GIOVANNI BELL INI. — PAL A DE SAINT JO
(Académie de Venise.)
Vierge entre saint Panl et saint Georges et la Vierge entre sainte Madeleine et sainte Catherine, toutes deux à l'Académie. Ce dernier tableau est surtout remarquable par la richesse de son coloris : il est baigné par une lumière d'or qui semble émaner des trois visages de femmes en prière.
Quant aux Madones isolées de la fin du xvc siècle, elles ne s'écartent pas de la formule bellinesque, sauf que la Vierge apparaît fréquemment assise devant la balustrade, tenant l'Enfant sur ses genoux. Un écran d'étoffe l'isole le plus souvent du paysage du fond. Le type est le même qu'aux Frari : yeux bruns, carnation de blonde, « le nez menu », la bouche étroite (1).
J'ai hâte d'en venir à Y Allégorie Chrétienne des Offices (p. 117), ce chef-d'œuvre longtemps méconnu que la critique place aujourd'hui au tout premier rang des créations de Giovanni, à côté de la Pietà de la Brera. Même lorsqu'on fut d'accord pour admirer la fantaisie du paysage, la richesse du coloris, l'atmosphère de rêve que dégage ce petit tableau, le sujet n'en resta pas moins une énigme indéchiffrable. Ce n'était pourtant, comme l'a très bien montré récemment G. Ludwig, que l'illustration d'un poème français, très populaire au moyen âge : Le Pèlerinage de rame par Guillaume Deguilleville. La terrasse, enclose d'une barrière de marbre — que nous avons déjà remar-
(1) Il se retrouve au Musée de Berlin (avec l'Enfant debout), à l'Académie de Venise (l'Enfant assis sur les genoux devant un paysage et Madonna dey H Alberetti) et à Londres (National Gallery et Coll. Mond).
quëe clans le Sang du Rédempteur et dans la Madone de Murano — représente le Paradis. Les enfants symbolisent les âmes qui se nourrissent des fruits de l'Arbre de Vie (le Christ). La Vierge, assise sous le traditionnel eep de vigne; deux saintes (dont l'une est peut-être une vertu, la Justice), saint Paul, saint Pierre (près de la porte ouverte), saint Job et saint Sébastien assistent à leurs ébats. Le lac, dans lequel se reflètent les collines voisines, est le Létlié dont, suivant Dante, les eaux purifient l'àme de ses péchés. La scène, à l'arrière-plan à droite, représente une légende de la vie des ermites dans le désert : comment saint Antoine, allant visiter saint Paul l'Ermite, rencontra un centaure qui lui indiqua le chemin. Le village, à gauche, indique la vie humaine et ses patients labeurs (symbolisés par Fane).
La correspondance d'Isabelle de Gonzague avec son agent Vianello et avec le cardinal Pietro Bembo montre clairement à quelles pressantes sollicitations Giovanni était en butte delapartdesaclientèlearistocratique, férue demythologie. C'est sans doute pour la contenter qu'il créa cette Allégorie, ainsi quela série de cinq panneaux, actuellement à l'Académie de Venise. Le symbolisme en est purement médiéval, mais il se traduit parles formes et les couleurs les plus nobles et les plus brillantes qu'ait créées la Renaissance. Ces œuvres, uniques à cette époque, marquent, dans l'esprit de l'artiste, un deuxième « refour en arrière », analogue à celui que caractérise la Madone de Ja Brera. Elles révèlent un côté imprévu et touchant de ce génie
complexe qui, au faîte de la gloire, prétendit résister au succès et se consacrer uniquement au service de la Vierge, des Saints et des Vertus chrétiennes, en dépit de Vénus, de Mars, de Bac chus et d'Eros.
L'énigme des cinq panneaux de l'Académie semble également avoir été résolue par Ludwig. Ils auraient, selon lui, servi jadis h encadrer un miroir, ou restello, et déviaient être présentés comme suit : En bas, de gauche adroite : la Fortune, dans une barque tenant une sphère; la Prudence, debout sur un piédestal, tenant un miroir: le Mensonge démasqué, sortant d'une conque portée par deux pêcheurs. En haut, dans le même ordre : la Paresse (traînée par un attelage d'enfants) et la Persévérance; la Summa Virtus, combinant les attributs de la Justice, de la Tempérance, de l'Espérance, de la Force et de la Charité; et un panneau disparu représentant le Bonheur couronnant la Persévérance. Nous avons déjà relevé plusieurs traits de ressemblance entre ces compositions et les dessins mythologiques de Jacopo. Ce rapprochement est suggestif. Pour le peintre primitif, ces fantaisies n'étaient qu'un passe-temps, pour le peintre renaissant, elles deviennent un danger.
En des temps plus propices, ces allégories chrétiennes eussent fait école et ouvert un nouveau champ à l'imagination artistique. En fait, il fallut trois siècles et demi d'expériences mythologiques avant que les Préraphaélites songeassent à s'en inspirer.
Dès le début du \vie siècle, à l'âge de soixante-dix ans.
Giovanni sent sa situation de chef d'école menacée. Giorgïonc vient de peindre sa Madone de Castelfranco et plusieurs disciples de Bellini désertent son atelier pour s'attacher à cette gloire naissante.
Avec une vitalité et une souplesse étonnantes, le a ieux maître s'approprie les procédés giorgionesques. Il se crée une nouvelle manière, adoucit les contrastes de sa palette, approfondit ses lointains, gradue davantage sa perspective aérienne et oppose victorieusement, en 1505, au chefd'œuvre de son jeune rival la fameuse Madone de San Zaccaria (p. 421) qui exprime, avec plus de charme e( de sobriété, la pensée musicale des paie précédentes.
C'est son dernier effort. 11 nevivraplus désormais que de sa réputation. Mais cette réputation est si solidement établie qu'en dépit des faiblesses évidentes de sesdernières œuvres, Giovanni continue à régner à Venise jusqu'à sa mort (1516).
Ses dernières années furent pourtant assombries par la campagne que mena contre lui la jeune école à la tète de laquelle, après la mort de Giorgione (1511), s'était mis leTitien.Ccdifférendartistiquedégénérabientôtenunesérie d'attaques personnelles qui contribuèrent sans doute à abréger les jours du vieux maître.
Plusieurs témoignages contemporains nous prouvent pourtant que Giovanni jouit, jusque dans ses dernières aminées, deTadmiratio et du respectde ses contemporains. Durer, auquel il avait fait bon accueil à Venise, le considérait encore, en 1500, comme le premier peintre de l'école.
Cliché Alinari.