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LE SOULIER

Il faut bien permettre à la vie de recommencer les mêmes successions d'événements et, au besoin, les mêmes anecdotes; sans quoi, ne serait-ce pas exiger d'elle une variété d'imagination que nous n'osons pas demander aux romanciers les plus applaudis? Il n'y a pas longtemps de cela, tout comme Amasis , roi d'Egypte, était devenu amoureux de la courtisane thrace Rhodopis, rien que pour avoir vu sa pantoufle, et comme aussi la pantoufle de verre de Cendrillon suffit à enflammer le cœur d'un prince beau comme le jour; un charmant jeune homme, Lucien d'Argème, beau, riche, artiste jusqu'au bout des doigts, qui, bien que simple homme du monde, faisait pour les dames le métier de Cellini, et leur ciselait des flacons, des bagues et des pommes de cravache, devint

féru d'amour pour un simple petit soulier, et, par conséquent, pour le pied qui devait chausser le soulier, et pour la femme à qui ce pied merveilleux devait appartenir.

Ce fut dans des circonstances vulgaires et, prosaïques, qui mirent une sorte d'affectation à moderniser la vieille fable. En courant pour joindre le tramway, un cordonnier, qui portait des chaussures dans une enveloppe en serge d'un vert cru, laissa tomber de son paquet le petit soulier, précisément sur la botte de Lucien d'Argème. Le jeune homme l'ayant ramassé, courut vers le cordonnier, pour lui rendre son bien ; mais cet artiste ambulatoire s'était lancé, comme une flèche ailée, dans le tramway, qui aussitôt disparut au milieu d'un flot de voitures. Resté seul avec le soulier. Lucien le regarda et passionnément lui donna son cœur, qu'il ne devaitjamais lui reprendre. Cependant, jusqu'à ce moment-là, Lucien d'Argème n'avait jamais aimé les petits pieds ; il était trop artiste et trop amant des belles proportions pour admirer ce qu'il regardait comme une difformité et comme une hérésie ; mais le coup de foudre ne se discute pas, et l'Amour l'avait frappé, comme dit le Prométhée d'Eschyle, de sa foudre et de son tonnerre.

Dès lors, comme unique profession, Lucien

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s'occupa à courir les salons parisiens, les promenades, les théâtres, les villes d'eaux, les pays d'excursion et de villégiature, pour trouver la propriétaire du soulier divin qui n'était pas arrivé à son adresse. Il visita aussi les marchands de chaussures, et leur acheta assez de bottines, de pantoufles et de bottes à l'écuyère pour chausser pendant un siècle toute la race humaine, mais nulle part il ne trouva ce qu'il cherchait. Habitué, par un exercice continu du dessin, à prendre exactement une mesure au moyen du seul regard, dans le monde il examinait et mesurait les pieds des dames, comme s'il eût été lui-même le cordonnier dans sa boutique, et il oubliait tout à fait le précepte des Dieux qui, en donnant à l'homme un visage sublime, lui ont ordonné de regarder le ciel. Plusieurs fois il vit des pieds ayant à peu près la dimension du soulier; c'en était bien la longueur, la largeur, la même pointure, mais ce n'était plus la même construction, comportant la force, l'agilité, l'élégance, la démarche ailée d'une Camille, pouvant courir, sans les courber, sur la pointe des blés que tourmente une brise légère.

Une fois pourtant, à un bal de l'ambassade anglaise, étant entré à l'improviste dans un petit salon où la femme d'un conseiller d'État ,

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madame de Cheilus, rajustait sa coiffure devant un miroir, Lucien d'Argème qui, selon sa coutume invétérée, regarda le pied, crut bien le reconnaître pour celui qu'il adorait sans l'avoir jamais vu. Il se trompait; c'était bien à peu près cela, mais ce n'était pas cela tout à fait, et s'il ne s'en fallait pas de beaucoup, néanmoins il s'en fallait de quelque chose. Cependant, afin de mieux vérifier son hypothèse, Lucien, tout près de la dame, à la toucher, s'était effrontément jeté à genoux. Il ressemblait à un homme qui va faire une déclaration, comme un convive qui prend sur la table un couvert d'argent, pour le mettre dans sa poche, ressemble à un voleur. A ce moment précis, monsieur de Cheilus entra. Un duel était inévitable; il eut lieu, et Lucien d'Argème reçut en pleine poitrine un coup d'épée qui le força à garder le lit pendant six mois.

Durant ces longs jours de souffrance et de retraite forcée, il reçut fréquemment la visite de son ami Emile Naura, à la fois peintre et statuaire, qui, dans la rencontre avec M. de Cheilus, avait été un de ses témoins, et naturellement il en vint à lui faire ses confidences. Naura ne disait trop rien ; mais quand son ami fut tout à fait guéri et put sortir, il le conduisit d'abord à la plus élégante et à la mieux fréquentée des écoles de natation, où les deux

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jeunes gens virent des pieds tourmentés, blessés, difformes, aux doigts montant les uns sur les autres; tandis qu'aux bains à quatre sous, où ils allèrent en sortant de là, ils purent admirer, chez des êtres appartenant à la pauvreté la plus évidente, des pieds nullement flétris et souvent dignes de la statuaire; et comme ils s'en retournaient en longeant le quai :

— Mon ami, dit Naura, ceci vous prouve que votre pied n'est pas dans le grand monde, et n'y peut pas être. Il n'est pas non plus dans la bourgeoisie ; car les gens très riches, et même médiocrement riches, jouissent du privilège, dont rien ne les affranchit, d'être martyrisés, torturés et mutilés par les cordonniers qui les chaussent, et les beaux pieds appartiennent uniquement à des êtres qui, pendant leur enfance, ont été chaussés de loques, de savates déchirées, ou de rien du tout. Aussi est-il facile de deviner que le destinataire du soulier est une femme du peuple ; et je vais plus loin : il n'est pas du fout malaisé de savoir quel est son visage et comment elle est faite, et de dessiner exactement son portrait; en effet, je me proposa àe peindre d'après elle un pastel, qui sera absolument ressemblant, et de vous l'offrir.

— Oh ! dit Lucien stupéfait, comment cela se peut-il?

— Veuillez, dit Naura, suivre attentivement mes déductions, qui sont des plus simples. Il est entendu, n'est-ce pas ! que la femme, ou plutôt que la jeune fille en question est parfaite, et ne peut pas être autrement que parfaite, puisque vous l'aimez. Ce ne peut être une enfant, car le soulier accuse un pied tout à fait parfait et définitif. Elle est donc arrivée à l'âge de femme, et cependant son pied est, comme petitesse, tout à fait extraordinaire. Or, nous ne pouvons admettre que la bien-aimée soit mal proportionnée et difforme ; elle est donc elle-même, comme son pied, d'une nature tout à fait petite et exiguë. Mais comme elle ne saurait avoir l'air d'une allumette, il faut nécessairement que la gracilité de sa taille soit adoucie et égayée par un léger embonpoint ; aussi doitelle être construite comme une petite faunesse vierge encore, ou comme une jeune Salmacis. Son type est celui des figurines de Clodion, mais ennobli et adouci, puisqu'elle est bonne et gaie.

Avec des cheveux noirs et des traits ou aquilins ou trop corrects, elle semblerait la caricature minuscule d'une figure tragique; vaporeusement blonde, elle serait une poupée enfantine. Elle a donc des cheveux châtains, modestement lissés, car tout ébouriffement formerait une

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masse trop grosse autour de sa petite tête. Elle est pauvre, nous l'avons établi ; et cependant le délicieux soulier que voici, couvert en forme de soulier d'homme, fait avec une peau de chevreau du Thibet souple, mince, sans une tare, d'un prix inestimable, est le soulier d'une femme riche. Aussi devons-nous conclure, sans pouvoir l'expliquer sans doute, qu'elle ne l'aurait pas eu, même si le cordonnier ne l'avait pas perdu en route, et que ce soulier avait été fait pour elle, et cependant ne lui était pas destiné. C'est là le problème qui, en apparence, semble insoluble ; mais tout finit par être expliqué, même Finexplicable, et, s'il plaît à Dieu, il viendra un moment où nous éclaircirons ce mystère.

Comme on le verra, Emile Naura ne se trompait sur aucun point, en se confiant aveuglément à la Logique, dont les miracles, comme ceux de la Foi, exigent chez l'adepte une parfaite humilité. D'après le pastel qu'il peignit en effet, et d'après ses indications dont l'apparente subtilité cachait un sens profond des choses, Lucien d'Argème allait recommencer à chercher son inconnue, cette fois à travers le peuple de Paris, comme une aiguille dans cent mille bottes de foin. Mais une circonstance tout à fait imprévue amena, dans le plus bref délai,

un dénouement auquel personne des intéressés ne pouvait s'attendre. Un matin, comme Lucien passait dans la rue de Grammont, ses yeux furent attirés par une enseigne qu'il n'avait jamais remarquée, et sur laquelle il lut ces mots : Adt, Chaussures pour Dames. En même temps, il vit, sur une glace, formant tablette, dans la montre, un soulier unique, et quel soulier! Le pareil, le frère, le jumeau du soulier dépareillé qu'il possédait, qu'il avait trouvé dans la rue, et qui avait changé sa vie. Etant entré dans la boutique, il reconnut aussi, à sa tournure du moins, le cordonnier dont naguère l'inadvertance l'en avait rendu possesseur. Il causa avec monsieur Adt, lui fit des commandes diverses, lui parla de son métier, de façon à conquérir complètement ses bonnes grâces ; finalement, proposa en vain de fortes sommes pour obtenir le soulier exposé là, et sur le refus du marchand, tenta des séductions qui devaient sembler irrésistibles, pour se faire dire à qui le soulier avait été destiné.

— Tenez, monsieur, dit enfin le cordonnier Adt, je vois que vous pouvez me comprendre, et, pour la première fois de ma vie, je vais montrer mon cœur à nu. Je suis, monsieur, dévoré des plus hautes ambitions. Je suis, je ne dirai pas un artiste (car ce serait parler cumme un

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perruquier prétentieux,) mais un bon ouvrier. Depuis que j'ai appris mon métier, et j'en sais à peu près, je crois, tout ce qu'on en peut savoir, j'ai toujours rêvé de composer et de mener à fin un complet chef-d'œuvre ; mais pour faire un civet, il faut un lièvre ! Or, le pied parfait, exquis, divin, à la fois délicat et robuste, proportionné à la personne, qui devait me servir d'objet et de thème, je ne l'ai rencontré jamais dans la réalité! Mais je l'ai vu pourtant ; je l'ai exactement vu, dans ma pensée et dans mon imagination ; tout idéal qu'il fût, il m'est devenu absolument familier, avec son dessin général et ses moindres détails, et, d'après son image fixée dans mon souvenir, j'ai pu faire exécuter par Decam, le premier formier de ce temps, des formes appropriées à mon projet; et le chefd'œuvre que je voulais faire, je l'ai fait! J'ai produit une paire de souliers qui ne sera égalée jamais, et ce fut là mon orgueil, dont je fus puni; quand j'allais en ville livrer des chaussures à mes pratiques, je mettais les divins souliers dans le paquet, avec le reste, pour faire croire que le pied idéal pour lequel j'avais travaillé existait! Un jour, en me pressant pour rejoindre un tramway, j'ai laissé tomber et perdu un de ces petits souliers, l'œuvre de ma vie ! J'ai essayé de le recommencer, de le

refaire, je n'y ai pas réussi ; on n'est pas deux fois secouru de la même façon par le désir de perfection qui est en nous. Des deux souliers qui faisaient la paire, il ne me reste que celuilà, pour me prouver à moi-même que j'ai été, à un moment de ma vie, un maître ouvrier. Vous comprenez, monsieur, que je ne l'échangerais pas contre un trésor, et que même je ne le donnerais pas s'il s'agissait de sauver ma vie. Lucien d'Argème rentra chez lui, atterré. Ainsi, la femme qu'il ne pouvait s'empêcher d'adorer toujours n'existait pas, et il devait se dire douloureusement, comme Ruy Blas : Triste flamme, éteins-toi ! Le lendemain malin, à l'aurore, il ouvrit sa fenêtre, et comme les ordures n'avaient pas encore été enlevées, avec un déchirement horrible et en versant une amère larme, il jeta sur le tas le délicieux petit soulier que jadis le cordonnier Adt avait laissé tomber devant lui. A ce moment-là même parut, leste, agile, charmante, pauvrement vêtue, une fillette tout à fait exiguë et mince, ressemblant au pastel de Naura, comme une goutte d'eau à une autre goutte d'eau. Rapidement, ayant ôté une de ses bottines, après s'être assurée qu'il ne passait personne dans la rue, elle saisit le petit soulier, le chaussa, puis, d'un regard affriandé, chercha l'autre, qu'elle ne de-

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vait pas trouver, puisqu'il était si loin de là! Mais Lucien d'Argème avait eu le temps de descendre ; il était là, admirant le pied céleste! On causa, et on s'entendit facilement, car. au premier regard échangé , la petite passante était devenue amoureuse de Lucien, aussi rapidement que dans une tragédie de Shakespeare.

Elle se nommait Pauline Jacquin. Orpheline, elle avait été recueillie par un oncle et une tante qui la laissaient mourir de faim, la faisaient travailler comme un nègre et la battaient comme plâtre. Mais bien qu'elle fût parée encore d'une grâce enfantine, le matin même elle avait eu ses vingt et un ans; elle était libre comme l'oiseau, ne devant rien aux parents que son labeur avait longuement payés de leurs prétendus bienfaits, et elle ressemblait en effet à un jeune oiseau. Deux jours après, appuyée au bras de Lucien, et élégamment vêtue en jolie petite damé parisienne, Pauline Jacquin entrait dans la boutique de la rue de Grammont. Sans rien dire, elle s'assit, se déchaussa et mit le petit soulier de Lucien, qu'elle avait apporté dans son sac. Puis, saisissant dans la montre l'autre petit soulier, elle le mit aussi, tandis que, s'étant agenouillé, le cordonnier Adt, éperdu, admirait le pied de Pauline.

— Il existe ! s'écria-l-il, avec des sanglots de triomphe et de joie.

— Monsieur, lui dit Pauline Jacquin, j'espère que vous n'avez pas égaré ma forme, car elle va vous être grandement utile! Je compte marcher à côlé de monsieur que voici, l'accompagner jusqu'au bout de la vie, et j'espère que pour cela il me faudra beaucoup de souliers !

Cependant Lucien d'Argème songeait à son ami Naura et, pour la première fois, comprenait comment, sans en avoir jamais vu les modèles, ce jeune homme d'un véritable génie a pu peindre, avec une saisissante réalité, les figures de Sémiramis et d'Omphale.

Barbas subit, en effet, ce malheur. Comme un promeneur inoffensif est frappé en pleine poitrine par une balle venue on ne sait d'où ; ou comme, décrochée par l'ouragan, une cheminée lui tombe sur latête, Barbas, en un instant, devint affreusement riche, par une succession absurde de circonstances qui semblaient empruntées aux plus plates combinaisons du vaudeville. Alors, comme un infirme qui cherche sa jambe amputée, ou un fou son àme envolée à travers les rêves, il cherchait sa divine, sa bienaimée Pauvreté, sa compagne de toutes les minutes, sa maternelle consolation, la patiente inspiration de ses chefs-d'œuvre. Mais heureusement pour lui, Dieu la lui a rendue, il est rentré dans sa vraie peau, et il a pu recommencer de nouveau à penser et à rêver dans la solitude.

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Barbas ne fut jamais un bohème, ce qui est horrible ; il est un pauvre, un vrai pauvre, respecté de lui-même et de tous, et vivant avec la plus irréprochable dignité. On connaît ces merveilleuses pages lithographiques où, ressuscitant avec la manière la plus personnelle un art injustement oublié, il dessine, dans une série intitulée Visions tout un cycle d'images extra-terrestres, d'une prodigieuse et rare intensité psychique et, pour l'œil religieux du philosophe, mille fois plus vraies que la Réalité. Imprimées d'abord à quelques exemplaires seulement, ces compositions où l'idéal fixé devient visible, furent peu à peu appréciées par un groupe d'amateurs d'élite, assez nombreux pour que Barbas pût les faire tirer à deux cents exemplaires. Dès lors, ce grand artiste savoura une complète félicité; car, indépendant de tout et de tous, maître de lui-même, ne relevant que de sa pensée et de son génie, il put payer exactement les frais de sa publication et, de plus, subvenir largement à ses besoins, dont la satisfaction exigeait une somme facile à apprécier.

En effet, Barbas habitait, sous les toits, dans la rue de Fleurus, une mansarde, heureusement éclairée par une belle et large lucarne à tabatière, et garnie de meubles en bois blanc, qu'il

avait fabriqués lui-même. Il buvait de l'eau, qu'il allait chercher à une fontaine assez éloignée de chez lui, et se nourrissait de pain, auquel il adjoignait, dans les jours de grande opulence un morceau de viande de six à sept sous, qu'il faisait griller sur un réchaud, dans sa cheminée. Il ne fumait pas et vivait absolument chaste. De plus, il n'achetait jamais de crayons lithographiques. Ceux qu'il avait achetés à son début existaient toujours, cassés, brisés en morceaux. Il prenait ces fragments, et, adroitement, y trouvait Fangle inattendu qui, sollicité avec esprit, donne au dessin le mouvement et la vie.

Ainsi Barbas semblait avoir tout prévu; mais qui peut se vanter d'être complètement sage? Un matin, il reçut une lettre de maître Jame, notaire, qui le priait de passer h son étude. Il eut l'imprudence d'y passer, et, sans préparation, sans recours, sans que personne lui eût crié : gare ! il apprit qu'il était riche de quatre millions. Voici par quelle suite d'aventures. Barbas était fils d'un ébéniste, raccommodeur de meubles, établi dans une boutique de la rue de Monsieurle-Prince, où il faisait fort mal ses affaires. Outre le fils qui devait plus tard illustrer son nom, cet ouvrier avait un autre enfant, une fille nommée Berthe, coquette et grande liseuse de

romans. A l'âge de quinze ans, elle fut enlevée par une sorte de Maltais de Commino, nommé Jano Sgarbi, que le père Barbas avait accueilli chez lui et à qui ii avait donné de l'ouvrage. Ce couple, dont on n'avait pas entendu parler depuis vingt ans, avait finalement prospéré. Après avoir été matelot, pirate, marchand d'hommes, Sgarbi, déjà à moitié enrichi par les métiers les moins avouables, s'était établi dans l'Inde, à Bénarès, où il avait d'abord vendu des étoffes de coton et de laine, des mousselines de Dacca, des marchandises anglaises reçues de Calcutta, puis des diamants et des pierres précieuses. Mourant sans avoir eu d'enfant et ne se connaissant pas de parents au monde, le Maltais légua toutes ses richesses à sa femme Berthe, qui le suivit de près. Mais à ses derniers moments, cette Parisienne se souvint de son frère, et, par un testament bien en règle, qu'elle chargea notre consul de faire parvenir en France, nomma Joseph Barbas son légataire universel.

Il n'y avait donc pas à y revenir : il était richissime, et, tout accablé qu'il fût par un événement si intempestif, il eut le cerveau traversé par un fulgurant éclair -de bon sens, et dressa son plan, le seul raisonnable. En effet, Barbas résolut de continuer ses travaux, de

vivre do même que par le passé, comme s'il n'eût pas clé riche, et de négliger entièrement ce point de vue frivole et inutile. Par le conseil du notaire Jame, il laissa tous ses fonds là où ils étaient déposés, dans la solide et sérieuse maison de banque de Joseph Leblan, et il se promit bien que ce financier, à qui il ne demanderait pas d'argent, ne verrait jamais son visage. Mais l'artiste avait compté sans la tendre, sans l'impérieuse, sans la déchirante pitié. A partir de ce moment, il ne put apprendre qu'un artiste était gêné, ou embarrassé, ou abandonné par le succès, sans venir immédiatement à son secours. Mais il fit bien pis encore. Le vieux et grand peintre Eugène Larco avait vendu soixantequinze mille francs à l'Américain Julius Arnulphy son tableau représentant Cléopâtre sur sa galère ; mais la mort subite du riche négociant ne permit pas que le marché fût exécuté. A demi ruiné déjà par des pertes récentes et inattendues, le vieux Larco ne put supporter un tel coup. Frappé d'un morne désespoir, il était sur la pente de la folie ; mais Barbas acheta le tableau, le paya soixante-quinze mille francs et le donna au musée de Rouen, ville natale de l'artiste.

Fatale imprudence, car on ne pouvait mettre les pieds dans le plat avec moins de précaution.

L'héritage de Barbas et l'histoire de sa richesse remplirent les journaux, se répandirent en Echos de Paris et en Nouvelles à la Main, et du matin au soir, la mansarde de l'artiste fut inondée et submergée par un tas de mendiants, de faux pauvres, de prétendus peintres ou poètes faméliques, très bavards, qui venaient demander de l'argent. Barbas leur en donnait, tout de suite, encore, toujours; il s'était procuré un cahier où il coupait des chèques, et, en somme, son travail l'intéressait tant qu'il l'eût continué au milieu de cette nuée de moustiques. Mais un jour, la Fatalité, la vraiment inexorable fatalité entra chez lui, sous les traits du célèbre marchand de tableaux Edgar Guicestre.

Il parut, ce jeune homme charmé, charmant, éloquent, beau comme Apollon, content d'être, vêtu comme le Printemps en avril; il louangea, pria, supplia; il exalta Barbas et fit appel à son cœur, avec des attendrissements qui eussent fait pleurer les pierres. Tels étaient les faits. Une des gloires les plus incontestées de l'école moderne, le peintre Eugène Driot, était réduit aux extrémités, et il allait se brûler la cervelle s'il n'était sauvé par un être plus g-énéreux que la Providence elle-même. Entraîné par lady Henriette Elce dans les élég-ances et les ruineuses folies du monde, il avait dépensé, joué, perdu

des sommes folles, et il voyait maintenant collée à sa vitre la blême figure du Désespoir.

Désintéresser ses créanciers, il n'y fallait pas seulement songer; car une des banques princières de l'Europe n'y eût pas suffi ; on pouvait du moins leur rendre la confiance. Pour cela, il fallait que l'hôtel de l'avenue de Yillers, appartenant à Driot, fût acheté à son prix de cinq cent mille francs, et payé comptant. Et, pour que cette vente eût l'air d'une affaire et non d'une déroute, il fallait que le nouvel acquéreur habitât l'hôtel, témoignant ainsi qu'Eugène Driot le lui avait vendu par pure gracieuseté, et uniquement pour satisfaire un caprice. Barbas se laissa convaincre, et céda, grâce à un faux raisonnement qu'il se faisait à lui-même. Il se disait : Si encombré qu'il soit de bibelots, de coussins, de poufs, de plantes vertes, de canapés aux tons blêmissants et morts, de dieux à vingtquatre bras et de chimères en bronze, je trouverai bien toujours place pour mettre une table en bois blanc et un tabouret de paille, et je travaillerai ! Yaine chimère. Toutefois, Barbas eut le bon sens de garder la jouissance de sa chambrette, et d'en payer le loyer pour deux années. Peu de jours après, il entrait dans l'hôtel de l'avenue de Villiers, c'est-à-dire dans l'enfer. Je l'y ai vu : quel spectacle !

Travailler! et avec quoi? Au contraire, le délicieux marchand de tableaux Guiceslre, devenu, par droit de conquête, fournisseur de Barbas, comme il avait été celui d'Eugène Driot, y avait enterré tous les objets somptueux dont on se sert pour ne pas travailler. Des papiers pareils à la Jung-Frau, classés et rangés dans des meubles à tiroirs ; des pupitres compliqués, à trucs mécaniques, se haussant, se baissant, exécutant des tours de force. Des boîtes de crayons classés, étiquetés, catalogués, rangés par gammes, si nombreux que leur seule vue donnait envie d'aller se promener. Des gommes, des pastels, des boîtes à couleurs grandes comme des édifices, ou petites comme un diamant précieux; les unes où on pouvait demeurer, les autres faciles à dissimuler sous un doigt. Çà et là, comme des gouffres d'aurore, s'ouvraient de grandes bordures vides, attendant les toiles, avec leurs dorures furieuses comme des incendies éclaboussés de soleil. Travailler! Barbas ne pouvait même pas manger ; car il avait un cuisinier, vêtu en cuisinier, et s'il demandait un beefteak, ce beefteak, par une horrible magie, devenait aussitôt à la Robert Peel, à la Brazza, à la capitaine Cook, et ainsi il découpait sur son assiette des anecdotes et mâchait de l'histoire !

El qu'était-clle devenue, la chère, l'indispensable Solitude, par qui éclosent les divines Heurs de la pensée? Aussi nombreux que les grains de poussière accumulés par le vent d'été sur les feuilles des arbres d'une forêt, étaient assis, pendaient, traînaient, se vautraient, des amis improvisés, des critiques d'art appartenant à des Revues aux noms inconnus et lyriques, des étrangers à cheveux bleus, en gilets de velours, portant à leurs boutonnières des rosettes aveuglantes, et de tout jeunes gens très paies, fumant d'énormes cigares pareils à des colonnes triomphales, et peut-être ornés de bas-reliefs! Là aussi grouillait une énorme quantité de femmes insolentes, inoccupées, stupéfaites, riant de rien du tout, montrant des ribambelles de dents et traînant derrière elles des soieries qui se tordaient comme des serpents mythologiques. Dès que Barbas voulait dessiner, elles se tassaient, se serraient autour de lui, cachaient leurs frimousses dans sa tignasse. Et lui, le bon artiste, plus agacé qu'un lion mangé vivant, il se démenait avec ennui et secouait tout ce tas de femmes, comme des puces.

Ainsi, il était tombé au dernier degré de la misère! Cependant, le beau Guicestre trouva que ce n'était pas encore assez, et lui infligea destourments nouveaux. Non seulement il orga-

nisa, dans une des galeries à la mode, une exposition des dessins originaux de Barbas, mais il trouva le moyen de faire aciérer les pierres lithographiques, de tirer à grand nombre les planches des Visions, et d'en faire une publication à grand fracas, lancée avec deux cent mille francs d'annonces, et accompagnée d'un texte horriblement spirituel, bourré d'historiettes et d'anecdotes, et rédigé par l'élite de nos écrivains. C'était complet. Barbas subit ce martyre suprême de voir son œuvre intime, conçue avec tout l'amour de son cœur, avilie et rendue banale par les yeux vulgaires qui la regardaient. Peut-être alors Barbas aurait-il songé au suicide; mais à ce moment-là même, il put entrevoir au lointain une lueur de salut, comme les naufragés de la Méduse apercevant dans la sombre nuit les feux d'un navire. Il put lire, en effet, dans un journal, qu'après avoir suspendu ses paiements, le banquier Joseph Leblan s'était enfui, en emportant une quantité considérable de millions.

Alors, oh ! avec quel ravissement, avec quelle incommensurable félicité Barbas sortit pour respirer, pour boire de l'air, pour se retrouver lui-même, et, jusqu'au soir, marcha au hasard dans Paris. Comme il passait près de la gare du Nord, il vit, tenant une valise à

la main, Joseph Leblan lui-même qui, blond et presque albinos, s'était, par une très ingénieuse combinaison, admirablement déguisé en mulâtre. Par un raffinement dont ne s'avisent pas les criminels vulgaires, il avait peint la peau de son visage avec un frottis de couleur à l'huile, et il avait gardé ses vrais cheveux et sa vraie barbe qui, teints du plus beau noir et frisés au petit fer, complétaient une parfaite illusion. Cependant ce peinturlurage, à la fois audacieux et simple, ne pouvait tromper le regard exercé d'un coloriste. D'intelligence rapide, Joseph Leblan vit clairement dans l'œil de Barbas que sa ruse était pénétrée, et il marcha droit à l'artiste.

— Monsieur, lui dit-il, il faut toujours pactiser avec un homme d'esprit, et vous en êtes un, puisque vous m'avez reconnu. Tous les discours seraient ici inutiles ; j'ai là tout mon capital dans la valise que je tiens à la main; parlez, faites votre prix, et, sans nulle observation, ce que vous me demanderez je vous le donnerai intégralement, là, tout de suite, sous le bec de gaz.

