‹ Les belles poupéesChapitre 7 sur 17 · LE G I G A R E · texte numérisé non relu

LE G I G A R E

jamais?... dit madame Valérie Nisson à son amie Rose Martinole.

— Non, répondit madame Marlinole, jamais.

— Eh bien! dit madame Nisson, tu es certainement armée d'une vertu formidable entre toutes ; car, de tous les hommes qui existent sous le ciel, monsieur Ernest Marlinole est sans doute celui qui a le plus mérité d'être...

— Et pourtant, dit Rose Martinole, il ne l'est pas.

— Et comment cela se peut-il? dit Valérie. Ton mari est un être abominable. Je l'ai entendu, chez moi-même, développer ses monstrueuses théories pessimistes, pratiques, scientifiques, et prêcher la commode religion de l'égoïsme. Selon lui, toute action qui n'a pas l'intérêt pour mobile unique doit être rangée

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parmi les aberrations romanesques et sentimentales. La lutte pour la vie, la relation entre l'offre et la demande, telles sont les seules lois qui doivent être obéies. Dans la vie sociale, comme dans l'ensemble de la création, il ne voit que le grouillement d'un tas d'animaux qui, depuis les colosses jusqu'aux microbes, se dévorent entre eux, et il n'y admet rien autre chose que des séries d'organismes naissant, se reproduisant et mourant, en vertu de certaines règles, dont souvent la formule, pour nous, reste obscure. Il érige en principe que ni le bien ni le mal n'existent, que ce sont de simples vocables et qu'on peut faire tout ce qu'on veut, à condition de supporter les conséquences de ce qu'on a fait. Pour lui, les serments ne sont que des phrases de politesse, et le mariage est une convention, comme les unités d'Aristote dans la tragédie. Il ne voit aucun inconvénient à ce qu'on s'affranchisse de tous ces liens, pourvu qu'on réussisse. Par cela seul qu'il existe, ton mari pense que toutes les femmes lui appartiennent virtuellement et que, comme Molière, il est libre de prendre son bien où il le trouve. — Mais, lui disait mon mari, si madame Martinole partageait vos idées et se croyait autorisée^à suivre votre exemple ? — Dans ce cas, dit ton seigneur et maître, je

verrais jusqu'à quel point sa conduite me gênerait et. me serait préjudiciable, et j'agirais en conséquence.

— Oui, s'écria Rose, il est ainsi. Au commencement de notre union, je l'aimais ; il a pris soin de me signifier nettement qu'il fallait me débarrasser de ces vaines rêveries poétiques. D'ailleurs, il ne tarda pas à tuer mon affection, par ses trahisons quotidiennes encore plus sûrement que par ses cruels discours. J'eus bien vite horreur de ses baisers, qu'il me fallait partager avec les dames et les Margots; mais il ne comprenait rien à ce sentiment si simple, qui, pour lui, n'avait aucune raison d'être. Lorsque Paris entier s'occupa de sa scandaleuse liaison avec la chanteuse d'opérette Jeannette Guillery, mon cœur se souleva, et j'osai me plaindre. Alors, très sérieusement et très tranquillement, monsieur Martinole me demanda si quelque chose me déplaisait dans l'installation, dans la livrée, dans les toilettes, dans la vie extérieure de mademoiselle Guillery, ajoutant qu'il s'empresserait de faire modifier ce dont j'aurais à me plaindre. Que voulez-vous qu'on puisse dire à des raisons pareilles ?

— Rien, répondit vivement madame Nisson. Faire sans dire.

— C'est ce que je pensai, dit Rose, et tout

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de suite, sans effort, sans lutte, sans remords, sans hésitation, je devins, en pensée du moins, une femme infidèle. J'aurais voulu sans retard commettre le crime, et je l'aurais commis d'un cœur très léger, avec ravissement. Conseillée par mon bon sens de femme et par toutes les gouttes de mon sang révolté, j'avais soif du talion. Selon moi, l'ordre des choses, la vertu, la sainte vengeance, les lois de l'équilibre, l'inéluctable justice exigeaient impérieusement que mon mari fût...

— Eh bien! dit Valérie avec impatience, pourquoi ne l'est-il pas?

