‹ Les bénédictins de Saint-Vanne et la RévolutionChapitre 88 sur 124 · Archives départem. de la Meuse, Lv · texte numérisé non relu

Archives départem. de la Meuse, Lv

religieux, plus, supposer le retour à Fétat de choses aboli, c'était une injure flagrante à la Révolution. Dom Bonnaire attribue son arrestation à la calomnie, mais les propos rapportés semblent fort peu dénaturés. Que le bénédictin ait parlé un peu légèrement sans mûrir ses paroles et sans choisir ses interlocuteurs, cela semble évident. Mais ses espoirs vivaces sont certains. L'ensemble des témoignages le prouve. Ils se traduisent dans les propos de sa gouvernante. Dom Bonnaire pensait avoir fait suffisamment pour ses frères maçons et que ceux-ci l'aideraient à récupérer ses « biens ». En même temps, pénétré de son importance et de vénérable et de bénédictin, persuadé de la nécessité d'aller au peuple pour Téclairer, il le prenait maladroitement d'un peu haut avec des gens de mémoire longue et d'esprit rancuneux qui ne laissaient rien perdre de discours légers qui les circonstances rendaient aisément meurtriers et qui lui firent bien voir que les supériorités et les biens terrestres n'étaient que vanité devant la Révolution. Il fallait bien tout ravaler à l'égalité. Déporté le 3 juin 1794, Dom Bonnaire mourut le 8 septembre sur les Deux Associés après avoir rétracté le serment de liberté-égalité ^.

Les sous-ordres de Gommercy n'avaient agi que sous l'impulsion d'en haut. La persécution était activée directement à Verdun, plus que partout ailleurs peut-être. Ce berceau de la Congrégation de Saint -Vanne fut le lieu privilégié des souffrances des bénédictins. Elle s'accrut dans cette ville par suite des revers momentanés des armées républicaines qui avaient dû céder la place

1. Archives dép. delà Meuse, Lv, 1469, Lv, 1482. Mangenot. ouv. cité, p. 302; Gillant, Pouillé, IV, 44. Revue bénédictine^ XIV, 541.

Je signalerai sans commentaires que Dom Bonnaire avait jeté son dévolu sur l'abbaye de Senones. Il se désista au chapitre de 1786, en laissant Dom Lombard paisible titulaire (Arch. nat., G\ 34).

au roi de Prusse. La réaction fut violente contre les malheureux qui avaient eu l'incivisme d'accueillir avec joie la rentrée de l'évêque et des émig^rés sous l'égide des Prussiens. Aussi, dès le retour des Français, Dom Ghislain Lefebvre, prieur de Saint- Vanne, fut arrêté pour avoir donné une décharge des ornements rendus par la municipalité, réorg-anisatrice, sur Tordre du roi de Prusse, de la communauté bénédictine. Dom Michel Colloz, d'abord révoqué le 19 novembre 1792 de ses fonctions de bibliothécaire de la ville « pour avoir provoqué sa rentrée comme supérieur de Saint-Airy sous le régime prussien », fut également emprisonné. Les deux religieux furent mis en accusation le 10 novembre 1793. Ils furent transférés à Paris devant le Tribunal révolutionnaire, qui les condamna à mort. Dom Goiloz fut guillotiné le 24 avril 1794 et Dom Lefebvre le 25. Il parut le premier de sa charrette sur i'échafaud en récitant le verset Deus in adjutorium meum inlende. Il n'eut pas le temps d'entendre le répons que ses compagnons achevèrent pour lui *.

Deux de leurs confrères de Verdun, Dom Roussel et Dom Barthélémy, n'avaient pas paru coupables de crimes aussi caractérisés. Il semblait que ce fût une mesure de clémence de les déporter. Ni l'un ni l'autre oe reviendront.