— Ainsi, dit Barbas, il est donc vrai que vous emportiez ma fortune, toute ma fortune!

— Parfaitement, dit le banquier.

Barbas saisit la tête de Joseph Leblan, et

sur sa joue pointe en bistre posa un furieux baiser d'ivresse, de délivrance, de reconnaissance exaltée. Puis il s'enfuit, comme si c'eût été lui le voleur, et le banquier entra dans la gare. Cet homme sans préjugés, qui aujourd'hui possède d'immenses établissements dans la libre Amérique, n'a jamais compris ce baiser. S'il avait été capable de le comprendre, il n'aurait pas été le banquier traditionnel qui vole l'argent dans la caisse. Et peut-être même qu'au contraire il en aurait remis.

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— Ah ! chère cousine, dit madame Thérèse Méniole, dont la jolie frimousse rose était toute bouleversée par l'indignation, c'est bien éternellement et toujours la même chose, la fable des Animaux malades! Quoi! parce que la pauvre petite madame Ouvière, bonne comme du bon pain et gentille comme un cœur, a commis un crime de rien du tout, pour lequel il n'y a pas de quoi fouetter un chat ; parce qu'elle a tondu de ce pré la largeur de sa langue, on l'égorgé, on la tue, on l'assomme. Et qui ça? Une Lux, une Ricœur, une Lemesle, un tas d'honnêtes dames qui sans cesse ont mené des vies de polichinelles et de bâtons de chaises, et changé d'amants comme de chemises! Dans le petit monde qu'a réjoui cette exécution, toi seule as été indulgente et miséricordieuse, et

seule pourtant lu aurais eu le droit de te montrer féroce! Car loi, ma chère Jeanne, tu es la vertu absolue, forte, âme d'élite même, et nullement diablesse. Quoique monsieur Claris soit assurément le plus mauvais de tous les maris et le moins fidèle, non seulement tu n'as jamais dit : Œil pour œil et dent pour dent ; non seulement lu es resiée chaste ; mais tu n'as jamais eu un mauvais désir, tu n'as jamais été effleurée par une tentation ; tu es la femme sans peur et sans reproche.

— Hélas! ma chère Thérèse, détrompe-toi, dît Jeanne Claris. Oui, je suis restée et je resterai vertueuse, mais j'ai eu très peur, et je ne suis pas exempte de reproche. Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu que mon pied ne glissât sur le bord de cet abîme où, quand on y glisse, on roule jusqu'au fond. Si j'ai pu éviter la chute, je l'ai dû à la bonté, à la bravoure, à l'incroyable générosité d'un homme, et cet homme, que tu connais, est monsieur Paul Nattan. Mais je veux te faire cette confession, qui peut-être pourra te servir.

— Oh! dit Thérèse Méniole, à titre de document, sans plus ; car pour le reste, monsieur Méniole était né sous un astre qui avait décidé sa destinée inéluctable.

Madame Jeanne Claris raconta en effet à

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Thérèse son instructive histoire. Accablée de tortures, de dégoûts, d'ennuis, abominablement délaissée, ne sachant à quel diable se vouer, ni à quel saint, elle avait, elle aussi, rêvé le stupide talion, et s'était mise en quête d'une aventure ; mais elle se connaissait mal elle-même, et ignorait qu'elle ne pourrait sans dégoût mettre sa lèvre à la coupe banale de l'adultère. Préoccupée du personnage de l'amant, elle dut nécessairement le voir sous les traits de Paul Nattan, non qu'elle aimât ce beau jeune homme, ni qu'elle fût en aucune façon attirée vers lui; mais il était naturel qu'elle l'imaginai dans un rùle où il excellait, qu'il remplissait en chef et sans partage, et comme toutes les femmes raffolaient de ce beau victorieux et se le disputaient, comme des chiennes se disputent un os, elle se mit à les suivre, en vraie chienne de Panurge. Les choses eurent leur cours ordinaire, car l'amour est une cuisine comme une autre, et il n'y a pas, en somme, deux façons de préparer le même plat.

Si bien qu'un jour d'hiver, ayant promis à Paul Nattan d'aller chez lui et tenant sa parole, madame Claris, qui ne voulut pas mouler dans l'ignoble fiacre, se mit en route à pied, et bieu et dûment emmitouflée, le visage caché sous un voile, s'achemina vers la rue Blanche, où ha-

bite Paul. Au premier pas qu'elle fit, fouettée par l'air salubre, elle réfléchit, regarda mieux en elle-même et se vit ennuyée, lasse déjà, mécontente, effarée par l'irréparable souillure qu'elle allait chercher, sans joie. A chaque minute, elle se sentait de plus en plus l'envie de retourner en arrière, et toutefois elle continuait sa route, comme un écolier écrit un pensum, obéissant à la fatalité imbécile qu'elle avait créée. Mais arrivée à la porte de la maison, elle était enfin décidée, elle allait rebrousser chemin, lorsqu'elle fut retenue par la plus futile des circonstances. Au rez-de-chaussée de cette maison s'ouvre la boutique du marchand de couleurs Armény, devant laquelle un des meilleurs amis de monsieur Claris, le riche amateur Caldzaigue, admirait une tête de femme peinte de profil par Ilenner, et exposée dans la montre.

Saisie d'une terreur folle, madame Jeanne Claris se figura qu'en tournant la tête, monsieur Caldzaigue la verrait, et rien qu'à son embarras, à sa démarche, devinerait tout; et, avec la logique de Gribouille, elle ne trouva rien de mieux que d'entrer dans la maison. Elle se promit bien d'attendre dans l'escalier un temps moral et de redescendre à l'instant probable où l'amateur de tableaux serait, pour cette fois, du

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moins, saturé d'extase, et s'en irait. Mais Paul Nattan, dont l'appartement est situé au second étage, avait congédié son domestique, et près de sa porte, laissée entr'ouverte, veillait attentivement, regardant vile dans l'escalier, dès qu'il v entendait le moindre bruit. Car, artiste en amour jusqu'au bout des ongles, il voulait éviter à madame Claris l'ennui de poser son doigt sur le bouton de la sonnette et de subir avec angoisse l'attente de l'interminable demi-seconde. Il vit la visiteuse impatiemment attendue, la joignit et la guida, ou plutôt l'emporta jusque chez lui. Ainsi la souris se trouvait prise dans la souricière. Mais au premier regard échangé, les deux braves êtres réunis là se jugèrent, se reconnurent, se virent tels qu'ils étaient. De plus en plus désolée et atteinte d'un froid mortel, Jeanne Claris, qui lut dans les prunelles de Paul son honnêteté et sa bravoure, prit le parti de lui faire une confidence sincère ; les mots très simples, très sensés, nullement blessants, qu'elle prononça d'une voix franche et un peu tremblante, pouvaient se résumer dans cette courte phrase : Je voudrais bien m'en aller!

Paul Nattan, qui se connaît en femmes, car (ainsi que le dirait un lampiste!) c'est sa partie, éprouva de vifs regrets sans doute, mais il

n'eut pas un instant d'hésitation, et ce chasseur qui n'a jamais eu peur de rien, ni des maris, ni des amis, ni des journaux, ni de la panthère, qu'il a chassée en Afrique, n'eut pas du tout peur d'être ridicule, ce qui est bien autrement difficile. Il accompagna madame Claris jusqu'à la porte et, s'inclinant profondément devant elle : Adieu, madame, dit-il. — Jeanne s'en alla, heureuse comme une poule qu'un renard n'aurait pas prise, et c'est seulement d'un regard quelle remercia Paul Nattan; mais pour qui se connaît en trésors, ce reg'ard valait sans doute le reste, et, en un mot, tout ce qu'elle n'avait pas donné.

Telle fut l'historiette, morale à plus d'un titre, que madame Claris raconta à sa cousine Thérèse Méniole, et comme il est axiomatique et généralement reconnu qu'une femme rapporte tout à elle-même, je n'étonnerai personne en disant que Thérèse, écoutant cette anecdote, s'en faisait mentalement l'héroïne. De la pensée à l'action, il n'y a qu'un pas pour les natures héroïques et pour les natures féminines, ce qui est tout un. Madame Méniole se promit donc de mettre les souliers de sa cousine, de marcher dans ses pas, de recommencer expressément son histoire, et de la recommencer avec le même Paul Nattan, afin que rien ne fut changé

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dans la reprise et dans la distribution d'une pièce déjà jouée avec succès.

Et à cette idée, Thérèse ne se sentait pas de joie. Quoi! il existait sur la terre un très beau jeune homme, assez ingénu, assez godiche, et, tranchons le mot, assez sublime, pour laisser une femme sortir de chez lui telle qu'elle y était entrée, et cette femme serait elle, Thérèse Méniole. Elle savourerait les prémices, les joies, les affres, tous les délicieux périls d'une aventure, et elle en sortirait indemne, et sans que monsieur Méniole fût une fois de plus — ce qu'il avait toujours été : quel ravissement, et comme ça la changerait! Il fallait plaire à Paul Nattan, et Thérèse n'était nullement embarrassée de résoudre ce problème, sachant que, pour cela, elle avait à son service un tas de petits diamants clairs dans ses prunelles, et sur ses joues une vivante touffe de roses, et partout de jolies formes sveltes et rondes à la fois, dont l'ensemble éveillait une idée de gaieté et de joie. Il fallait aussi que Paul Nattan put lui plaire, et la première fois qu'elle rencontra le jeune homme dans le monde, Thérèse Méniole, qui le regarda attentivement, pensa que la chose ne serait pas trop difficile non plus. Elle admira chez Paul de beaux traits virils, des yeux pleins d'un charme mys-

térieux, une bouche rouge, un cou de taureau, des cheveux coupés très courts et drus à ne savoir qu'en faire, et une fine et légère barbe noire. Enfin des mains de soldat, élégantes et robustes. Madame Méniole s'arrangea pour causer avec Paul et fut très satisfaite, car il avait tous les genres d'esprit, y compris le plus difficile de tous : celui qui consiste à dire toujours à une femme ce qu'elle désire qu'on lui dise.

De salon en salon, la flirtation continua avec ses phases prévues ; Paul Nattan vint aux jeudis de Thérèse, et y brilla de toutes les manières, surtout par le silence. Enfin, le dénouement obligatoire s'approcha, dans les conditions les plus normales, et il fut convenu que madame Méniole, agnelle résignée au sacrifice, serait attendue rue Blanche, dans l'antre du loup. Dès lors, elle n'avait qu'à suivre mot à mot le récit de sa cousine. Comme elle, Thérèse partit à pied, emmitouflée, et l'aventure se déroula comme dans les contes des Mille et une Nuits, où les héros successifs, gravissant la même montagne, rencontrent sous leurs pieds hardis les mêmes chevaliers tristement mués en pierres noires. En effet, devant la boutique du marchand de couleurs Armény, monsieur Caldzaigue, extasié comme précédemment, admirait, cette fois encore, la tète de femme

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peinte par Henner, qui était toujours dans la montre. Non que le marchand n'en eût trouvé cent fois un prix énorme et formidable ; mais, avec raison, il prétendait la vendre plus cher •encore, comme c'était son droit et son devoir. En un monologue muet et expressif, l'amateur se demandait s'il vendrait une ferme en Beauce pour acheter ce profil et, avec une coupable hésitation, ne se décidait pas encore. Thérèse aima à se figurer que, comme sa cousine, elle craignait d'être vue par monsieur Caldzaigue; comme elle jadis, elle se jeta dans l'escalier, où elle fut rejointe, cueillie, emportée par Paul Nattan, et finalement insérée entre des murs assez bien capitonnés pour étouffer les sanglots. Mais ici, madame Méniole se sentit un peu dépaysée, car il lui sembla que son historiette déviait visiblement de la leçon primitive. Paul l'avait assise sur un long divan oriental, couvert de riches tapis, et là, tout en la berçant de paroles amusantes et sonores, il l'avait débarrassée de son chapeau, avec la prestesse d'une bonne femme de chambre, en ayant bien soin de mettre de côté l'épingle, et il l'avait dégantée professionnellement, comme une demoiselle vendeuse, dans un magasin de gants. Enfin, avant d'avoir pu dire : Ouf! l'imprudente visiteuse se sentit ponctuée, jonchée et semée de

baisers sans nombre, comme Je manteau d'azur d'un roi est semé de fleurs de lys d'or. Il était un peu tard déjà pour placer le discours de Jeanne Claris ; raison de plus pour le prononcer tout de suite. Par malheur, elle ne s'en rappelait pas exactement le texte; mais elle résolut de le suppléer par une improvisation cursive. Elle se résumait à ceci, que Paul lui plaisait infiniment et que, si elle eût pu se décider à trahir ses devoirs, c'eût été pour lui seul; mais qu'enfin, arrivée au moment psychologique et suprême, elle ne se sentait pas la force de vaincre ses remords, et, pour conclure, elle sollicitait la permission de s'envoler, comme un oiseau.

— Eh! madame, dit Paul, votre volonté doit être obéie avant tout, et votre liberté m'est plus chère que ma vie.

En même temps, ayant regardé les yeux caressants de Thérèse, sa bouche entr'ouverte, ses dents humides, tout son être énamouré qui disait : Prends-moi! il l'emprisonna dans ses bras et laissa s'abattre un vol de baisers dans les frisons de son cou et sur sa chevelure. Madame Méniole s'était envolée, en effet, mais vers un pays de délices, et de rêve, où les terreurs de Jeanne Claris ne sont pas connues, et où la petite fleur bleue de l'idéal foisonne, comme un vaste champ d'azur.

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Revenue à elle, ravie, un peu fâchée, rouge comme une fleur, pensive comme une biche blessée, et faisant une jolie petite moue, Thérèse Méniole, avec un manque évident de sincérité, dit à Paul Nattan :

— Mais, monsieur, vous ne m'avez pas écoutée. Ce n'est pas cela que je voulais. Nous ne nous sommes pas compris.

Pareil à un geôlier qui a laissé échapper son prisonnier et qui le rattrape, de nouveau Paul mit sa captive dans l'impossibilité de nuire, et, d'un baiser, lui ferma la bouche. Puis, avec un air naïf et profondément ingénu :

— Pas compris! pas compris! dit-il. S'il en est ainsi, madame, c'est à recommencer!

Cette histoire prouve que tout le monde n'a pas les mêmes aptitudes, et que la chasteté, comme tous les autres arts, demande, chez ceux qui la pratiquent, non seulement la volonté, mais encore le don. Enfin, les astres se meuvent dans l'éther en vertu de lois éternelles, et il ne dépendait de personne au monde de changer, même pour une unique fois, la destinée de monsieur Méniole.

vu

— Oui. nous dit Emile Danly, le grand poète Alfred de Musset a été merveilleusement inspiré en nous montrant son Spectacle dans un fauteuil, mais on peut aussi très bien savourer les délices de la comédie sans fauteuil, et même sans spectacle et sans livre, comme vous le prouvera cette historiette de ma jeunesse, et l'imagination suffit à nous faire voir en plein midi des milliers d'étoiles. Elle seule, et c'est assez.

J'avais dix-neuf ans tout juste, et ce jour-là même on devait représenter à l'Odéon ma première pièce. Je n'étonnerai personne de vous en disant qu'après avoir, la veille, distribué mon service entre mes amis, dès le matin, je me promenais à travers Paris, dans l'unique but de revoir de place en place l'affiche du

théâtre, sur laquelle je ne me lassais pas de lire et de relire encore et toujours ces mots délicieux pour moi : Roséa, princesse de Cappadoce, comédie en quatre actes, en vers. En vers! je le crois bien, et un greffier plus fidèle aurait même pu écrire : en rimes; car les miennes, je m'en flatte encore, chantaient, carillonnaient, sonnaient et tintinnabulaient comme le passage d'un troupeau de licornes éperdues, ayant à leurs cous des clochettes d'or.

Comme j'étais sur le quai, plus que jamais livré à ma lecture favorite, je vis un jeune homme, plus âgé que moi de quelques années, qui lisait l'affiche avec non moins d'obstination que moi-même, et qui ne l'aurait pas bue plus avidement, quand même il aurait été le poète en personne. Peut-être était-il amoureux de quelque comédienne, par exemple de mademoiselle Sarradet, qui devait jouer le personnage de Roséa. J'écartai bien vite cette hypothèse, forcément démentie par l'aspect grave et austère de mon compagnon improvisé. Il était correctement vêtu de noir, et bien que rien en lui n'éveillât l'idée de la misère, comme j'éprouvais le besoin d'expliquer de façon ou d'autre son étrange conduite, je me figurai qu'il était un amateur de comédie, trop pauvre pour payer sa place, et se consumant en stériles désirs. En ce

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temps-là, j'étais fort timide, comme d'ailleurs je suis resté depuis. Néanmoins, je trouvai la force d'interpeller le promeneur. Je pris dans ma poche le coupon d'un dernier fauteuil d'orchestre, que j'avais réservé pour une circontance suprême, et je le lui tendis.

— Monsieur, lui dis-je, il me semble qu'il vous serait agréable d'entendre ce soir Roséa, princesse de Cappadoce ; permettez-moi de vous offrir un billet pour cette représentation.

L'homme eut un sursaut. — Non! non!

s'écria-t-il vivement, en jetant sur moi des regards où je crus lire l'horreur et l'épouvante, et il s'éloigna rapidement, courant presque.

Certes, il n'y avait là rien de flatteur pour mon amour-propre; mais j'avais pour le moment bien d'autres tigres à peigner; bientôt j'allais subir le divin supplice de l'auteur dramatique, auprès duquel les autres angoisses et les autres voluptés ne sont rien. J'avais obtenu mon succès,je m'étais soùlé d'applaudissements, j'avais été complimenté par le chef de claque et, le lendemain matin, dès le premier frisson rose de l'aurore, j'avais lu beaucoup de journaux, dans lesquels des écrivains appréciaient mon œuvre de façons diverses. Les uns me comparaient à Lope de Yég-a et à monsieur Scribe; d'autres voyaient en moi un crétin indélébile,

d'autres me conseillaient d'étudier le cœur humain; mais tous étaient d'accord pour blâmer l'impertinente richesse de mes rimes. Un facétieux soiriste me conseillait de les engager au Mont-de-Piété, affirmant que cette combinaison me fournirait certainement de quoi acheter un vêtement complet à la Belle Jardinière. Un vêtement! à quoi bon? Ne me sentais-je pas vêtu de pourpre, et ne me surprenais-je pas à ôter de temps en temps mon chapeau, afin de ne pas gêner le laurier qui, sans nul doute, avait dû pousser spontanément sur mon front? Sans m'arrêter à ces billevesées, j'allai donc me livrer à des occupations utiles, c'est-à-dire lire, comme la veille, sur toutes les affiches ces mots qui sacraient ma gloire : Roséa, princesse de Cappadoce ! J'allai me planter devant la colonne située près de l'Odéon ; comme la veille, l'autre lecteur y était déjà, et lisait l'affiche avec une attention surnaturelle. Je m'imaginai sottement que, la veille, il avait refusé mon offre par discrétion; je m'approchai de lui et je lui dis très timidement :

— Monsieur, j'ai aussi des billets pour ce soir ; voulez-vous me permettre de vous en offrir?

En me regardant avec une expression désespérée et hautaine, il put se convaincre qu'il

n'échapperait pas à ma curiosité. Il prit donc le parli héroïque de céder tout de suite, et se mita marcher à côté de moi, me guidant. Nous entrâmes au Luxembourg, où les lilas étaient en fleurs, car on é lait au commencement du printemps et, sans préparation ni exorde, l'inconnu m'apprit ce que je désirais savoir.

— Monsieur, me dit-il, je me nomme Pierre de Farran, et je suis l'un des fils du célèbre procureur général dont les illustres travaux ont eu tant de retentissement sous l'Empire. Nous habitions dans la rue Servandoni un hôtel froid, glacial, sinistre, où j'étais seul avec mon père ; ma mère l'avait depuis longtemps quitté, à la suite de circonstances que je n'ai pas voulu connaître, et Jean, mon frère aîné, s'était enfui de la maison. Il avait parcouru la Chine, le Japon, l'Australie; mais au bout de quelques années, on n'avait plus entendu parler de lui, et on le croyait mort. Impénétrable, sévère pour lui comme pour les autres, mon père n'admettait aucun plaisir, aucune distraction, et, dans son immense bibliothèque, n'avait pas un ouvrage littéraire ; pour lui, les livres d'imagination pure n'étaient bons qu'à dégrader et à pervertir les âmes. A peine recevait-il de temps en temps quelques amis silencieux, appartenant à une époque abolie,

et nous étions servis par des valets qui ressemblaient à des fantômes. A vingt-deux ans, je travaillais, comme mon père et sous sa direction, de quinze à dix-sept heures par jour. Le droit, la législation de tous les pays, l'histoire complète des traités diplomatiques, les travaux des parlements, j'avais entassé tout cela dans ma tête qui, je ne sais pourquoi, n'éclatait pas. En revanche, je n'avais jamais lu un vers français, ni vu un spectacle, ni dépensé un sou d'argent de poche, car je n'en avais pas.

Mon père voulait que j'appartinsse, comme lui, à la magistrature ; mais comme il entendait aussi que la procédure, dans ses moindres détails, me fût familière, il m'avait placé chez un avoué, pour me la faire étudier, et je m'étais assimilé cela, comme le reste. J'étais devenu habile comme un procureur de la vieille roche; rien de ce qui s'écrit sur du papier timbré ne m'était étranger, et si on m'avait laissé seul sur une roche nue, dans une ile déserte, j'aurais su y intenter des procès, et les gagner. Cependant, je maudissais ma vie dénuée de toute joie; mais elle changea du tout au tout, à un subit coup de baguette du destin. Chez nous, en passant devant un grenier, dont un valet avait par mégarde laissé la porte ouverte, j'y vis, jetés dans la poussière, de vieux bouquins

dépenaillés, reliés en basane. J'entrai et je m'en saisis; c'étaient des romans de chevalerie, les contes de Perrault, Les Mille et une Nuits, La Jérusalem délivrée, et enfin, presque complet, un Shakespeare !

Dans mes courtes nuits, je dévorai, je lus tout cela; par-dessus le fatras qui l'emplissait, je mis encore dans ma tête ce tas de poésie; ma tète est une tète de fer que rien ne brise, et où il y avait do la place pour cela aussi. Dès lors, je fus délivré, égaré dans les enchantements, évadé dans le pays du rêve. Le grenier contenait aussi des mélodrames anciens et des mimodrames comme Les Chevaliers du Soleil, dont je voyais briller les flamboyantes armures. Mais où était-il, le théâtre où ces merveilles se réalisaient matériellement pour le plaisir des yeux? S'il existait, je ne le verrais certainement jamais ; car à dix heures du soir l'hôtel de Farran était fermé avec des verrous de prison, et mon père et moi, chacun dans un cabinet différent, nous lisions des in-folios, et nous entassions des rames de notes et d'écritures. Mais un nouvel événement inattendu vint achever de transfigurer ma vie. Sur le seul chemin que je parcourusse jamais dans Paris, c'est-àdire sur celui qui conduisait de l'étude de maître Gatbois à L'hôtel de Farran, on installa une

colonne Morris, couverte d'affiches de théâtre. Je n'avais jamais vu d'affiches ! Tout à coup, elles éclatèrent à mes yeux, jaunes, bleues , vertes , maïs , lilas , grises , rouges , couleur de pensée et couleur de rose. A l'instant, elles devinrent pour moi des figures féminines, vêtues de robes aux plis cassés, de draperies envolées dans le vent, couvertes de pierreries sur leurs fronts, sur leurs cous, à leurs oreilles, sur leurs poitrines, et parfumant l'air de leurs chevelures dénouées. Souriantes ou farouches, elles me brûlaient, m'enchantaient, me caressaient de leurs regards. Elles étendaient leurs mains, et alors se dressaient devant moi un théâtre, ou plutôt mille théâtres mêlés, amalgamés, enchevêtrés les uns dans les autres, éblouissants de lumière, où de somptueux décors montraient les champs, les villes, les forêts, les palais, les cieux, les cavernes d'or, les demeures des rois et celles des misérables, et les lacs d'argent où les tremblantes fées planent, en volant, sur les cimes des fleurs. Là se jouaient à la fois tous les drames, toutes les comédies, et s'aimaient, se combattaient, se poursuivaient les amants, les héros, les foules, les amazones guerrières, tandis qu'enivré de vers lyriques, de sanglots éloquents, de scènes douces et déchirantes, de plaintes, de musiques, de chansons triom-

LES AFFICHES 9i

phales, j'éprouvais à la fois toutes les émotions, toutes les souffrances et toutes les voluptés qui peuvent déifier lame humaine.

A présent, j'avais sous mes pieds la vie réelle, et je me multipliais dans un monde de chants, de parfums, de couleurs, peuplé de figures féminines aux cuirasses de diamants, ou aux transparents voiles d'azur, et sur le lac argenté de paillettes frissonnantes, passaient les barques d'or traînées par des cygnes, où voguaient les chevaliers armés pour délivrer la princesse, mince comme un lys. Le manque d'affection de mon père, le glacial hôtel Farran, les lois, les décrets, les traités, les commentaires dont je me gavais, l'étude moisie de maître Gatbois, je me souciais de tout cela comme d'un fétu; j'avais à moi Titania, Shakespeare, les Florides, les îles d'Avalon, le pont du torrent, le palais fait d'une perle creuse, les graves rois songeant devant des pyramides de têtes coupées, et les péris peuplant l'air frémissant de silencieuses musiques; il me suffisait de m'arrêter devant les affiches pour voir s'ouvrir à la fois, sur des scènes éclairées par une lumière céleste, toutes les portes de diamant du monde invisible.

Je perdis mon père ; j'appris, à ma grande surprise, que sa fortune était considérable, et

elle me revint tout entière ; car mon frère passait pour mort, et son absence avait été constatée dans les formes légales. Je renonçai à entrer dans la magistrature, et cependant je continuai, par habitude, les travaux auxquels m'avait plié monsieur de Farran. Que m'importait l'emploi de mon temps, pendant les heures que je ne passais pas devant les séductrices, les charmeuses, les enivrantes affiches? Je ne lisais plus, j'avais remis les livres dans le grenier, je voyais défiler devant moi les idées, les rêves, les créations de la pensée humaine : je regardais les affiches! Mais qui ne détruit follement son propre bonheur? Un soir, passant devant un théâtre, j'y retrouvai, j'y reconnus une affiche d'un lilas argenté qui, le matin, m'avait montré des spectacles inouïs. Stupidement, j'entrai dans la salle, et alors, ô horreur! horreur! horreur! j'entendis des bourgeois parlant la plus ignoble prose; je les vis tournant le dos, s'agitant, s'occupant de ridicules adultères, disant : Que qu' c'est qu' ça et Ty vas, et . alors, il me sembla que je devenais fou. Dans ma tête s'écroulaient à la fois les fleuves , les palais, les maisons de -pierreries, près desquels gisaient Imogène et Cordélia mortes, horriblement mutilées, et ayant des couteaux plantés dans le cœur. Cependant, j'ai retrouvé

la force, la raison, le goût de vivre en regardant la plus belle des affiches, celle qui annonçait Roséa, princesse de Cappadoce. Et vous voudriez me contraindre à aller voir la pièce ! Je sais bien que vous êtes le poète, mais ce n'est pas une raison ; car les poètes d'à présent sont tous des menteurs ; les affiches seules disent la vérité, et ne nous font pas voir des gens en habit bourgeois tenant des discours à la fois dépourvus de syntaxe et d'idéal!

— Telle fut, ajouta Danty, la confession de Jean de Farran.

— Et. dit l'un de nous, que devint-il?

— Eh bien ! dit Emile, son frère, amateur de théâtre aussi, millionnaire aussi, revint de pays bizarres. Il y avait fondé des théâtres où Ophélie et Juliette étaient souvent représentées par des négresses, et où des Indiens inattendus venaient scalper les acteurs en scène. Il voulut forcer Jean à venir voir ses pièces; mais lui se sauva dans une campagne où il dépérit, tué par la nostalgie. Rentré à Paris et alité, il s'abonna à l'imprimerie Morris, d'où on venait lui placarder les affiches dans sa chambre ; mais il les voulait en plein air, sous le ciel ! Grelottant d'une fièvre intense, il échappa à ses gardes, se leva pour aller voir les affiches, et s'évanouit au pied de la colonne Morris.

