regardai entre les deux yeux.

— Monsieur, lui dis-je, vous ne m'aviez pas

334 LES BELLES POLPÉES

trompé, en effet. Il est très certain que vos poupées sont des personnes, que leurs confessions suffisent à enseigner la vie, et que leurs histoires...

— Ah! certes, me dit-il, répondant à autre chose qu'à mes paroles, il est extrêmement fâcheux que Balzac soit mort si jeune. D'abord, il nous aurait encore donné cent chefs-d'œuvre, et il aurait certainement créé tout un Théâtre, qui eût été la conclusion et l'indispensable complément de La Comédie humaine. Enfin, comme il se souciait fort peu de la Politique, avec ses tours de gobelets et ses culbutes d'écureuil, il eût trouvé le seul sujet de poème épique dont le merveilleux puisse exister dans les âges modernes. Il eût certainement abordé et élucidé la question vraie, unique, palpitante, la seule qui mérite d'occuper les cervelles des hommes, la seule enfin qui offre un double intérêt poétique et social.

— Et, dis-je, quelle est cette question?

— C'est, dit Chanderlos, la question desavoir si Ceci mangera Cela, ou si Cela mangera Ceci, et à quelle sauce! En d'autres termes, qui triomphera définitivement, des courtisanes ou des femmes honnêtes? Car la lutte éternelle, acharnée et jamais lasse entre ces deux classes de personnes constitue, en somme, toute l'his-

Page 1