‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 83 sur 124 · Bernardin, ouv. cité, I · texte numérisé non relu

Bernardin, ouv. cité, I

Saint-Avold. « On ignore, dit Ghatrian, la cause de ce procédé qui entache et gêne le moine francophère (?) ».

N'était-ce pas tout simplement parce que les supérieurs majeurs tenaient à ce que FelTectif des religieux fût au complet dans chaque monastère ? Précaution illusoire, mais précaution qui avait une apparence de raison^. Le curé mauvaise langue ajoute : « Bon prédicateur, mais religieux bien débauché, bien exalté et bien janséniste. » Je ne dis pas non, mais je ne tiens compte du jugement que pour noter sous quel jour Tesprit de parti voyait Dom Poirot.

Le bénédictin avait opté pour la vie privée. Il quitta Saint-Avold et vint à Sarreguemines. Il accepta bientôt une place d'aumônier à l'hôpital de Spada, en compapagnie de Dom François-Joseph Bailly, en attendant mieux.

Dans le même temps, la Société de la Liberté et de l'Egalité, club révolutionnaire de Mirecourt, sommait le conseil général de la commune de suspendre le prêtre fanatique Nicolas-Joseph Ghevresson, qui avait commis le crime de rétracter le 23 mai 1791 le serment civique prêté par lui le 6 février.

Le procureur général de la commune, sur l'avis général, vint prier Dom Poirot, dont les opinions et les talents de prédicateur étaient sans doute avantageusement connus, d'accepter l'administration de la paroisse.

Le bénédictin et la petite ville s'étaient trouvés. Maudru, évêque des Vosges, lui envoya par courrier les pouvoirs réclamés. Le nouveau curé prêta serment le 29 mai et s'adjoignit comme vicaires provisoires deux de ses confrères alors sans place et désireux d'en

1. Sur tout ce qui suit: Guyot (Ch.), Mirecourt pendant la Révolution, Mém. de la Soc. d'Arch. Lorr,, 1901 (Arch. Nat., W, 310).

obtenir : le janséniste Dom Moug-enot et Dom Bailly. Ils prêtèrent serment le 12 juin.

L'assemblée du 17 juillet pour la nomination aux cures vacantes confirma Dom Poirot comme titulaire définitif, résultat qui fut fêté par une grande illumination. Dom Mougenot et Dom Bailly, devenus tous deux vicaires épiscopaux des Vosges, résignèrent leurs fonctions de simples vicaires, peut-être sur la recommandation de Dom Poirot à qui Maudru ne pouvait rien refuser, et le nouveau curé se fit admettre au club qui avait éloigné si rapidement son successeur.

Mais combien tiède parut ce club jadis si farouche après les fameuses journées des 31 mai, 1®"* et 2 juin. La nécessité parut évidente aux purs patriotes qui n'avaient pas encore profité de la curée générale de fonder une société populaire de montagnards pour <( ranimer l'esprit public presque éteint, supprimer un club où dominait l'esprit de modérantisme et dont les premières ardeurs étaient par trop amorties ». C'était la guerre. Il fallait que l'une des deux sociétés tuât l'autre. Ce qui est stupéfiant, c'est que la première ne voulut pas se laisser supprimer et accentua son modérantisme qui ne procédait que de la lassitude des excès. Une forte tête, Jeandel, entraîna ses compatriotes et même Dom Poirot.

La loi qui prescrivait de descendre les cloches des églises avait été exécutée à Mirecourt. Une pétition, bientôt couverte de signatures, circula. Elle demandait leur remise en place. La municipalité complice accéda d'embléeàla suggestion. «Un groupe de fanatiques parcourut les rues, Jeandel à sa tête. On criait : Vive Jeandel, vive la religion! », et le 3 novembre 1793 Jeandel faisait assembler les citoyens et approuver son arrêté de réunir les deux clubs. C'en était trop: la mesure était comble. Fusionnée avec la société réactionnaire, la Société populaire des Montagnards était

submergée. Ces patriotes en minorité n'aimaient pas le suffrage universel quand il les gênait. « La réunion aurait infailliblement opéré Tanéantissement de la société véritablement républicaine des Montagnards », dit sans fard la lettre d'accusation.

Le représentant du peuple, Balthazard F'aure, prévenu par les patriotes affolés, arrive le 17 novembre, régénère le conseil municipal, arrête neuf citoyens et les renvoie devant Taccusateur des Vosges qui transmet le dossier au Tribunal révolutionnaire de Paris.

