LA CRISE D IDEES
La crise intellectuelle et morale du xviii^ siècle est avant tout une crise religieuse.
Une part écrasante de responsabilité doit en être attribuée au jansénisme. Je n'ai pas à définir cette inhumaine et désolante doctrine qui ne laissait le ciel qu'à un lot infime de prédestinés, en supprimant la liberté pour donner tout à la grâce, et prohibait par la crainte des profanations l'approche des sacrements. Cette hérésie obstinée, qui niait sa propre existence et se proclamait plus orthodoxe que le pape, eut des conséquences qui méritent un développement spécial. Elle entama les vannistes. Il * importe de mesurer jusqu'à quel point.
La question est délicate et la solution tout hypothétique. Il semble que l'on peut imputer, sinon l'introduction de cette doctrine nouvelle, du moins l'établissement d'un courant d'idées qui la permit à Dom Robert Desgabets, bénédictin qui jouit au xvii® siècle d'une réputation considérable et d'ailleurs méritée ^ Cartésien déterminé, quoiqu'à sa mode, il introduisit dans les différents noviciats de la Congrégation, l'étude de cette philosophie, déjà modifiée par lui et presque
1. Paul Lemaire, Dom Robert Desgabets, son système, son influence, son école. Paris, Alcan, 1902, 1 vol. in-S». Cf. le chapitre sur D. Desgabets et les solitaires de Port-Royal, pp. 265-275.
immédiatement dénaturée par les commentateurs de Descartes. Admise par Arnaud qui entretint avec le philosophe des rapports amicaux, elle avait avec les idées des solitaires des attaches et plus d'un point de contact, et dès la fin du xviii^ siècle, l'Art de penser de Port-Royal ^ servait de base à la théologie vanniste elle-même, comme le kantisme à la philosophie qui nourrit notre jeunesse.
A ces origines du jansénisme se rattache peut-être la genèse de l'antagonisme indiscutable et malheureux qui divisa les Bénédictins et les Jésuites. La Compagnie n'avait jamais été en odeur de sainteté auprès des moines rentes qui ne se voyaient pas enlever sans colère nombre de prieurés et de propriétés au profit de ces intrus. Le jansénisme fournit peut-être l'occasion cherchée qui accusa l'animosité latente que le libéralisme gallican des moines éprouvait pour l'orthodoxie étroitement ultramontaine des Jésuites. Les partis étaient désormais tranchés, les premiers se rejetèrent avec plus de fougue dans l'opposition et le jansénisme, qui bénéficiait de l'antipathie presque générale contre les Pères. La querelle ne fît que s'attiser au cours des discussions du xvni^ siècle. Il est facile d'en trouver des témoignages: Dom Charles Chardon, dans son Testament spirituel, déclare qu'il a toujours regardé les Jésuites comme les plus grands ennemis de, l'Eglise et comme la cause des maux et des troubles qu'elle éprouve depuis plus d'un siècle ^, et le Journal de Dom Jean François ^ laisse percer à travers les lignes son animosité à leur égard et sa joie de leur suppression de 1762.
Mais l'importance que le jansénisme acquit au cours