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LES MAISONS DE REUNION

Le temps du récolement de l'inventaire était arrivé. Déjà, huit abbayes étaient fermées *. C'est partout l'agonie. Les « maisons de réunion » ne sont pas encore désignées. Suivant la loi du 14 octobre 1790, le Directoire de chaque département devait fixer un monastère aux religieux qui voulaient mener encore la vie en commun, pourvu qu'ils atteignissent le nombre de vingt. Il s'exécuta en général fort tard. Il attendait les soumissions des religieux et ceux-ci voulaient savoir, pour se prononcer, si l'abbaye désignée leur conviendrait.

Le récolement sonna le coup de cloche. L'avenir se dessine. Les ventes nationales sont imminentes. L'on presse les bénédictins de céder la place. Pour un peu, on les mettrait à la porte. Ils se laissent faire. A Montier-la-Celle, cependant, le commissaire Truelle-Chambouzon dut leur intimer d'un ton énervé de vider les lieux. On leur avait laissé leur abbaye jusqu'en octobre. C'était une grande concession. Partout ailleurs, ils partiront sans attendre une mise en demeure scandalisée du district.

De janvier à mai 1791, l'exode est à peu près général. Les départs se font coup sur coup. Les moines s'en vont isolément ou deux à deux. Quelques-uns, plus

1. Saint-Airy de Verdun, Saint-Clément, Saint-Symphorien, Saint-Vincent de Metz, Moiremont, Huiron, Vertus, Mouzon.

rares, demeurent longuement dans les abbayes désertées, parfois gardiens des scellés. En janvier, Morizécourt est vide. De janvier à février, les vannistes abandonnent Montrolland, de janvier à mai le Saint- Mont, de janvier à avril Faverney dont la vente a lieu le 9 mai.

Le mois d'avril marque la fin d'une foule de monastères : Montiéramey est vendue le 6 avril, le mobilier deMontiérender le 18. Nesie est vide le 31 mars, et dans le courant d'avril, Saint-Urbain, Jouhe, Saint-Vincent de Besançon, Morey, Laye, Rosières, Saint-Nicolasdu-Port, Le Breuil à Gommercy, Saint-Avold, Longeville, Beaulieu deviennent déserts.

Les Bénédictins quittent le Ghatenois de mars à mai, Saint-Léopold de Nancy d'avril à mai, Saint-Mihiel de février à mai.

Traîneront encore jusqu'en juillet : Flavigny, Saint- Mansuy, Hautvillers; jusqu'en août : Moyenmoutier et Munster (18 août); jusqu'en octobre : Bouzonville et' Montier-la-Gelle.

Les maisons de réunion enfin désignées par les Directoires subsistent seules : Saint-Pierre-au-Mont de Ghâlons, le prieuré de Novy, Saint-Evre de Toul, Luxeuil et enfin Saint- Vanne de Verdun^. G'était déjà beaucoup. Au mois d'avril 1791, Dom Mouton, dans une lettre à Dom Grappin ^, n'en comptait que huit de possibles, sans doute d'après les renseignements transmis dans la Gongrégation. Il devait y comprendre Montier-la-Gelle.

Ge furent les seules des trois provinces pour les bénédictins de Saint- Vanne, avec le prieuré de Sainte-

1. Dans la Moselle, Jusiemont fut désignée. Aucun Bénédic-' tin ne s'y rendit.

2. Cf. ci-après, p. 158. Sans doute les cinq maisons précédentes : Montier-la-Celle, Saint-Arnould ou Bouzonville et peutêtre Montrolland. ">

Barbe-lès-Metz, qui servit de refuge à quelques Bénédictins, dont les trois jeunes protes de Saint- Vincent de Metz, mais sans être une maison de réunion officielle. On les y toléra jusqu'en juillet 1792 où eut lieu le récolement de Tinventaire. Il subsista donc presqu'aussi longtemps que les dernières maisons préservées.

Les répugnances, les hésitations et les défections n'avaient pas permis d'atteindre le nombre légal dans le Doubs, le Jura, la Gôte-d'Or, la Seine-et-Marne, la Haute-Marne, l'Aube. Les religieux de Montier-la- Celle avaient déployé tous leurs efforts pour conserver « cette maison commode et agréable pour les religieux rentes ». Ils ne voulurent pas accepter la vie régulière ches les Capucins de Croncels, seule maison désignée dans ce département, et se mêler aux religieux mendiants. Ils avaient adressé au Directoire de Troyes un long mémoire où ils démontraient l'absurdité et l'illégalité de cette mesure *. Ils en furent pour leurs frais. Montrolland dans le Jura ne fut habité, il semble, que par les bénédictins de Gluny.

