‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 71 sur 124 · Arch, dép. de la Meuse, Lv, 1451 et Lv · texte numérisé non relu

Arch, dép. de la Meuse, Lv, 1451 et Lv

ment et sans arrière-pensée engagé la bourse d'une abbaye opulente, mais contribution hors de proportion avec le maigre budget d'un pensionné ^ . Ces traitements si péniblement conquis seront d'ailleurs rapidement réduits à rien par la crise des assignats qui consommera la faillite des engagements de la Révolution avec celle de ses finances.

La fermentation générale conduisait à une revision des théories acceptées sur la société et la vie. La défense avec une égale habileté des opinions les plus contradictoires jetait le trouble dans les esprits qui ne distinguaient plus le vrai du faux, mais la question de la Constitution civile primait tout, à juste titre, dans le monde ecclésiastique.

Chez les bénédictins, l'acceptation ne fut pas complète de l'esprit nouveau et des décrets ; des résistances se dessinent. Dom Enard, bénédictin de Metz, fît imprimer en 1790 un mémoire qui dénote un esprit tout opposé à celui de Dom Pouthier. Ce religieux était^ depuis 1771, professeur au collège de Metz où il enseignait les mathématiques et la physique. Le bureau d'administration du collège avait décidé le 4 juin 1790 que les classes reprendraient avec le même personnel au 3 novembre. De son côté, la municipalité avait arrêté successivement les 12 novembre et 10 décembre que les religieux devraient quitter leur habit.

Dom Enard s'élève contre cette prétention et déclare que jamais cette concession n'avait été accordée par Dom Collette, principal, à la municipalité:

On était parvenu à persuader aux religieux du collège que pour ne pas être destitués de leurs fonctions ou même

1. L'arrivée dans la Meuse de Dom Claude Bertrand, bénédictin de Moyenmoutier, est signalée le 6 mai 1793 avec l'apostille : « II faut veiller à lui faire accorder une contribution patriotique de 200 livres. » Arch. dép. de la Meuse, Lv, 1453.

expulsés de leur maison, c'est-à-dire pour se soustraire à des vexations de tout genre, il ne leur restoit qu'un moyen, c'étoitde quitter leur habit. Tout concouroit à les induire en erreur. Je fus moi-même un instant dupe de cette intrigue.

On se garda bien alors de laisser soupçonner l'idée qu'on se proposoit d'attacher ensuite au changement de costume: la. renonciation de Vélat religieux, la qualification de prêtres séculiers; dans ce sens aucun de nous n'auroit consenti à prendre l'habit clérical....

Malgré tous ^es ci-devant, signés, imprimés et affichés je ne serai pas moins ci-devant, actuellement et ci-après religieux bénédictin de la maison de Saint-Symphorien,...

Liberté, égalité, uniformité: Chimères! qui ont appelé partout le désordre et l'anarchie et qui n'existeront jamais.

Dom Enard a été chargé de l'éducation du fils de M. le

premier Président Chifilet. Aujourd'hui, il donne ses soins à celle des petits neveux de ce magistrat, fils de M. Terrier, Président au Parlement de Franche-Comté. Que Dom Enard quitte ses élèves ou qu'il sorte du collège, or on sait bien qu'il ne les quittera pas.

C'était indiquer nettement ses intentions. Il émigré, probablement avec ses élèves, car il se trouve à Trêves en décembre 1792.

Ce mémoire fournit un exposé clair de cette question de l'habit religieux. Les bénédictins devront se résoudre à l'abandonner par la force des choses, mais aucun décret ne les y obligea'. Beaucoup s'empressèrent de quitter leur froc qui leur rappelait trop nettement leurs vœux. Dom Mouton va nous dire qu'il n'attend que le retour de la chaleur, afin de ne pas souf-

1. Un décret du 11 mars 1791, par une interprétation Ubérale de la loi du 14 octobre (8 octobre) 1790, souvent invoquée dans le sens de la municipalité de Metz, déclare que cette loi n'a pas entendu priver les religieux et religieuses de la faculté de continuer à porter leur costume, si bon leur semble.

îrïv du froid dans Téglise de Luxeuil, pour s'en séparer de gaieté de cœur: désertion progressive.

Dom Enard avait fait preuve de courage dans cette affirmation publique de ses convictions, car les restrictions, les atteintes à la liberté individuelle — du moins religieuse — deviennent de plus en plus fréquentes.

Devant les attaques qui montaient contre la Constitution civile, son enfant le plus cher, TAssemblée nationale décida le 27 novembre que tous les évêques, curés et autres fonctionnaires ecclésiastiques prêteraient le serment de maintenir cette Constitution, faute de quoi ils seraient considérés comme démissionnaires.

