‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 53 sur 124 · Archives départ, de la Haute-Marne, Q · texte numérisé non relu

Archives départ, de la Haute-Marne, Q

Ne serait-ce pas la conséquence du passage de Dom Pierron, visiteur de Champagne, dans les monastères qu'il avait sous son contrôle avant le récolement des inventaires, vers septembreoctobre? Ce serait le dernier acte émanant du régime à mettre à son actif. Le visiteur devait chercher à réconforter les âmes vacillantes, donner des directions plutôt qu'exercer une surveillance.

A Saint-Mihiel, tous les huit choisirent la vie privée, à Faverney, deux sur cinq, à Munster cinq sur huit. Dom Louis Arnould d'Hautvillers fera partie du clergé constitutionnel. A Saint- Vincent de Metz, trois cependant sur quatre se rendront au prieuré de Sainte-Barbelès-Metz pour y continuer la vie commune ^

Quatre de ces jeunes bénédictins se marieront au cours de la Révolution : Dom Nicolas Amyot, Dom Gabriel, Dom Gouchot, tous trois ordonnés par Tévêque constitutionnel, et Dom Biétrix ; tous avaient opté pour la sortie du cloître. Par une contre-partie curieusement identique, quatre autres seront déportés : Dom Berger qui mourra en Guyane, Bertrand, Daviot et Charbonnier.

En résumé, plus de la moitié de ces jeunes moines, cependant à Tâge de la générosité et du dévouement, refusèrent cette existence de sacrifice et d'abnégation si récemment embrassée. Plusieurs churent lamentablement. Quels religieux eussent-ils pu faire ? Ces vocations insuffisamment éprouvées, comme celle de Dom Clerc, tiennent à Tétat de mœurs, au recrutement. Considérer l'état monastique comme un « placement commode pour un père de famille », suivant l'opinion des religieux de Montier-la-Gelle, prouve une telle aberration que rien ne peut plus étonner des écroulements qui vont suivre.

Les événements marchaient, et dans ces derniers mois de 1790 la faux a déjà circulé partout. Il est facile d'établir le bilan des monastères supprimés. Le décret qui fermait les abbayes du même ordre existant dans la même ville, sauf une, s'appliquait à Metz : Saint- Vincent et Saint-Clément sont fermées en octobre. Saint-Symphorien subsiste, mais seulement comme col-

1. Dom Jean Sommeillier, Dom Jean Michel Girier, Dom Jean Le François.

lège. Les professeurs sont tenus d'abandonner toute observance monastique, libéralisme révolutionnaire ! Ne subsista que Saint-Arnould, la plus illustre. Il en est de même à Verdun : Saint-Airy est vide le l^*" octobre. Huiron, Vertus, Moiremont furent abandonnées en novembre et Saint-Urbain en décembre. Il faut sig^naler à Moiremont le serment prêté par tous les bénédictins avant de se séparer en conformité avec la constitution civile, démonstration qu'on ne leur demandait pas et qu'ils durent donner par pur org-ueil, pour l'exemple. La palme revient à Mouzon, dont nous venons de voir les religieux se séparer avec un civisme enthousiaste qui permet au département de faire vendre les meubles dès le 18 septembre.

La fin de Fabbaye Saint-Sauveur de Vertus fut presque aussi navrante. La maison était obérée de dettes ; le prieur Dom Thenevin, lors de son arrivée en juin 1789, avait fait son possible pour apaiser les créanciers, faire vivre cinq relig"ieux dans une maison où il n'existait aucune sorte de provisions, point d'argent en caisse, des vignes en mauvais état qu'il fallait cultiver, des domestiques et des ouvriers nécessaires pour l'agriculture qu'il fallait nourrir et payer. Aussi, dès le 24 février 1790, aussitôt rendu le décret de suppression des Congrégations, il s'empresse d'écrire au maire de Vertus, le priant d'intervenir auprès des Supérieurs majeurs, sans doute indifférents ou impuissants, et de pourvoir aux besoins les plus urgents. Dom Bruley, procureur, avait remis le l®'"mai 1790 sa gestion au prieur qui la continuera jusqu'au 1®'' janvier 1791. l^taient-ce ces embarras d'argent et la vie étriquée qu'ils menaient qui avaient aigri ces religieux ? Sans doute, car Dom Delré, sous-prieur, envoya au district une dénonciation signée par lui, Dom Thénevin et les deux autres moines contre Dom Bruley. Celui-ci est accusé» d'avoir volé 18.000 livres à l'abbaye, d'aller à la chasse en habit vert, de rentrer à

des heures indécentes, d'entretenir des relations scandaleuses avec la blanchisseuse du couvent, de tenir des propos grossiers, d'avoir injurié le prieur et les autres religieux ». Le procureur général, syndic du district, renvoya la dénonciation à la municipalité de Vertus qui fut d'avis qu'il n'y avait pas malversation de la part du procureur. Quant aux autres accusations, elle engagea malignement les religieux à revenir à des sentiments de charité, de concorde et de paix ^.

De son côté, Dom Bruley ne se gênait pas pour déblatérer contre ses confrères. Il avait envoyé à Devilly, libraire à Metz, une lettre remplie d'injures contre ceuxci ^ et sa déclaration de vie privée déjà signalée est tout spécialement dirigée contre eux. Ils se sépareront avec joie le 21 décembre 1790.

Je me borne à enregistrer sans plus cette lamentable histoire. La défection des supérieurs, aussi bien des supérieurs généraux que des prieurs, s'y découvre sur le vif. Peur de l'effort, des responsabilités : cette dernière crainte commence à s'accuser tout particulièrement ; conviction de leur impuissance, tels en sont probablement les motifs, motifs qui ne sont pas valables, car la force d'inertie n'empêche rien. On l'opposera également à Dom Saignelonge qui travaillait chez les bénédictins de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, et qui n'arrive pas à se faire payer par l'abbaye de Faverney 408 livres qui lui avaient été promises pour complément de sa pension de 1789 ^. La crise d'autorité s'ajoute à la crise d'idées.

Cette année 1790, marquée par les inventaires, les décisions des religieux qui révèlent si crûment leur état

1. MaLupassant, L'abbaye Saint-Sauveur de Ferons, Bulletin de la Société d'agriculture de la Marne, 1839, d'après Arch. municip. de Vertus.

Page 1