Reporté dans son lit, il y mourut, les yeux remplis de jaune, de gris clair et de rose, el l'âme pleine de joie.

L'année dernière, par une matinée de printemps tiède et charmante, j'étais allé m'asseoir au jardin du Luxembourg etje savourais, comme un double concert, les parfums et les couleurs des jeunes lilas qui, dans ce paradis de fleurs, parcourent toutes les gammes du violet, du bleu et du rouge, jusqu'au rose tendre. Bientôt très près de moi, sur un banc de marbre qui touchait presque ma chaise, je remarquai un vieillard à la longue et très épaisse chevelure, d'un visage beau et distingué, maisvètu d'assez pauvres habits. Il lisait attentivement dans un livre, dont l'aspect singulier me frappa. En effet, ce livre n'avait pas de couverture ; les cahiers qui le formaient semblaient avoir été grossièrement recousus; et cependant, à voir la précaution, l'adresse délicate avec laquelle

le lecteur le touchait, il élait évident qu'il n'était pas lui-même Fauteur de ce désordre.

Comme j'admirais cette bizarrerie, la loueuse de chaises s'arrêta devant moi; je mis la main à ma poche, et je m'aperçus que j'avais oublié ma bourse. Mais je n'eus pas le temps d'être embarrassé, mon voisin donna à la loueuse une pièce de deux sous. Puis il s'approcha de moi, et me regardant avec courtoisie:

— Mais, monsieur, dit-il, permettez-moi de ne pas vous laisser dans les rues sans argent.

En même temps, il me tendit un louis avec sa carte de visite, et cela fut fait avec tant de simplicité et de grâce que je n'eus même pas l'idée de refuser. Le vieillard s'éloigna d'un pas rapide, et aussitôt je lus sa carte. Elle indiquait une rue dont je n'avais jamais entendu parler et un nom qui, au contraire, éveilla aussitôt en moi je ne sais quel vague et incertain souvenir. Cependant, il finit par se préciser dans ma pensée ; mais ce fut le lendemain matin seulement, et lorsque j'arrivai devant la maison où habitait monsieur Cyprien .Toge : tel était le nom de l'aimable homme qui'm'avait si spontanément obligé la veille. C'était dans une des petites rues qui s'ouvrent près de l'Observatoire ; non sans peine et en m'informant à des boutiques voisines, je trouvai l'endroit que je cherchais

et qu'il est difficile de désigner par un nom moins vague. Par une porte ouverte dans un mur délabré et croulant, on entrait dans une forêt vierge. C'était, comme je le sus plus tard, un terrain non utilisé, appartenant à un propriétaire qui, depuis de longues années, habitait dans l'Inde, et que son notaire, n'ayant pas reçu d'ordres pour agir autrement, laissait en friche. Il était ombragé par quelques arbres centenaires, et d'ailleurs plein de broussailles, de ronces, d'arbustes de toute sorte, livré à la végétation envahissante et habité par un peuple d'animaux qui y avaient élu domicile. On y voyait des centaines d'oiseaux se poser légèrement sur les branches, des grenouilles sauter dans les flaques d'eau, des écureuils courir dans l'herbe, et on y entendait aussi des chats miauler amoureusement.

Au fond de ce terrain, assez vaste, se dressait, appuyée sur le mur de la propriété voisine, une masure, une sorte de cahute ne comportant qu'un rez-de-chaussée, et dont le toit, où manquaient des tuiles, avait été raccommodé avec du carton bitumé. J'entrai, après avoir inutilement frappé. L'unique chambre était vide, et j'eus le temps d'en inventorier le mobilier. C'étaient un charmant lit Pompadour, rechampi en blanc, mais cassé et réparé au

moyen d'une planche brute, clouée avec de gros clous; deux jolies bergères, un fauteuil canné, un bureau Louis XV, tout cela brisé, croulant, rapetassé, et ces épaves avaient été nécessairement achetées chez un de ces bric-àbrac de bas étage, établis dans des caves, qui vendent des chiffons, de vieux tessons, des cuivres déchirés, et n'ont que par extraordinaire des meubles abolis dont aucun marchand n'a voulu. Puis une petite fontaine à filtre, un pot à l'eau et une cuvette oblongue en faïence de Lunéville, un verre unique, et c'était tout : sauf la bibliothèque! Elle se composait d'une assez large planche en bois blanc, traversant la chambre dans toute sa longueur, des deux côtés appuyée sur de lourds tasseaux cloués dans la muraille, et soutenue au milieu par une autre planche formant console. Sur cette tablette étaient rangés avec ordre, les uns dressés, les autres posés à plat, cent cinquante volumes environ, presque tous pareils à celui que j'avais vu au Luxembourg, privés de leurs couvertures, dépenaillés, ou grossièrement recousus.

Enfin monsieur Gyprien Joge parut, revenant de quelque course dans le quartier. Il me fit asseoir en m'appelant par mon nom, (car par hasard il me connaissait,) il reçut, avec tous

mes remerciements, le louis que je lui rendis, et nous causâmes pendant quelques instants. La mémoire m'était complètement revenue, et ma curiosité était exaltée. J'éprouvais quelque embarras à aborder le sujet qui me tenait au cœur; je m'v décidai enfin.

— Pardonnez-moi mon indiscrétion, dis-je; mais, monsieur, n'ètes-vous pas l'auteur de cette admirable, de cette merveilleuse poésie intitulée : La Reine amoureuse , que m'a communiquée jadis mon regretté ami Charles Asselineau, et qui, si je ne me trompe, était signée d'un nom pareil au vôtre.

— Oui, dit monsieur Joge, comme épouvanté, et parlant alors presque à voix basse, quoique nous fussions dans un désert, je suis en effet l'auteur de ce petit poème ; mais n'en parlez pas, ne le dites jamais, gardez pour vous seul un secret sans importance, et ne troublez pas mon heureuse quiétude. Ce serait une mauvaise action, car je suis ce que sans doute vous n'avez jamais vu : un homme absolument heureux sur la terre! Je n'ose dire ni penser que je suis poète. Mais la vérité, c'est que j'aime, j'idolâtre la poésie, que je l'aime de toutes les énergies de mon cœur et de toutes les gouttes de mon sang, que je me suis donné à elle, et que je vis uniquement pour elle. Quand j'étais

WBUOTHÉCA Ottou

jeune, deux ou trois grands poètes ont connu mes travaux, que je leur connais secrètement, et ont bien voulu y attacher quelque prix.

Mais aujourd'hui, ceux qui furent mes maîtres sont morts ; je ne connais personne au monde, personne ne sait que j'existe, et je vis dans une absolue solitude. Ne désirant rien, ni la gloire que je ne mériterais pas, ni la publicité que j'ai toujours fuie, je compose des vers que j'aurai soin de brûler avant ma mort, et que je puis écrire sans avoir souci d'autre chose que du beau, de la sincérité complète, de l'harmonie des sons que poursuit mon oreille, heureusement née musicale. Le Rhythme et la Rime, patiemment adorés, me procurent des voluptés dont l'intensité surpasse toutes les autres, et je reçois une récompense céleste, quand je suis arrivé à fixer une impression, un rêve, ou une histoire, dans une forme relativement parfaite, dont je sens moimême la justesse et la délicate eurhylhmie.

— Mais...? dis-je, en jetant malgré moi sur la chambre et sur son mobilier un regard interrogateur.

— Ah! me dit Joge, vous cherchez quel est le système économique de ma vie? Je suis riche, horriblement riche, et, grâce au ciel, je puis faire des charités : j'ai douze cents francs de rente!

PLATON IQUK 101

Fils d'un pauvre mercier de village, qui n'avait rien pu amasser et qui ne me laissa rien, je venais de perdre mon père et ma mère quand je vins à Paris. J'avais alors dix-huit ans, et depuis, je n'ai pas quitté Paris, ni fait aucun voyage quelconque : je ne connais pas Saint- Cloud! Tout de suite, en arrivant, je fus pris, saisi, dompté par la divine poésie; je sentis que son long baiser, qui dure toujours, m'était indispensable; mais il fallait vivre. J'avais été élevé par un maître d'école qui, par un hasard moins rare qu'on ne le croit, se trouvait être un grand savant. Aussi, m'étant tout de suite senti impropre aux besognes, aux luttes littéraires et à la poésie considérée comme moyen de gagner de l'argent monnoyé, je pus trouver mon pain en corrigeant des épreuves de grec, et en faisant des comptes difïiciles pour de petits négociants. Mais un jour, la richesse me tomba sur la tète, comme une cheminée. Mourant sans enfant, le frère de mon père me légua la fortune au moyen de laquelle je recommence Crésus et Sardanapale. Le notaire par qui me fut transmis cet héritage compte parmi ses clients le marquis de Cadith, propriétaire du terrain où est situé ce palais. C'est lui qui me l'a loué, j'en ai pris possession tout de suite, et j'espère bien y mourir. Et j'y ai savouré non

seulement les plus enivrantes joies, mais aussi, à certains jours, la débauche et l'orgie, qui consistent pour moi à exécuter des poèmes compliqués, sur des rhythmes difficiles.

Cependant, il me reste à vous expliquer mon budget. Ce logis digne d'un prince, avec son parc sauvage et magnifique dont j'ai la jouissance, me coûte cent cinquante francs par an. Je fais mon ménage, et je ne paie pas de porteur d'eau, allant chercher mon eau moi-même aux fontaines. Le matin, je vais chez le boulanger. Parmi les pains entamés, avec tout le raffinement de la gourmandise, j'en choisis un bien cuit, doré et croustillant, dont je me fais couper un morceau. Ce morceau de pain, je vais le manger, à titre de déjeuner, dans le Luxembourg-, dans quelque bel endroit, où j'ai sur mon front l'ombre des feuilles. Mon repas fini, je sors du jardin, et je vais boire avec délices, mais toutefois sans m'écarter de la modération, à une fontaine Wallace. Le soir, je dîne clans un cabaret de cochers, où, pour dix-sept sous, on me donne une excellente tranche de rôti accompagnée de légumes, que je mange avec trois sous de pain. Je ne bois pas de vin, je ne prends pas de café et je ne fume pas. Mon seul vice consiste à composer des dizains, rondels, rondeaux et ballades, d'après les types laissés

par Charles d'Orléans, Villon, Marot et Rabelais.

Ma grosse dépense, c'est les livres! J'en ai de beaux, de précieux et de rares. Mais comme j'ai le temps de passer de longues heures sur le quai et d'attendre les occasions, je les ai tous achetés à raison d'un à quatre sous le volume, et, parmi eux, il y a des éditions originales de romantiques ornées de Johannot devenus introuvables, des autographes de poètes et d'écrivains célèbres, et je posséda même un poème de Voltaire, (médiocre, il est vrai,) portant sur la pag~e du litre deux vers écrits de la main même du grand homme. Tout cela, certes, vaut de l'argent ; mais je n'ai pas besoin d'argent. Même, j'en ai trop, faisant des économies : j'achète mon linge rue Montorgueil, au grand magasin où se fournissent les ouvriers. Enfin, j'exerce encore la profession de comptable et de teneur de livres, pour deux de mes voisins seulement. L'un est un marchand d'habits de la vieille roche, honnête homme et dénué d'ambition, qui me fournit des vêtements, des chaussures et des chapeaux pour presque rien ; l'autre, une blanchisseuse qui, en échange des écritures que je fais pour elle, blanchit mon linge, le repasse, le raccommode et coud des boutons à mes chemises.

Ainsi parla Cyprien «loge, cl moi j'admirais, stupéfait. Cependant, poussé par l'esprit de perversité critique, j'éprouvais le besoin de faire une objection.

— Voilà, dis-je, un plan de vie admirable, dont nos ministres des finances devraient étudier la conception et l'ensemble. Toutefois, il vous a manqué une toute petite chose qui est tout. Vous n'avez pas eu l'amour!

■ — Mais si ! dit vivement Cyprien Joge. Depuis trente ans, j'aime passionnément, de toutes les forces de mon être et de toutes les gouttes de mon sang, une femme qui, comme moi. a passé presque toute sa vie dans le Luxembourg, où je la contemple avec extase. Elle ne me connaît pas, ne me connaîtra jamais, et doit ignorer toujours mon existence; mais je n'ai jamais cessé et, jusqu'à mon dernier soupir, je ne cesserai pas de l'adorer et de l'admirer, avec une intelligence parfaite de sa beauté et de son énergique bonté ; une telle communion intime n'est-elle pas ce qui constitue la plus sûre et la plus absolue possession? J'ai vécu, pensé, espéré, souffert avec elle ; j'ai mis mon cœur de moitié dans les grandes charités que sa fortune et son dévouement lui ont permis de faire. Lorsque je contemplai pour la première fois sa tête brune et charmante,

mademoiselle Thérèse Aliéné, fille du grand éditeur de livres de sciences, était une fillette allant en promenade avec sa pension. Elle a épousé le docteur Caruel, l'illustre professeur de l'Ecole de médecine, et je n'ai pas haï celui qui semblait me la prendre, car il était digne de s'unir à une telle femme et de lui donner le bonheur qu'elle méritait, n'étant pas comme moi possédé par une maîtresse impérieuse. Je l'ai vue, oh ! si longtemps et avec quel ravissement ! faire jouer dans le jardin sa fille, sa petite Eliane, qui ressemblait à l'éblouissement d'une rose. Puis, lorsqu'elle a perdu son mari, je l'ai vue, pâle, dans son deuil de veuve. J'ai vu grandir mademoiselle Eliane, non plus belle que sa mère, mais pareille à elle. J'ai assisté à son mariage avec monsieur Etienne Yaldo, un des plus braves capitaines d'élat-major de l'armée. Aujourd'hui, dans le Luxembourg, je les vois toutes deux, la mère et ma bien-aimée, la grand'mère en cheveux blancs, regardant courir leurs petits enfants Paul et Marie, dont le soleil baise les tètes blondes. Enfin, connaissez toute mon ambition. Monsieur Valdo est un homme supérieur, capable de tout comprendre. Un jour, bientôt, car l'âge me presse, je lui ferai ma confession complète, et j'espère qu'il voudra bien accepter pour ses enfants le

legs de mes livres précieux et de mes autographes. Ainsi je connaîtrai la suprême joie, qui est de pouvoir donner à ceux qu'on aime. Après un silence, pendant lequel nous rêvions tous deux, je dis enfin au vieux poète :

— Oui, vous aurez été, il est vrai, parfaitement heureux, mais d'une manière tout idéale. Car, en somme, vous n'avez possédé aucune des réalités.

— Mais, me dit Cyprien Joge, qui me regarda avec un bon sourire ingénu, il n'y a p.ien de réel!

En suivant le pont des Arts, Joseph Hamme avait encore la pensée pleine de Brigitte, et il ne pouvait s'empêcher de song-er à elle, obstinément. Ce qu'il regrettait pourtant, ce n'était pas elle; c'étaient les chastes, délicieux, charmants commencements de leurs amours, dont le souvenir était désormais gâté pour toujours par les tiraillements, les angoisses et les abominables vilenies de la rupture. — Ah ! pensait-il, ce qu'il y a d'odieux dans les. poèmes, tragédie ou comédie, c'est la catastrophe ou le ridicule mariag-e du cinquième acte, avec son poison ou ses notaires, et c'est de même dans la viu 1 Pour bien faire, rien n'y devrait finir, ni même continuer, et il faudrait arrêter Ruy Blas et Roméo et Juliette après les extases lyriques du premier acte. On ferait alors entrer

108 LES HELLliS POL'PEKS

sur la scène dos masques portant des crincrins et des tambours, et tout s'achèverait, au mépris de la logique, dans un tourbillon de délire ei de joie.

Tout en poursuivant ces réflexions, Joseph était arrivé à la Banque, où il avait à loucher une grosse somme, qui lui fut payée en billets, et aussi en pièces d'or. L'une d'entre elles attira son attention, par un aspect singulier et énigmalique. En effet, elle portail le millésime de 1730 et montrait, comme effigie, la tète charmante du roi Louis XV, âgé de vingt ans. Cependant, faite d'un or jaune, presque vert, d'un ton exquis, cette pièce semblait et était toute neuve, éclatante et brillante comme si elle venait d'être à l'instant frappée par le balancier de la Monnaie. Si elle enchanta Joseph Hamme par la perfection de la gravure, par la beauté de la fonte et par la qualité vraiment rare du métal, en même temps elle créa dans son esprit un douloureux embarras. Quoique fort riche, célibataire et n'ayant sur la terre aucune obligation, il n'était pas embarrassé de la liasse de billets et du tas d'or, qu'il pouvait employer en dépenses utiles, en charités, en aumônes et en objets de luxe. Il n'en fut pas de même pour la belle pièce neuve, sans doute conservée ainsi dans une de ces cachettes

prudencl: 109

ou dans un de ces étonnants bas de laine qui attestent la supériorité de la Province sur Paris.

La garder? Joseph Hamme n'y songea pas un instant, car il avait pour principe absolu de ne jamais conserver par devers lui aucun métal mônnoyé, et de dépenser religieusement, dans le plus bref délai, tout celui qui lui passait par les mains. Or, en voyant la pièce à l'effigie de Louis XV. il avait éprouvé un immense besoin de l'employer à acheter quelque chose d'indiscutablement superflu. Mais n'était-ce pas là poser un problème insoluble? Car pour un Parisien très riche, où commence le superflu? On ne peut ranger dans celte catégorie les tableaux, les livres, les reliures, les joyaux, les bibelots, dont l'achat et le classement constituent pour les gens du monde un devoir et une occupation régulière. Acquérir un objet hideux, sans usage possible, c'eût été simplement éluder la difficulté, et c'est ce que Joseph Hamme, esclave de sa conscience, ne voulait pas.

En passant sur le boulevard, il vit à l'étalage d'une fleuriste, non un bouquet, mais une botte de roses, avec leurs tiges et leurs feuillages, vivantes, sanglantes, caressantes, d'une fierté superbe et d'une incomparable noblesse.

Tout de suite il les acheta, et les paya avec sa pièce d'or. En effet, la question était résolue. Car acheter des fleurs qu'on ne peut, sous peine d'absurdité, garder pour soi, et qu'on ne peut ni ne veut donner à aucune femme, n'estce pas avoir acquis un objet superflu? Or, Joseph ne connaissait et ne voulait connaître aucune femme. La seule qui ne lui fût pas complètement étrangère était une cousine à lui, madame Ernestine Marye, qu'il voyait à peine une fois tous les six mois, et dont il fuyait la maison avec le soin le plus fidèle, pour éviter les thés de cinq heures, les gens du monde et les conversations spirituelles. Or, ne pas être invité à dîner étant un des buts qu'il poursuivait le plus ardemment, il se fût bien gardé d'envoyer à sa cousine les fleurs qui, d'ailleurs, n'eussent pas eu ainsi une destination inutile et poétique, ainsi que le commandait la beauté de la pièce d'or.

Cependant, comme l'esprit ne se repose jamais, Joseph Hamme, en supposant le cas où la botte de roses aurait dû être offerte à une femme, se demanda nécessairement quelle aurait été cette femme, et, par la puissance de création que nous ne pouvons étouffer en nous, se la figura. Belle, jeune, heureuse, dans l'éblouissement de la santé et de la chasteté,

un peu grande et svelte, avec des formes arrondies, elle avait des yeux pleins de flamme et d'une pureté céleste, des sourcils divins, un nez amusant, quoique régulier, des oreilles de néréide, dos lèvres pourprées, épaisses et délicates, un teint brun et mat sur lequel éclatait la vive splendeur du sang rose. D'ailleurs, portant avec une suprême élégance des vêtements identifiés avec elle, elle tenait son ombrelle d'une main intelligente et royale, gantée avec génie. Telle Joseph Hamme s'imaginait la femme à qui auraient dû être offertes ses roses, et il avait d'elle une conception si nette et lucide qu'il ne fut nullement étonné lorsqu'il la vit à quelques pas de lui, réelle, en chair et en os, marchant sur l'asphalte du boulevard, et s' avançant vers lui, comme si elle venait à sa rencontre.

Cette promeneuse était une femme tout à fait vertueuse et honnête, dont la vie avait toujours été pure et dont l'esprit même n'avait jamais été effleuré par l'aile d'une mauvaise pensée." Cependant, à ce moment-là, il se passa en elle un phénomène bizarre, inouï, inexplicable, si quelque chose l'était, et d'autant plus surprenant qu'il venait troubler son âme jusque-là exemple de caprices. En voyant les roses que portait Joseph Hamme, la passante subitement

en eut une envie folle, impérieuse, désordonnée,

une de ces envies sous la pression desquelles un homme, qu'on a toujours connu probe, vole un joyau, en cassant une glace à l'étalage d'un orfèvre. Quelque chose comme la fureur de ce jeune romantique de 1830 qui, à la Comédie- Française, dans une loge, saisit à pleines mains et baisa brutalement les épaules d'une dame placée devant lui, sans plus se soucier du mari présent que s'il n'eût existé jamais, quoique ce mari, vieillard illustre, fût son bienfaiteur et son ami. La passante, si distinguée et réservée, eut un de ces accès ; le sang envahit son cerveau et, comme les meurtriers, elle vit rouge. Un tourbillon d'idées, insensées dansa dans sa tête; elle pensa à aborder le jeune homme et à lui demander son bouquet, au risque de montrer une impudence monstrueuse. Elle pensa aussi à faire comme certains voleurs, à arracher violemment les fleurs de la main qui les tenait, et à se sauver ensuite. Mais elle n'eut pas la peine de choisir entre ces partis absurdes ; car, en passant près d'elle, Joseph Iïamme, d'un geste net et résolu, lui tendit la botte de roses. Sans faire une objection, même muette, sans dire : merci, de la voix ni du regard, la dame s'en saisit, comme d'une proie. Quant à Joseph Hamme, il était déjà bien loin, perdu

dans la foule. Il s'était enfui, comme un incendiaire qui vient de mettre le feu à une meule de foin, et qui entend galoper derrière lui les chevaux des gendarmes.

Certes, il fuyait, plein de joie, ravi de ce commencement de roman, irrévocablement terminé au premier chapitre, et sous lequel on aurait pu écrire cette mention : La suite à jamais! Toutefois, brave comme un zouave, ayant exposé mille fois sa vie à propos de rien, prêt à la donner pour sauver un huissier bavard ou un usurier féroce, il était accessible à une crainte unique, mais cette crainte, il l'avait dans tout le sang de ses veines et jusque dans ses moelles. Ce qu'il redoutait, c'est l'âme de monsieur Scribe, persistant dans les âges, et toujours servilement imitée par la vie réelle. Rencontrer de nouveau la femme aux roses, l'aimer, être aimé d'elle, puis, après un voyage à travers les Edens toujours refleurissants, après avoir foulé la pourpre rose jetée sur les escaliers bleus du paradis, retomber, comme ci-dessus, aux désastres, aux douleurs, aux ignominies delà haine et de la rupture, à la fin, au couplet de sortie, à l'abominable cinquième acte, n'était-ce pas sa destinée écrite? Mais cette destinée, il était résolu à s'en affranchir par une audacieuse révolte, estimant que, contre les cruautés du

sort, l'insurrection est le plus saint des devoirs.

Il s'agissait de réfléchir et d'être d'analyse. Madame Ernesline Marye étant la seule femme qui connût Joseph Hamme ; c'était évidemment par elle et par son entremise qu'il devait revoir et retrouver la dame inconnue ; car la Vie, auteur dramatique selon la plus vieille formule, ne recule pas devant la scène à faire, et la fait toujours. En conséquence, Joseph résolut d'aller droit au danger pour l'éviter mieux, de prendre le taureau par les cornes pour le tenir en respect, et à ces causes, il alla rendre visite à sa cousine.

— Ah! mon cher Joseph, lui dit, après quelques prolégomènes, madame Ernestine Marye, vous ne pouviez tomber mieux! Je veux vous faire connaître une femme charmante, que j'aime entre toutes, la meilleure compagne de mon enfance et de ma première jeunesse. Elle habitait la province ; mais, devenue veuve, elle vient habiter Paris, et, recommençant le passé, nous allons nous remettre à vivre comme deux sœurs. Venez donc dîner avec moi d'aujourd'hui en huit. Vous verrez des gens d'esprit, de jolies femmes, un ou deux savants, il en faut toujours, à titre décoratif, et vous verrez surtout ma chère, ma jolie, ma séduisante amie, Henriette Fano.

Joseph Hamme accepta l'invitation, et promit

PRUDENCE 11 u

de s'y rendre ; mais il se jura à lui-même d'èlre, ce jour-là, à beaucoup de centaines de lieues de Paris. Car, en vérité, ce vaudeville s'annonçait trop comme cousu de fil blanc. Qui pouvait être madame Henriette Fano, sinon l'inconnue à qui il avait violemment donné sa botte de roses sur le boulevard? S'il n'en eût pas été ainsi, les circonstances d'une histoire vraie ne se fussent pas déroulées conformément au scénario adopté pour les pièces de théâtre, ce qui ne se peut. Mais il en était, en effet, ainsi, et Joseph Hamme en eut bientôt la preuve ; car, dès le lendemain, les personnages de cette historiette se trouvèrent réunis à un bal donné, malgré le printemps naissant, à l'ambassade anglaise.

— Ah ! dit madame Ernesline Marye à Joseph, qui causait avec elle, debout près du fauteuil où elle était assise, vous n'avez pas besoin d'attendre à huitaine pour connaître mon amie, et je vais tout de suite vous présenter à elle!

En même temps elle désignait du regard, assise assez loin d'eux, une jeune femme vêtue de rose et parfaitement belle, en qui Joseph Hamme reconnut, comme cela était inévitable, la personne qu'il était décidé à ne jamais revoir.

116 LES UELLES POUPÉES

— Ma cousine, dit-il, je suis à vous dans un instant.

Ayant ainsi parlé, il traversa les salons, se précipita au vestiaire, saisit son paletot, descendit les escaliers, monta dans sa voiture, et dit au cocher :

— A l'hôtel, très vite. Brûle tout.

Le lendemain malin, de très bonne heure, Joseph flamme congédia tous ses domestiques, sauf un seul, un vieillard nommé Marguerand, qui l'avait vu naître, et qui lui était profondément dévoué. Puis, ayant fait fermer avec le plus grand soin tout l'hôtel, où il ne resta pas même un concierge, il passa chez son banquier et se munit de fonds considérables. Il prit ensuite le chemin de fer de Versailles, à la gare Montparnasse, et s'arrêta à Meudon, où, très vite, il découvrit, dans un chemin non fréquenté, très près du hois, entourée par un jardin de vieux arbres qu'envahissaient les gazons, le lierre et les feuillages, une maison inhabitée depuis dix ans, qui était à vendre toute meublée. Séance tenanle, il l'acheta, sous le nom de Marguerand, qui devait passer pour le vrai maître, et s'y installa.

Cependant, en cette réclusion, il lui fallait une occupation absorbante. Joseph flamme savait l'anglais, mais pas assez bien pour lire

Shakespeare dans sa langue, ce qui était un de ses plus chers désirs. Il engagea donc, pour être son compagnon de captivité, un professeur septuagénaire, féru d'amour pour Shakespeare, qui, pour l'étudier mieux, avait passé sa vie à Londres. Là, il avait presque oublié le français et, revenu à Paris, il était tombé dans la misère. Il fut trop heureux de se donner à Joseph Hamme, pour qui une telle compagnie n'était pas de trop ; car, plutôt que de revoir jamais madame Henriette Fano, il était résolu à finir ses jours, s'il le fallait, dans la maison ignorée et presque inaccessible. Mais il fut malheureusement affranchi de cette nécessité ; car, après une année à peine écoulée, il apprit par les journaux la mort tragique de cette charmante femme.

