LA RICHESSE DES BENEDICTINS
La clarté des inventaires, le plein jour des investigations, loin d'apaiser les défiances, les avaient réveillées. Le peuple, ami du merveilleux, ne peut croire que trésors d'églises, ces fortunes d'abbayes qu'il avait cru incalculables, se bornent au sec exposé des procèsverbaux dont le positif ne peut contenter son imagination enfantine et débordante. Faute de preuves précises, les dénonciations naissent qui accusent les religieux de vouloir faire disparaître ce qui, hier encore, était leur propriété et qui est désormais le bien de la nation.
Une courte esquisse de la façon dont était constituée la fortune de la Congrégation précisera la vraisemblance de ces accusations, en même temps que la portée de la destruction révolutionnaire.
La richesse des abbayes a été discutée. L'histoire économique du xviii® siècle est encore à faire. Bien des causes pouvaient modifier les revenus d'une abbaye qui provenaient en majeure partie de la terre K Un fait général s'avère cependant : celle-ci, mise en valeur, rapportait de plus en plus. Les produits des menses conventuelles et abbatiales allaient en croissant tous les ans, fait déjà sensible en 1789. Ainsi l'abbaye de Montier-la-Celle qui pouvait à peine, au début du
1 . Cette raison suffit à démontrer qu'il est impossible de donner une évaluation même approximative du revenu global de la Congrégation. Un tel chiffre ne correspondrait du reste à rien de réel, à cause de l'autonomie financière laissée à chaque abbaye.
siècle, joindre les deux bouts avec 8.000 livres de rente et se trouvait, par suite de bâtisse, fortement endettée au milieu, jouissait de 34.000 livres en 1789 *. Montiéramey qui devait 26.000 livres en 1720, dette augmentée au cours du siècle, Favait complètement acquittée dès 1780.
Certaines abbayes étaient fort riches : Saint-Arnould de Metz (62.530 livres de rentes), Saint-Mihiel (55.850 livres), Luxeuil (36.000 livres). Les autres pouvaient vivre sans faste mais décemment, comme Novy, dont la mense priorale montait à 16.363 livres et la mense conventuelle à 29.423 livres, budg^et bien équilibré par une sage administration. Dom Aubertin, abbé de Munster, achevait de meubler son palais, ce qui n'indique pas la misère.
Plusieurs monastères cependant étaient endettés assez gravement. Toutes les abbayes de Champagne avaient eu leurs revenus obérés au long du xvin^ siècle. La question avait failli devenir angoissante. Si Montierla-Gelle et Montiéramey étaient remises à flot, si Saint- Urbain n'avait plus en 1789 que 20.600 livres de dettes au lieu de 44.000 en 1786 ^, Montiérender devait encore 32.000 livres, Hautvillers 80.000, quoique la fabrication de son Champagne améliorât sa situation de jour en jour. Saint-Pierre-au-Mont devait s'acquitter de 67.300 livres, mais parce que rebâtie de fond en comble. Saint-Sauveur-de-Vertus, qui ne devait que 11.000 livres était bien plus gênée que ses opulentes voisines. C'étaient des dettes criardes que ses maigres revenus ne lui permettaient pas d'éteindre. Mouzon, qui accusait 28.700 livres de recettes en 1787 avec une dette de 10.000 livres contractée par Dom Nicolas
1. J.-E. Godefroy, Les derniers jours de Vabhaye de Montierla-Celle.