Dom Poirot se trouvait naturellement parmi les prévenus. Il fut interrogé le 1"2 décembre. Il nie tout, blâme la pétition pour la remonte des cloches, défend son club d'être gangrené de fédéralisme. L'interrogatoire est d'ailleurs sommaire et les réponses brèves. C'était la seule défense habile contre la dénonciation qui, partie de Mirecourt le 2 janvier, l'accusait : a d'avoir eu la plus grande part à la remonte des cloches, mais il s'est tenu derrière le rideau. Seulement, dans le rassemblement du lendemain et lorsqu'il croyait se mettre à l'abry par la multitude fanatisée, il parla fortement contre la Société des Montagnards, et si les membres qui la composaient n'avaient pas opposé une conduite sage et prudente, le sang aurait coulé. » Conduite sage et prudente 1 Quelle avilissante lâcheté se décèle dans cet aveu naïf et en même temps quelle haine chez ces farouches sans-culottes se vengeant d'avoir eu trop peur I

Ce curieux appoint aux dénonciations dut arriver trop tard à Paris. Celles-ci suffisaient amplement. Et cependant, le 14 janvier 1794, par une exception inouïe à sa jurisprudence ordinaire, le tribunal révolutionnaire rendait un verdict d'acquittement sur déclaration de Dumas, président du Tribunal, « qu'il n'est pas constant qu'il ait été formé des conspirations ».

Tout dans cette affaire est extraordinaire : voir des

bourgeois se défendre contre les attaques, attaquer eux-mêmes et mieux, les voir absoudre ! Le résultat serait inexplicable, si Ton ne connaissait les relations de Dom Poirot: il est probable que le curé iît le signe de détresse qui fut compris des frères et amis. Son acquittement entraînait l'absolution de tous les inculpés.

Il l'avait échappé belle. Il s'empressa d'abdiquer ses fonctions sacerdotales le 13 février, il remettait à la municipalité les titres et les papiers de la cure, faisait constater l'état du presbytère, et peu de temps après retournait à Toul et se faisait admettre au club des Jacobins de cette ville, en manifestant l'intention de se marier. Il disparaît désormais. Il vaut peut-être mieux ignorer sa trace, si significative que puisse être la fin de sa carrière.

Cet épisode central touche à la fin de la Terreur, et la peint en raccourci. Avant de la retrouver dans les angoisses physiques et morales des individus, le tableau de l'envahissement de la principauté de Salm et de l'abbaye de Senones par le flot révolutionnaire, à ce moment où toutes les intentions étaient précisées, donnera une série d'autres faits qui fourniront un exemple en raccourci de la façon dont se scindèrent les Vannistes et dont ils accueillirent le régime nouveau.

Les idées philosophiques du prince de Salm-Salm ne suffirent pas à protéger sa principauté. Le rayonnement révolutionnaire était trop éblouissant. La République en décréta l'annexion le 2 mars 1793. Ses lois devenaient immédiatement applicables et l'abbaye de Senones était supprimée par le fait même. Elle avait duré plus longtemps que les maisons de réunion; mais je ne l'ai pas comptée comme telle. Elle avait bien accueilli cinq religieux venus de Munster, de Jouheet de Faverney ^ pour continuer leur douce vie bénédictine et

1. Dom Pierre Julien, Dom Gabriel Vautrot, Fi'ère Claude François, de Munster, Dom Benoît Artus, de Jouhe, Dom

remplacer les moines disposés à partir, mais la question pécuniaire, soulevée^par ceux-ci, réglée fort sagement d'ailleurs par l'abbé, Dom Jean Lombard, et qui fut relatée \ était trop prépondérante pour que je puisse faire fonds sur rattachement à la vie monastique de ceux qui persistèrent, comme pur de tout alliag-e, ceci sans les incriminer le moins du monde non plus que Dom Lombard. Celui-ci, qui avait été nommé le 18 mars 1791 vicaire général de Tévêque de Saint-Dié pour cette partie de son diocèse, n'attendit pas l'arrivée des Français. Il était disparu au moment de l'annexion. Il avait prévu l'inévitable. Il avait refusé de payer le premier trimestre de 1793 à ses religieux sortis depuis 1700, comme ill'avait convenu avec ceux-ci, par impossibilité matérielle sans doute. L'argent ne rentrait plus et les signes avant-coureurs de la réunion étaient évidents.

Les huit .religieux curés dépendant de l'abbaye n'avaient pas eu jusqu'à ce moment à prêter le serment constitutionnel. On le leur imposa. Quatre crurent bondedonnercette preuvedecivisme^.L'évêque

Augustin Rousseau, de Faverney, étaient venus à Senones dans te courant de 1791, en fixant leur domicile légal à Moyenmoutier pour pouvoir toucher leur pension. Le paiement leur en fut refusé pendant les trois premiers trimestres de 1792, sous prétexte qu'ils résidaient hors de France. C'est alors qu'ils réclament ce paiement « l'abbaye où ils se sont retirés étant accablée de charges et de pertes qui menacent les religieux qui la composent de ne pouvoir longtemps accorder à leurs frères le secours de leur charité » (Arch. nat., F'^, 1259b).

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