Aux Champs-Elysées, comme on le sait, elle avait été renversée par son cheval et, en tombant sur l'asphalte, s'était brisée le crâne. Pson seulement Joseph Hamme la regretta et la pleura amèrement; mais de la façon la plus douloureuse, en songeant à ce qu'il avait fait, il se reprocha de n'avoir pas fait précisément le contraire. Tel est l'unique et inévitable résultat de tout ce que médite la prudence humaine. L'amour qu'il avait étouffé, empêché de naître, il aurait maintenant voulu, au prix de son

sang, le ressusciter et le faire éclore. Mais on ne recommence rien, pas même ce qui n'a pas eu lieu, et la véritable sagesse consiste à ne pas voir plus loin que son nez.

Doux amies intimes, la comtesse Louise de Latil et madame Marie de Cherfix, s'étaient mariées le même jour, à la même heure, à l'église de Saint-Thomas-d'Aquin. En se disant adieu au sortir de la sacristie, car toutes les deux partaient, fuyaient Paris dans des directions différentes, elles avaient formé le projet d'entretenir une active correspondance. Cependant, ces deux jeunes femmes qui, grâce au ciel, étaient également peu épistolières, après six années écoulées, n'avaient encore échangé aucune lettre. Un matin, dans le parc Monceau, madame de Latil rencontra à l'improviste son amie, venue à Paris pour y passer quelques jours et, sans admettre aucune excuse, l'emmena chez elle, séance tenante. Quand les deux jeunes femmes furent commodément assises dans un boudoir

l'20 LES BELLES POUPÉES

tendu d'étoffe bleu pâle, dans laquelle luisaient aigus de vagues feuillages d'argent, elles causèrent. Puis, après les premières confidences, la comtesse de Latil laissa déborder toute l'amertume dont son cœur était plein.

— Ah! ma chère, dit-elle, quelle niaiserie, quelle plaisanterie, quelle mystification, quelle horrible farce que le mariage! Ah! si on le savait à l'avance, comme on aimerait mieux tout! Être religieuse sans vocation, que dis-je? dame de compagnie dans le plus douloureux esclavage, petite maîtresse de piano sans talent, courant le cachet avec des caoutchoucs, actrice manquée, poétesse ridicule, saltimbanque vêtue en velours de coton semé d'étoiles, et jouant du trombone dans les foires, oui, cela vaudrait mieux. Et ce qu'il y a de pis, n'est-ce pas? c'est que tous les maris, sans exception, sont exactement de la même farine.

— Oh ! pas tout à fait, dit madame de Cherfix.

— Oui, je te comprends, dit la comtesse, la douleur me rend injuste, et, en effet, tu dois être encore mille fois plus malheureuse que moi, car pour toi ce fut net et complet. Tu as épousé un simple colosse, un géant bon à montrer dans les baraques, un phénomène qui avec ses doigts casse en deux un fer à cheval, comme le maréchal de Saxe, et qui ne gagne pas de

batailles! Un Auvergnat qui te fait vivre en face d'un décor de volcans éteints, dans son Auvergne, où les dames portent des chemises en bois et, par économie, se mouchent dans des mouchoirs épais comme des planches.

— Il est vrai, dit madame de Cherfix, que mon mari est très fort et casse tout ce qu'il veut casser; mais je ne m'en plains pas.

— Ah! pauvre petite! dit madame de Latil, je vois que l'abominable déesse de la Province, la Résignation, a déjà mis son pied sur ta poitrine. Moi, du moins, j'ai été, je suis, j'ai pu rester une dame parisienne, et je brille, et je fais belle figure, et l'on m'envie. Oui, ce qu'on voit de moi est charmant et superbe ; mais, comme dit Ruy Blas, si tu voyais dedans! Ma chère Marie, mon choix ne semblait-il pas justifié? Monsieur de Latil est comte. Quand ma main lui fut accordée, sa richesse était proverbiale ; avec ses grands yeux brillants et humides, ses lèvres de pourpre, sa barbe légère, son nez hardi, vivant et nullement grec, il ressemblait à don Juan très jeune, et du consentement de tous les hommes^ de toutes les femmes surtout, il était en effet un don Juan. Il avait affolé tant de femmes, qu'on ne les comptait plus; bien qu'il ne s'adonnât particulièrement à aucun art, les poètes et les artistes, en lui par-

lant, disaient: Nous autres, tl était sporlsman, cavalier, homme d'épée, amateur d'art, et, comme c'était un point universellement admis, prodigieusement spirituel. Enfin, il savait si bien causer avec les femmes que, lorsqu'il leur donnait la réplique, elles ne disaient jamais de bêtises. Et lorsqu'il fut à moi, les dames jeunes et vieilles, les envieuses, les rivales, les Agnès rêveuses et rougissantes jetaient sur moi des regards qui signifiaient : Celle-là est bien heureuse !

— Mais, dit madame de Cherfix,[il me semble qu'elles n'avaient pas tort.

— Ah! dit la comtesse, des fruits devenus cendre et des louis d'or changés en feuilles sèches, voilà ce que j'avais dans la main! Un spectre, une ombre, une chimère, un mort déjà plus qu'à moitié endormi, et, qui pis est, un escamoteur, un charlatan, un comédien, voilà qui j'ai épousé; et ce que j'ai, c'est rien du tout! Monsieur de Latil est comte, rien de plus vrai; un de ses ancêtres a été anobli par Henri IV, pour avoir été plus que complaisant dans une histoire d'amour, dont il ne faut pas réveiller le souvenir. Riche, il l'est aussi, mais comme un joueur assis à une table de baccarat, tous ses fonds, réels et chimériques, étant engagés dans des affaires susceptibles de tous

les dénouements] el incertaines comme le temps qu'il fera dans quinze jours. Au milieu du monde, à l'Opéra, dans un salon, Guy de Latil est pareil à un jeune dieu, et sa beauté est celle d'un adolescent. Mais la première fois qu'il est resté avec moi à la maison, je l'ai vu tel qu'il est, vieux, fatigué, irrévocablement malade de tristesse et d'ennui, à bout d'excès, ayant besoin, non des baisers d'une femme, mais des soins d'une mère, foncièrement égoïste et ingrat comme un ancien homme à bonnes fortunes. Enfin, ce miracle d'esprit ne sait rien, ne se connaît à rien, n'a rien lu. Quand il s'est bien frotté au monde parisien, à son cercle ou sur le boulevard, il rapporte de là une moisson d'anecdotes et de saillies, qu'il répète avec une grâce apprise ; mais abandonné à lui-même, il est entièrement dépourvu d'idées, ignorant comme une carpe, ennuyeux, ennuyé, méchant, parce qu'il a la tête vide comme une calebasse. Ses talents de sportsman, d'écuyer, d'escrimeur, autant de balivernes ; il n'est qu'un cabotin bien seriné , répétant le jeu réglé par un bon metteur en scène. Je n'ai pas eu d'enfant et je n'en aurai pas, tu comprends assez pourquoi, et, du malin au soir, je me demande avec stupéfaction ce que je fais sur la turre.

124 Li:S BELLES POUPÉliS

— Mais, (lit madame de Cherfix, ton mari est un monstre.

— Oui, dit Louise de Latil, comme le tien et comme tous les autres maris. Son tort le plus impardonnable, c'est qu'il n'existe pas. Mais enfin, ce malade chimérique, ce reflet d'une lumière absente, ce fantôme vague et indécis, crois-tu que je le possède entièrement et qu'il appartienne à moi seule? Ah! Marie, il n'est pas plus à moi que le pavé des rues fonlé par les pieds des passants et que l'air souillé et vicié par leurs haleines! Comme les comédiens qui ont longtemps joué l'emploi de Bressant, il est invinciblement cousu dans sa peau d'amoureux, et il ne dépendrait nullement de lui de ne pas faire les mines et de ne pas dire les paroles qui ravissent les femmes sottes, c'est-à-dire beaucoup de femmes. Dès que monsieur de Latil ouvre la bouche, elles font des yeux de carpe pâmée et elles ont l'air de vouloir tomber dans ses bras. Ah! si elles pouvaient le voir comme je le vois, triste, quinteux et regardant ses bibelots avec étonnement, d'un œil atone, comme s'il ne les avait jamais vus! Mes seuls bons jours, c'est ceux où monsieur de Latil trouve la force de me quereller, de s'emporter; car alors, nous avons encore des raccommodements ; et, il faut bien

les maris 1-2:;

le dire, lorsqu'il s'agit de parler d'amour, Guy est plein d'élégance et d'ingéniosité, gracieux comme une femme, et d'une habileté en quelque sorte professionnelle. Mais ces raccommodements, qui toujours furent séparés par de long-s intervalles, sont devenus à présent de plus en plus rares, et il m'est effroyablement facile de les compter.

— Ah ! ma chère Louise, dit madame Marie de Cherfix, qui rougit de plaisir, pardonne-moi si je fais tomber de tes yeux des écailles; mais, par ton discours même et par ton triste récit, je comprends à quel point je suis heureuse! Un seul mot te le dira; tu parles du seul bien qui te reste, des raccommodements inespérés et lointains. Eh bien! comprends mon bonheur! Mon mari et moi, nous ne nous sommes jamais querellés, nous ne nous querellons jamais et à aucun titre; mais nous nous raccommodons tous les jours!

— Sans exception? demanda vivement madame de Latil.

— Sans aucune exception, dit madame de Cherfix, et, au contraire, avec d'adorables répétitions, qui ressemblent au retour, toujours attendu et pourtant délicieusement imprévu, des rimes dans un poème. Tel est mon mari.

— Et, dit la comtesse de Latil, à qui son

désespoir dictait l'ironie de cette plaisanterie effrontée, tu ne le prêtes pas?

— Sous aucun prétexte, dit madame de Cherfix, et, ce qui vaut encore mieux, il ne se prête pas lui-même. C'est tout simplement, et sans plus, un mari fidèle ! Il n'a d'yeux que pour moi, et regarde les autres femmes comme des figures sans intérêt, qui seraient peintes sur un mur. Nous sommes des provinciaux, ma chère Louise; mais la province, c'est toutes sortes de choses, comme les fagots de Molière et comme les langues d'Esope. On y voit des êtres qui grignotent, comme des souris, les parents à héritage encore vivants, et d'autres qui se disputent les sous, comme des chiens un os; mais on y rencontre aussi des mâles, comme Jean de Cherfix. Tu me disais qu'il n'a pas gagné des batailles, comme le maréchal de Saxe ; mais il a été zouave en Afrique, et il s'y est fait trouer la peau, aussi bien qu'un prince. Tu riais des fers à cheval qu'il casse avec ses doigts ; mais au château que nous habitons près de Chamalières, à deux kilomètres de Glermont, précisément dans un décor de volcans et de puys, et où nous vivons comme deux amants que nous sommes; c'est un de nos plaisirs d'aller seuls, sans valets, même le soir et la nuit, porter des secours aux

malades et aux misérables. Alors, quand nous marchons ainsi dans les chemins creux, sous les grandes roches noires, il ne me déplaît pas que Jean soit fort comme il Test, car si nous les rencontrons sur notre route, c'est pour les voleurs et pour les loups que la rencontre est mauvaise. Avec mon mari, je me sens mieux gardée que par une compagnie de gendarmes, et je suis bien tranquille. Enfin, j'ai quatre enfants, hàlés, robustes, forts comme de petits Turcs; ceux qui peuvent marcher déjà se baignent dans l'eau écumeuse de la Tiretaine, entre les blocs de lave, et sautent sur les chevaux, et s'y tiennent en empoignant leurs crinières. Comme il faut nourrir, peigner, habiller, torcher, baiser et adorer tout ce mondelà, tu penses que je ne m'ennuie pas ; car, avec quatre enfants, il y a de quoi faire; mais j'espère que nous en aurons beaucoup d'autres.

Nos moyens nous le permettent! Nous avons cinq cent mille francs de rente en bonnes terres ; car de temps immémorial, les Cherfix, laboureurs et moissonneurs, ont g-ardé leurs biens au soleil et, en ce qui les concerne personnellement, se sont méfiés de l'industrie et du commerce, comme un chat échaudé craint l'eau froide. Nous sommes riches sans escamotage, et libres comme des oiseaux. Je ne donne aucun

thé do cinq heures et aucunes dames, aux joues hypocritement peintes de rouges timides, ne viennent, en robes de Worlh, me raconter des cancans de portières. De temps en temps, assez souvent même, nous donnons à nos voisins de ville et de campagne de grands festins, où on mange, non comme à Paris, des cristaux à grand spectacle et des porcelaines décorées comme des diplomates, mais des carpes géantes, des pâtés de venaison qui ressemblent à des forteresses, des longes de veau de rivière, des gigots de nos moutons, des perdreaux, des cailles et des bécasses, et aussi des cochons de lait, rôtis devant la flamme de la cheminée, et les légumes et les fruits de nos jardins, et des volailles non engraissées artificiellement, et des confitures faites par moi-même, avec des fruits et du sucre! Le tout arrosé par les meilleurs vins de France, dont nos caves sont pleines. Or, comme tu le comprends bien, des gens abreuvés et nourris de la sorte n'ont aucune raison pour être méchants, ou même bavards et pour remplacer le rôti par des tirades ; en sorte que nos convives nous font bonne et joyeuse compagnie.

Mais, la plupart du temps, nous sommes seuls! Tu t'inquiétais de savoir si mon Auvergnat a de l'esprit. Il a bien mieux que cela.

Comme il m'a élevée et instruite, je suis assez savante aujourd'hui pour te le dire, tous les mots qu'on rapporte du Cercle des Mirlitons, ou de chez Tortoni, sont âgés de plusieurs milliers d'années, et, par un chemin très long', il est vrai, viennent des anciens poèmes. Neveu de l'ancien évèque de Clermont. Jean a eu pour précepteur le secrétaire de ce prélat, qui était un colosse de science; aussi sait-il les langues anciennes et modernes, la musique, la poésie, l'histoire des religions, et tout le reste. Le soir, nous ne nous ennuyons nullement. Nous jouons du Wagner ou du Bach, sans être troublés par aucuns philistins; puis, comme nous recevons tous les livres, tous les journaux et toutes les revues, nous lisons pour nous amuser, et si les nouveautés nous ont trop barbouillés, nous nous débarbouillons avec la bonne ambroisie du Ramayana et de l'Iliade. Nous lisons aussi, jusqu'à minuit, Victor Hugo, ou Théophile Gautier, ou Baudelaire ; et alors arrive naturellement l'heure impatiemment désirée et attendue — de nous raccommoder !

Ainsi parlait madame de Cherfix, et la comtesse de Lalil l'écoutait, bouche bée, comme un petit enfant écoute l'histoire de Peau d'Ane. Mais tout à coup, l'heureuse provinciale instinctivement regarda sa montre ; elle vit qu'il était

l'heure où son mari devait l'attendre, et elle s'enfuit à la hâte, ayant à peine pris le temps d'embrasser rapidement son amie. Cependant, la comtesse Louise restait immobile, un peu ivre, comme si elle eût avalé un trop généreux vin. Enfin, elle sortit de sa rêverie et, regardant une belle rose ouverte, qui rougissait splendidement dans un pur cristal de Venise :

— Tous les jours! dit-elle, pensive.

— Si fait, dit madame Germaine Landa à Paul Jacquis, vous me le rendrez, ce service que j'attends de vous, et que vous me refuseriez, si je vous laissais faire. Vous me le rendrez, parce que je l'exige, et, comme vous ne l'ignorez absolument pas, ce que femme veut, elle le veut! Pourquoi c'est vous, et non un autre que j'ai choisi pour cette curieuse expérience? Par les raisons les plus dérisoires, les plus simples, et contre lesquelles nulle objection n'est possible. D'abord, vous êtes le frère de ma meilleure amie, de ma chère et bien aimée Catherine, qui a pu m'éprouver et qui est sûre de trouver en moi une affection sans bornes. Enfin, vous me connaissez profondément; mon honnêteté et ma vertu sont pour vous des certitudes; vous ne me soupçon-

nerez ni do coquetterie ni d'autre chose dans une épreuve horriblement suspecte, où je pourrais et devrais être mal jugée. Mais pour que j'aie fixé mon choix sur vous, il y a un autre motif encore.

— Et lequel, madame? dit Paul Jacquis.

— Mais, dit madame Landa, c'est que vous êtes le type complet , absolu et définitif de l'homme à bonnes fortunes! A ce que j'imagine, vous n'avez rien fait pour cela ; le bien vous est venu, sans même que vous dormiez et vous êtes né adoré, comme on nait rôtisseur. Près de vous, les femmes sont comme des brebis qui solliciteraient naïvement le couteau du boucher, et vous, pour passer à une autre image, vous ressemblez à un moissonneur autour duquel les épis se couperaient eux-mêmes et viendraient spontanément se lier en gerbes. Habillé par un simple tailleur , sans robes d'hyacinthe brodées de perles et sans aucune plume affolée sur votre tête, vous avez repris les affaires du roi Salomon et de don Juan Tenorio. Si vous avez encore des lèvres, c'est qu'elles étaient faites d'un métal bien solide; rien de féminin ne vous est étranger, et si vous pouviez vous rappeler ensemble les voix qui vous ont dit à voix basse : Je t'aime, vous entendriez une symphonie dans laquelle tien-

drait, avec ses caresses, ses murmures et ses sanglots toute la Lyre!

— Madame, dit Jacquis, vous prenez pour une poutre colossale un très petit fétu de paille, exigu, ténu et si mince qu'il n'existe pas. Mais enlin, sans nous arrêter à discuter ce point de fait impossible à vérifier, qu'exigezvous de moi?

— Ah ! fit madame Landa, vous le savez et je vous l'ai déjà dit ; mais je veux bien vous le répéter encore, d'autant plus que je vous ai fait, sans aucune réserve, mon affreuse confession. Je suis l'objet d'une malédiction particulière. Veuve et âgée déjà de vingt-cinq ans, je n'ai jamais senti mon cœur battre. Je le sens très bien, c'est une eau de glace et une neige fondue qui coulent dans mes veines. Je suis une Galatée que rien ne réchauffera jamais, quand même on me jetterait toute vive dans un rouge brasier. Or, vous le savez, je suis la probité même; étant persuadée et certaine que je suis froide comme un lac gelé par le souffle de l'hiver, je n'ai laissé demander, ni espérer, ni désirer par personne un bien que je ne saurais donner, puisque je ne l'ai pas. Je n'ai jamais permis qu'on me fit la cour, ni subi et encouragé la moindre galanterie. Ainsi mon honneur est sauf et ma probité est satis-

faite; mais ma curiosité ne l'est pas. Je suis condamnée à toujours ignorer l'amour; mais je voudrais du moins qu'on m'en fît connaître l'illusion et la comédie, et je compte sur vous pour me rendre ce service. Je vous demande, quoi? moins que rien. Yous savez toutes les scènes d'amour, tous les langages que parlent les amants, tous les serments, toutes les odes et toutes les palinodies. Vous savez par cœur Chérubin, Roméo, Faust, Rastignac et Lucien de Rubempré accommodés à la mode la plus récente, et naturellement, sans le vouloir, par le seul exercice de votre profession, vous avez appris la mise en scène, la diction, les attitudes, le costume, et enfin la tradition complète de tous ces rôles. Yous aurez l'extrême bonté de venir, pendant une huitaine, me courtiser tous les jours, de cinq à sept, et me montrer comment se réalisent sur la terre Y Intermezzo et le Cantique des Cantiques, lorsqu'ils sont interprétés par un excellent comédien.

— Non, madame, dit Paul Jacquis, je ne commettrai pas cette profanation, et je ne vous offrirai pas sciemment la parodie de ce qu'il y a de plus sacré au monde. Et cela, dans voire intérêt comme dans le mien ; car une telle parade sacrilège ne risquerait-elle

pas d'abaisser la spectatrice curieuse, aussi bien que l'infime acteur? Il y a toutes sortes de choses avec lesquelles il ne faut pas jouer. Le feu en est une, mais il en est une autre plus dévorante et plus redoutable encore : c'est l'Amour! Songez, madame, que parfois, pour abaisser notre orgueil, il se plaît à réaliser d'ironiques et absurdes miracles. Il est un archer, et parfois rencontrant sur son chemin une femme honnête, ou même froide, il se plait à lui décocher une flèche en plein cœur. Vous êtes toute glace, et certes, nul plus que moi n'est indigne de fondre cette glace et de toucher votre âme soudainement ressuscitée, et de teindre en pourpre vive les pâles roses de vos lèvres. Mais enfin l'Amour fait tout ce qu'il veut; il peut, s'il lui plaît, jeter sur deux êtres imprudents un vertige de folie et d'oubli, et je frémis d'y penser, combien ne sériez-vous pas désolée et stupéfaite, si ce redoutable magicien vous infligeait l'humiliante conséquence d'un sentiment que vous ne sauriez éprouver?

— Huant à cela, dit Germaine en riant, il n'y a aucune crainte à concevoir, et Orphée lui-même, qui adoucissait les tigres et attendrissait les roches, n'aurait pas échauffé la neige des cimes. Je suis froide comme une

macreuse, disait en son plus beau temps madame de Pompadour, et je pourrais renouveler et m'appliquer à moi-même ce mot sinistre. Mais enfin, j'ai tout prévu, et comme il ne faut jamais être pris sans vert, j'ai trouvé un procédé très simple et très élémentaire pour éviter ce que vous craignez. Tous les jours, après ce que nous pourrons nommer : la séance, et dès qu'elle sera terminée, après avoir fait résonner la musique des mots et des phrases, et vous être montré un parfait virtuose, vous m'adresserez une question, toujours la même. Yous me direz : Madame, n'avez-vous rien éprouvé? — Je pense, je sais, je suis sûre que je pourrai toujours répondre négativement. Mais enfin, si le : non! attendu faisait mine seulement d'être difficile à prononcer, il serait temps, comme disent les marchands, d'arrêter les frais, et je déserterais la comédie, suffisamment vue, comme un spectateur qui, au milieu de la soirée, quitte le théâtre, prêt à se défaire de sa contremarque en faveur de qui la voudra. A ces discours ingénus, Paul Jacquis fit encore toutes les objections que pouvaient lui suggérer son bon sens et sa connaissance de la vie ; cependant il dut céder et obéir, parce que rien ne résiste au génie féminin, et, dès le lendemain, il entra en fonctions. Les femmes ont

toujours raison de supposer qu'un homme se montrera bêle, ou du moins naïf, et de tabler làdessus; toutefois, en cette circonstance, madame Germaine Landa jugea un peu trop sévèrement Jacquis, être délié, qui a de l'esprit autant qu'il nous est permis d'en avoir. La dame curieuse avait pensé que, selon ses prévisions, Paul interpréterait un jour Chérubin, un jour Roméo, et ainsi de suite. Elle se, trouvait prête à donner régulièrement la réplique voulue; mais ce fut la précaution inutile, car, habitué à suivre la Vie, toujours variée et diverse, sans la contrarier jamais, Jacquis ne prémédita rien, ne fit aucun scénario, ne joua n Rastignac ni Lucien de Rubempré, ni aucun autre personnage de convention, et resta luimême. Il arrivait, ni gai ni triste, ni fatal ni souriant, mais prêt à devenir à l'instant même tout ce qu'il faudrait, pareil à un morceau de fraîche argile, dont il serait lui-même le statuaire. Grand lecteur de La Fontaine, qui sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, a tout dit et enseigne qu'il faut donner des joyaux à l'impératrice d'Orient assise sur son trône d'orémaillé, constellé de pierreries, aussi bien qu'à Gothou menant ses vaches, tous les jours, autorisé par sa qualité officielle d'amoureux, il apportait à madame Landa un présent

nouveau. C'étaient, ou des fleurs d'une rareté chimérique, venues de pays lointains, ou des joyaux choisis avec génie ; car, étant de pures œuvres d'art d'un prix ruineux et fastueux, ils devaient sembler n'avoir rien coûté et être éclos par hasard, comme des fleurs dans un chemin. En entrant, avec la plus miraculeuse intuition, rien qu'à la couleur des yeux et du visage de Germaine, Paul voyait dans quel état d'esprit elle était; il devinait ce qu'elle désirait entendre dire et il le lui disait.

Il commençait par causer de n'importe quoi, légèrement, rapidement, et de façon à ne pas inquiéter son ennemie, puis, tout à coup, pareil à un oiseau qui, après une échappée dans les airs, revient vers sa proie, il saisissait ou créait le motif à allusions, le thème d'amour, et alors, drues comme grêle, faisait tomber sur madame Landa des louanges pressées et frémissantes qui lui mordaient la chair, comme des baisers. Mais, pour emprunter une image à Boileau, à tous ces beaux discours elle était comme une pierre, et chaque jour, après la séance, quand Paul J acquis lui adressait, contraint et forcé, la phrase sacramentelle : N'avez-vous rien éprouvé? elle pouvait répondre avec le calme d'une conscience pure et avec la plus déconcertante sérénité : Rien du tout !

POLITIQL'E 139

— Ah! madame, dit un jour Jacquis, est-il un sort plus cruel et plus désespéré que le mien? Depuis si longtemps je vous admirais en silence, je vous adorais, fou d'amour, je cachais avec soin ma dévorante passion, pour qu'elle ne vous offensât pas, et j'avais du moins la joie d'en savourer les amères délices. J'épuisais la volupté de vous dire de loin, tout Las, mes espoirs, mes désirs contre lesquels vous ne pouviez protester, et tout à coup, par ce jeu dont vous avez conçu la fatale idée, vous m'avez forcé à traîner devant vos regards moqueurs ma pensée déchevelée et nue, qui n'a même plus le droit de cacher son front en rougissant! Yous m'avez contraint à être le comédien de mon propre martyre, si bien que, lorsque je tressaille devant vous et que, pour baiser l'ongle de votre petit doigt, je serais heureux d'expirer, meurtri dans les tortures, je dois avoir l'air de réciter une fiction, moi qui vois sur vos lèvres les roses du paradis, et dans vos yeux tout le ciel! Ainsi, un éclair de vos yeux, un pli de vos lèvres me jettent dans des ravissements ou clans des douleurs ineffables, et, pris dans les réseaux du mensonge auquel vous m'avez condamné, je dois avoir l'air de feindre l'émotion qui me déchire, d'imiter ce qui est mon âme elle-même, et vous ne saurez jamais combien vous êtes follement aimée !

140 LES lîELLES POUPÉES

— Pardon, dit madame Landa, comme près d'être un peu émue, est-ce vous qui -parlez ou si c'est toujours le comédien? car il me semble avoir vu dans vos yeux quelque chose qui ressemblait à une larme.

— Eh! madame, qu'en savons-nous, puisque nous en sommes réduits à ne plus distinguer le vrai du faux, à faire de la réalité une vaine fiction? Et quand même mon cœur se briserait, ne dois-je pas, comme tous les jours, vous dire avec la certitude, hélas ! d'entendre votre désolante réponse : Madame, n'avez-vous...

— Non, non, dit madame Germaine Landa, laissons-là cette sotte phrase, dont la répétition, que j'ai moi-même exigée, me fatigue et m'ennuie. A demain, je me sens un peu lasse ; ne me dites pas un mot de plus ; allez repasser notre répertoire d'amoureux, et étudier votre rôle.

D'ordinaire, pour recevoir Paul, madame Landa, qui voulait du moins égayer ses yeux et ne pas lui faire peur, se parait des robes les plus gaies et les plus frivoles. Mais au contraire, le lendemain de ce jour, elle était sévèrement costumée, emprisonnée dans une robe montante et sombre, et dès que Paul entra, elle lui dit :

— Décidément, mon ami, notre jeu est fini, et je vous donne congé. Je le vois bien, je ne changerai jamais, tant qu'entier le monde

durera. Ma froideur c'est moi-même, ei tout ce qu'on arriverait à faire de moi, c'est quelque chose de pareil au mets favori des Chinois : une grâce frite ! En parlant ainsi, Germaine se montra transfigurée. Les roses de ses joues étaient avivées, ses veux brillaient comme des diamants clairs, et ses mains transparentes et blanches tremblaient un peu. Elle ajouta :

— Causons, pour employer votre dernière visite, mais qu'il ne soit plus question d'amour. Parlons de n'importe quoi. Tenez, par exemple, mettez-moi au courant de la politique.

