Archives dép. de la Haute-Marne, Q
Ghatenois, les bénédictins se prononcent presque à l'unanimité pour la vie privée, et dès le mois de mars 1790, tous les religieux de Mouzon déclaraient avoir l'intention de profiter de la liberté accordée par les décrets. Dom Melin, prieur, avait eu soin de signaler à ce propos « le patriotisme dont ils étaient tous pénétrés ». Bien mieux, ils sont tous partis au début de septembre et leurs meubles sont vendus le 18 de ce mois.
Je ne veux pas omettre quelques déclarations notables de Dom Jouet à Saint-Urbain, Dom du Fey à Metz, Dom Bruley à Vertus qui en profitent pour se plaindre « du despotisme affreux des supérieurs ». L'attitude de ces religieux aigris est sans importance dans l'ensemble.
En définitive et en réunissant toutes les déclarations connues dans 39 maisons, sur 437 religieux, 144 choisirent la vie régulière, 229 la vie privée et 64 ne voulurent pas se prononcer. J'ai interprété les déclarations à ce premier inventaire dans le sens le plus favorable à chaque religieux.
En novembre, lors du récolement, dans 30 maisons, sur 351 religieux, 83 s'entêtèrent pour la vie religieuse, 268 se décidèrent pour la sortie du cloître.
Le résultat intégral connu pour les 50 maisons et les 600 religieux ne changerait, semble-t-il, rien à cette proportion, d'autant que les deux statistiques ne portent pas sur les mêmes abbayes, et qu'en novembre il n'est pas tenu compte de celles nombreuses déjà disparues * et dont les membres étaient dispersés. A cette époque, la nature des décisions dépend de circonstances tout autres et la sortie du cloître est pour certains religieux fort admissible.
Les chiffres primitifs sont péremptoires. Je me suis
1. Saint- Airy, Huiron, Moiremont, Mouzon et les trois abbayes messines. Cf. plus loin, p. 122.
étendu sur les motifs qui pouvaient excuser le départ des religieux. Ils ne tiennent pas en regard des obligations acceptées. Malgré celles-ci, malgré les ennuis moraux et matériels qui pouvaient les accabler, dès le mois de mai, plus de la moitié des bénédictins font fi de toutes les considérations religieuses et renient leurs vœux. Les défections augmentent le mérite de ceux qui persévérèrent, mais n'en portent pas moins un témoignage accablant contre la Congrégation.
Peu de vannistes partirent sur leur champ. Leur décision prise de s'en aller, la plupart attendirent. Quelques-uns passèrent outre. Les Messins donnèrent l'exemple. A part Dom Tabouillot que sa mauvaise santé rendait bien excusable — il avait eu des attaques en 1786 — comme Dom Gossin qui part le 11 mai de Saint- Vincent, les autres montrèrent un empressement excessif: Dom Agnus part le 11 avril de Saint-Arnould, Dom Marionnels, Petitjean, Huguenin dès ce mois de mai de Saint-Arnould, Dom Termonia le 23 juillet de Saint-Clément. Dom Gabriel, jeune diacre de Montiérender, parti le 29 avril, se rendait parfaitement compte de la portée et de la signification de son acte.
Dom Mabille de Vertus, qui avait, en septembre, retenu un appartement à Vertus, déclare qu'il ne peut sortir de Tabbaye qu'avec ses confrères parce qu'il ne serait pas décent de la quitter avant eux ^.
A partir d'octobre, les départs ne se comptent plus.
Mais j'anticipe et l'année 1790 mérite d'être reprise. Les événements extérieurs ont leur répercussion sur les religieux et les dernières étincelles de la vie monastique doivent être précieusement sauvegardées.
Le mois de juillet était arrivé. C'est du 12 que date le décret de l'Assemblée Nationale sur la Constitution civile du clergé. Il n'empêcha pas que la fête du 14 juil-
1. Arch. dép. de la Marne. Fonds révol. Liasse Saint-Sauveur de Vertus.
let ne fût débordante d'enthousiasme délirant et fou. Les bénédictins du Saint-Mont et de Metz se firent un devoir de se rendre officiellement à la cérémonie, fiers de donner cette preuve de civisme sincère, en même temps quintelligent. Le patriotisme des vannistes n'était pas douteux.
Au Ghatenois, avait eu lieu le 16 mai la prestation de serment par les officiers et soldats de la Garde nationale. Deux bénédictins du prieuré étaient inscrits à la Gompagnie et fig-uraient sur les rangs. La noble cérémonie était commencée, quand, de la fenêtre d'une maison voisine, un homme se mit à tenir les propos les plus indécents. Il osait soutenir que les assemblées publiques étaient composées de gens sans aveu et sans lumière. En entendant de telles énormités et un langage si scandaleux, les religieux se firent les interprètes du sentiment général et s'elîorcèrent d'éclairer ce pauvre égaré. C'était un ex-garde du corps du roi nommé Drouot. Il avait tous les sentiments d'un ci-devant. Exalté par ces raisonnements, il éclata en invectives, refusant aux religieux le droit de lui adresser leurs remontrances importunes. « Il vous convient bien, leur disait-il, moines parjures et traîtres à votre état, de porter de longs cheveux, alors que vous n'êtes pas le moins du monde supprimés. » Dom Pierre Tailly lui répondit avec douceur « qu'ils étaient supprimés autant que les gardes du corps, qu'ils se soumettaient aux décrets de l'Auguste Assemblée et qu'ils obéiraient avec confiance à cet ordre qui leur donnait une honnête liberté ».
Le garde du corps en fureur répliqua : « Nous ne sommes pas supprimés. Rétracte une injure aussi atroce, maudit moine, ou je te donne cent coups de canne. — Je ne vous crains pas, dit le religieux avec calme. « G'en était trop, Orouot leva sa canne sur le bénédictin qui voulut l'arrêter et fit dévier le coup qui le blessa à la mamelle gauche et le fit chanceler. Dom Tailly
cria « A la garde ». On arrêta Drouot qui fut relâché le lendemain à la demande du bénédictin magnanime '.
J'aime le jugement porté par le garde du corps sur les assemblées publiques. Il est intéressant d'entendre ce roturier juger honteuse l'abdication facile des religieux, tandis que ceux-ci stigmatisent comme d'un manque de patriotisme, la fidélité instinctive d'un soldat à son roi. 11 y a là toute une philosophie de la révolution. Quant à l'attitude de Dom Tailly, elle est celle que l'on pouvait attendre de l'auteur des Lettres Vosgiennes.
Dans toute la congrégation, les bénédictins ne manquent pas une occasion de souligner leur civisme : les religieux de Saint-Avold font insérer dans les Affiches des Trois Evêchés,\e9 septembre 1790, qu'ils ont offert leurs vœux à l'Etre Suprême « pour nos frères décédés (de la Garde nationale) à Nancy et pour le maintien du bon ordre ». Il s'agissait d'une échauffourée récente qui avait fait grand bruit.
Tous les esprits sont tournés naturellement vers ces événements vitaux, l'on ne découvre plus que des lueurs furtives qui signalent l'existence intérieure de la Congrégation. Celle-ci avait continué partout identique en apparence, sûrement douloureuse et angoissée par l'attente. Les supérieurs jugèrent bon de prémunir les jeunes moines contre les événements en les attachant par le sacerdoce à leur vocation. Ils leur procuraient, avec l'appui plus abondant de la grâce, la faculté de servir par leur ministère et d'être utiles.
Sur la trentaine des jeunes moines tous profès : diacres, sous-diacres et clercs qui faisaient leurs études à Montiérender, Saint-Mihiel, Faverney et Munster 2,