— Ma chère, dit Rose, après avoir été ainsi traînée dans la boue, après la triste expérience que j'avais faite, j'avais besoin d'être débarbouillée avec la plus pure ambroisie. Nul à peu près ne pouvait me suffire, je voulais être adorée pleinement, ardemment, exclusivement et toujours, toujours surtout! et cela va sans dire, par un homme qu'il me fût possible d'aimer. Cet être d'exception, qui devait être façonné à l'image même de mon désir, je ne tardai pas à le rencontrer dans le monde. Tu le connais, c'est Paul Adan, ce héros fier, doux, énergique, dont l'allure élégante et le visage cuit par le soleil d'Afrique donnent l'idée des plus beaux bronzes de la Renaissance. Tu connais la caresse

de son regard, le charme prestigieux de sa voix, et cette éloquence de poète avec laquelle il peint, évoque et fait voir tout ce qu'il veut, et vous force à le suivre dans son souvenir et dans son rêve. En même temps que moi, il fut frappé du même coup de foudre, qui est l'amour même: il ne vécut, ne respira plus que pour moi, et nous n'eûmes même pas besoin d'échanger des regards pour savoir que nous nous aimions. Enfin, Paul Adan me fut présenté, me parla; il m'entraîna à travers les plus féeriques enchantements, répondant, comme la voix d'un écho, à mes plus intimes pensées; mais jamais, ni ce jour-là ni les autres, il ne m'adressa un mol de galanterie.

Oh! comme j'admirai sa discrète et subtile délicatesse! Il voulait me mériter, s'emparer de moi, faire vibrer toutes les fibres de mon cœur ; mais il ne voulait rien solliciter ni demander; il voulait m'éviler tous ces lieux communs de l'amour qui, même charmants, sont horribles, et qui ne doivent pas êlre figurés par des paroles, si ce n'est dans Ylntermezzo ou dans le Cantique des Cantiques! Et moi, cependant, je concevais le projet d'égaler «•t. peut-être, de surpasser son désintéressement et sa bravoure. Un jour, sans qu'il m'eût rien demandé, sans que je lui eusse rien promis,

je voulais entrer chez lui, inattendue, tomber

dans ses bras, et lui dire: Me voilà! Oui, j'y étais bien résolue, je savourais par avance cette minute délicieuse, et pourtant je me plaisais à prolonger les heures pendant lesquelles Paul Adan se donnait à moi sans que je me fusse donnée à lui, et sous mes pieds, comme un tapis de pourpre, mettait son âme.

Et j'admirais la variété, l'agilité, la richesse incroyable de son esprit, in enivrant de sa rapidité à tout comprendre, à tout raconter, à tout peindre, sans noter des circonstances dont alors la similitude m'échappa, mais que, plus tard, je devais grouper et rassembler dans mon souvenir. Si Paul Adan voulait vous montrer quelque site ou quelque scène de la vie, jadis vus dans ses voyages, il le faisait avec une incomparable magie; mais si, une autrefois, on voulait le ramener sur le même sujet, il ne savait plus ou ne voulait plus savoir de quoi il était question. A une soirée chez la comtesse de Brucamps, une jeune cantatrice de Prague, mademoiselle Czermak chanta un air bohémien, si amoureux, si étrange, si divinement triste, qu'elle excita dans toute l'assemblée une émotion profonde et douloureusement voluptueuse. Placé très près du piano, Paul Adan écoutait avec tant de passion et d'intensité

qu'il semblait sentir, vivre, penser lui-même tout ce que pleurait et racontait la musique. Mais tout à coup, et à mon grand étonnement, comme mademoiselle Czermak en était à peu près à la moitié de son air, sans déranger personne, et d'un pas léger, Paul Adan passa dans un salon voisin, où je pouvais parfaitement le suivre des yeux. Alors, nullement ému, tranquille, ne pouvant cependant ne pas entendre, il cessa de s'intéresser à la chanson et parut l'avoir oubliée complètement. Pour rester dans le même ordre d'idées, un autre jour Paul Adan me parla d'un livre de poèmes récemment paru, dont il me raconta les inventions, les figures, les rimes, les sonorités même, de façon à me donner une furieuse envie de lire tout de suite ces vers. Très peu de temps après que Paul m'eut quittée, j'allais envoyer acheter le livre, lorsqu'on m'apporta de sa part l'exemplaire qu'il avait lui-même lu.