— Madame, dit Paul Jacquis en s'asseyant à côté de Germaine, sur le petit sopha rose, monsieur Sarrien n'a pas été satisfait du vote de la Chambre, "et, soyez juste, cela se comprend.

— Oui, murmura madame Landa, avec un profond soupir, cela se comprend!

— Enfin, ajouta Jacquis, il avait donné sa démission et sans doute il eut été suivi dans sa retraite par monsieur Sadi Carnot, ce qui eût peut-être disloqué le cabinet. Heureusement ces deux ministres sont revenus sur leur décision, à cause de la respectueuse affection qu'ils éprouvent pour monsieur de Freycinet.

— Freycinet ! répéta madame Landa en laissant pencher vers Paul sa tète brune, sur laquelle s'abattit une avalanche de baisers.

Lorsqu'elle revint des pays imaginaires, qui seuls existent, madame Landa eut un charmant rire de pourpre et de dents blanches.

— Oui, dit-elle, en regardant Paul amoureusement, je m'étais trompée du tout au tout.

Et elle ajouta, avec un beau mouvement d'orgueil et de joie :

— Mais j'en suis bien aise !

Après vingt-cinq années d'absence, Pierre Barrudant revint à Paris, rapportant plusieurs millions, qu'il avait gagnés ou obtenus, à titre de pirate sur les mers, de marchand d'esclaves, de brigand dans les nouvelles Amériques, de croupier, de négociant sans probité, de dépositaire infidèle, de directeur de spectacle, dans des contrées où les Indiens, non attendus, envahissaient tout à coup la scène, et, séance tenante, scalpaient les acteurs. Il avait fait d'autres métiers encore, sur lesquels il est plus décent de ne pas insister, et notamment, dans les pays vierges, il avait tenu des maisons de jeu, où le consommateur trouvait pour rien tout ce qu'il pouvait désirer, et où le vin et le sang coulaient par terre, sans que personne y fit attention.

Géant aux larges épaules, coilfé d'une énorme tignasse noire, Barrudant avait un visage de terre cuite, où on ne distinguait plus bien les coups de sabre et les rides, des favoris noirs, des sourcils farouches et la bouche d'un ogre. D'ailleurs, correctement vêtu à la dernière mode, il portait bien ses habits, en homme qui a joué tous les personnages et à qui tous les travestissements sont familiers.

Le premier soin de Barrudant fut d'aller rendre visite à la célèbre Ursule Pignot. On sait quelle grande place a tenue cette étrange femme qui, à force d'avoir élé une courtisane d'un ordre intense et supérieur, n'était même plus courtisane, et se bornait à diriger de loin et de haut le monde galant. Mais elle dirigeait bien d'autres choses encore, et tenait les queues d'innombrables poêles, car tous les grands hommes politiques de ce temps l'ont eue pour amie et pour complice, et c'est chez elle que, pendant longtemps, se sont fricotes les ministères, la paix, la guerre, et tout ce que les hommes avalent, sans savoir ce qu'ils mangent. Barrudant revit avec joie cette Egérie mêlée de Locuste, qui avait babillé sur les genoux de tous les conducteurs d'hommes, et pétri avec eux les monstruosités de l'histoire . Il l'admira, mince, réduite à rien, tout idéale, avec son

visage d'une pâleur de nacre, qu'elle ne fardait plus, ses cheveux blonds lissés en bandeaux, ses lèvres de sphinge, el ses froides prunelles, où tout le passé tenait, comme dans les yeux d'une Isis éternelle.

— Oui, dit enfin Ursule, tu as été mon premier amant, et nous avons eu des amours féroces et tragiques, à l'âge où les autres enfants jouent encore à la poupée et au polichinelle. Tout de suite, nos diablesses d'âmes s'étaient reconnues, car, en ces temps romantiques, nous rêvions de servir Satan, de faire triompher la ruse et la cruauté sous la voûte des cieux* mais plus tard, comme il a fallu en rabattre! En effet, les impressions cérébrales qu'on se procure en violant les lois de la société et de la nature sont infiniment bornées. Le mal n'est pas beaucoup plus amusant à faire que le bien, et tout cela aboutit, en somme, à une série de lieux communs si usés, que le jeu n'en vaut pas la chandelle.

— A qui le dis-tu, fit Barrudant, et crois-tu que je ne m'en sois pas aperçu, dans ma vie de sauvage? On n'a pas plus tôt fait quelques belles boucheries en pleine mer, vendu des las de cbair humaine, coupé des têtes inutiles, et bu des punchs au picrate, au milieu de femmes nues, de couleurs diverses, qu'on ne sait plus

14G LES lîELLES POUPÉES

à quoi passer le temps. Toi, du moins, lu as connu le plaisir de mettre des bâtons dans les roues, de faire danser toutes les marionnettes et de voir les héros faisant des grâces, dans des poses ridicules.

— Ah! dit Ursule Pignot, j'en ai assez, de mes malices cousues avec du fil blanc et avec tous les autres fils, et j'ai terminé ma vie sur une déception telle que j'en reste assommée, comme une génisse sous la massue de fer du boucher. Tu me comprendras, toi qui es né avec le cœur plein de haine, j'avais rêvé de laisser après, moi, de déchaîner sur le monde une femme charmeresse et terrible, savante comme un mage, animée de toutes les mauvaises passions, épouvantablement belle, méchante comme la gale, et qui fût à la fois une Semiramis et une Circé. Pour cela, il fallait d'abord la trouver, enfant encore, douée d'une de ces étonnantes splendeurs qui laissent un siècle stupéfait, et ensuite Félever moi-même, pour être sûre qu'elle serait aussi dépravée que moi.

En passant à Seyssins, près de Grenoble, je vis dans la rue une petite fille en haillons, si prodigieusement belle que j'en fus éblouie. Elle avait à peu près huit ans, et déjà ses traits étaient jolis, amusants, nouveaux, magnifiques. Ses yeux étaient de ceux pour qui l'on meurt ; sa

bouche, (le celles qui ordonnent et qui semblent une caresse. Elle avait la démarche agile comme une fée, et ses cheveux châtains, frisés naturellement, inondaient son cou, déjà long et robuste. C'était la magicienne Lilith rêvée, la déesse-diablesse que je voulais faire éclore, et je m'en emparai comme d'une proie : ce ne fut pas difficile. Elle jouait devant la masure où demeuraient ses parents; j'y entrai avec elle et je vis, dans la boue et dans l'ordure, au milieu d'un tas d'enfants, deux êtres sordides en guenilles; le père, un ivrogne, lamère, une rouleusc.

Sans désemparer, j'achetai tout de suite Emilie Jeanselme ; je l'achetai, moyennant dix mille francs une fois payés, que je tirai de mon sac. Les parents, stupidement ravis, s'engagèrent cane plus me réclamer rien; ils promirent que je n'entendrais jamais parler d'eux, et ils ont tenu parole. J'amenai la petite à Paris, et sans retard je commençai son éducation; je la vêtis de lampas, de brocarts brodés d'or et de perles, comme une infante; je lui donnai des joyaux, je lui enseignai que tout devait lui appartenir, et, dans sa chambrette, elle marchait sur des lapis de velours blanc, jonchés de pétales de rose.

— Oui, dit Barrudanl, tu as toujours été artiste.

— Cette fois-là, du moins, je le fus, dit Ursule Pignot. Je voulais fabriquer un monstre, et je n'épargnai rien pour cela. De jour en jour se développait chez Emilie une de ces beautés devant laquelle tous les êtres, devenus franchement idiots, s'agenouillent. Autour d'elle je multipliais les miroirs, et je l'habituais à avoir les plus ruineux caprices. Elle pouvait demander tout ce qui lui passait par la tête, des fleurs qu'on ne trouve pas, des robes couleur de lune, des bijoux barbares; à trois heures du matin, dans le temps où la chasse n'est pas ouverte, une caille rôtie sur sa croustade, et le temps de parler, elle était servie. En même temps, pour qu'elle fût absolument redoutable, je l'armais de tous les arts et de toutes les sciences ; elle dansait comme une danseuse, elle avait appris à fond la composition musicale, et elle savait reconnaître un beau vers !

— Pesie, dit Barrudant, tu n'y allais pas de main morte !

— Et, dit Ursule, je ne négligeai rien pour la démoraliser. Elle eut à sa disposition les plus mauvais livres, ceux qu'un honnête homme dans la. force de l'âge ne lit qu'en tremblant, et sut ainsi tout ce qu'il ne faut pas savoir. Ah I j'aurais dû avoir ces livres-là seulement ; mais on ne s'avise jamais de tout. Par manque de

CHOL- BLANC 149

prévision, je n'eus pas le soin de supprimer La Comédie Humaine, de Balzac, et les poèmes de Victor Hugo. Sottement, je ne m'en avisai pas, et c'est de là que mon malheur est venu, car Emilie puisa secrètement chez ces génies la notion de L'idéal. Mais ce fut ma seule faute. Du matin au soir, l'enfant entendait les plus sagaces libertins et les drôlesses les plus superbes tenir des discours qui auraient fait dresser les cheveux des Anges. Elle assista, jeune fille à peine, à des orgies pareilles à celles des villes maudites, quand le ciel tremblait d'épouvante et d'horreur. Nullement froissée, ni indignée, niétonnée, elle restait là, tranquille, ne disant rien ou peu de chose; mais lorsqu'elle parlait, c'était pour décocher un mot spirituel qui clouait son interlocuteur, comme une chauve-souris sur une porte. Son attitude était gracieuse et chaste; car en façonnant ma créature, j'avais voulu la garder réellement vierge et en apparence très pudique, afin que, possédant les armes offensives, elle fût en même temps revêtue d'une invincible armure.

C'est ainsi qu'Emilie Jeanselme atteignit

de dix-sept ans. Elle était belle comme la

tour d'ivoire, terrible comme la bête écarlate,

superbe comme une armée rangée en bataille.

Déjà, près de déchaîner ce fléau sur le monde,

je me demandais quel cataclysme elle allait encore causer, quelle guerre elle susciterait, comme une Hélène, quel guerrier de fer elle allait dompter, quel fils de roi elle ferait descendre du trône, pour mener avec elle des vies de polichinelles ; et d'avance, je voyais tous les millionnaires célèbres, réduits à la plus vile misère par les soins d'Emilie, ramasser, pour vivre, des bouts de cigares entre les pavés, et de vieux clous dans les ruisseaux. Un jour, comme je remuais dans mon cerveau ces chères idées consolantes, Emilie Jeanselme, tranquille, coiffée en bandeaux, chastement vêtue d'une robe simple, entre dans ma chambre et, sans nulle préparation, me dit:

— Ursule, je me marie demain matin, à la mairie et à l'église, avec monsieur Jules Mariotte, fabricant de draps.

— Hein? m'écriai-je stupéfaite, comme si je fusse tombée d'une tour plus haute que la tour Eiffel projetée.

— Oui, reprit Emilie, grâce à toi j'ai appris tout, j'ai fait le tour de toutes les idées, et je n'ignore aucun document. J'ai pu me former cette conviction profonde que, pour une femme, toute existence est absurde, excepté celle d'honnête femme, et c'est celle que j'ai résolu de mener. Adieu donc, tâchons d'être heureuses

CHOU BLANC l.'il

toutes les doux, chacune à sa façon. Tu m'as vêtue d'étoffes lamées et brodées de perles, tu m'as fait marcher sur des roses, tu m'as nourrie de mets exquis servis dans des plats d'or, et cependant, je ne t'en veux pas.

Là-dessus, Emilie Jeanselmc, splendide et souriante, sortit de chez moi. Je ne l'ai pas revue, el je pense bien que je ne la reverrai jamais.

— Sang et tonnerre! dit Barrudant, ces choses-là sont rudes !

— Oui, dit Ursule Pignot. Yoici ce qui s'était passé. Chez moi, je ne recevais que des purs, de bandits gangrenés jusqu'aux moelles; mais sottement j'avais fait une seule exception. En effet, je recevais souvent mon avoué, Paul Guérinot, un imbécile d'honnête homme qui m'était fort utile, car, ainsi que tu peux le supposer, j'ai souvent maille à partir avec la justice el avec l'injustice. Ce don Quichotte s'intéressa passionnément à Emilie ; il se jura de la sauver du vice, de lui trouver un mari, et il tint parole. C'est d'après ses récits que Mariotte devint amoureux d'Emilie Jeanselme, comme dans les contes de fées, sans l'avoir vue. Mais il ne larda pas à lavoir. Je laissais Emilie sortir seule, avec une femme de chambre, qui fut bientôt gagnée. Mariotte la vit aux Tuileries,

d'abord, en présence de madame Guérinot et de sa sœur, jeune veuve, nommée madame Tholomié, et bientôt après, chez ces deux dames. Le mariage fut résolu; Emilie établit, à mon insu, son domicile légal chez madame ïholomié, et Guérinot se mit en rapport avec un de ses confrères de Grenoble, qui, moyennant une somme donnée à propos, obtint sans peine le consentement des parents de la jeune fille. Le trousseau et la corbeille furent achetés, les bancs furent publiés, et, comme je te l'ai dit, Emilie put s'en aller de chez moi, sans emporter autre chose que son mouchoir de poche.

— Et, dit Barrudant, qu'est, en somme, devenue cette merveille?

— Eh! dit Ursule, la plus adorée, la plus vénérée, la plus heureuse des femmes honnêtes. Mariotte, lorsqu'il l'épousa, était plusieurs fois millionnaire ; mais les hautes capacités de sa femme, son activité, son génie des affaires, sa beauté, qui éclate dans le quartier Saint-Martin comme une grenade ouverte, ont doublé le chiffre de leurs affaires. Emilie a quatre beaux enfants, rouges comme des pêches et forts comme des Turcs; elle fait des charités royales, et elle corrompt même les négociants, à qui elle joue, en grande musicienne qu'elle est, du Mozart et du Bach. Elle

est bonne, aumùnière, secourable à tous ; enfin, il ne lui reste rien de moi. A la façon dont elle m'avait quittée, j'espérais lui avoir inculqué du moins l'ingratitude; mais cela n'était pas plus vrai que le reste. En effet, pour m'indemniser des dépenses qu'elle m'a occasionnées jadis, et dont elle était cependant innocente, Emilie Mariotte m'a fait remettre par Guérinot un coffre en argent ciselé, chef-d'œuvre de Vechte, contenant un chèque de cinq cent mille francs. Telles sont les couleuvres que j'ai récemment avalées. Et maintenant, mon cher Barrudant, déjeunes-tu avec moi?

— Merci, non, dit le pirate. Les seules nourritures que je puisse manger sont celles que me prépare ma cuisinière javanaise, une sorcière que j'ai rapportée des pays de serpents. Ce sont des mets de tonnerre et de flamme, qui depuis longtemps m'ont emporté la bouche et ne l'ont jamais rapportée.

— Eh bien ! mon cher Eugène, dit madame Roman, gracieusement assise dans l'herbe, puisque la calèche ne doit pas venir nous chercher avant une heure d'ici, et qu'il faut passer le temps, contez-nous quelque chose, par exemple un conte de fées.

— Oui, dit monsieur Roman, en faisant tomber la cendre de son cigare, mais un conte de fées laïque, c'est-à-dire dans lequel il n'y ait pas de fées. Car, dans le siècle des torpilleurs et de la lumière électrique, nous ne saurions admettre les superstitions abolies, ni. rien qui suppose une impossible dérogation aux lois naturelles.

— Eh bien, dit Eugène Sirvaux,je m'efforcerai de vous servir ce civet sans lièvre. Le plus joli poète que j'ai connu fut assurément

lo6 LES BELLES PODPÉES

Hugues Lussignol, quand il arriva à Paris, âgé alors de dix-neuf ans. Bien qu'il fût né dans le département de L'Allier, à Chevagnes, il avait une tête arabe exquise et fine, avec de grands yeux noyés de sultane ou de gazelle, une barbe si légère qu'elle semblait dessinée au pinceau, et une épaisse tignasse noire, ondulée comme la mer, qui lui eût bien servi pour jouer Scapin et Othello s'il eût été un comédien ; mais il était tout le contraire! Comme Hugues était orphelin, sa tante la mercière, mademoiselle Minerot, qui toujours tricotait pour lui de bons bas de laine, lui avait conseillé d'aller à Paris, et d'y apprendre un métier. Cette brave fille s'engageait à servir à son neveu une rente annuelle de neuf cent soixante francs, qu'il touchait régulièrement, par trimestre, en l'étude de maître Cibiel, notaire, rue des Bons-Enfants. De fait, sa promesse fut parfaitement exécutée, ce qui permit à Hugues de vivre très à son aise, dans ce grand Paris, où les millionnaires sont si pauvres, mais où un jeune homme bercé par le chœur chantant et dansant des illusions peut assurément se tirer d'affaire avec quatre-vingts francs par mois.

Dans une vieille maison de la rue de Lancry, le jeune Lussignol occupait une chambrette ayant vue sur des petits jardins antiques

et tristes, et aussi petite que celle où Michel- Ange griffonna sur une petite feuille de papier la première idée de son Jur/ement dernier. Mais elle était assez grande pour celui qui était censé l'habiter : car il n'y séjournait presque pas. Afin d'étudier, il vivait dans les rues, dans les jardins, au milieu des Halles, où les légumes, les poissons, les fruits, les coquillages, les fleurs offrent aux yeux de merveilleuses gammes de couleurs, et où on entend la voix murmurante, la vibration de la grande foule, pareille à celle de la mer. C'est là qu'il déjeunait assez habituellement, comme les forts et les hommes de peine, en insérant dans un morceau de pain fraîchement coupé l'andouillette ou la saucisse que la friteuse en plein vent fait frire avec un impeccable génie.

Sa tante Minerot lui avait recommandé d'apprendre un métier, et, en effet, il en apprenait un, mais le plus difficile de tous, qui est celui de rimeur. Certes, du temps où les ouvriers travaillaient encore de leurs doigts, ce n'était pas sans peine et sans efforts que se formait un bon compagnon serrurier ou menuisier; mais je ne sais s'il n'est pas plus malaisé encore de devenir un très bon poète. Saisir rapidement un aspect de la nature ou de la vie ou de l'âme, trouver les mots décisifs qui doivent l'exprimer, et planter

ces mots à leur place, en pleine lumière ; entre les deux à la consonnance pareille qui, au bout du vers, viendront se becqueter comme des colombes, imaginer un rapport nouveau, ingénieux et inattendu ; à leurs sons essentiels subordonner tous les autres dans une symphonie variée et vivante; créer une harmonie à la fois plus précise et moins brutale que celle de la musique ; posséder tous les rhythmes connus, et, s'il le faut, en créer d'autres; faire du Verbe un peintre, un statuaire, un délicat ciseleur d'arabesques ; enfin, emprisonner l'infini et exprimer l'inexprimable, tels sont les moindres problèmes que le rimeur doit résoudre, et assurément il ne faut pas être paresseux pour se livrer à ce genre de fainéantise.

C'est ce que faisait Hugues Lussignol ! Ne connaissant et ne voulant connaître âme qui vive, il ne parlait à personne ; mais, estimant avec raison qu'il faut toujours se fier à l'apparence (bien observée,) il regardait avec soin tous les êtres, et, avec son instinct ingénu, non dévié, devinait ce qui se passait dans leurs âmes. Errant et marchant comme un Basque, il regardait aussi la ville, les bois, les rivières, les paysages, et il peignait tout cela dans des vers, solides comme cette botte peinte sur une enseigne et que le lion peut déchirer, mais non

pas découdre. Il composait des poèmes, des odes, des odelettes, des sonnets, des ballades, des rondels, et autres ouvrages, qu'il exécutait dans la divine perfection. Il étudiait aussi dans les livres; car il achetait les chefs-d'œuvre sur le parapet du quai, moyennant deux ou trois sous la pièce, n'ayant aucune raison pour se montrer avare. En outre, n'ayant pas d'autre ambition que la vraie, il se souciait de la renommée, de la célébrité et de la gloire, comme un éléphant d'une praline.

In matin, assis devant une petite table de bois blanc, Hugues Lussignol mettait au net sa Double Ballade des Filles sans dot, lorsqu'on frappa à sa porte. Le poète cria : Entrez ! Il vit alors paraître un robuste vieillard, à la face rasée et aux épais cheveux blancs hérissés, dont le visage montrait une lumineuse expression «lt bien-être et de joie.

— Monsieur, dit-il, je me nomme Enrico Bizzolara et je suis le propriétaire de cette maison, que j'habite, ainsi que vous.

— Quoi! dit Lussignol, en offrant un siège au visiteur, aurais-je oublié de paver mon terme?

— Au contraire, dit le vieillard, vous ne l'avez que trop payé; mais il n'en sera plus de même à l'avenir; je prétends vous loger gratis

et j'espère que vous voudrez bien accepter celle modeste prime, en échange d'une grosse faveur que je viens solliciter de vous.

— Monsieur, dit Lussignol, à votre service.

— Je suis, dit Bizzolara, non seulement propriétaire, mais encore directeur de théâtre.

— Monsieur, dit Hugues, dans une intention évidemment conciliante, il n'y a pas de sot métier.

— Sans doute, fit le visiteur; mais il y en a de plus ou moins agréables. Si je gouverne aujourd'hui le théâtre des Furies-Colinette, j'ai commencé par être brigand dans les Abruzzes, profession qui me convenait infiniment plus. Il m'était doux de dormir dans les cavernes, sur les genoux d'une femme cuivrée, d'être vêtu d'un costume pittoresque, et d'arrêter les diligences ; mais à présent qu'il reste si peu de diligences, mon état devenait une sinécure. Aussi ai-je dû me créer une autre situation, mais je ne m'en plains pas. Dans ma salle, qui ne saurait désemplir, j'ai gagné déjà des millions; le public s'écrase à mes portes, et la presse me porte aux nues. Mes enfants, dont j'ai malheureusement perdu la mère, sont tous établis ou mariés; je vis au milieu d'un harem dont toutes les femmes me courtisent, et, pour faire à la monogamie une insignifiante concession, j'ai

une jeune maîtresse, jolie comme un cœur, slupide et très caressante, qui me trompe avec une fidélité exemplaire. J'ai les plus beaux tapis d'Orient, des meubles rares de tous les âges, on mange cbez moi des mets délicieux, fricotes par une cuisinière scélérate et couverte de crimes, mais qui sait faire les sauces, les coulis et les jus. Enfin, j'ai pu satisfaire tous mes caprices, sauf un seul, et c'est ce qui m'amène chez vous. Je voudrais me passer la vertigineuse fantaisie de jouer une opérette, bète comme toutes celles que j'accepte, mais où les morceaux à chanter seraient écrits en vers excellents. Qu'en pensez-vous?

— Mais, dit Lussignol, je n'en pense absolument rien. Je ne suis jamais allé à la comédie, et j'espère bien n'y aller jamais.

— Comme vous avez raison! dit Bizzolara; mais cette sage résolution ne vous empêche nullement de m'aider à atteindre le résultat que je me propose. J'ai sous la main tous les éléments nécessaires. J'ai le musicien, Rodolphe Kihm, être vraiment inspiré, qui, imbu des idées modernes, respecte la poésie qu'il interprète, ne se livre pas à d'assommantes redites et, d'ailleurs, ne répugne aucunement à composer des chefs-d'œuvre. Quant à la pièce, intitulée : La Reine Sapajou, elle est formellement

stupide, et, comme toutes les autres pièces que je joue, elle a pour auteur Forgelot. Pour emprunter une expression au regretté Saint- Victor, ce bipède écrit comme un sabotier, mais il a l'oreille du public, et, à la façon dont il martyrise cette oreille, on voit bien qu'elle lui appartient, en effet. J'ai tout ce qu'il me faut, excepté la poésie. Je viens donc vous la demander, puisque vous êtes, parmi les jeunes gens, le meilleur de tous les ouvriers du vers.

— Mais, dit vivement Lnssignol, je n'ai jamais récité de vers à personne, si ce n'est au vent qui passe et, de quatre à six, au tumulte des tramways et des fiacres, exécutant leur infernal tintamarre. Qui donc a pu vous dire que je fais les vers si bien que ça?

— Ali! dit Bizzolara, c'est Rose Lupin, la fille de ma portière. Elle s'y connaît comme un expert de profession, et voici pourquoi. Il y a de cela une dizaine d'années, un de mes locataires, qui ne pouvait payer ses termes et qui connaissait mal mon cœur, crut devoir s'en aller, en abandonnant tout ce qu'il possédait. Entre autres choses, il y avait dans ce butin les œuvres de Victor Hugo. Vous comprenez qu'elles ne pouvaient m'être utiles à rien. J'en fis cadeau à ma portière qui, elle-même, les

donna à sa fille, alors âgée de sept ans. Cette petite a appris à lire là-dedans, n'a jamais eu que cela pour s'amuser, n'a jamais lu autre chose, et ne connaît ni les fables de Florian, ni d'autres balivernes. Aussi est-elle de première force en poésie, et, puisqu'elle vous juge un rimeur excellent, c'est que vous l'êtes. Voulez-vous me faire mes vers?

— Mais, dit Lussignol, je ne serai pas forcé de lire la pièce?

— Pas du tout, dit Bizzolara. Il serait dangereux, et même inutile, que vous la lussiez. Je vous en ai apporté une courte analyse, que voici. Elle a huit lignes, et elle est encore trop longue, car, ainsi que vous le comprenez bien, le prince Florizel et la reine Sapajou peuvent dire tout ce qu'ils voudront, pourvu que ce soit beau et poétique, et je m'en moque avec extase. Quand puis-je venir chercher votre petit travail?

— Mais, dit Lussignol, tout à l'heure, tout de suite, quand vous voudrez ; par exemple, ce soir, avant dîner.

Le poète fut prêt à l'heure dite; il avait composé les chansons, les avait mises au net, et avait encore eu de reste beaucoup de temps, qu'il avait employé à lire Les Orientales. Beaucoup de temps s'écoula ; les années se passe-

I'i LES BELLES POUPÉES

rent ; le rimeur Hugues songeait parfois qu'il était excessif de se faire loger gratis, pour avoir travaillé si peu. Il continuait à composer des ballades et des rondels ; quant aux vers écrits pour Bizzolara, il ne se demanda jamais ce qu'ils étaient devenus.

Voici ce qu'ils étaient devenus. On avait joué la pièce de Forgelot, qui avait obtenu un succès insensé, extravagant, furieux. Pendant plus de cinq ans, on voulut en vain, de temps en temps, la retirer de l'affiche, car elle faisait toujours huit mille. Et ni la province, ni l'Australie, ni les Amériques ne voulaient entendre une autre comédie. C'est alors que le poète rencontra son directeur, pour la première fois, depuis si longtemps.

— Eh bien! lui dit Bizzolara, vous devez être content de vos droits d'auteur !

— Pardon, fit Lussignol, qu'appelez-vous des droits d'auteur?

Le directeur expliqua rapidement au poète les changements survenus depuis le temps où les comédiens payaient six cents livres une comédie de Corneille, et l'heureuse révolution accomplie par Beaumarchais et par monsieur Scribe. Enfin, il conduisit lui-même chez monsieur Gustave Roger le poète stupéfait qui, après quelques formalités indispensables, toucha le

INNOCENCE 16o

montant dé ses droits d'auteur, s'élevant à la somme de quatre cent mille francs.

Muni de ces fonds, Lussignol, qui venait d'apprendre la mort de sa tante Minerot, et n'avait plus nulle attache au monde, partit pour sa promenade à pied à travers la France. Arrivé à Chenove, près de Dijon, il vit une hôtellerie fleurie, ensoleillée, couverte d'une belle treille, avec une cour ouverte, pleine de chariots. L'hôtelier, à longue barbe blanche, pareil à un roi, était attablé et vidait un grand pot de vin. Devant la maison, sa fille Margot, belle comme le jour, écossait des pois.

— Ah! se dit-elle à elle-même, si un jeune homme beau comme celui-là m'aimait et voulait de moi!