Dom Jean-François Roussel avait été emprisonné comme les deux prieurs en octobre 1793 « pour être rentré à Saint- Vanne, aussitôt qu'il en a trouvé l'occasion ^ ». Il était à Montier-la-Gelle en 1789 et était venu continuer la vie monastique à Verdun. Longtemps détenu aux Carmélites, il fît partie du 8*" convoi du 15 prairial, le même qui emmena Dom Bonnaire, et

1. Archives nationales, W, 352-718. D III, 162. Robinet et Gîllant, Poaillé, I, 214. Revue bénédictine, XIV, 541.

2. Jean-François Roussel, né à Verdun le 13 octobre 1731, prof. Beaulieu 15 janvier 1753.

mourut à Tlle Madame le 8 septembre 1794. Son mobilier et ses livres, abandonnés chez sa sœur dans la maison de laquelle il habitait rue Saint- Victor, furent vendus dès son départ pour 44 livres 9 sols. Dépouillement et injure suprêmes : son froc de bénédictin fut livié aux enchères des fripiers.

En même temps que ces trois vannistes fut arrêté Dom Michel Barthélémy^, bénédictin de Saint-Ayoul de Provins. Il avait déclaré avec énergie au moment des inventaires « vouloir vivre et mourir dans son ordre avec lequel il a contracté un engagement libre et volontaire autorisé par les loix, protégé par les Rois et la Nation depuis douze siècles ». Forcé d'abandonner le prieuré, il était venu habiter Verdun, rue du Puti-aux- Minimes. Il n'avait exercé aucune fonction depuis 1792, mais il avait sûrement gardé les meilleurs et les plus étroits rapports avec ses confrères de Verdun. C'en était assez pour le compromettre gravement. Ses souffrances s'achevèrent à Tlle d'Aix le 13 août 1794.

Enfin deux dernières déportations pour cette première Terreur sont encore subies par des Lorrains.

Le 9® convoi du 17 prairial emporta vers Rochefort Dom Alexis LombaP et le 12® convoi du 18 fructidor DomLejeune^. Le premier, ancien prieur de Montierla-Gelle, doyen de Beaulieu en 1789, était détenu avec Dom Barthélémy à Saint-Maur. Il avait prêté tous les serments, était curé constitutionnel de Nixéville. « Il présume, dit-il, avoir été arrêté par un ordre qui lui est

1. Michel Barthélémy, né Verdun 4 janvier 1730, prof. Saint- Vanne 7 juin 1746. Arch. dép. de la Meuse, Lv, 1468 et 1469.

2. Alexis Lombal, né Sivry-sur-Meuse 15 déc. 1738, prof. Hautvillers 29 mai 1758, doyen de Beaulieu 1789, f 13 oct. 1805 à Souhesmes. Arch. de la Meuse, Lv, 1469.

3. Nicolas Lejcune, né Aubenton, prof. Saint- Vanne 16 mars 1755, part de Beaulieu en 1789 pour Brabant. Arch. de la Meuse, Lv, 1469. Gillant, Poulllè,- II, 679, et IV, 44.

inconnu dans une émeute où le Comité de surveillance assure qu'il n'a eu aucune part. » Le second avait opté à Beaulieu pour la vie privée. « Il présume avoir été arrêté par un ordre du Comité de surveillance de Clermont-en-Arg-onne pour avoir tenu des propos inciviques. » II n'avait pas prêté le serment de 1791. Tous deux furent libérés en 1795.

Ces deux religieux, d'une foi plus timide et d'une orthodoxie moins absolue, ne reçurent pas la grâce de cette mort anticipée qui paya les quatre bénédictins verdunois de leur fidélité à leurs vœux.

Ces déportations n'avaient pas apaisé la persécution qui continuait à Verdun aussi violente. Pourtant les excès de la Terreur avaient fini par causer aux cœurs les plus solides, à Verdun comme à Mirecourt, le dég-oût et l'horreur. Un jeune professeur verdunois. Délayant, tenta d'entraîner ses compatriotes dans le mouvement fédéraliste et girondin. La tentative avorta. Traduit à Paris devant le Tribunal révolutionnaire, il fut g-uillotiné à Paris peu de temps après au mois d'avril 1794. Les complicités possibles furent naturellement recherchées à Verdun. L'on arrêta Dom Piéron et Dom Demangeot. Le premier, ancien définiteur, ancien président du chapitre, après avoir enseigné pendant treize ans au collège Saint-Clément de Metz, en était, au moment de la Révolution, prieur et principal. Il abandonna son abbaye supprimée pour aller enseigner au nouveau collège minicipal de Metz, bientôt agonisant. Le bénédictin vint alors le 3 mai 1791 à Verdun, sa ville natale, où il fut accepté comme professeur. Le collège fut supprimé dans les derniers mois de 93. Dom Piéron s'employa à le restaurer au début de 1794. C'est alors que l'affaire Délayant vint tout démolir. Le religieux parvint à prouver son innocence. Relâché, il refait un plan de réorganisation des études le 1 5 novembre, présente les professeurs aux magistrats, est installé

comme principal, mais peu satisfait sans doute de sa nouvelle situation, il démissionne dès le 27 février 1795 et retourne en avril à Metz ^ Il achètera finalement l'abbaye de Villers-Bettnach, de moitié avec Dom Reuchet, 11 avait prêté tous les serments et abjuré la prêtrise.