L'ère des serments s'ouvre. Un serment civique avait déjà été imposé en février 1790. Outre celui du 27 novembre, de multiples promesses de fidélité, aux régimes successifs, cependant profondément différents, qui vont gouverner la France, ne cesseront pas d'être réclamées jusqu'à l'Empire.

Le serment civique avait été considéré à juste titre comme licite. Il avait été prêté par tous les évêques de l'Assemblée nationale. La Constitution encore non terminée ne renfermait rien jusqu'alors qui touchât au spirituel. Ses dispositions nouvelles inacceptables au point de vue religieux, rendirent le serment de 1791 qui promettait de la maintenir, le plus important de tous et par ses obligations et par ses conséquences.

Des controverses infinies s'engagèrent alors sur sa légitimité : elles furent assez approfondies et développées pour ne pas laisser place au doute.

Tous les prêtres furent éclairés à temps, sinon par le pape, du moins par les avis autorisés des théologiens et les décisions des évêques. Le discours de l'évêquede Glermont à l'Assemblée Nationale qui le condamnait formellement, parvenu avec toutes les gazettes, les lettres pastorales des évêques de Langres, Verdun,

Châlons-sur-Marne, Troyes, Nancy étaient unanimes-. L'administration, il est vrai, multipliait ses efforts en sens contraire, distribuait des brochures favorables à la Constitution.

Enfin, la sanction du roi le 26 décembre 1790, détermina la date du dimanche 23 janvier pour la prestation du serment. Un délai de huit jours était accordé à ceux qui hésitaient. Il fallait se décider : Les bénédictins, curés et vicaires de paroisses, au nombre de 17 dans la Congrégation *, versèrent pour la plupart avec ensemble du côté constitutionnel. Seuls, Dom Bridot, curé de Saint-Nicolas-du-Port, dont la résistance méritera d'être racontée, Dom Couderet, curé de Saint- Marcellin de Besançon, et Dom Champagne, curé de Novy, s'y refusèrent.

Dom Eggerlé, curé du Châtenois, fut bientôt élu au conseil municipal de cette ville, prime à son civisme. Ces capitulations étaient compréhensibles. Il fallait vivre. Les motifs si divers qui engageaient les prêtres à jurer, les pressions exercées par la peur, l'exemple ou les conseils, la faiblesse humaine ou l'ambition, les rendent bien excusables à ces premiers instants.

Tout autre est le fait que des religieux qui n'y étaient astreints par aucune obligation aient cru devoir prêter le serment constitutionnel. C'était une indication qu'ils voulurent donner et qu'ils donnèrent en effet : ces religieux tenaient, dans leur aveuglement, à servir d'exemple et insistaient orgueilleusement sur l'utilité sociale de leur geste. Il est curieux de constater que dès le 1" octobre 1790, avant de se séparer, les huit bénédictins de Moiremont prêtèrent le serment civique en honneur avant la Constitution civile qui n'avait pas

1. Non compris les huit curés dépendant de Senones (principauté de Salm-Salm), qui jouit jusqu'en avril 1793 du privilège de l'exterritorialité, et dont cinq s'abstiendront à cette époque.

de rapports avec celui qui fut imposé par la suite aux prêtres, car le curé de Moiremont Dom Debeyneetson vicaire Dom Grosjean, jurèrent à nouveau en janvier 1791, mais ces moines avaient été des précurseurs. Ils furent suivis à Morizécourt où sept bénédictins sur huit ^ jurèrent de maintenir la Constitution; déplus trois vannistes à Saint-Jean de Ghâlons : Dom Millet, Dom Humbert et Dom Mathieu Manuel ^ ; trois à Metz : Dom J.-A. Lemoine, Dom Jacques, Dom Pasziaux, plus tard marié ^ ; trois à Besançon : Dom Husson, Dom Roussel, Dom Jeanmougin, ensuite marié "*; Dom Lelong, prieur de Mouzon, pour affirmer son civisme, et enfin à Luxeuil Dom Mouton : ce dernier le 27 février 1791, tous les autres, le 23 janvier 1791, en même temps que les prêtres séculiers de chaque ville, prêtèrent le serment constitutionnel.

Ces jureurs inutiles eurent en Dom Mouton un porte-parole qui renseigne exactement sur leurs sentiments. Une lettre qu'il écrivit, tout fier de son geste récent, à son ami Dom Grappin, présente sa défense et ses explications. L'on ne saurait récuser sa plaidoirie. El!e décèle de façon précise l'action du jansénisme et des idées philosophiques du siècle déjà discernée.

Luxeuil, le 12 mars 1791,

J'ai bien partagé avec vous, mon cher Grappin, la surprise où vous a jeté la métamorphose de notre ami ^, mais ce qui a augmenté mon étonnement, c'est que, de bonne

^1, Chanoine Thomassin, £"5531 sur la persécution révolutionnaire dans le district de Lamarche, Saint-Dié, 1908, p. 319.

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