‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 87 sur 124 · En exécution de la loi du 22 ventôse (12 mars · texte numérisé non relu

En exécution de la loi du 22 ventôse (12 mars

fanatique et aristocrate sur mandat du Comité de surveillance de Lunéville et transféré le 16 novembre aux Cordeliers. Il était très infirme, sujet à des crachements de sang-. Dans Tancien couvent des Carmélites, se trouvaient Dom Pierson, abbé de Saint-Léopold, accompagné de Dom Courvoisier depuis la Chartreuse de Bosserville, et Dom Chaumy, de Saint-Nicolas-du-Port, dont Tétat de santé n'était guère satisfaisante Enfin Dom Etienne était enfermé à la maison du Refuge.

Avec ces vannistes, il y avait deux cents ecclésiastiques détenus depuis onze mois dans la Meurthe, lorsque la déportation fut décidée le "20 mars 1794. Elle avait commencé dans d'autres départements depuis déjà plusieurs mois. Les prêtres du Nord et de l'Est furent dirigés sur Rochefort, l'un des quatre ports désig-nés pour leur embarquement pour la Guyane. Comme il n'était pas possible de les y transporter à cause de la flotte ang"laise qui tenait la mer, on les interna d'abord dans l'ancien couvent des Capucins, puis on les entassa sur le Bonhomme Richard et sur le Borée ^ et en fin sur les Deux Associés et le Washington. Ces deux derniers navires avaient été employés autrefois à faire la traite des noirs. C'est là que les vannistes déportés subirent pendant deux ans d'inimaginables tortures. Ce moyen de se débarrasser de ces prêtres ne consistait d'abord qu'en simple mesure de police et de sûreté que l'exécution transforma bientôt en supplices raffinés dont la mort ne fut qu'un aboutissement souhaitable. L'âge et les infirmités préservèrent, il est vrai, la plupart des bénédictins de la déportation. D'autre part, les relations de Dom Debras et Dom Gallet ne leur furent peut-être pas inutiles. Dom Richard et Dom Courvoisier furent les seuls frappés.

Le premier, directeur des Dames du Saint-Sacrement

1. Arch. dép. de Meurthe-et-Moselle, L, 1717; L, 3302; L, 330.

de Nancy, s'était prononcé pour la vie monastique à Saint-Léopold Ml sortit des Tiercelins le l*''' avril 1794. Dirigé sur Rochefort il fut d'abord embarqué sur le Bonhomme Richard^ puis sur les Deux Associés. Il s'y multiplia pour secourir ses confrères avec un dévouement et une abnégation tels qu'épuisé il fut « emporté au bout de quelques semaines après une agonie extrêmement douloureuse et beaucoup plus longue qu'on n'avait lieu de le craindre pour un homme déjà âgé et et dont toutes les humeurs paraissoient douces et calmes ». Il mourut le 9 août 1794 et fut enterré à rile-Madame. Dom Etienne Gourvoisier ne lui survécut que de quelques jours. Il avait joué un rôle actif dans les élections à Nancy et n'était sorti de la Chartreuse de Bosserville que pour être incarcéré aux Carmélites. Il fut envoyé le P"" mai à Rochefort, retrouva Dom Richard sur le Bonhomme Richard et passa sur les Deux Associés où il meurt le 22 août ^.

Ces déportations de religieux choisis dans les prisons et auxquels on n'avait à reprocher que leur attachement à leur religion n'avaient pas suffi au représentant du peuple Mallarmé qui activa personnellement dans les trois départements de la Meuse, de la Moselle et de la Meurthe, la persécution. Les moindres prétextes lui sont bons. Outre le système des déportations, il va jouer du Tribunal révolutionnaire de Paris que son civisme fournit de fanatiques dont le sort est désormais certain.

C'est ainsi que Dom Baudot est transféré le 10 décembre 1793 à Paris. Ce religieux avait cependant donné des gages à la Révolution. 11 était entré dans le

1. Né le 19 mai 17 41 Lérouville, profès le 12 juin 1760Moyenraoutier. Entré aux Tiercelins le 26 novembre 1793. Cf. Mangenot, OUI), cit., p. 234.

2. Né le 2 sept. 1750 Besançon, profès le 8 sept. 1766 Saint- Mihiel. Cf. Mangenot, ibid., p. 223 ; Sauzay, ouv. cit., I, 55.

clergé constitutionnel, dès sa sortie de Fabbaye de Saint-Mansuy, avait tenté de réorganiser un séminaire pour Tévêque de la Meurthe, était devenu curé constitutionnel de Tremblecourt. Il dut penser que ce civisme le rendait intangible. Un jour, au prône paroissial, il demanda, paraît-il, à ses auditeurs, s'ils étaient chrétiens, s'ils acceptaient la foi catholique, apostolique et romaine et s'ils étaient décidés à la conserver. Dénoncé pour ce propos séditieux, comme dangereux et capable d'exciter une petite Vendée, il fut mis en accusation: « son serment n'était pas conforme aux lois républicaines, ses relations et ses liaisons étaient notoires avec des aristocrates connus, son caractère brutal et impérieux ». Condamné comme « convaincu de manœuvres tendantes à exciter la guerre civile par le fanatisme et la superstition », il fut conduit le 10 décembre à Paris. Interrogé le 2 janvier, son tour de monter sur la charrette vint le jeudi saint 17 avril 179i^.