Quant à Dom Jean Demang-eot, cet ancien bénédictin de Pothières, était venu à Verdun en janvier 1791, il prit à la bibliothèque de la ville la place de Dom Golloz, depuis le 19 novembre 1792 jusqu'au début de 93. Il avait passé les plus mauvais jours de la Terreur, mais il était 1 oncle de Délayant : il fut traduit devant le Tribunal révolutionnaire à Paris le 2 mars ; il avait fait imprimer un mémoire sur son arrestation et la condamnation de son neveu. Le Tribunal déclara que « ces publications loin de présenter aucun délit contre la Révolution ou fédéraliste, annonçaient le principe d'un pur patriotisme ». Le bénédictin fut acquitté. Il sera renommé bibliothécaire le 17 février 1795 ^.

Ce furent les derniers bénédictins meusiens pourchassés pendant cette première période révolutionnaire, mais Verdun va encore servir de geôle pour les prêtres lorrains. Son civisme, la commodité de la Citadelle engagèrent le département de la Moselle à y envoyer les prêtres détenus à Metz le 17 prairial an 2 (26 mai 1794). Incarcération dont il reste à peine trace malg-ré et peut-être à cause des vexations et des chantages qu'eurent à subir ces détenus. La paperasserie n'a pas

1. André Piéron, né Verdun 16 août 1740, prof. Saint-CIément-Metz 3 mars 1761. Cf. Pionnier, Le collège de Verdun après le départ des Jésuites^ Verdun, 1906, p. 119, et Pionnier, Verdun pendant la Révolution.

2. J.-B. Demangeot, né Verdun 1" avril 1746, prof. Saint- Vanne 27 octobre 1765, f Verdun 30 août 1830. Cf. Frizon, Introduction an catalogue de la bibliothèque de la ville de Ferdu/i. Arch. Nat., W, 495.

sévi et c'est à peine s'il reste des listes informes. Les douze vannistes qui allaient y être enfermés n'auraient jamais cru revoir en de pareilles circonstances les bâtiments de l'abbaye de Saint-Vanne. Ils composent un assemblage assez curieux. Des constitutionnels comme Dom Brice, revenu à Metz en février 1795, lors de la cessation du culte dans sa paroisse de Hinckange. II prendra femme après sa libération, et sans situation émig^rera à Anvers. Constitutionnels aussi Dom Nicolas Bassigny, vieillard de 71 ans, vicaire épiscopal de la Moselle ; Dom Etienne Henriet, ancien professeur de Saint-Clément de Metz, assermenté en cette qualité ; Dom Nicolas Mollet, sous-prieur de Longeville, âgé de 75 ans ; Dom Nicolas Millet, qui prêta sans nécessité le serment de 1791 à Châlons, et enfin Dom Nicolas Louis, ancien professeur de théologie à Saint-Mihiel, qui contractera un mariag^e simulé avec une Annonciade pour éviter la déportation ; puis des prêtres insermentés et sans doute emprisonnés à cause de leur indépendance, mais qui, terrorisés parles menaces des autorités furieuses de voir échapper cette proie, à peine libérés grâce à la chute de Robespierre, livreront leurs lettres de prêtrise. Devant cette nouvelle attaque, leur énergie, trop tendue, casse tout d'un coup et rend plus excusable leur abdication. Ce sont Dom François Goug-elet, Dom Reuchet, ancien prieur de Saint-Urbain, acquéreurcommeDomGuiot,aussiinterné quoique infirme, de biens provenant de l'abbaye de Villers-Bettnach ; Dom Etienne-Joseph Lemoine, qui apostasie à Bouzonville, et enfin Dom Nicolas Jacquet, ancien visiteur, qui se laissa marier à une religieuse pour sauver sa vie qu'il croyait en danger, mariage innocent que le religieux estimait simple formalité et qui lui causera les tourments les plus graves après la Révolution. Dom Charles-Louis Raguel, ancien sousprieur de Huiron, et Dom Barthélémy Rondeau, ancien

sous-prieur de Saint-Léopold de Nancy, enfermés avec eux, purent peut-être éviter l'apostasie^.

