‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 46 sur 124 · Dom Pétré, mort le 20 novembre 1789 à Châlons; DomLam · texte numérisé non relu

Dom Pétré, mort le 20 novembre 1789 à Châlons; DomLam

plus marquants : Dom François Maillard, abbé de Moyenmoutier, mort le 2 février 1790 ; Dom Pierre Gastebois, à Metz, le 3 mars. Plus heureux que leurs confrères qui durent assister à la lente ag^onie d'un ordre qui avait fait leur honneur et leur joie, ils n'eurent pas à assister aux humiliants inventaires.

Pour la première fois, municipalités et villageois allaient mettre le nez dans les comptes des abbayes, avoir une idée nette des propriétés, des biens fonciers, des titres, des meubles, pénétrer dans Tintimité d'une existence toujours défendue jusque là des indiscrétions, manque de convenance qui répujjne, bien qu'obligé. Aucune municipalité ne se refusa — quoique le décret prévit le cas — à cette inquisition qui ne pouvait que satisfaire une curiosité vulgaire allumée par l'envie et la jalousie. La promenade se répétera partout, de la caveau chapitre et des cellules des moines au grenier; sacristie, église, tout y passera, jusqu'à la procure où Ion s'arrêtera pour les comptes.

Les inventaires se poursuivirent sans incidents notables depuis le 28 avril 1790 à Hautvillers, pendant tout le mois de mai dans les différentes maisons de la Congrégation jusqu'au 15 juin à Munster. Nulle part, il n'y eut de résistance. A Montier-la-Gelle pourtant, les religieux avancèrent qu'il était trop détaillé et que telle n'était pas l'intention de la loi.

Les premiers inventaires conservent encore les marques extérieures de respect envers les bénédictins : A Saint- Vanne de Verdun, « MM. les prieur et religieux, capitulairement assemblés en habitde chœur», reçoivent la municipalité qui se fait annoncer courtoisement suivant les rites habituels de politesse. Les paysans expriment avec un respect gêné leur considération

brecht, le 16 décembre 1789 à Saint-Arnould; Dom Hilaire Goubert, le 8 janvier 1790 à Laye; Dom Grégoire Thomas, le 29 janvier 1790 à Saint-Mihiel, etc.

pour les communautés qu'ils viennent inventorier.

Mais au récolement qui eut lieu en novembre et décembre 1790, tout est transformé et si les bourg-eois usent encore de quelques formes atténuées : « Nous avons fait assembler les relig:ieux de la dite maison et les avons requis de nous accompagner dans nos opérations », à la campagne, la grossièreté et la goujaterie ont fait place à la platitude. Plus comprimé, le peuple se détend en insolence, heureux de faire sentir son pouvoir nouveau.

Les déclarations des Vannistes qui devaient accompagner les inventaires jetteraient un jour précis sur l'état moral de la Congrégation si elles étaient connues intégralement. Beaucoup font défaut soit quelles ne furent jamais exprimées, soit que perdues désormais. Celles qui restent permettent cependant de fournir des conclusions approchées de la réalité, jointes aux déclarations de novembre, lors du récolement.

Toutes les nuances de sentiment sont exprimées. L'on reconnaît les moines fermement attachés à leur état : les pieux, que Tâge, la fatigue ou la maladie inclinent à vouloir quitter leur monastère, ceux-ci pour ne pas être à charge à leurs confrères ; les scrupuleux, tourmentés par la grâce ou le doute; les indécis, retenus par la crainte de ne pas toucher leur traitement, ignorants de ce que leur réserve l'avenir ; les tièdes, qui penchent pour la sécularisation, jusqu'aux moines heureux de jeter leur froc aux orties et de se débarrasser d'une règle qui leur pèse.

En plus de ces nuances, avant d'en arriver à ces déclarations mêmes et pour peser leur valeur exacte, il faut encore tenir compte de leurs conséquences possibles — inhérentes à l'époque — et des circonstances locales qui pouvaient influer sur elles.

Les conséquences étaient graves pour le moine qui désirait quitter le cloître. L'ancien régime était dur

pour les renégats et l'on compte les religieux dans ce cas avant 1789 '. Ils n'avaient pas de situation sociale possible. Tous pouvaient craindre la lamentable existence de Dom Clerc.