Hugues était si innocent qu'il comprenait les regards des femmes , aussi bien que le chant des oiseaux. Après avoir fait à Margot un signe qui voulait dire : Oui, il entra dans le cabaret, demanda au vieux buveur la main de sa fille, et, après avoir montré ses quatre cent mille francs, l'obtint. Toutes les propriétés qui avoisinaient l'hôtel étaient à vendre, leur propriétaire, un député, les ayant mangées à Paris avec de jeunes demoiselles. Par le conseil de son beau-père, Lussignol les acheta

et s'occupa à être heureux avec sa femme. Quelques années plus tard encore, quatre beaux enfants, robustes et chevelus, jouaient autour d'eux. Comme jadis Rose Lupin, en faisant le ménage du poète, madame Margot, en rangeant sa légère valise, avait trouvé les vers manuscrits, et ils étaient si beaux qu'elle les comprenait. Un jour, qu'à sa prière, Hugues lui lisait ses rondels, au milieu des petits, joyeux et mangeant des pommes aussi rouges que leurs joues, un voisin de campagne, le vicomte de Maugard, qui vint à passer par là avec ses chiens, entendit quelques-uns de ces courts poèmes.

— Mais, dit-il, voilà des vers admirables. Il faudrait les imprimer et en faire un livre.

Hugues Lussignol regarda avec amour ses beaux petits et sa femme aux lèvres vermeilles, dont les yeux ressemblaient à des escarboucles.

— A quoi bon? dit-il.

Lorsque, annoncée par le valet de chambre, madame Jeanne Richerie entra dans son cabinet, le député Nestor Plazolles, bien que né dans le Midi le plus brûlé et le plus semblable à de l'amadou, fut assez Parisien pour ne pas dire à la charmante visiteuse : Madame, à quoi doisje l'honneur de votre visite? — Au contraire, montrant le sourire énigmatique de l'homme à qui on va demander un bureau de tabac, il attendit respectueusement, en silence, comme c'était son devoir absolu.

— Cher monsieur, dit madame Richerie, je viens tout de suite au fait. Comme vous ne l'ignorez pas, je suis la meilleure amie d'Ernestine Paget. Mère de deux enfants déjà, elle n'a cependant pas plus de dix-neuf ans. Or, moi qui en ai vingt-cinq bien sonnés et qui suis

veuve, c'est-à-dire forcée de savoir la vie, je dois la protéger contre les événements absurdes. Je viens donc ici pour visiter la machinerie, et pour faire, comme on dit à l'Opéra, une répétition de décors. Et tout d'abord montrez-moi l'introuvable cachette et l'escalier dérobé.

— Mais, madame, il n'y en a pas ici, dit ingénument Plazolles.

— Allons, dit madame Richerie, vous vous moquez de ma crédulité, et il est impossible que vous n'ayez pas song"é à ces choses essentielles. Ernestine est jolie comme un cœur; elle a un nez amusant et spirituel, des yeux pensifs et cependant très gais, des lèvres de cerise, une oreille façonnée en élégante coquille marine, des cheveux soyeux relevés sans nul artifice, comme dans un dessin de Watteau, et avec cela, une svelte allure de petite princesse travestie en berg-ère. Cela, tout le monde s'en est aperçu; mais vous, certainement, vous vous en êtes aperçu d'une façon toute personnelle et particulière.

— Il est certain, dit Plazolles, que je professe pour la beauté de votre amie l'admiration la plus respectueuse.

— Allons! dit madame Richerie, vous tenez à Ernestine, dans les coins, les discours les plus troublants, et vous la reg-ardez avec des yeux

allumés comme des chandelles. Or, monsieur, quand un affamé contemple un perdreau rôti à point, et bien servi sur sa croustade, ce n'est pas pour le faire encadrer. C'est pourquoi, je vous le répète, montrez-moi l'escalier dérobé comme par le plus habile prestidigitateur, et la cachette invisible, qui a dû être ménagée de façon à tromper, non seulement un architecte, ce qui ne serait rien, mais un voleur de profession. Et, pendant que nous y sommes, faites-moi voir aussi la coslumerie et la perruquerié, installées, je n'en doute pas, de façon à permettre les déguisements les plus immédiats. Car, tout cela pourra être indispensable la première fois qu'Ernestine Paget viendra ici.

— Mais, madame, dit Plazolles, il est extrêmement probable qu'elle n'y viendra jamais. Nous n'en sommes, elle et moi, qu'à la plus tendre et à la plus pure amitié.

— Eh! dit madame Richerie, laissons là ces balivernes! Lorsque deux voyageurs sont montés dans le train de Marseille, ils ont beau n'être encore arrivés qu'à Villeneuve-Saint-Georges, il est évident que, si les choses suivent leur cours, ils seront, au bout de vingt-quatre heures, à Marseille. Oui, à moins que je ne me mette en travers, ce que je ferai, si je le puis,

Ernestine viendra chez vous, hélas! n'en doutez pas, et je la vois déjà rajustant ses beaux cheveux devant le miroir que voici.

— Pour cela, dit Plazolles, il faudrait d'abord que j'eusse l'heureuse fortune de lui plaire.

— Vous ne lui plairez que trop, dit madame Richerie, car vous lui servez déjà tous les lieux communs de l'amour, accommodés à la sauce la plus ordinairement usitée, et vous lui faites savourer un Intermezzo bourgeois, mis à la portée des femmes du monde. Et comment le mari, Edmond Paget, pourrait-il lutter avec vous? Il est plus jeune que vous, et plus beau assurément, et, permettez-moi d'en faire l'aveu, plus spirituel. Il adore sa femme, lui est fidèle de corps et de pensée, l'embrasse comme du pain, toutes les fois qu'il a une seconde à lui, et lui fait des enfants, comme c'est son bonheur et son devoir. Mais enfin, c'est un avocat très occupé, qui lit les dossiers et travaille ses causes. Il peine du matin au soir, comme un nègre caSseur de cailloux, pour acheter des robes à sa femme, des culottes à ses petits, et le pot-au-feu pour tout le monde. Vous, au contraire, vous exercez la profession de député. Vous n'avez rien à faire, si ce n'est d'inaugurer une politique progressive, et d'équi-

librer le budget. Aussi vous resle-t-il beaucoup de temps pour choisir des cravates à sensation, pour combiner des gilets tragiques, et pour obéir à votre vocation de jeune premier. Car, jeune premier, vous l'êtes de la tête aux pieds, et jusque dans les moelles. Vous jouez du piano, vous avez l'opéra-comique dans le cœur, et personne ne serait étonné si on vous voyait chaussé de bottes molles.

— Mais, dit Plazolles, les amours, dans la vie d'une jolie femme, ne sont pas toujours nécessairement des désastres...

— Accouchez, dit madame Richerie. Vous avez sur le bout des lèvres une grosse insolence ; dites-la donc, ou plutôt je vais l'articuler pour vous. Il vous plaît de croire que, même au temps où je n'étais pas veuve, je n'ai pas toujours été irréprochable; or, sachez-le bien, rien ne vous autorise à accueillir une telle hypothèse. Mais enfin, mettons qu'elle soit vraie, car je veux vous faire la partie belle. Eh bien! monsieur le député, que pourriez-vous en conclure ? Je suis, moi, une bonne commère gauloise, très futée, très affinée, ayant bec et ongles, pleine de bon sens et de malice, très capable, si je le voulais, de duper et de dompter !ous les hommes, depuis Adam jusqu'au prince de Bismarck; ce qui, en dépit de vos bienveil-

lantes suppositions, ne m'empêche pas d'être honnête. Au contraire, ma pauvre petite amie est encore innocente comme une oie, et bête comme un lys! Elle viendra ici, et comme elle n'y trouvera, selon votre propre aveu, ni costumes et perruques pour se travestir, ni cachette pour se cacher, ni escalier dérobé pour s'enfuir, alors...

— Alors quoi? dit Plazolles.

— Voyez la scène ! dit madame Richerie.Yous n'avez pas ouvert, mais on a brisé la porte. Alors voici, faisant irruption dans la chambre, le mari, le commissaire, les témoins, la portière, Erinnye hideuse et chauve, qui les a suivis pour rien, pour le plaisir; de plus, ces figurants, qui partout figurent, parce que c'est leur destinée ; et vous qui, au milieu d'eux, insulté, dévêtu et défrisé, faites une assez triste figure. Mais vous, ce n'est rien! Ce qu'il faut voir, c'est la pauvre petite Ernestine, pour jamais avilie et dégradée, piteusement assise sur quelque chaise, repassant avec ses petites mains sa chemise fripée et, devant tout ce monde-là, remettant ses bas! Il se peut même que le tire-bouton ait été oublié, car tout arrive, et que la malheureuse ne puisse pas attacher ses bottines! Cependant, vous souriez finement, et je vois l'ombre de vos pensées. Vous vous

dites qu'on n'est pas forcé de recevoir sa maîtresse dans son home. En effet, vous pouvez salement l'embrasser sur les meubles de son mari, ou la traîner dans des maisons meublées, où il y a, ô horreur! horreur! horreur! des gravures à la manière noire, représentant Poniatowski, et des canapés en damas de laine rouge, souillés de taches diverses. Là, pour rattacher ses cheveux, elle prendra, ne trouvant pas les siennes, de banales épingles à cheveux, traînant dans une coupe de bazar en verre coulé ; elle lavera ses mains dans une cuvette en terre de pipe où auront été lavées récemment des mains de prostituée, et, en parlant d'elle, le maître de la maison, homme à bonnet grec et à bretelles brodées, dira : la petite!

— Oh ! madame ! dit Plazolles, vraiment suffoqué.

— Bien! dit madame Richerie, vous voulez que j'écarte ces horribles images. Je les écarte. Je passe sur la scène à faire, je ne la fais pas, et j'arrive au dénouement brutal. Il y a aujourd'hui trop de journaux pour que madame Plazolles ne soit pas rapidement édifiée sur votre existence de polichinelle. Car il y a une madame Plazolles, bonne, charmante, digne d'avoir un mari moins nihiliste que vous, et deux tout petits Plazolles, qui ne songent pas encore à la

politique. Vous avez laissé co riant groupe dans votre contrée méridionale ; et là, bien qu'elle s'occupe à des charités et à des bonnes œuvres sans nombre, votre femme avale sa langue. Car s'il est doux, pour une créature d'élite, d'accomplir les devoirs même rebutants, en revanche, panser des plaies dégoûtantes, porter des bouillons à domicile, torcher, laver, peigner et culotter ses petits ne comporte aucune volupté. Or, h la suite de vos équipées fantaisistes, que deviendra madame Plazolles?

— Eh! madame, dit le député, vous êtes comme le temps même où nous vivons, entachée de pessimisme. Tous les jours on est l'amant d'une femme mariée, et il n'arrive absolument rien.

— En effet, dit madame Richerie, il n'arrivera rien — que ce qui arrive. Si l'on est seulement riche comme un Rothschild, intrigant comme Scapin, savant comme Pic de la Mirandole, on peut faire pas mal de choses sur la terre. Mais vous autres politiques, toujours occupés à tourner votre cage d'écureuil et ivres de mots abstraits, vous avez le tort de ne jamais songer à la question économique. Je suppose le divorce prononcé, et il le sera. Les biens de votre femme (qu'il faudra lui rendre) et les vôtres représentent en tout vingt, mille francs de rente.

Or, vous étant laissé prendre sottement, comme un oiseau au Lrébuchet, vous ne pourrez pas épouser votre jolie complice ; ne serez-vous pas réduits à la noire misère? J'aime cà le croire, vous ne voudrez pas que l'argent de madame Paget entre dans votre faux ménage; aussi je vois déjà ma pauvre Ernestine portant des robes de laine raccommodées avec des reprises, et mangeant des biftecks grillés sur la pincette, par une cuisinière inhabile. Avec quoi la nourrirez-vous et avec quoi l'amuserez-vous? Vous voudrez gagner de l'argent; mais à quoi? Car je pense que vous n'irez pas donner en ville des séances parlementaires. Sans doute aussi, vous ne montrerez pas les Pupazzi, comme Lemercier de Neuville, ne possédant ni le don de sculpter le bois, ni la verve ironique et lyrique d'un moderne Aristophane.

— Enfin, madame, dit Plazolles, qu'exigezvous de moi pour votre amie, et que me demandez-vous en son nom?

— Mais, dit madame Richerie, je désire que vous lui donniez, accordiez et décerniez la paix. Vous voyez que j'emploie les euphémismes les plus adoucis, et vous devinez ce que ma phrase acquerrait d'intensité, si elle était traduite en langue documentaire, par un écrivain naturaliste.

476 LES BliLLES POUPÉES

— Eh bien! dit Plazolles, en s'avançant vers madame Richerie, la gueule enfarinée, puisque vous mettez à néant mes plus chères espérances, me permettrez-vous du moins...

— Quoi? dit madame Richerie très sèchement, et avec un regard glacé.

— De... vous baiser la main?, fit le député, interloqué.

— Ni la main ni autre chose, dit la jolie Parisienne, en se levant pour partir. Aboli dans l'armée par les nouvelles lois militaires, le remplacement est interdit également dans la galanterie, par les suprêmes lois du bon sens. L'amour est une conscription où chacun doit être appelé et paraître individuellement, à ses risques et périls.

Avec sa grande comédie en vers : L'Infante, représentée au Théâtre-Français , le poète Théophile Desiry remporta un tel triomphe que, depuis bien longtemps, on n'en avait pas connu de pareil. Dès le jour qui suivit celte soirée mémorable, le jeune écrivain rayonna en pleine gloire. Tous les théâtres lui demandèrent des pièces, toutes les Revues lui envoyèrent des traités en blanc, qu'il n'avait qu'à remplir, et les éditeurs, les directeurs de journaux foisonnaient dans son antichambre et dans son salon, comme les fleurs de mai dans un parterre. Il n'eût tenu qu'à Desiry de se croire très grand et de se regarder au miroir en essayant sui sa tète brune un chapeau de lauriers. Mais, au contraire, le rimeur n'était pas plus rassuré qu'il ne le faut, lorsqu'après une semaine à

peine écoulée, il s'arrêta sur le boulevard Montparnasse, à la porte de son ami, le vieux peintre Faugeron.

L'atelier est, comme on le sait, situé au rezde-chaussée. En entrant dans cet endroit vaste, chaud, intime, bien ordonné, où on se sent dans l'âme un calme bien-être, Théophile Desiry vit avec un lâche plaisir que le maître n'y était pas encore, et qu'il aurait quelques instants à lui pour se remettre. Après être sorti un instant, le valet de chambre revint et, sur une table du temps de François Premier, autour de laquelle s'enfuyait une danse de Nymphes et de Faunesses, dressa un couvert pour deux personnes. Puis il y plaça une bouteille de vin vieux, un jambon entamé, rougissant comme une rose, et de très beaux fruits. Cependant le poêle regardait, sur les lourds chevalets, les deux grands tableaux auxquels Faugeron travaillait à la fois à ce moment-là. L'un représentait Hélène de Sparte, grande, divine, superbe avec son calme visage d'astre, marchant au clair de lune dans la campagne de Troie, au bord du Simoïs, roulant ses flots empourprés de tout le sang versé pour elle. L'autre toile montrait, sous le soleil irrité et furieux, une figure de grandeur naturelle, un casseur de cailloux au visage hideux, farouche, résigné, aux bras

maigres cl terribles, accomplissant sa besogne, tandis que, non loin de luij des oies errantes sur la route se baignaient délicieusement dans la lumière.

Gomme le poète admirait ces œuvres, aussi vraies, aussi poignantes, aussi palpitantes de vie l'une que l'autre, Faugeron entra, vieillard de soixante-dix ans. vigoureux, géant, robuste comme un cbène, avec des yeux d'un bleu très sombre, admirables de bonté, d'énergie et de bravoure, et avec une barbe de neige, plus soyeuse et douce que les plus doux cheveux de femme, tombant sur sa veste de matelot jusqu'à la ceinture. Il marcha vers le jeune poète et lui serra les mains avec la plus tendre effusion.

— Mon cher enfant, lui dit-il, personne plus que moi n'a été heureux de votre bonheur. Mais j'aurai le temps de vous le dire, car vous déjeunez avec moi. Et, tenez, mettons-nous à table. Yoici ma vieille Glaude qui apporte les côtelettes.

En effet, précédée par le valet de chambre chargé des assiettes brûlantes, Glaude, la vieille moulinoise, au visage couleur d'ocre, comme une terre sèche, propre sous sa coiffe blanche, ridée et striée en mille façons, comme si un aqua-fortiste, armé d'une pointe agile, eût exé-

cuté sur sa peau un travail do traits et de hachures ; Glaude, qui sait cuire la viande et faire les jus, venait de poser sur un réchaud le plat où saignaient les côtelettes. Elles furent mangées avec le respect dont elles étaient dignes ; c'étaient des côtelettes coupées à la vieille mode, rôties sur le gril au-dessus des charbons ardents et roses, dans l'âtre de la cuisine. Puis le vieil artiste et son jeune ami, après avoir bu un grand coup de vin, mangèrent quelques tranches du succulent jambon fumé, cuit dans la maison. Leur faim était apaisée; jusque-là, ils avaient causé de choses et d'autres, par mots rapides; mais alors, tout en regardant les belles poires et les grains de raisin où brille un diamant d'or, Théophile Desiry tremblait un peu. Il voyait venir le moment fatal, et, à son insu même, il ne se sentait pas la conscience bien nette.

— Eh bien, mon cher enfant, dit le vieux Faugeron, en élevant son verre empli du vin irréprochable, buvons à votre santé. Bien sincèrement et cordialement, je vous félicite de votre succès.

— Du succès seulement? dit le poète anxieux.

— Oui, dit Faugeron, mais qu'importe? je ne connais que les tubes et les brosses. Je suis un vieux bonhomme, occupé à chercher des effets

de peinture que les initiés seuls peuvent comprendre (et encore pas toujours!) mais en fait de rimes, je suis n'importe qui, le premier venu, un monsieur qui passe.

— Hélas 1 dit Desiry, cette fin de non-recevoir ne me console pas, au contraire. Gomme les maîtres du seizième siècle, vous pourriez bâtir des palais et des cathédrales, fortifier des villes, construire des aqueducs, ciseler des joyaux, modeler et fondre des colosses, et même, si vous en aviez le caprice, écrire des sonnets, comme Michel-Ange. Aucun des arts ne vous est étranger, et qui sait bien l'un d'eux les sait tous; car tous les arts sont similaires! Ne le niez pas, c'est vous qui me l'avez enseigné. Hélas! ma comédie ne vous a pas satisfait, je le vois bien. Mais que fallait-il donc faire?

— Mais, tonnerre du diable! dit Faugeron, pourquoi voulez-vous me forcer à dire la vérité? La Vérité est une déesse incommode, toujours ruisselante d'eau ; elle n'est bonne qu'à gâteries meubles et à mouiller les tapis. Elle sort d'un puits et elle est nue. Son premier devoir est d'aller se sécher et mettre une chemise.

Comme le vieux peintre parlait ainsi, entra dans l'atelier une jeune fille grande, admirablement belle, très pâle, coiffée de lourds cheveux d'un châtain doré, relevés sans nul apprêt.

Sans rien dire, elle fit à Faugeron un signe respectueux et familier, ayant l'air, nullement d'une maîtresse qu'elle n'était pas, mais d'une collaboratrice dévouée et d'une humble amie. C'était la célèbre Manette qui, grâce à son prodigieux instinct, vous donnera à l'instant l'illusion de Salammbô ou de la magicienne Médée, mais qui, au contraire, en ce qui la concerne personnellement, appartient au modernisme le plus exalté. Sans occuper d'elle, Manette se promena dans l'atelier, puis, ayant vu des brosses dont la toilette n'avait pas été faite, se mit à les laver avec du savon noir. Cependant Desiry, très ému, répondit au grand artiste :

— Cher maître, dit-il, quels sont donc mes torts? Vous me l'avez appris vous-même par vos discours et par votre exemple, sans déserter jamais les plus hautes régions de la pensée, le bon ouvrier doit travailler de façon à contenter les juges les plus délicats, et en même temps occuper et émouvoir le public ; car ne sont-elles pas absurdes, ces petites écoles, composées de trois ou quatre soi-disant raffinés, qui s'éblouissent à contempler leurs nombrils réciproques? 11 me semblait pourtant que j'avais à peu près réalisé tout ce que vous voulez.

— Oui, dit Faugeron, et c'est précisément

cet à peu près qui me fâche. Vous avez été très près, trop près de la perfection, mais trop loin de la vie! Les femmes ont pleuré et souri, le public vous a applaudi à tour de bras, les délicats vous ont loué, la presse vous a célébré à l'unanimité, hélas! Mais il vous a manqué l'évidente pierre de touche, la seule consécration qui ne trompe pas, la seule sérieuse promesse du laurier, la seule louange qui, en vérité, soit boni:

— Mais, dit Théophile Desiry épouvanté, qu'est-ce donc?

— C'est, dit Faugeron, la haine des imbéciles. Elle seule ne ment pas, ne s'égare pas, va toujours droit à son but et reste semblable à elle-même ; et si vous ne l'avez pas, vous n'avez rien. Tout le reste peut n'être qu'apparence, mensonge, illusion. Il se peut que les femmes soient charmées, parce qu'il souffle ce soir-là un vent de printemps, et que les hommes soient ivres de joie, parce que cette comédienne a un nez en trompette. Les demi-artistes peuvent être entraînés par un simulacre de perfection, et les gens timides par les tonnerres de la claque.

peut que la presse vous loue, parce qu'en somme votre talent est très honorable, parce que vous êtes un compagnon aimable, un galant homme, poli et serviable, très correct dans votre

184 LKS BELLES POUPÉES

vie, et que vous n'avez jamais fait de mal à personne. Mais la haine des imbéciles est comme le Paradis ; vous ne l'obtiendrez pas, si vous ne l'avez pas cent fois gagnée, en pensées, en paroles et en actions. Remarquez bien qu'elle ne s'apaise jamais ! Au sujet de la peinture, j'aurais beaucoup de choses à vous dire ; mais pour m'en tenir à la poésie, voyez qu'après les temps révolus elle ne pardonne ni à Homère, ni à Eschyle, ni à Aristophane, ni à Corneille, ni à La Fontaine, ni à Lamartine, ni à Hugo, et elle est acharnée contre eux, comme au premier jour.

— Hélas! c'est vrai, dit Théophile, mais comment la mériter?

— Mon enfant, dit le peintre, si vous voulez vous souvenir que vous aviez en vous une étincelle de génie, c'est bien simple. Il faut vous résigner à être partout un exilé, un lépreux, un homme égaré au milieu d'une conspiration dont il ne fait pas partie. Il faut vous contenter des salaires misérables, regarder d'un œil calme les triomphes absurdes, vous habituer, quand vous rimez bien, à être traité comme si vous aviez volé des couverts d'argent, et enfin, avaler toutes les couleuvres, comme si c'étaient des verres de château-yquem.

— Ah! dit le poète, n'est-ce pas bien cruel?

— Si vous trouvez ça trop cruel, n'en parlons

MANETTE J8o

plus, dit Faugeron. Il y a de cela une quarantaine d'années, un dandy, alors célèbre, avait attrapé la gale, qu'on ne guérissait pas alors aussi facilement qu'aujourd'hui. Il alla consulter le docteur Ricord, et lui dit : Mais, monsieur, si le traitement m'ennuie trop, que devrai-je faire? — Dans ce cas-là, dit Ricord, je vous conseille de vous gratter; parce que si je ne vous le conseillais pas, vous vous gratteriez tout de même.

Comme Desiry, un peu honteux, baissait la tète, le vieux Faugeron appela le modèle qui, à ce moment-là, rangeait des gravures dans un carton.

— Et toi, petite, dit-il, as-tu vu la pièce de monsieur Desiry?

— Oui , monsieur , dit Manette , et c'est môme la seule fois de ma vie que j'aie assisté à une première représentation; mais j'avais envie de montrer ma robe neuve. A ce que m'a dit un grand décadent, c'est une robe d'un violet rouge, refroidi par une pointe d'un bleu mystérieux, et dans lequel il y a quelque chose comme une flamme, qui serait une rose.

— Tonnerre! dit Faugeron, ces bougres-là sont bien heureux de peindre avec des mots, et ils en prennent à leur aise ! Mais, dis-moi, t'es-tu amusée?

— Beaucoup, dit Manette, il y a 1res longtemps que j'avais le désir de voir monsieur Sarcey, et je l'ai vu.

— Mais la pièce, dit le peintre, la pièce?

— Ah! dit Manette, la pièce. Ma foi, ça m'a paru bête comme Raphaël.

— Mon enfant, dit Faugeron au poète, ne faites pas attention. Elle est impressioniste.

Parti de Barbizon depuis une heure déjà, le paysagiste Eustache Burel marchait dans la forêt, gai, la pipe aux dents, et chargé comme un bœuf. En effet, il portait non seulement le parapluie, le chevalet, le pliant, tout l'attirail du peintre, mais encore une gibecière pleine des plus réjouissantes victuailles. Car, en ayant fini pour son compte avec la pauvreté, il se plaisait à offrir des festins à ceux de ses confrères moins heureux que lui qu'il rencontrait dans les paysages romantiques du Bas-Bréau ou de la Mare-aux-Fées.

Tout Paris connaît la tête de Burel qui, à trente-cinq ans, est arrivé à la plus haute renommée, sans avoir jamais, il est vrai,, gagné des sommes sérieuses. Ce géant à la tète de lion, superbe et fauve, a réellement toute la

18S LES BELLES POUPEES

bonté que promettent ses yeux d'un bleu céleste. Marchant parmi les roches et sous les arbres déjà rouilles et rougis par l'automne, auxquels lui-même ressemblait, il songeait, comme d'habitude, et toujours à la même chose. Il pensait comme il faut d'âprelé, de férocité, de tendresse, pour prendre et voler un peu de la nature, et il se disait qu'on n'est jamais assez pur, assez fidèle, assez sincère, pour mériter le nom d'artiste, qui est plus grand que tout.

Comme il roulait dans sa tête ces idées, aussi vieilles que neuves, tout à coup, à sa gauche, dans un fourré, au bord du sentier où il marchait, il vit un spectacle assez singulier, et il s'arrêta. Vêtu d'un complet coupé avec uneélégance hyperbolique et collant comme un maillot de clown, un jeune homme très joli, pâle comme un Pierrot, et ayant les lèvres encore plus pâles que ses joues ornées d'une petite barbe noire coupée de la façon la plus correcte, fumait un cigare gros comme un arbre. En même temps, il avait appuyé sur sa tempe droite le canon d'un charmant revolver à la crosse de lapis, et déjà son doigt allait peser sur la gâchette.

Mais ayant tout vu rapidement, d'un coup d'œil de peintre, Burel saisit le revolver et le mit aussitôt dans sa poche.

— Si je ne me trompe, dit-il, vous êtes mon voisin de Barbizon, monsieur Paul Rozière et, dans votre jardin ombragé de feuillages exotiques, c'est vous qui avez tant de canards minus- Dules, tant de paons blancs, de flamants roses et de pivoines japonaises d'un rouge fabuleux.

— Ah! dit Rosière, que la fatigue de ne rien faire avait, depuis longtemps déjà, induit à parler nègre, rendez revolver. La vie, chose assommante. Schopenhauer...

— Très grand philosophe, dit Burel, mais Rabelais aussi n'est pas une bête, et une fable de La Fontaine a son prix. Donc, mon jeune ami, vous voulez mourir, et peut-être n'avezvous pas tort. Mais il m'ennuie de me promener seul. Plus tard, je vous permettrai de ne pas être, et je vous y aiderai même, si cela peut vous être agréable. Mais, pour le moment, j'ai besoin d'un compagnon de route.

— M'en fiche, dit Rozière. Me tuer tout de suite.

Le paysagiste, de sa main de colosse, arracha un arbre, il est vrai fort petit, mais bien enraciné, et le mit d'abord en un fagot, puis en miettes.

— Vous le voyez, dit-il, je suis fort comme une grand»' quantité de Turcs qui seraient forts.

allons explorer ensemble cette forêt,

pour y retrouver un motif que j'ai entrevu; seulement, je ne sais plus où! Vous viendrez, parce que tel est mon caprice, et parce que je vous y contrains par la violence.