11 fallait une abnégation et une foi peu communes pour s'enterrer dans une « maison de réunion » : Maison^ ce n'est plus un monastère, abbaye ou prieuré, lieu de prière où vivent des moines sous une observance régulière, c'est un domicile banal ; réunion, pauvre réunion de gens déracinés, tristes de toutes les ruines. Ce terme révolutionnaire et péjoratif est, pour une fois, exact.

D'un côté, les mirages de la liberté, la réalisation des désirs bucoliques, la douceur de la vie sans responsabilités, sans heurts. Elle est si belle, vue de loin, la petite habitation champêtre, ornée de fleurs, cachée

1. Prévost (Abbé), Le diocèse de Troyes et la Révolution, t. I, p. 119.

dans les arbres, où Ton peut s'organiser une existence calme, ornée de livres, la matérielle assurée, comme le jardin du curé de campagne, considéré sans les tristesses qu'il recèle et que la vie apporte!

De Fautre, l'existence conventuelle connue, dans l'incertitude du lendemain, sans l'appareil de prospérité encourageant, l'assurance de la continuité, au milieu de confrères, dont les défauts et les faiblesses sont trop bien connus, sans avenir discernable, sous la surveillance d'une administration Iracassière, hargneuse, qui n'accorde qu'à regret des concessions obligées.

Ils furent peu nombreux les moines qui passèrent outre l'inutilité apparente de la tentative, la honte d'être seulement tolérés, comprirent la sereine grandeur de cette existence dépouillée, austère, cultivèrent l'espérance éternelle, possédèrent la foi en leur mission et goûtèrent avec une ferveur attisée par la persécution les joies de l'amour divin qui les payait de tout.

Le Directoire de la Marne avait désigné le 13 avril 1791 l'abbaye de Saint-Pierre-au-Mont de Châlons. La piété ardente de Dom Prêcheur, prieur, avait soulevé les vingt religieux nécessaires. Le règlement de la vie nouvelle fut établi le 23 avril.

Il pose en principe la récitation de l'ofTice divin sui-j vant le rit bénédictin (Art. l^'"). Les heures conventuelles] sont fixées suivant la saison : le lever des religieux aura] lieu à 4 h. 1/2 et 5 h. 1/2. Une demi-heure après! viennent les vigiles, suivies des matines sans interrup-j tion. A 6 ou 7 heures, la première messe pendant] laquelle on dit prime et tierce, on joindra sexte enj carême. Grand'messe conventuelle à 10 h. 3/4. Le| petit office suit la messe, puis none.

Dîner à midi en tout temps, avec lecture de l'écriture sainte auparavant, Vêpres à 3 heures. Complies al 6 h. 1/2 ou 7 heures suivies de la réfection du soii (Art. 2).

Les portes seront fermées à 7, 8 ou 9 heures (Art. 3).

L'élection du supérieur avait été prévue par la loi. Les suffrages se portèrent sur Dom Prêcheur. Il a toute autorité, occupera partout la première place. On lui rendra en tout lieu honneur, respect et obéissance. Sa charité s'étendra sur les besoins spirituels et temporels de ses frères (Art. 4).

Le procureur touchera les pensions et les versera à la masse commune (Art. 5). L'entrée d'un nouveau religieux n'est admise qu'avec l'approbation des deux tiers de ceux qui composent la société actuelle (Art. 6). Les membres de la Congrégation pourront, à la pluralité absolue, se débarrasser de tout délinquant grave.

Vacances qui ne pourront excéder plus de deux mois par an (Art. 7), règlement de la succession d'un mort, mobilier des religieux (Art. 8) sont prévus de façon sage et prudente et sans explications superflues. Le règlement est tout civil et extérieur, encore qu'il engage formellement le spirituel, puisqu'il est fondé sur la règle bénédictine, mais les détails d'observance devaient être fixés implicitement suivant les constitutions de la Congrégation de Saint-Vanne ^.

Des douze religieux de Saint-Pierre-au-Mont, cinq étaient partis vers le 18 avril. Dom François-Remi Pétré était mort le 20 novembre 1789; mais, à la fermeture de leur abbaye, Dom Thévenin, prieur de Vertus, Dom André, prieur de Nesle, y avaient reçu l'hospitalité, et Dom Simon, prieur d'Huiron, était venu s'y réfugier. Vieillard ébranlé par cet arrachement brutal à ses habitudes, il y trouva la paix le 1 1 avril 1791.