Jean-Edme Clerc était né à Vesoul le 16 mai 1746, le dernier de seize enfants. Il entra au noviciat de Luxeuil le 18 septembre 1763, à 14 ans, suivant l'exemple de quatre de ses frères, et prononça ses vœux à Vâge de 16 ans et quatre jours. Que se passa-t-il bientôt? Je n'ai pour en jug^er que quelques aveux de Dom Clerc lui-même.

Lorsque la malheureuse affaire qui m'a contraint de quitter le froc est arrivée, je n'étois guère moins enfant qu'à mon entrée en religion. J'étois à l'âge où les passions dans toute leur force maîtrisent les trois quarts des hommes.

Il avait 24 ans. C'était en septembre 1770. Cet aveu d'un égarement passionnel doit exprimer la vérité. Dans des pétitions postérieures, il rejettera toute la faute sur son prieur qui aurait empêché le cardinal de Choiseul de l'ordonner en l'accusant d'être un déiste. Le déisme de Dom Clerc ne devait pas être très farouche. Ni son âge, ni même le milieu vanniste ne semblent le rendre admissible et je n'ai pas cru devoir en faire état dans l'étude des idées. Quoi qu'il en soit, on l'enferma dans une prison régulière. Il s'échappa, s'enfuit dans sa famille. Sur le point d'être arrêté, il vola à l'un de ses cousins onze louis, traîna sur le pavé

1. A peine deux ou trois à chaque chapitre, c'est-à-dire tous les trois ans. A celui de 1789, l'on signale comme fugitifs Dom Charles Munier et Frère Jean Nicolas Henning, convers. A celui de 1786 étaient notés comme relaps Charles-Claude Pavier, de Châlons, profès de Hautvillers le 6 octobre 1761 ; Pierre- François Coinsin, profès du 14 mai 1771 et Didier Billottey, de Vesoul, profès de Luxeuil le 28 décembre 1773 (Bibl. de Verdun, mss. 513).

de Lyon, finit par être rattrapé et enfermé à Gharenton, puis à Maréville près de Nancy ^ C'est là que la Révolution vint le libérer, peu de temps après ses pétitions à TAssemblée Nationale. Ses supérieurs ne l'avaient pas lâché, malgré ses supplications. Il semblerait qu'il eût fallu le défendre contre lui-même. Enfin délivré, il servit trois ans dans l'Infanterie, faisant les fonctions du premier commis du trésorier; ensuite secrétaire du duc de Montbazon, il quitta celui-ci pour devenir professeur au petit collège de Lyon. Poursuivi comme émigré, il fut incarcéré pendant la plus grande partie de la Révolution. L'Empire le trouva professeur à l'Ecole secondaire de Poligny. Il demanda la permission de se marier au cardinal Caprara qui la lui refusa, à cause de ses vœux, quoiqu'il ne fût même pas sousdiacre. Il dut s'en tenir là. Ses différents emplois prouvent que ce dévoyé n'était pas dénué d'étoffe, mais cela ne suffisait pas à lui donner la vocation. Cette vie manquée, tout exception qu'elle fût, est un cruel réquisitoire contre le recrutement des couvents de l'ancien régime. Elle put servir d'exemple, mais le désir de sen aller était pour quelques religieux trop puissant à l'aurore de la Révolution pour que la raison seule pût les retenir.

Une lettre de Dom Massias, bénédictin de Flavigny, du 14 mai 1790, adressée à un membre de l'Assemblée Nationale, son compatriote, secrétaire de l'Intendance, receveur de la ville de Colmar^, est l'expression très nette du sentiment de toute la catégorie de moines qui désire quitter le cloître. Dom Massias formule quelques demandes sur la façon dont il doit se décharger de la gestion de la procure du prieuré, sur la date à laquelle

1. Arch. Nat., D, XIX, 14 (Pétition du 26 novembre 1789) — F7 7312 (28 frim. an 3) et AFiv, 1910.

2. Dom Nicolas-François Massias, né le 14 mars 1742, Colmar, profès de Munster le 21 août 1761.

il pourra loucher les quartiers de sa pension, mais surtout quête un conseil autorisé sur lequel il puisse s'appuyer pour quitter sa maison.