C'est la déportation que vont subir Dom Josse Néophit et Dom Claude Bonnaire, mais avec un inégal bonheur. Le premier était le fils d'un rabbin converti au catholicisme. Nous l'avons vu parvenu au grade de Rose-Croix dans la franc-maçonnerie, affiliation qui n'était pas inutile dans la Congrégation de Saint- Vanne aux religieux qui voulaient parvenir. Il était prieur de Bouzonville en 1789. Son rôle dans les élections fut important. Il fut élu curé constitutionnel de Kœnigsmacher. Dans les premiers mois de 1794, il envoya une lettre-circulaire dans les communes de son canton priant chacune d'elles d'envoyer « trois personnes instruites et sachant lire pour délibérer sur des questions de religion ». Le malheureux voulait-il lui aussi fonder sa petite secte ou poser des jalons pour une candidature

1. Né le 24 oct. 49 Besançon, profès21 mars 1769 S'-Léopold. Archives Nat., W, 347 . Archives départ, de Meurthe-et-Moselle : L,2440. Mangenot, ouv. cité^ p. 103. Martin, ouv. cité, p. 113-123.

à un épiscopat constitutionnel ? L'administration prit fort mal la chose et le coffra à Thionville sous prétexte qu'il « avait voulu soulever les citoyens de son canton ». Le pauvre incompris fut arrêté le 2 avril. On devait l'envoyer au Havre. Il échoua finalement sur Rochefort. Il réclama sa liberté, excipant de sa qualité de franc-maçon. Débarqué parmi les premiers, il fut libéré à Saintes le 19 février 1795. Après avoir occupé des postes de toutes sortes, il mourra curé de la petite cure d'Azoudang-e, près de Réchicourt, le 80 septembre 1836, fort mal noté de ses supérieurs ecclésiastiques^.

Il convient de rapprocher de Dom Néophit, son frère très proche en maçonnerie, Dom Bonnaire, prieur de Saint-Avold et vénérable de la loge du lieu. Il avait quitté son abbaye le 18 mars 1791 et était venu habiter Void (Meuse), qu'il quitta dès 1792 pour Commercy où il fut arrêté le 10 mai 1794. L'enquête menée à Void sur sa vie dévoile toute son âme et éclaire sing-ulièrement sa psychologie. L'interrogatoire vaut d'être reproduit presque en entier:

Nous, antifanatique [sic] Cartry, commissaire nommé par le district et Jean Carmouche, commissaire adjoint par la Société populaire de Void pour prendre des informations sur la conduite du nommé Bonnaire ci-devant moine. . . [avons recueilli les dépositions ci-dessous] :

Jean Millet le jeune, négociant à Void, âgé de 41 ans, a déclaré. . . qu'il a entendu dire à Philippe Coûtant que ledit Bonnaire lui avoit dit qu'au cas que les Prussiens vinssent à Void, il n'avoit qu'à venir chez lui et qu'il seroit en sûreté, que leurs maisons étoient numérotées.

1. Dom Josse Néophit, né le 19 juin 1754 Bouquenom, prof. Munster le 11 février 1771. Nommé le 20 janvier 1803 succursaliste à Noroy malgré les notes des provicaires généraux qui le considéraient comme « un homme violent, d'une doctrine suspecte, persécuteur des prêtres catholiques », il devient successivement curé d'Uruffe 15 juin 1808, professeur à Toul 1" nov., curé d'Azoudange 1*' mai 1816 à sa mort : 30 sept. 1836. Mangenot. Ouv. cité, p. 357.

Jean Bernard, négociant, 46 ans, a déclaré qu'il y a quelque temps, il avoit échappé à la gouvernante de Bonnaire de lui dire « N'est-ce-pas, Monsieur, dans un mois nous serons réintéo^rés à Saint-Avold » en voulant sûrement donné à entendre que les moines seraient rétablis dans leurs fonctions.

Joseph Laplanche, maire, ne sait rien.

Simon-Nicolas Lépicier, négociant, 28 ans : « Bonnaire profitant de sa voiture pour aller à Void lui dit : Tenez, Monsieur Lépicier, la France a beau faire, elle ne viendra jamais à bout de ce qu'elle entreprend. »

Alexis Renard, greffier du juge de paix, 43 ans, a déposé que « dans le temps que le prêtre Bon ou Mauvais Aire était ici, je me trouvois un jour chez la citoyenne Deville alors malade, présents, Michel Vivot et Jean Vivot son fils ; nous buvions de la bierre que nous avions joué. Ledit Bonnaire vint s'asseoir auprès de nous, je lui demandois comme il se plaisoit à Void, il me répondit Assez bien, je lui répondis que ses messes étoient pour les paresseux et les gourments. Il me répondit qu'on la lui demandoit à l'heure qu'il la disoit. Je lui demandois encore s'il étoit dans le cas de prêter le serment voulu par la loi comme fonctionnaire. Il me répartit qu'il renonceroit plutôt à la pension ; je lui dit qu'il n'y courreroit aucun risque. Il me répondit qu'il faudroit que je fusse théologien pour qu'il me répondit.

Elisabeth Arnauld, 48 ans, déclare que Bonnaire lui a dit : u N'est-ce pas. Madame, c'est bien disgracieux, on nous prend nos biens, nos possessions, nous étions seigneurs ici, seigneurs là et maintenant, nous n'avons plus rien. »

Marguerite Lefèvre, épouse du citoyen Coûtant, 58 ans, déclare que Dom Bonnaire lui a dit dans le temps: «Est-ce que vous croyez que nous ne rentrerons pas dans nos biens ' ? »

C'étaient évidemment des propos inciviques : refuser de reconnaître les bienfaits de la suppression des ordres

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