— Tyrannie, alors? dit Paul Rozière.

— Précisément, dit Burel ; en d'autres termes, le contraire du régime parlementaire. Allons, en route.

— Non, zut! dit le jeune pessimiste en s'asseyant dans l'herbe. Mais l'ayant empoigné par le collet de son veston, le peintre le mit debout, comme dans la pantomime, par un geste élégant et brutal. Puis il se remit en route, et voyant bien qu'il ne pouvait faire mieux, Rozière marcha à côté de lui, avec la mélancolie d'un chien fouetté récemment.

D'ailleurs, il ne possédait pas une volonté assez intense pour avoir la force d'être réelle- . ment contrarié. Ayant naturellement laissé tomber son cigare, il en alluma un autre, et s'appliqua à trouver assez d'énergie pour le fumer.

— Et maintenant, dit Burel, causons de choses et d'autres. Vous êtes atrocement riche?

— Oui, dit Paul Rozière. Dégoûtant. Depuis la mort d'oncle Ladureau, le grand fabricant de chaussons de lisière, qui faisait travailler dans les prisons, suis très millionnaire, cinq

ou six fois, sais pas. Ai maison à la Bordighera, chalet à Etretal, palais à Venise, yachl, avec très bon équipage anglais, pour demeurer sur la mer. Possède village entier dans la Corrèze. Mais m'ennuie, sais pas à quoi m' amuser.

— Mais, dit Burel, vous pourriez aller dans le monde !

— Monde, crétins, dit le pâle jeune homme. J'ai tiré deux ans, avec les bibelots japonais. Deux ans, avec éditions originales des pièces de Molière. Deux ans avec les Corot. Mais maintenant, bibelots japonais commandés à Yeddo par grands Magasins du Louvre. Fabriqués pour exportation. Manquent d'originalité. Aime pas Molière. Trop grossier. Les Corot, étonnants d'abord, semblent avoir pigé le frisson des arbres, le voile aérien, la transparence du ciel. Mais après, embêtants. Ont l'air qu'un a torché des brosses à moitié sèches, sur des vieilles toiles.

— C'est un point de vue, dit Burel. Vous pourriez aussi fendre du bois. Avez-vous de l'appétit? Un bon repas a son charme.

— Oui, dit Rozière, caviar, turtle-soup, queues d'écrevisses au piment. Mais aime pas manger. Bois volontiers. Mais arack, pas assez fort. Vous-même, pourquoi vivre? Étes-vous pas misérable comme cheval de fiacre? Gagnez

!92 LES BKLLES POUPÉES

à peine vingt mille francs, en vous esquintant, comme casseur de cailloux. Simple chevalier de la Légion d'Honneur, comme un chef de bureau. Pas même membre de l'Institut! Donnez revolver? Le travail, pouah!

Et de nouveau, dans le chemin étroit où ils s'avançaient, Paul Rozière s'assit, cette fois, sur une roche brisée, revêtue de mousse.

— Ah! dit Burel, en le relevant et en le forçant à marcher, comme précédemment, je ne suis pas de votre avis. Trouver la justesse d'un ton, le sentiment d'une harmonie délicate, un mouvement qui disparaît ; fixer cela en dépit de nos moyens infirmes ; souffrir, pleurer, s'extasier, se désespérer pour réaliser un prodige qui, peut-être, ne sera apprécié jamais, ceîa, c'est vivre, que dis-je! dépenser cent vies en une minute, et il y a dans le travail de telles voluptés atroces et délicieuses que, si vous pouviez seulement les soupçonner, vous en seriez brûlé jusque dans les moelles, et les enveloppes grises de votre cerveau danseraient la sarabande ! Mais aimez-vous mieux que nous parlions des femmes? En général, c'est le terrain qui divise le moins.

— Femmes, dit Rozière, toujours la même chose. Esprit emprunté aux petits journaux. Mal maquillées. Embêtantes. Font des queues..

— Décidément, fil Burel, nous n'avons pas des crânes faits de même. Pour moi, une femme, n'importe laquelle, est un merveilleux et céleste miracle, qu'on ne saurait trop admirer. Et lorsqu'il s'en rencontre une qui, par une ineffable bonté, veut bien se donner à moi, je sens pour elle dans mon cœur une immense adorait h et une reconnaissance infinie. Ainsi, monsieur, nous ne nous entendons sur rien : et comme nous n'avous aucune idée qui nous soit commune, il nous est impossible de fonder à nous deux une religion, dans cette forêt. Donc, le seul moyen qui nous reste de nous divertir ensemble, c'est de ne plus rien dire du tout et de marcher vite, plus vite, extrêmement vite, afin de faire circuler le sang.

En effet, sans ajouter un mot de plus, Burel se mit a presser le pas d'une manière formidable. 11 marchait comme, au théâtre, ces personnages emportés sur une coulisse mécanique, et son compagnon le suivait, stupéfait. Ils marchèrent ainsi pendant des heures, envolés, hagards, si rapides qu'à leurs côtés le pavsage s'enfuyait éperdu, comme devant les vovageurs d'un train express. Autour d'eux, le décor changeait sans transition et sans trêve. Ils côtoyaient des étangs dormants, des cirques ouverts, des bouquets de bois, de noires sapi-

nières; ils franchissaient des collines, d'où les chênes s'enfuyaient en désordre, comme des armées vaincues, de mystérieuses clairières où il semblait qu'on allait voir passer les chasseresses de Diane, de grands espaces sans chemins ni sentiers, entièrement conquis par les roches, sur lesquelles se traînaient voluptueusement les serpents, goulus de soleil. De temps en temps, Rozière, par un mouvement aussitôt réprimé, enlr'ouvrait ses lèvres pour demander le revolver, ou se laissait tomber comme une masse. Mais Burel le relevait non plus avec la main, mais avec le seul regard, et Rozière, hypnotisé, reprenait sa marche. Enfin, las, vaincu, exténué, bon à jeter aux chiens, il s'arrêta tout à coup, immobile.

— Tant pis! murmura-t-il, j'ai trop faim!

Sans répondre, le peintre mena sa victime dans une oasis verte et fraîche, où les deux compagnons s'assirent dans l'herbe. Burel, qui s'était débarrassé de tout son attirail, ouvrit alors sa gibecière. C'était véritablement le sac à la malice. Il y avait dedans du pain bien cuit et brûlé, des œufs durs, des poitrines d'oie fumée, une andouille de Vire, un pâté de jambon encroûte, deux bouteilles de beaujolais, du café froid et de très vieille eau-de-vie. Rozière, affamé comme Ugolin, n'attendait pas qu'on le

servit, se servait lui-même , prenait les victuailles avec ses mains avides, mangeait comme un chancre et buvait comme un templier. Enfin, n'en pouvant plus, redevenu rouge, heureux, bien portant, content de vivre, il avala une très grande lampée d'eau-de-vie ; puis, allumant un cigare, cria : Ouf ! avec une joie délirante. A ce moment-là, passa, en mangeant des mûres, une grande jeune fille aux lèvres rouges, aux cheveux drus, entièrement dénuée de corset, et dont les seins dressés trouaient une chemise de toile écrue. Les yeux soi lis de la tête, Rozière la regarda, comme un chat regarde une potée de souris.

— Vous permettez que je vous quitte, dit-il à Burel.

— Certainement, dit le peintre, puisque c'est pour le bon motif!

iime le jeune pessimiste était déjà loin, Burel lui dit :

— Voulez-vous le revolver?

— Non, cria Rozière. Puis, se retournant, il ajouta sans ralentir sa course :

— Revolver. Merci. Pas la peine!

Dans son cabinet aux murailles revêtues de tapis venus de l'extrême Orient, le jeune savant René Tincelin, assis devant une table, écrivait sur des feuillets chargés de calculs et de formules algébriques, lorsque le valet de chambre annonça monsieur Albert Eglem.

— Ah! mon cher oncle, quel bonheur! dit l'ingénieur, en embrassant avec effusion le nouveau-venu.

— Oui, c'est moi, dit Eglem. Après avoir oublié Paris pendant quinze ans, dans ce château de Flines où j'ai aimé et perdu ma chère femme, et où tu m'as fait le grand plaisir de venir me voir il y a quelques mois, j'ai voulu, une dernière fois, visiter la Ville-Lumière, et me tremper dans ses eaux vives. Donc, je suis arrivé tout droit chez toi, afin que tu m'ex-

193 LES BELLES PODPÉES

pliques rapidement Paris. Mais, sois tranquille, je n'abuserai pas, et je ne te prendrai pas plus de dix minutes.

— Mais, mon cher oncle, vous ne sauriez abuser en aucune façon. Un neveu n'est embarrassé vis-à-vis de son oncle que lorsqu'il veut lui carotter de l'argent ; or, depuis Paul de Kock, le mot et la chose sont également abolis. En ce qui me concerne, lorsque je sortis le second de l'Ecole polytechnique, je n'acceptai pas un emploi du gouvernement. Je me sentais la tête pleine d'inventions, et le génie pratique nécessaire pour les appliquer. J'ai mis mes connaissances spéciales au service de l'industrie ; j'ai été intéressé dans de grandes affaires ; j'en ai créé moi-même, et, à l'heure qu'il est, je possède un million qui ne doit rien à personne. Je n'ai donc pas besoin d'ourdir des ruses pour vous extorquer cinq cents francs, et je puis me donner tout entier au grand bonheur de fêter votre venue.

— C'est égal, dit Eglem, il n'y a pas que l'argent au monde, et il existe plusieurs façons d'être importun. Je te Je répète, quoique je t'aime tendrement (car je revois en toi ma bien-aimée sœur,) je ne moisirai pas ici. Crois-le bien, je suis discret, et je sais trop ce qu'est un jeune homme.

— Bon! fit ïincelin, vous allez dire à mon domestique où il doit aller chercher vos bagages, car vous n'habiterez pas ailleurs que chez moi. Et puis, défaites-vous d'une idée qui n'est pas actuelle. Une des plus sérieuses conquêtes de l'homme moderne, c'est d'avoir supprimé l'âge. Vous pouvez vous en convaincre, notre barbe et nos cheveux, à vous et à moi, sont exactement taillés d'une façon identique, et nos vêtements se ressemblent à s'y méprendre. Il n'y a plus de jeunes gens ni de vieilles gens : aussi ne pourriez-vous me gêner, en tant que jeune homme. D'ailleurs, je vous dois une explication plus catégorique! Je vous l'ai dit, je suis, il est vrai, assez riche pour ne point vous emprunter d'argent ; en revanche, je suis beaucoup trop pauvre pour avoir une maîtresse. Soyez tranquille, vous ne verrez traîner chez moi ni chemises de surah, ni pantoufles brodées de perles. Mais on vient nous avertir que vous êtes servi ; passons donc, je vous prie, dans Ja salle à manger.

Quelques instants plus tard, Eglem dévorait des côtelettes aux tout petits os, à la chair savoureuse, cuites à point et qui, sous le couteau, laissaient tomber dans l'assiette d'argent de bonnes gouttes de sang et de jus.

— Diable ! dit Eglem, on mange bien à Paris.

— Oui, dit Tincelin, chez moi. Maintenant, mon cher oncle, je vous écoule, et je suis tout à votre service.

— Eh bien, voilà, dit Eglem. A mon château qui est situé, comme tu le sais, dans l'Isère, près de Saint-Laurent-du-Pont, je ne reçois .que La Revue des Deux-Mondes et Le Petit Journal. Quoique je les lise consciencieusement, il me reste dans l'esprit des lacunes. Je désire donc que tu m'expliques tout, et que tu me mettes au courant de Paris.

— Mais, mon oncle, dit Tincelin, vous y êtes! Paris a ceci de particulier et de surnaturel : dès qu'on y entre, par intuition, par absorption, par une influence magnétique, dont les effets sont plus faciles à constater qu'à expliquer, on sait tout, on comprend tout, on devine tout, et on a, ipso facto, la science infuse. Par un échange de fluide dont la loi mystérieuse n'est pas trouvée encore, monsieur Renan sait tout ce que sait Gavroche, et réciproquement. En gros, et pour aller vite, ainsi que le pensait Balzac, à Paris, tout le monde a du g-énie, de l'esprit et de l'héroïsme, et les Parisiens arriveraient à détrôner les Dieux, s'ils n'avaient deux sortes d'ennemis qui paralysent leurs plus utiles efforts. J'ai nommé les chimistes et les architectes ! Et c'est pourquoi vous en savez autant que moi!

DOCUMENTAIRE i()\

— C'est égal, dit Eglem, fais comme si je ne savais pas le latin ! Et maintenant, vite, d'un trait rapide, avec autant d'ellipses que tu voudras, explique-moi tout : la politique, la littérature, le roman, l'Académie, les journaux, les théâtres, la névrose, l'hystérie, le jeu, les plaisirs. Dis-moi ce que sont les naturalistes, les parnassiens, les décadents, les déliquescents, les symbolistes. Enfin, parle-moi de tout, excepté, bien entendu, des femmes. Car, bien que les âges, selon toi, n'existent plus, je vais bel et bien avoir cinquante ans; et, par conséquent, c'est là un sujet périmé pour moi, et dont forcément je me désintéresse.

— A la bonne heure, dit Tincelin. Parlons donc des femmes. Du temps de Paul de Kock, il y a en les grisettes en bonnets et en robes à petites fleurs, pour qui le mot amour n'était pas un vocable dénué de sens, et qu'on amusait toute une journée à la campagne, avec une pièce de cent sous. Plus tard, il y a eu les femmes du monde, qui voulaient quelquefois savoir ce qui se passe au delà des bornes du monde. Il y a eu les femmes entretenues, à qui Coquardeau donnait par mois cinq cents francs, peut-être réduits à trois cents, et qui achetaient leurs robes chez la marchande à la toilette. Il y a eu les lorettes de Gavarni, spirituelles

comme tous les personnages de Gavarni et qui toutes avaient en elles une goutte de l'essence : Parisine inventée par Roqueplan, comme Edgar Quinet dit que la Chimène du Cid avait une goutte de sang de taureau dans le cœur. Il y a eu les superbes filles ayant, comme la déesse liera, des yeux de génisse, qui, en marchant, comme la Vache de Victor Hugo, regardaient vaguement quelque part. Mais le cœur n'est plus ni à gauche ni à droite, et nous avons changé tout cela. Comme à présent une femme, n'importe laquelle, ne saurait plus être habillée assez proprement pour aller acheter son lait le matin, à moins qu'on y dépense quarante mille francs par an, il n'y a plus, en tout et pour tout, que des femmes honnêtes !

— En vérité ! dit Eglem. Ces choses-là sont rudes.

— Mais, reprit Tincelin, je réponds à vos autres questions, en allant droit au fait, sans m'embarrasser des broussailles inutiles. La politique? C'est toujours la même chose que du temps de Richelieu, excepté qu'il n'y a plus de Richelieu. Plus que jamais confondue avec la prestidigitation, elle consiste surtout à raccommoder les pièces de cent sous qui n'étaient pas cassées, et les mouchoirs qui n'avaient pas été déchirés. La littérature a deux manières

d'èlrc. Amusante et sincère, elle est lue partout le monde. Hypocrite, faussement vertueuse et sentimentale, elle est louée et acclamée par les classes dirigeantes. Le roman s'est transformé et divisé en deux. Autrefois, c'était une composition où les éludes physiologiques et psvchiqucs se mêlaient étroitement avec une affabulation, autant que possible, intéressante. Aujourd'hui, il y a eu dédoublement. Certains romans, faits pour les lecteurs naïfs, se contentent de l'affabulation ; d'autres se réservent la psychologie. En d'autres termes, le bifteck est servi sur un plat, et les pommes de terre frites, à part, sur un autre plat.

— Oui, dit Eglem, je te comprends. Du moins, dans une certaine mesure. Mais continue, je te prie; car il m'est doux de m'instruire rapidement, et à si peu de frais.

— L'Académie, dit Tincelin, a victorieusement survécu aux sottes et plates railleries, toujours les mêmes, qui depuis si longtemps s'émoussent sur elle. En somme, c'est une très illustre compagnie, dans laquelle, toutefois, il vaut mieux être duc que simple poète, et où on n'est pas trop gêné avec les quinze cents francs annuels qu'on touche, pourvu qu'on y joigne accessoirement deux cent mille livres de rentes, représentées par des propriétés territoriales bien

affermées. Mais j'arrive sur un terrain brûlant. Les naturalistes...

— Je suppose, dit Eglem, qu'ils prennent pour modèle et pour thème : la nature.

— Oui, dit Tincelin, comme Homère et Phidias; mais ce n'est pas dans ce sens que le mot doit être entendu. Si l'on excepte trois écrivains à peu près, trop illustres pour qu'on ait le droit de les étiqueter et de réunir leurs noms par une accolade, on désigne couramment par le mot : naturalistes les écrivains qui, entre leurs romans, ne composent pas d'ouvrages en vers, ou, s'ils en composent, imitent librement la versification et la prosodie du grand poète Alfred de Musset. Quant aux poètes de profession...

— Oui, dit Eglem, parlons de ceux-là, car il y a clans leur affaire toute sorte de qualificatifs qui me font mal à la tête.

— En somme, dit Tincelin, en réduisant les choses à la stricte réalité, c'est très simple. Les poètes dits : parnassiens ne se sont jamais réunis, même allégoriquement, sur le mont nommé Parnasse, et situé, comme vous le savez, au sud de l'Œta, dans la Phocide. Le seul lien qui existe entre eux, c'est qu'ils se font éditer par Alphonse Lemerre, dans le passage Choiseul. Les décadents sont des jeunes gens

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qui cherchent la musique des mots (comme Virgile) et qui, en se nommant eux-mêmes décadents, ou déliquescents, imitent dans sa naïveté ce personnage de mélodrame qui disait : « Nous autres, hommes du moyen âge! » — Les symbolistes sont des novateurs qui approuvent Homère d'avoir représenté la Sagesse, non comme une idée abstraite, mais comme une déesse armée et casquée, ayant sur sa poitrine la tète horrible de la Gorgone.

— Ah! dit Eglem, en soupirant, ce que c'est que d'avoir étudié!

— Mais, ditTincelin, je veux vous faire bonne mesure ! L'homme ne possède qu'une certaine quantité de cerveau, et ce que lui en dévorent le jeu et le plaisir, il ne l'a plus. Les journaux sont instructifs, principalement à cause de ce qu'ils ne disent pas. Le théâtre serait un plaisir délicieux, si les architectes savaient construire des calorifères qu'on put gouverner. Mais au Théâtre-Français, on joue trop lentement, parce qu'il fait trop chaud ; et on joue trop vite au Théâtre des Nations, parce qu'il y fait trop froid, et qu'on a envie de s'en aller. Enfin, la névrose et l'hystérie sont comme les revenants qui, pour revenir avec succès, ont besoin qu'on les redoute et qu'on les appelle.

— Un dernier mot? dit Eglem. Ailleurs que

chez toi, est-il possible de bien manger à Paris?

— Guère, dit Tincelin. IVJon cher oncle, vous n'ignorez pas qu'il n'y a pas de beurre à Paris ; car s'il y en avait, qui donc consentirait à habiter la province! Mais les cruels chimistes méritent un reproche qui, d'ailleurs, peut s'appliquer à un grand nombre de politiciens, de négociants et d'artistes : c'est qu'ils ne nous fabriquent même pas de la bonne margarine!

Au mois de mai dernier, traversant le Luxembourg qu'embellissait la magnifique floraison de ses lilas, une des plus jolies femmes de Saumur, madame Laure Pailhès, crut reconnaître à quelque distance sa meilleure amie au pensionnat des demoiselles Jouin, mademoiselle Jeanne Marette, devenue depuis marquise de Fabas. Mais aussitôt, par réflexion, madame Pailhès pensa qu'elle devait se tromper; car, velue d'une robe simple sans ornements, coiffée en bandeaux plats, mince, gracieuse, marchant de l'allure la plus chaste, avec un regard profondément ignorant et ingénu, la personne qui venait à elle offrait dans toute sa pureté l'aspect original de la plus innocente jeune fille. Cependant, lorsque les deux promeneuses furent près l'une de l'autre, Laure

ne put méconnaître le charmant visage de sa compagne, dont l'expression lui avait été si familière. Elle arrêta donc Jeanne et, en plein jardin, sans se soucier des passants, l'embrassa avec effusion.

— C'est toi! c'est toi! dit-elle; mais expliquemoi cette transformation étrang-e : tu es donc redevenue enfant!

— Oui, dit la marquise de Fabas, et sans cela je n'existerais plus. Ah ! que ton exclamation m'a rendue heureuse, car ainsi, d'un seul mot, tu m'as raconté à moi-même toute mon histoire. Mais je désire que tu la connaisses comme moi, et je voudrais te faire ma confession complète; mais il y a tant d'années que je renferme en moi-même tout mon chagrin, toutes mes impressions et toutes mes pensées, et qu'il ne m'est pas arrivé de pouvoir parler à cœur ouvert! J'habite à deux pas d'ici, rue d'Assas, et, en véritable provinciale, au premier étage. Si donc tu disposes de quelques instants, ce serait pour moi une véritable fête de t'emmener chez moi, de t'y offrir à déjeuner si tu es encore à jeun, comme peut le faire supposer l'heure matinale où je te retrouve; et, note bien ceci, c'est que tu seras la première personne qui aura mangé chez moi une bouchée de pain !

— Eh bien! dit Laure, voilà qui m'intrigue fort et qui me déciderait ; mais je suis toute décidée! Comme tu l'as sans doute appris, je suis veuve, je suis maîtresse de moi et libre comme l'oiseau ; je voyage seule et je suis venue à Paris pour un motif aussi important que frivole : uniquement pour acheter des robes! J'ai donc à le donner tout le temps que tu voudras ; à ton choix, des éternités ou cinq minutes; je mangerai goulûment ce que tu voudras m'offrir : une cuillerée de confitures d'épine-vinette ou le festin de Gargantua ; et j'écouterai ton "récit avec attention, soit qu'il tienne en deux lignes, ou qu'il soit long comme les aventures d'Enée, prince de Troie, ou de Robinson Grusoé.

Il faudrait dire ici quel fut l'étonnement de madame Pailhés, lorsqu'on entrant chez son amie, elle admira un véritable appartement de jeune fille, d'une simplicité imprévue et d'une blancheur vraiment liliale, et avec quelle gourmandise fut savouré un goûter de pensionnaires, servi par la vieille Nanon, que Laure reconnut tout de suite, car c'était elle qui autrefois venait, les jours de sortie, chercher Jeanne Marette à la pension des demoiselles Jouin. Mais j'ai hâte de laisser la parole à l'héroïne de ce court récit; voici comment elle raconta à madame Laure

210 LES BELLES I'OUPÉfcS

Pailhès sa vie si courte encore et déjà si pleine de tristes et poignants souvenirs.

— Ma chérie, dit-elle, j'aimai, tout enfant, sans me l'avouer à moi-même et sans le savoir, celui pour lequel mon cœur battit pour la première fois et bat toujours; c'est notre compatriote de Saumur, Joseph Thibault, dont la carrière, comme tu le sais sans doute, a été si brillante. Très remarqué dès ses études, il fut d'abord médecin et chirurgien militaire, et il a laissé dans l'armée le souvenir d'un praticien de premier ordre. Mais comme il est très riche et comme les plus hautes spéculations l'attiraient, il ne tarda pas à donner sa démission, pour se livrer éperdûment à la science pure, et ses étonnantes découvertes chimiques l'ont placé au premier rang- parmi les grands remueurs d'idées. Sa jeunesse seule l'a empêché d'entrer dès à présent à l'Institut, où il sera accueilli avec honneur, dès que son âge le permettra.

— Certes, dit madame Pailhès, monsieur Joseph Thibault est un homme remarquable entre tous, beau comme un homme doit l'être, sans rien d'efféminé et dont l'incontestable génie égale la probité et la bravoure. Eh bien ! que ne l'as-tu épousé, au lieu de choisir ce marquis

de Fabas, qui était, si je ne me trompe, un débauché de la pire espèce?

— Mais, dit Jeanne, lorsqu'en 1881, âgée de dix-neuf ans, j'eus la douleur de perdre ma mère bien-aimée, Joseph Thibault était loin. Il me semblait bien avoir lu dans ses regards un peu de sympathie pour moi, mais je n'en savais pas plus et, comme je te l'ai dit, je ne savais pas moi-même que je l'aimais. Quoi que j'aie connu des intrigues de la province et de l'aveugle idolâtrie qu'on y professe pour l'argent, je ne comprendrai jamais par quelle aberration mon conseil de famille confia ma tutelle à un de mes cousins, quinquagénaire, monsieur Raoul Dessenis, qui faisait valoir lui-même ses grandes propriétés, situées à Neuillé. Certes, si l'on eût voulu choisir entre tous l'homme qui ne devait pas être le gardien d'une jeune fille, c'est à lui qu'il aurait fallu songer tout de suite. Méprisé et décrié, en dépit de ses millions, ce campagnard ivrogne, coureur de servantes, ayant toujours la pipe aux dents, se plaisait à d'in terminables festins avec les maquignons et les marchands de bœufs, où l'eau-de-vie se buvait comme le vin, dans les grands verres et où, après avoir tenu des propos épouvantables, on chantait au dessert des chansons de caserne, et pis encore . Enfin, il exigeait ma présence à ces

repas, dont j'ai encore la nausée. Le reste du temps, je restais dans ma chambre occupée à quelque ouvrage d'aiguille^ ou je me promenais dans le parc très abandonné et sauvage ; mais je ne pouvais traverser la maison sans y rencontrer, entre deux portes, monsieur Dessenis tenant dans ses bras quelque Gothon ébouriffée, dont il baisait les joues et les yeux imbéciles.

— Ah ! dit madame Pailhès, voilà sans doute un tuteur qui te donnait le bon exemple!

— Mais, dit Jeanne, il ne se borna pas à l'exemple! Un soir, à demi ivre, comme toujours, mon tuteur entra dans ma chambre, me prit à bras le corps et voulut me violenter; alors je bénis mes parents, sains et vigoureux, nobles enfants de la terre qui, avec celte frêle apparence, m'ont donné presque la force d'un homme. Plus que ne le souhaitait mon tuteur, je ressemblai à ses convives habituels, et ce fut d'un coup de poing de bouvier que je l'envoyai rouler par terre. Jamais il ne fut question entre nous de cette scène ; mais, dès lors, monsieur Dessenis me porta une haine implacable, et c'est à cette haine que j'ai dû de devenir marquise de Fabas.

Voisin de campagne de mon tuteur et son compagnon de débauche lorsqu'il venait en

villégiature à son château, le marquis, jeune encore, mais usé jusqu'aux moelles par les plus vils excès, se soutenait à peine, et avait l'air d'un spectre lubrique. Pensant ne pouvoir se venger de moi plus cruellement, monsieur Dessenis vanta à son ami ma beauté, mes pauvres talents, et lui fit comprendre combien ma grande fortune, entière et liquide, viendrait à point pour libérer ses propriétés, laissées à l'abandon et accablées d'hypothèques. N'ayant ni ami, ni soutien d'aucune sorte, n'espérant pas revoir jamais Joseph Thibault, et d'ailleurs jugeant mal le marquis, viveur parisien qui, au milieu de sa ruine physique et morale, ne manquait ni d'esprit ni d'élégance, et au besoin savait être aimable; ne voyant nul moyen d'échapper à mon tuteur ou à lui, qui me sembla du moins civilisé, je ne sus pas résister, et je laissai s'accomplir le triste mariage. Vraie fête pour la haine de mon tuteur ; mais le marquis de Fabas ne devait pas tarder à me haïr autant que lui, et d'une haine encore plus cruelle.

