ÉPILOGUE
— Mais, dis-je, comment cet ordre de choses a-tri] pu être modifié?
— Comme tout arrive, dit Chanderlos-, c'està-dire à la suite d'une évolution dans la littérature. Après avoir dévoré tant d'étoiles et de rayons de lune qu'il en avait contracté une indigestion astrale, le Romantisme s'aperçut que sa guenille lui était horriblement chère, et éprouva le besoin de toucher quelque chose , comme Harpagon parlant à Frosine, femme d'intrigue. Les opulentes croupes de Rubens, les cheveux roux des Vénitiennes de Véronèse furent découverts dans la réalité, comme sur les toiles peintes, et nos poètes, devenus plus avides que Shylock, exigèrent impérieusement beaucoup de livres de chair. Ils les obtinrent, car il n'y avait qu'à se baisser pour en prendre. Seulement, ces belles chairs de neiges et de rougissantes roses n'étaient pas toujours gouvernées par les lois de la .morale la plus pure ; mais les nouveaux convertis se moquaient de cela, comme d'une tragédie classique ; car après un trop long carême, ils sentaient la nécessité de célébrer d'interminables festins. Ce fut alors la belle époque des demoiselles exemptes de préjugés, grâce auxquelles on échappait enfin aux figures par trop désintéressées qui ressemblent matériellement à des lys ! Et elles triomphèrent
d'autant plus facilement qu'elles apportaient à leurs adorateurs un élément absolument nouveau : elles étaient propres, et lavées à grands Ilots dans l'eau des fontaines! Vous souriez? Mais ignorez-vous que les grandes dames du quinzième siècle, dans les salles mal closes de leurs châteaux, et que les Florentines du seizième avaient tout à fait négligé ce point de vue? Elles parfumaient une peau mal nettoyée, et s'en tenaient là; l'art de la toilette, renouvelé de l'antiquité païenne, est relativement très récent, et quand on eut connu les jeunes belles nettes comme l'hermine, on n'en voulut plus connaître d'autres.
— Ah! dis-je, cette fois, voilà, à ce que je crois, une révolution définitive, et je n'imagine pas que les femmes honnêtes aient jamais pu reprendre l'avantage.
— C'est ce qui vous trompe, dit Chanderlos, elles le reprirent! Par suite de circonstances qu'il eut fallu laisser dans l'ombre et sur lesquelles le Roman récent a eu le tort d'insister, il se trouve que des clames du bon monde vinrent à connaître, dans une certaine mesure, des dames du mauvais monde, et apprirent d'elles à se purifier, comme les musiciennes de Gorinthe. Dès lors, madame de Maufrigneuse, ainsi que madame Jules, eurent tout pour elles; car si