JACOPO BELLINI. — MADONE
(Académie de Venise.)
Il suffisait d'ailleurs à Jacopo de pénétrer dans l'église Saint-Marc pour trouver des exemples d'un art plus vigoureux. Sur la balustrade qui sépare le chœur du transept, les frères Massegne avaient sculpté, dès 1394, les figures des Apôtres, de Marie et de Saint Marc, et l'enfant dut suivre des yeux, entre deux prières, les sobres contours de ces statues que les maîtres de Pise semblent avoir animées de leur souffle. Une comparaison confuse devait s'établir, dans son esprit, entre la souriante éclosion de cet art nouveau et la rigide splendeur des mosaïques des voûtes. Peut-être a-t-il également, au cours de ses flâneries sur les qua;s, observé le travail de l'un de ces nombreux sculpteurs anonymes qui contribuèrent à faire de la façade principale du palais des Doges une des merveilles du monde.
Mais ce n'étaient là que des impressions d'enfance. Qui sait? Le petit Jacopo ne songeait peut-être encore qu'à être « estamyer » comme son père. Sa Vocation décisive ne dut se déclarer que le jour où parurent, sur la place Saint-Marc, entourés de leurs élèves, salués par les nobles et parle peuple, comme des princes au milieu de leur cour, deux maîtres, Gentile da Fabriano, dans toute la gloire de l'âge mur, et le Yéronais Pisanello, dans tout l'éclat de ses premiers triomphes.
11 règne une grande incertitude au sujet de la date
séjour de ces maîtres à Venise. Il est donc difficile de se représenter quelle action cet humble précurseur, dont la physionomie reste flottante et indécise, peut avoir exercée sur le jeune Jacopo.
précise de cet événement. Selon les uns, les deux artistes auraient séjourné ensemble à Venise ; selon les autres, Pisanello aurait succédé à Gentile. On s'accorde pourtant à reconnaître que les fresques que la Seigneurie leur avait commandées, pour la salle du Grand Conseil, furent peintes entre 1410 et 1420 — soit à l'époque où Jacopo devait commencer son apprentissage (1).
L'inspiration qui guide ces deux artistes est si semblable, leur vision de la vie, leur technique, se rapprochent à un tel point qu'il semble bien difficile de les distinguer. Songez à la célèbre Adoration des Mages de Gentile (Académie de Florence), dont une des prédelles est au Louvre, et comparez-la aux fresques de Vérone et aux dessins du recueil Vallardi de Pisanello (également au Louvre). N'estce pas la môme profusion de détails, la même richesse d'imagination, mais aussi la même conscience scrupuleuse dans l'observation de la nature, la même perfection technique dans la réalisation des animaux et des fleurs, le mènie souci de réalisme individualisant chaque physionomie, introduisant les vêtements de l'époque dans les divers épisodes de la légende chrétienne?
Que nous voilà loin delà vision synthétique de Giotto,de
(1) Pour qui a quelque peu pratiqué les œuvres des deux maîtres, il importe assez peu de savoir lequel des deux a précédé l'autre à Venise et lequel des deux s'est attaché le jeuneJacopo.il est tout naturel que ce soit Gentile, comme le veut la tradition, car il était de vingt-sept ans plus âgé que Pisanello et devait réunir autour de lui un plus grand nombre d'élèves, mais nous n'aurions sans doute pas une ligne à changer à cette étude si le peintre véronais s'était substitué au maître ombrien.
Cliché Anderson.