Il m'emporta à Paris comme une proie ; mais celte proie, il fut convaincu bientôt qu'il ne la dévorerait pas, étant plus qu'à demi mort; et, en effet, chère Laure, lu dois tout savoir, mon mariage n'a jamais été qu'une fiction. Dans sa rage d'avoir là, à sa main, une jeune fille

telle que j'étais et que lu m'as connue, et de n'en pouvoir attraper miette, il voulut du moins, comme les antiques Harpies, déshonorer le mets auquel il ne pouvait toucher, et laisser sur moi la marque de sa griffe immonde. Alors, avec une patience de sauvage, avec une ruse infernale, il commença sur moi son œuvre de démoralisation, n'épargnant rien, ni les lectures ni les spectacles, ni les récits savamment gradués, pour faire naître en moi les reptiles qui grouillent dans le cœur des courtisanes, et me présentant comme étant sa vraie et sainte figure, les plus ignobles caricatures de l'Amour. Peu à peu, perdant toute notion du bien et du mal, je me sentais enfoncer irrésistiblement dans la fange du marais empesté. Le marquis de Fabas donna des festins qui étaient de véritables orgies, et où ses amis amenaient, comme étant leurs femmes, un las de filles effrontées, suant le vice et la luxure. Bientôt je sus à quoi m'en tenir; on ne se gêna plus pour moi, et je vis sous mes yeux des spectacles dont j'ai encore dans mes veines le dégoût et l'horreur. Je restais là, vaincue et hypnotisée.

Parfois cependant je voulais fuir, j'avais des velléités de révolte, et je m'adressai au seul homme qui se fût intéressé à moi, à monsieur Michalot, l'avoué de mon mari ; mais tout en

PEAU NEUVE 21o

me plaignant de toute son âme, ce très honnête vieillard redouta pour moi le scandale d'un procès, et craignit que je ne fusse éclaboussée à jamais par toute celte boue qu'il faudrait remuer. D'ailleurs, voyant le marquis de Fabas si irrévocablement près de sa fin, il me conseilla la patience, et je lui obéis, car la suprême, la plus horrible épreuve ne devait pas m'être épargnée. Un jour, venant de Saumur et chargé de quelque commission pour mon mari, Joseph Thibault entra, fut introduit au milieu de l'orgie quotidienne, vit les flacons amoncelés, les convives en proie à un ahurissement féroce, les filles dépenaillées, laissant pendre impudemment leurs chevelures. Alors, après s'être rapidement acquitté de son message, Joseph, en se retirant, jeta sur moi un triste, un profond regard de douloureuse pitié, et, clans ses yeux, je lus distinctement ces mots : Je t'aurais aimée! plus désolants pour moi que les paroles écrites sur les portes de l'Enfer!

Enfin, la délivrance arriva. Le marquis de Fabas mourut, révolté, désespéré, furieux de n'avoir pas eu le temps de manger ma fortune, et de laisser en moi encore quelque chose d'humain. En expirant, il m'insultait encore par d'ignobles paroles.

— Une chose me console, dit-il, c'est qu'à

2 h; les belles poupéks

présent, lu n'es plus bonne qu'à faire une drôlesse !

Ce mot, le marquis avait bien fait de le prononcer; car il m'indiquait ainsi ce que je ne devais pas faire, et, en effet, ma chère Laure, je ne devins pas une drôlesse! Pour en finir d'un mot avec les choses matérielles, héritière unique de mon mari, qui n'avait pas de parents, j'employai intégralement sa fortune à des fondations de lits dans divers hospices. Quant à la mienne, admirablement administrée et reconstituée par monsieur Michalot, elle s'est retrouvée entière et telle que je l'avais reçue. Mais là n'est pas le point intéressant de mon histoire. Avec une énergie qui, soudainement, naquit en moi, éveillée par l'amour, je me considérai comme morte, et de nouveau devant naître à la vie. Je rayai, j'effaçai de ma pensée toutes notions acquises, pour les remplacer par de nouvelles ; je résolus de respecter ma conscience comme celle d'un petit enfant, et, repoussant toute idée impure ou frivole, ne songeant qu'au bien, chaque soir je m'examinais sévèrement, comme si j'eusse été à mon dernier jour, et je m'exerçais à n'être pas aveuglée par la pure et éblouissante lumière.

A Paris, avec de la volonté et de l'argent, on trouve tout : je trouvai, par les soins de

monsieur Michalot, des dames sincèrement charitables, ouvrières, pansant vraiment les plaies de leurs mains fidèles, qui m'associèrent à leur œuvre, et un modeste savant, qui a recommencé mon éducation par A, B, C, et m'a appris à être un peu savante, sans qu'il y paraisse jamais. Je ne suis pas entrée dans un théâtre, je n'ai pas lu un livre inutile, et je me suis lavé le visage avec de l'eau pure. Enfin, chère Laure, le monde de l'art m'a été ouvert, par un de ces grands organistes de paroisse, plus nombreux qu'on ne le croit, qui m'a lavée et débarbouillée de l'opérette, et qui m'a fait monter, ravie, sur les escaliers bleus, jusqu'aux célestes paradis de Bach, de Beethoven et de Mozart. Je me tenais nette et blanche comme une hostie; il me semblait que, sans m'épier, Joseph Thibault était toujours là. me voyait, et savait ce que je faisais. Je ne m'étais pas trompée! Ce matin même, tout à l'heure, étant allée chez monsieur Michalot, il m'a dit :

— J'ai vu monsieur Joseph Thibault. Comme il l'a promis à ma femme, il dine demain avec nous. Serez-vous assez aimable pour être des nôtres?

Et comme j'avais accepté, le bon avoué ajouta, d'une voix attendrie et douce :

— Il vous aime I

— Ah ! chère amie, dit madame Laure Faillies, je le vois, si tu l'avais pu, tu aurais arraché la peau de ton corps toute sanglante, pour en mettre une autre. Grâce à Dieu et grâce à ton énergie virile, tu seras démarquisée comme il faut, et tu t'appelleras enfin madame Joseph Thibault — tout bonnement !

— Donc, ma chérie, dit la vieille marquise de Trijean, avant cet accident tout à fait involontaire et relativement tragique, lu n'avais jamais commis aucune faute?

— Aucune, ma tante, dit la jolie Emmeline de Sourzac. Et j'avais espéré continuer de la sorte. Je voudrais, ou plutôt, j'aurais voulu rester une femme honnête.

— Tu le resteras donc, dit la marquise. Entendons-nous bien, convenons de nos faits et ne faisons pas de réticences ; car nous sommes ici au confessionnal. Certes, tu as eu raison de venir demander secours à ta vieille marraine qui, à son âge, comprend tout, c'est bien le moins! et dont l'affection ne te manquera jamais. Voyons, d'abord, si je t'ai bien comprise. Ce qui t'est récemment arrivé, c'est l'éternelle

220 LES BELLES POLTÉES

histoire, usée dans les romans, cl que la vie se permet encore de recopier quelquefois. C'était le jour du gros orage; tu étais agacée, énervée, brisée, humiliée plus que de raison par la dernière et si sotte infidélité de ton mari. Les idées môme sur lesquelles ses vies de polichinelle avaient arrêté ton esprit avivaient et surexcitaient au vif tes souffrances de femme brutalement délaissée. Comme tu étais seule dans ton petit salon, le soir tombant déjà et les lampes n'ayant pas été apportées encore, dans le trouble de ta songerie, tu n'entendis pas annoncer monsieur de Carville. Depuis six mois, ce séducteur parfaitement nul et correct te faisait une cour assidue, à laquelle tu ne prenais pas plus garde qu'au bourdonnement d'un insecte. Tout le servait, l'heure, le lieu, ton état maladif. Il se conduisit comme un Gète dans une ville prise, et lorsqu'il eut perpétré son attentat, tu te trouvas aussi stupéfaite qu'un passant à qui un filou a dérobé sa montre et sa chaîne. Heureusement, il te fut possible de congédier ton voleur avant qu'on eût éclairé le boudoir, de telle façon que tu n'eus pas l'angoisse de lui montrer ton humiliation et ta rougeur. Enfin, tu as eu une idée, la meilleure de toutes, la seule possible, c'est de venir te confier à moi et réclamer mon assistance. Est-ce bien cela?

— Parfaitement, ma chère tante, dit Emmeline de Sourzac, et je vous implore pour être sauvée, si je puis encore l'être.

— Eh ! lit madame de Trijean, il faut que tu le puisses! Certes, je n'ai pas besoin de te le dire, je ne suis nullement hostile à l'amour ; car avec ses voluptés, ses chers sacrifices, ses délices ineffables, il vaut mille fois les choses vaines qu'il nous enlève et auxquelles il nous force de renoncer. Mais, à ce qui me semble, tu n'aimes pas du tout monsieur Léon de Carville ?

— Non, ma tante, dit Emmeline, pas plus que le grand Turc.

— A la bonne heure, dit la vieille marquise Suzanne de Trijean. Et ne crois pas non plus que je proscrive la galanterie d'une manière absolue. Il se peut qu'on s'y donne sans avilissement, dans de certaines conditions de grandeur, de gloire, de splendeur triomphale. Mais, outre que tu n'as pas l'esprit déréglé d'une chatte amoureuse, ces conditions, il ne me semble pas que tu les remplisses suffisamment Tu es belle sans doute; mais cependant, plus jolie encore que belle, et tu n'as pas sur ta bouche cette pourpre dont sont teintes les lèvres des héroïnes faites pour les crimes. Tu es avenante, douce, merveilleusement spirituelle,

sans méchanceté et sans ironie ; c'est pourquoi tu n'es pas faite pour tenir dans tes mains la fleur écarlate, et pour porter sur ton front les insolents diadèmes. Mais, ma chère, pour courir les prétentaines avec la désinvolture des nobles coquines d'autrefois, ce qui te manquerait le plus, ce serait un mari ayant plus d'étoffe et d'autorité que le tien.

— Comment cela? demanda Emmeline.

— Mais oui, dit la marquise, si monsieur de Sourzac a trop peu de bon sens pour être fidèle, en revanche il lui manquerait tout pour rester convenable dans le rôle de mari trompé. Il est riche, brasse de grandes affaires et gouverne une importante compagnie financière. Tout cela va tant que ça va; mais tous les spéculateurs sont exposés à se voir un jour chaussés d'espadrilles raccommodées avec des ficelles. Ce qui me rassure pour ton avenir, c'est que ma grande fortune ne te manquera pas, que ton seigneur et maître n'aura pas le droit d'y toucher, et que je la lègue directement à tes enfants. Ton mari est baron, je n'y contredis pas, mais encore ne faudrait- il pas trop pâlir sur ses chartes, et je ne suis pas rigoureusement certaine que ses aïeux soient morts à Azincourt, comme ce fut le devoir de tout bon gentilhomme français. Il est brave, mais il ne prendrait pas

une redoute h lui tout seul; il n'est pas bète, mais, après avoir lu les journaux du matin, il n'oublie pas assez ce qu'il y a dedans, et il achète des tapis médiocres et des meubles truqués, à l'Hôtel des Ventes. A ces causes, il ne me parait pas avoir l'envergure nécessaire pour être un cocu honoré et faisant bonne figure dans le monde! Aussi, en ce qui te concerne, feras-tu très bien de rester la bonne, charmante et honnête femme que tu es, appliquée à tous les devoirs, ne dédaignant pas les plaisirs, et accueillant une des meilleures élites parisiennes dans ton salon vraiment exquis, où tout le monde admire ton sourire, et où personne n'a le droit de te serrer le bout des doigts dans les coins.

— Mais, ma chère marraine, je ne demande pas autre chose, dussé-je moi-même écumer le pot-au-feu et tricoter des bas de laine!

— Nous n'en viendrons pas à ces extrémités, dit la marquise, mais il faut que l'incident regrettable n'ait pas eu lieu, parce que nous l'ordonnons et le voulons ainsi. Il faut qu'il soit raturé de la réalité et de la vie, et même supprimé dans la mémoire du coupable. Je vais donc te donner pour cela mes instructions, que je te prie de suivre littéralement et avec l'exactitude la plus fidèle.

Ces instructions, madame de Trijean les donna en effet à sa nièce, claires, précises, simples, sans omettre aucune précaution et aucun détail. Ainsi madame de Sourzac s'en alla rassurée, rassérénée, armée de toutes pièces, et prête à jouer son rôle en comédienne de talent, bien conseillée et stylée par le professeur.

La première fois que monsieur de Carville se présenta chez elle, et justement la trouva seule, elle le reçut tout de suite, avec une liberté aisée, avec la grâce la plus affable, et avec si peu d'embarras que le jeune homme en fut absolument déconcerté. Madame de Sourzac le faisait causer de tout, notamment des choses qu'il savait le mieux : elle l'écoutait avec une indulgence souriante, et il se voyait forcé de dérouler l'écheveau des conversations inutiles, sans trouver le moyen de faire une discrète allusion à la seule chose qui lui tenait au cœur. Pourtant, deux ou trois fois, il l'essaya, mais alors Emmeline montra un tel étonnement, vraiment naturel et non joué, dans ses prunelles enfantines, que monsieur de Carville dut se retirer en se demandant sérieusement si l'oublieuse victime avait, en effet, perdu la mémoire.

Il devait être promptement édifié sur ce point, et convaincu par une de ces preuves décisives qui ne laissent même pas de place

au doute. Quelques jours plus tard, les personnages de cette historiette se trouvaient réunis chez la marquise de Trijean, dans le salon où se pressaient de nombreux visiteurs. Comme, après avoir abordé toutes sortes de sujets, la conversation étincelante et rapide s'était arrêtée un instant :

— Ma chère tante, dit Emmeline de Sourzac, permettez-moi de vous remettre mon obole pour vos Orphelines infirmes.

Elle tira de sa bourse quelques louis et les offrit à la marquise. Après quoi on causa de nouveau ; mais cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que, tirant sa bourse comme la première fois, et parlant avec les mêmes intonations, Emmeline s'adressa de nouveau à la marquise :

— Ah! dit-elle, je ne veux pas oublier vos Orphelines infirmes, et je ne vous ai pas encore donné mon offrande.

— Mais si fait! dit madame de Trijean, tu me l'as donnée, il n'y a qu'un instant. Comment ne t'en souviens-tu pas?

Tous les assistants étaient frappés de stupeur. Seule, contente d'elle, souriante, madame de Sourzac n'éprouvait aucun embarras.

— Il n'importe, fit-elle; il ne sera pas dit que j'aurai remis dans ma bourse un argent

que je destinais à vos petites protégées. S'il est vrai que je me sois trompée, ce que je ne puis croire, ce sera tant mieux pour ces pauvres jeunes filles

— Merci, dit la marquise en prenant les louis, et elle ajouta : J'espère que monsieur de Carville aussi voudra bien songer à mes Orphelines ?

— Mais, madame, dit le jeune homme, avec un étonnement qui allait jusqu'à l'épouvante, je me suis présenté hier à votre porte, voulant m'associer à votre œuvre, pour ma faible part. N'ayant pas eu l'heureuse fortune de vous rencontrer, j'ai remis à votre vieux valet de chambre Jean cent louis, avec ma carte.

— Voilà qui est inouï, fit madame de Trijean, et, ayant sonné sa femme de chambre : Faites venir Jean, dit-elle. Un instant après, entra ce serviteur aux cheveux de neige, connu par quarante ans de probité, à l'abri de tout soupçon, mais qui, cette fois, mentit comme un arracheur de dents, tant son dévouement à sa maîtresse était absolu et aveugle.

— Jean, lui dit la marquise, vous n'avez sans doute pas songé à me remettre les cent louis que monsieur de Carville a apportés hier?

— Madame fait erreur, dit le vieux Jean, avec l'expression d'une sincérité évangélique.

Je n'ai pas vu monsieur de Carville depuis la semaine dernière, c'est-à-dire depuis le jour où il a dîné chez madame la marquise.

Là-dessus, le vieillard sortit, et, sous le feu des mauvais regards qui s'attachaient sur lui, évidemment chargés de soupçon, le séducteur, qui n'avait pas le choix, fit comme madame de Sourzac, pava une seconde fois ce qu'il avait payé déjà. Puis il prit congé, très troublé, car les vols de cœurs, auxquels il se livrait habituellement, étaient les seuls qui lui eussent jamais été reprochés.

— Enfin, se disait-il avec angoisse, en descendant l'escalier, qui se trompe ici? Est-ce madame de Sourzac qui ne se rappelle pas ce qu'elle fait, ou si c'est moi qui me rappelle indûment des choses que je n'ai pas faites?

Mais, à quelques pas, monsieur de Carville vit son domestique Eusèbe qui, planté en faction, l'attendait, tenant à la main un petit paquet enveloppé dans du papier de soie.

— Monsieur m'excusera, dit Eusèbe, mais je ne sais si monsieur s'est aperçu qu'il était sorti sans cravate !

Léon de Carville mit fiévreusement la main à son cou. En effet, son faux-col droit n'était souligné par aucun morceau d'étoffe. Il se cravata en pleine rue, sans avoir besoin de

miroir, ce qui doit être le premier talent d'un don Juan de profession. Mais il croyait sentir sur sa peau les griffes de la Chimère et du Rêve.

— Ah çà! demanda-t-il à Eusèbe avec effarement, j'ai bien ma culotte?

— Parfaitement, monsieur, dit le valet. Pour la cravate, ma surveillance a pu être mise en défaut; mais si monsieur avait oublié — Vautre chose, je m'en serais certainement aperçu!

Comme on le voit, la vieille marquise de Trijean, pourtant si prudente, avait dû mettre des valets dans son jeu. Mais quand on veut faire des pastiches de l'ancien répertoire, on est bien forcé d'avoir recours à Scapin et à Mascarille.

Après avoir lu les cinquante premières pages du livre abominable récemment publié par Léopold Garcin, madame Addes, ivre, troublée, envahie par la rougeur qui montait jusqu'à ses yeux, sortit, ne pouvant plus tenir en place. Encore matériellement honnête, mais en proie à l'esprit de perversité, elle était avide de connaître les blêmes enfers, de savoir ce qui ne doit pas être su, de se désaltérer au flot noir de quelque attirant Cocyte. Et, dans cette course téméraire vers l'inconnu, il sembla qu'en effet l'esprit du mal la protégeait; car, par une étrange coïncidence, en traversant le parc Monceau, la première personne qu'elle vit, comme venant à sa rencontre, fut Jeanne Delfaut, sa meilleure amie d'autrefois, sa chère compagne, qu'elle n'avait pas vue depuis le couvent. Oui,

c'était elle, mais combien changée et transfigurée ! A. l'expression de son visage, à son allure hautaine, à sa toilette d'une simplicité insolente, il était facile de voir que la pure jeune lille d'autrefois était devenue une courtisane, une de celles qui montrent à la cité avide- de joies folles et amères la fidèle image de son âme.

En retrouvant tout à coup son amie, en voyant cette absolue transformation qui, à tout aulre moment, l'eût stupéfaite, madame Addes fut intérieurement heureuse; car, grâce à cette circonstance inespérée, elle allait enfin pouvoir satisfaire toutes ses curiosités malsaines, et interroger une sphinge qui saurait lui répondre. Aussi fut-ce avec un empressement inouï qu'elle s'élança vers la promeneuse. Et quand elle l'eut atteinte :

— Toi, toi, Jeanne Delfaut! dit-elle.

Et elle voulut embrasser la prétendue Jeanne qui, nettement et résolument, se recula.

— Madame, dit-elle, le nom que vous venez de prononcer n'est pas le mien, et je ne vous connais pas.

— Tu ne me connais pas ! dit madame Addes.

— Pas du tout, dit la dame, qui voulut s'éloigner.

— Allons ! dit Lucite Addes, qui ne la quitta

pas ot, sans se laisser rebuter, marcha à côté d'elle. Nous n'avons pas été élevées ensemble au couvent des Augristines! Tu n'y étais pas ma meilleure amie et ma petite mère ! Mais, regardemoi donc ! Travaux, plaisirs, espérances, nous partagions tout. Nulle affection ne fut plus profonde et plus fidèle que la nôtre. Rappelle-toi nos causeries sans fin, nos longues confidences, les rêves de bonheur qui emplissaient nos petites âmes, et enfin ce continuel échange de pensées, que tu ne peux avoir oublié. Moi, j'étais un peu inquiète et écerveléc; et toi, la per fection, tu me grondais, tu me réprimandais avec une amitié sévère, car tu m'aurais voulue sans défaut. Oui, quand on m'a subitement emmenée du couvent pour me marier tout de suite, je t'avais promis de t'écrire toujours ; mais tu sais comme on ne fait pas ce qu'on veut, et comme la vie est tyrannique. Jeanne! ce n'est pas toi, Jeanne! Mais cette si remarquable mèche fauve dans ces cheveux châtains, et ce signe querelleur, si étrangement placé au coin même de la lèvre, qui donc les aurait comme toi, si ce n'est toi?

— Madame, dit l'inconnue, d'une voix brutale et dure, je n'ai été élevée dans aucun couvent. On a les cheveux et les signes qu'on peut, mais je vous vois pour la première fois, et je

no vous connais pas. Adieu donc, et ne perdons pas notre temps à des discours inutiles.

A ces mots, elle s'éloigna à grands pas et, cette fois, si rapidement que madame Addes ne put la suivre. Huit jouis après cette scène, Lucile, dans son très petit salon, était occupée à relire une obsédante lettre d'amour. Mais elle la cacha dans son sein en entendant la porte s'ouvrir et, à son grand étonnement, elle vit entrer l'amie qui, au parc Monceau, l'avait si impudemment méconnue et reniée.

— Lucile, dit Jeanne, tu es en train de te perdre sans rémission; le jour et l'heure sont fixés déjà, et moi, la seule personne qui puisse l'éclairer, je viens t'instruire en cinq minutes. C'est plus qu'il n'en faut pour apprendre la vie.

— Ah! dit ironiquement madame Addes, aujourd'hui, vous consentez enfin à être mademoiselle Delfaut !

— Oui, dit Jeanne, ne nous attardons pas à des balivernes. Je mentais par respect pour toi, car tu devines ce que je suis devenue! Mais te voilà penchée sur le bord de l'abîme, et il faut que tu sois sauvée, retenue sur la terre ferme, fùl-ce par une main sale. Tu as pris en dégoût ton beau, honnête, spirituel mari, qui est bon comme un ange ; et il te semble vulgaire, parce qu'il travaille comme un nègre, pour gagner

ton pain et celui de tes petits. Tu trouves qu'il manque d'imprévu, parce qu'il se borne à te donner des baisers sains et bien portants comme son àme et à te faire des enfants.

— Oui. dit Lucile, celte vie plate m'exaspère. Je suis affamée, déchirée, dévorée de curiosité.

— Et, dit Jeanne Delfaut, c'est pour cela que tu vas te donner à un Michel Yvanne, impudent, joueur comme les cartes, usé par les plus viles amours, qui non seulement serrera la main de ton mari et mangera sa soupe, mais lui empruntera son argent et, finalement, pour payer ses festins avec des Margot s, vendra jusqu'à ta chemise.

— Tu crois ? dit madame Addes, en relevant sa tète avec une expression de révolte. Eh bien, qu'importe ! je veux savoir.-

— Savoir quoi? dit Jeanne Delfaut, violemment. C'est aussi pour savoir, sans doute, que tu lis le livre que voilà, le livre infâme de Léopold Garcin ! Eh bien ! pauvre petite, en fait de vice, de raffinements coupables, d'insultes à la nature et aux lois éternelles, cet amant fatigué et cet écrivain précieux t'apprendraient uniquement ce qu'ils savent eux-mêmes, c'est-à-dire : rien du tout! Ah! Lucile, ceux-là surtout me font rire, ces romanciers ingénus qui affichent l'intolérable prétention de dépraver les femmes;

car il faudrait les vêtir do satin blanc, et mettre sur leurs têtes des chapeaux de fleurs d'oranger ! Ah! comme ils seraient vite devenus des épileptiques et des fous furieux, s'ils avaient pu les entrevoir seulement en rêve, ces Enfers dont je viens et où je retourne, ces forteresses d'épouvante aux murailles de cuivre, où on gèle dans les fleuves de poix bouillante, où on brûle dans les lacs de glace, et où on tord ses bras dans l'angoisse de l'irréparable! Mais, que dis-je, Lucile! si une simple fille, une de celles qui, le soir, se promènent sur le boulevard, assommées et pensives, disait à un de ces prétendus insurgés la vingtième, la centième partie de ce qu'elle sait, le pauvre homme en deviendrait pâle comme un Pierrot mort, et ses cheveux convulsés et hérissés deviendraient aussi blancs que la neige !

— Ainsi, dit madame Addes, dans le monde des féroces plaisirs et des voluptés interdites, il n'y a rien autre chose que des souffrances?

— Si, dit Jeanne Delfaut, il y a quelque chose de trop grand et de trop immense pour être compris par les petites cervelles de tes éducateurs, et aussi par ta petite cervelle, à toi. Au delà de la vie honnête où tu es, où il faut que tu restes, il y a un lac de boue et de fange, habité par des bêtes informes, par des dragons et des hydres

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aux écailles livides. On y entre, on v fait quelques pas, on croit qu'on pourra revenir en arrière; ah ! quelle erreur! Il faut y marcher, v marclier encore et toujours, mémo quand on a de la houe dans les yeux et dans les narines, et de la boue plein la bouche. Il faut qu'on v marche jusqu'à la mort, et au delà de la mort. Comme le monde des infiniment petits et des infiniment grands, il stupéfie et déconcerte nos sens. Mais où et quand finit-il, ce lac de puanteur et d'immondices? Jamais et nulle part. Il est une éternité, un infini, une immensité pareille à celle du ciel sidéral où, après les étoiles, il y a des étoiles, des étoiles, des étoiles encore, et au delà, toujours des étoiles. Ah! Lucile, j'ai été assez glacée, assez brûlée, assez torturée pour nous deux . et il faut que toi, du moins, tu sois épargnée. Aie pitié de nous! fais-nous grâce!

— Eh bien oui! dit Lucile Addes, je suis convaincue, je me sens persuadée, sinon peut-être par ce que tu me dis, du moins par la force de ton affection, par l'ardeur de ta voix, par la sincérité de ton sourire. Oui, je veux, ou du moins je voudrais l'obéir. Mais, tu le sais, je suis une lâche, une faible, une timide et, maintenant que je suis engagée avec Michel Yvanne et que je lui ai promis tout, je le sens bien, je n'aurai pas la force de ne pas tenir ma parole.

— N'est-ce que cela? dit Jeanne Delfaut. Ah! ne sois pas inquiète pour si peu de chose! Consens seulement, dis un mot, et Michel Y vanne sera supprimé pour toi. Tu n'en entendras pas parler et tu ne le reverras jamais. Pauvre enfant, mes paroles font naître l'étonnement sur ton visage ; que serait-ce donc, si tu pouvais lire en moi et clans ma pensée? Une femme qui a fait ce que j'ai fait n'est une étrangère ni chez les voleurs, ni chez la police, ni dans aucune des officines où se fabrique le Hasard. Je suis chez moi dans tous les mauvais mondes, et quelquefois aussi dans le bon, et je suis armée de façon à pouvoir, quand cela est nécessaire, suppléer le Destin. Cependant, rassure-toi sur le compte de Michel Y vanne ; c'est pour toi seule qu'il disparaîtra, et sans qu'il lui en coûte un cheveu de sa tête; car il serait dommage d'enlever aux arts du mal un pareil virtuose! Donc, obéis-moi ; sois forte, garde ton corps et ton âme. D'ailleurs, moi aussi, je veillerai sur toi, mais de loin.

— Ainsi, dit Lucile Addes, tu m'auras sauvée de moi-môme et de toutes les horreurs, et comme autrefois, quand nous étions enfants, tu es toujours ma petite mère! Jeanne, ma chère Jeanne, embrasse-moi.

Et madame Addes, avec un geste d'affection

et de reconnaissance, tendait ses bras ; mais froidement, Jeanne Delfaut la repoussa.

— Non! dit-elle, ma bouche est ordure et ne peut baiser que l'ordure. Heureusement, il n'y a rien de commun entre toi et moi.

— Mais, ditLucile, dont les yeux s'emplirent de larmes, quand te reverrai-je?

— Jamais, dit Jeanne, car ne pas se montrer, c'est la seule politesse que puissent faire la Lèpre et la Peste! Je te crois décidée à rester une honnête, une vraie femme; et si tu as ce courage, j'espère que tu mériteras de ne me revuir jamais.

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