Telles furent alors les principales persécutions que subirent les vannistes de Lorraine. Mais ces épreuves majeures ne doivent pas faire négliger les persécutions d'apparence plus bénigne, non exemples de gravité et de souffrances, infligées aux Champenois et aux Francs- Comtois, qui ne demandent toutefois que de courtes indications.

Des Ardennes au Doubs, les prisons ne chômaient pas.

L'ancienne Chartreuse du Mont-Dieu abritait les détenus des Ardennes. La qualité des bénédictins qui s'y trouvaient semble supérieure. Dom Dominique Anchelon, de Saint-Michel en Thiérache, retiré à Brognon, fut dénoncé, comme fanatique, malgré son zèle à se rendre utile aux habitants de sa commune et fut enfermé le 12 brumaire an 111. Dom Jean-François Vitry, curé constitutionnel de la Ferté, seul bénédictin de Novy qui tomba dans le schisme, détenu comme suspect, occupait la cellule 44 avec Dom Stassart. Celui-ci avait été surpris en train de procéder à l'inhumation d'un enfant. Dom Jean Lambert fut arrêté à Brévilly où il n'exerçait aucune fonction, suspect par ce fait même. Dom Poncelet, vieillard qui avait occupé nombre de postes importants dans la Congrégation, retrouva après le 17 floréal les frères Gilbin, convers de Beaulieu, sortis d'une famille de vieux serviteurs de la Congrégation. Ils s'étaient retirés à Mouzon. Levasseur donna Tordre le 27 messidor an II de les conduireau Mont-Dieu, ils avaient été dénoncés comme « aristocrates, ne pouvant faire que le plus grand mal

1 . Dom Jean-Pierre Bertrand, vicaire épiscopal de la Moselle, n'avait pas suivi ces prêtres, mais était détenu pendant ce temps à Clermont avec l'évêque constitutionnel Francin.

à ropinion publique ». La prison s'ouvrit naturellement après la chute de Robespierre et les bénédictins s'en furent sans être davantag-e inquiétés K

A Ghâlons, Dom Prêcheur, Dom Adam et Dom Gesnué subirent des détentions successives et pénibles qui finirent par arracher au prieui'de Saint-Pierre-au- Mont le serment de liberté-ég-alité qu'il avait d'abord refusé. Devant le nombre de prêtres orthodoxes qui le considéraient sinon comme licite, du moins comme possible, le bénédictin dut s'exécuter 2.

A Troves, en octobre 1793, Dom Louis F'aivre, ancien procureur de Montier-la-Gelle, qui avait mené la vie régulière jusqu'en mai 1792, fut dénoncé comme manquant de patriotisme quoique membre assidu de sa section. Le 9 décembre, on l'internait à la maison d'arrêt, et il était transféré au séminaire le 5 janvier. Malgré ses pétitions successives, il ne fut libéré qu'au moment de la réaction thermidorienne. Le représentant Albert se rendit à Troyes en janvier 1795 et fit mettre en liberté les détenus. Dom Faivre retournera en Franche- Comté ou la persécution du Directoire le retrouvera^.

Encore qu'il n'eût rien fait d'incivique, Dom Faivre n'avait pas fourni les gages que Dom Gongniasse-Desjardins, curé constitutionnel d'Epagne, et Dom Rossignol, ancien doyen de Saint- Vincent de Metz, partisan de la vie privée, intrus à Gelles, membre de la Société populaire de Loches, marié par la suite, avaient pu donner. Tous deux furent arrêtés. Le deuxième fut libéré dès le 15 février 1794. Son abjuration verbeuse, reproduite plus haut, y contribua sans doute pour une part dominante, ainsi que son mariage.

Les détentions de Dom Bossu et Dom Mathis à Epi-

1. Henry (Ern.), Les prisonniers du Mont-Dieu pendant la Révolution, Sedan, Laroche, 1907, in-8°.

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