Je me mis à dévorer les vers qu'il m'avait si bien décrits; mais, arrivée à la page 121, je vis avec un profond étonnement que le volume n'avait pas été coupé plus loin, et que, par conséquent, Paul Adan avait négligé de lire les deux cent trente-neuf dernières pages. Comment expliquer avec vraisemblance que son admiration, si exaltée, fût morte justement

à cet endroit-là? Cependant, comme je te l'ai dit, malgré la succession de ces faits si expressifs, je ne devinais pas encore l'esprit de changement et la versatilité d'âme qu'ils indiquaient. Plus que jamais, je caressais mon cher projet, et je me promettais de faire à mon ami la surprise que j'avais méditée, celle de tomber chez lui comme la foudre, comme le bonheur et, avant qu'il ait eu le temps de dire un mot, de me donner toute! Mais, ma chère, mes yeux furent dessillés par une fable en action que je pus voir jouer sous mes yeux, dont la morale était claire, et à laquelle il ne manquait rien, que les vers de La Fontaine !

Par un des premiers beaux jours du printemps, je me promenais au Bois, seule clans ma voiture. Une douce brise, des parfums de feuilles et de lilas, des clairs rayons dorés d'un jeune soleil, encore un peu emmitouflé, d'élég'antes et amusantes fig-ures parisiennes aussi bien triées par le hasard que si on les eût choisies, faisaient de cette matinée quelque chose d'exquis, de doux et de réconfortant. A un moment où je reg-ardais distinctement à la portière, je vis, comme venant vers moi et marchant lentement sur le trottoir des piétons, Paul Adan, qui ne me vit pas. Gai, ayant l'air

heureux comme le temps, et, montrant sur son visage une expression voluptueuse et tranquille, mon ami fumait un cigare blond, doré, évidemment excellent, à la fumée tendrement bleue, aux cendres blanches. Il était impossible de douter que Paul, ayant déniché cet objet exquis et rare, ne lui dût un extrême plaisir. Cependant, à un moment donné, — suis-moi bien ! — rien d'extraordinaire ne se produisit, ce qui était si bon ne cessa pas d'être bon, car Paul Adan ne lit pas une imperceptible grimace, pas un muscle de son visage ne se crispa, douloureusement affecté ; mais sans raison, sans prétexte, sans motif quelconque, et dans l'instant même où il semblait se régaler le plus avidement , Paul Adan ôta le cigare de ses lèvres et le jeta dans le sable de l'allée.

0 ma chère Valérie, j'étouffai tout, mon amour, mes espoirs, mon projet hardi, car j'avais vu là ma destinée représentée fidèlement. Moi aussi, en demeurant telle que je suis, en ne cessant pas d'être belle et enviable et enivrante et amoureuse, si je me donnais, il arriverait un moment où je deviendrais ce que l'ignoble argot des magasins nomme : l'objet qui a cessé de plaire, et je serais dédaigneusement arrachée des baisers et

des lèvres, et jetée dans la bouc comme un cigare !

— Mais, chérie, dit madame Nisson, as-tu bien fait de lancer au loin ton bouclier, et de déserter avant la bataille? Les fables, même réelles, sont de pures allégories, et ne se piquent pas toujours d'une vérité matérielle. N'as-tu pas attaché trop d'importance à une circonstance peut-être frivole. Tous les jours on jelte un cigare à moitié fumé...

— Oui, dit amèrement Rose, et tous les jours aussi on jette une femme à moitié aimée! Oh! pourquoi cet abominable désaccord entre ce qui existe et ce que nous avons raison d'exiger? Si nous voulons, avec tant de justice, être aimées toujours, et si les hommes ne peuvent aimer que cinq minutes, l'état de femme n'estil pas inférieur à celui d'un chien battu?

— Ne désespère pas si vite ! dit Valérie, car enfin, les choses ne peuvent se passer ainsi. Quand même nous verrions dans l'air des signes sanglants, quand les fleuves remonteraient leur cours, et quand le ciel tomberait sur nos tètes, la justice est la justice, et il est de toute nécessité que ton mari soit...

— Hélas ! dit Rose.

— Et qui sait? ajouta madame Nisson, peutêtre rencontreras-tu enfin un homme aussi beau,

aussi enthousiaste, aussi discret que Paul

Adan, mais qui saura parler deux fois de la

même chose, et qui consentira à fumer les cigares jusqu'au bout !

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