Malgré ce qu'en diront MM. les évêques, je me dispose partir le plus tôt que je pourrai pour me retirer chez M. Boulet, premier membre de la municipalité d'Einsisheim, mon cousin. Je ne crois pas que les foudres amortis des évèques détourneront beaucoup de nos confrères à profiter de la liberté que Nosseigneurs de l'Assemblée Nationale ont sagement accordée aux Religieux. Tout ce qu'on désireroit pour faire taire ces Messieurs [seroit] que Nosseigneurs [de l'A.N;] demandassent au pape une bulle de sécularisation pour tous ceux qui voudroient sortir, et par ce moien, il n'y en aura pas un qui ne se retireroit... Je vous déclare que mon intention est de sortir... Ce n'est point Fenvie de quitter ihon habit qui m'a fait prendre ce parti et quoiqu'en disent les évêques, je ne me regarderai jamais comme apostat. Le seul motif qui m'y engage est de vivre paisiblement avec un vrai ami et de ne pas vouloir m'astreindre à un régime de vie que je ne connois pas et de ne vouloir dépendre d'une Communauté qui nécessairement sera soumise à l'inspection d'une juridiction de laquelle je ne dépendois pas en vivant en Congrégation.

L'ouvrage de Dom Deforis ^ doit vous faire connaître combien d'inconvéniens résultent de ce nouvel établissements et combien ces MM. ont tort de taxer d'apostats des gens qui ont été toute leur vie soumis à une observance dont ils ne se sont jamais plaints et qu'ils ne quittent que les larmes aux yeux, leur état étant dénaturé par ces changemens. Seroit-il juste qu'après 30 ans de profession, j'allasse de nouveau me remettre à un novitiat et dépendre de gens qui nous ont continuellement persécutés, soit en

1. S'agit-il du livre de Dom Deforis sur « L'importance et Vètendne des ohlujations monastiques », Paris, 1768, ou bien du Plan de réforme motivé présenté aux États Généraux par les fidèles citoyens de la bonne ville de Paris, 1788-89-90, que Barbier lui attribue ? Le contexte ne permet pas de le préciser. Cf. Berbère, Xouvean supplément, I, 150.

nous dépouillant de nos abbayes, soit en voulant assister à nos chapitres généraux où ils n'ont apporté que le trouble et mis la discorde où régnait la paix.

Dom Massias exagère. Il n'avait jamais été question nulle part de faire recommencer aux moines leur noviciat. 11 lui fallait bien légitimer son intention de sortir et sa diatribe contre Tépiscopat, mais celle-ci ne sert pas seulement de tremplin à un mouvement oratoire et il faut en retenir Tamertume non feinte. Ces rancœurs ne tenaient pas seulement au dégoût de son état et l'on peut lui tenir compte des circonstances atténuantes, si je puis dire.

En effet, dans le diocèse de Nancy, dont dépendait Flavigny, Monseigneur de la Fare avait ordonné :

De retenir toutes les feuilles d'approbation des religieux de leur diocèse et de regarder comme interdits de toutes fonctions de prêcher et de confesser tous les religieux cydevant approuvés qui feraient leur déclaration par devant les municipalités pour jouir de la liberté accordée par le décret de l'A. N. du 18 février dernier de sortir du cloître avec espoir d'une pension '.

Le cardinal de Montmorency, évêque de Metz, avait, semble-t-il, lixé les mêmes règles. Cette décision des deux prélats était compréhensible, mais trop catégorique. Sans laisser tléchir les principes, il eût été bon de montrer moins d'intransigeance, de ne pas proposer indistinctement des sanctions générales. Il eût fallu n'examiner que des cas d'espèce.

Il était certain que des religieux piqués déjà du virus libertaire n'admettraient pas ces entraves mises à leur droit récemment proclamé. C'était d'une psychologie rudimentaire. Ceux mêmes qui n'approuvaient pas toutes les décisions de l'Assemblée Nationale, qui ne voulaient pas quitter le cloître, allaient se regimber

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