Arrivèrent successivement : Dom Michel Georges, d'Hautvillers ; Dom Lahausse, de Montiérender; Dom Marion et Dom Lelouvier, de Saint-Airy; Dom Desruis-

1. Archives de la Marne. Fonds révol. Liasse Saint-Pierre-au- Mont.

seaux, de Saint-Aniould de Metz. Peu après, Dom de Gaulle et Dom Bourgeois vinrent de Tabbaye de Montier-la-Gelle pour rétablissement du règ^lement, tout en comptant nominalement dans cette abbaye pour tenter de la sauver : Dom Goze, de Beaulieu, Dom Perrin, de j Montiéramey; Dom Humbert, de Huiron, le seul qui 1 quittera bientôt Saint-Pierre pour entrer dans le clergé constitutionnel ; un Bernardin de la Charmoye, Dom J.-F. Le Court, et deux prêtres dont j'ignore Tordre, Dom Joseph-Antoine de Meaux et N. Le Genre, firent l'appoint pour compléter le nombre à vingt et un religieux.

Tous firent preuve d'une grande bonne volonté dans les tribulations et les vexations de toutes sortes. Le 19 mai 1792, au grand crève-cœur de Dom Prêcheur, Ton enleva les châsses de l'abbaye, dépôt séculaire, pour les transporter dans l'église Saint-Loup. Ils avaient dû supporter les incommodités d'un immense bâtiment inachevé que l'hiver aurait rendu inhabitable s'ils n'y avaient fait établir à leurs frais des cheminées ; mais l'afTectation d'une partie de l'abbaye aux volontaires nationaux mit le comble à leurs désagréments. Ce voisinage leur procurait les pires misères. Le décret du 4 août 1792 qui ordonna l'évacuation de toutes les maisons religieuses pour le 1^^ octobre ne fit qu'avancer de peu le dénouement d'une situation intenable. Les religieux avaient résisté jusqu'au bout.

Aucun d'eux n'avait juré fidélité à la Constitution civile. Ce fut seulement le 2 octobre que la plupart des. religieux restés à Châlons prêtèrent le serment dei liberté-égalité sans grande portée : Dom Prêcheur, toutefois, Dom Génué et Dom Adam poussèrent le scrupule jusqu'à refuser de le prêter. Us le paieront! de l'emprisonnement. Ils furent probablement lesseulsi vannistes, avec les émigrés^ à se maintenir dans une; orthodoxie absolue.

Le prieuré de Novy près Rethel ^ était gouverné par Dom Louis Lenel d'Ivoiry, à la fois prieur titulaire et conventuel, cumul exceptionnel pour les défiances tatillonnes du Chapitre. Dom Etienne Pierre, ancien prieur titulaire, lui avait résigné son bénéfice dès 1778, et vivait au prieuré, paisiblement, en marge des simples religieux à cause de ses titres, mêlé à la direction de la Congrégation dont il venait d'être Président de 1783 à 1786. C'est lui qui défendit assez tard la cause de l'abstinence. Averti du courant politique et social, comme le prouve sa note de librairie, fournie de toutes les nouveautés, Dom d'Ivoiry tenait sa bibliothèque au niveau du temps, aussi bien en histoire, où la mode poussait. Il put prévoir l'avenir.

Les scellés furent apposés le 3 décembre 1790. Le directoire du district répondit le 3 janvier 1791 à la pétition pour la conservation du prieuré où le prieur insistait « sur le nombre des voyageurs et des passants » en quête de l'hospitalité bénédictine, qu'il ne pouvait changer les termes de la loi.

Seul, Dom Vitry, devenu curé constitutionnel d'Auboncourt-lès-Vauzelles, était parti. Neuf religieux demeuraient. Le grand âge de Dom Pierre, Dom Poncelet et Dom Granjean pour lesquels une expulsion pouvait être fatale put inciter leurs confrères à rester. Tous le comprirent. Il fallait être vingt. Ils fire appel partout.

Dom Laborde et Dom Dumay. accoururent de Montier-la-Celle condamnée, Dom Gallois, de Saint-Airv et deux jeunes religieux, Dom Roger, sous-diacre de Montiérender, et Dom Silvestre, clerc de Saint-Evre. Avec M. Miron d'Estournelle, chanoine régulier, et frère Bonneville, convers de Saint-Urbain, ils n'étaient encore que seize. Ils présentèrent le 8 mai une sup-

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